‹ André GideChapitre 17 sur 22 · CINQUIÈME ACTE · texte numérisé non relu

CINQUIÈME ACTE

Philoctète est seul, sur un rocher. Le soleil se lève dans un ciel parfaitement pur. Au loin sur la mer fuit une barque, Philoctète la regarde longuement,

PHILOCTÈTE, murmure très calme

Ils ne reviendront plus ; ils n*ont plus d'arc à j^rendre... — Je suis heureux.

{Sa voix est devenue extraordinairement belle et douce ; des fleurs autour de lui percent la neige, et les oiseaux du ciel descendent le nourrir.)

(lettres d '/.lissa)

Mon cher Jérôme^

Juge de ma stupeur^ hier en ouvrant au hasard le joli Racine que tu m'as donnée d'y retrouver les quatre vers de ton ancienne petite image de Noël, que je garde depuis bientôt dix ans dans ma Bible.

Quel charme vainqueur du monde Vers Dieu m'élève aujourd'hui ?

Malheureux l'homme qui fonde Sut les hommes son appui !

Je les croyais extraits d'une paraphrase de Corneille^ et j'avoue que je ne les trouvais pas merveilleux. MaiSy tontinuant la lecture du ÎV^ Cantique spirituel, je tombe sur des strophes tellement belles que je ne puis me retenir de te les copier. Sans doute tu les connais déjà, si j en juge d'après les indiscrètes initiales que tu as mises en marge du volume (j'avais pris l'habilude, en effet, de semer mes livres et ceux d'Alissa de la première lettre de son nom, en regard de chacun des passage» que j'aimais et voulais lui faire connaître.) N'importe ! cest pour mon plaisir que je les transcris. J'étais un

peu Vexée d'abord de voir que tu m offrais ce que faVaJs cru découvrir, puis ce vilain sentiment a cédé devant ma joie de penser que tu les aimais comme moi. En les copiant, il me semble que je les relis avec toi. ^

De ta sa^esse immortelle La voix tonne et nous instruit.

"iEnfants des hommes dit-elle.

De vos soins que! est le fruit ?

Par quelle erreur, âmes vaines, Du plus Dur sang de vos Veines Achetez-Vous si souvent, Non un pain qui vous repaisse.

Mais une ombre qui vous laisse Plus affamés que devant ?

Le pain que je vous propose Sert aux anges d'aliment :

Dieu lui-même le compose De la fleur de son froment.

C'est ce pain si délectable Que ne sert point à sa table Le monde que vous suivez.

Je l'offre à qui veut me suivre.

Approchez. Voulez-vous vivre ?

Prenez, mangez et vivez. »

L'âms heureusement captive Sous ton joug trouve la paix, Et s'abreuve d'une eau vive Qui ne s'épuise jamais Chacun peut boire en cette onde Elle invite tout le monde;

Mais noua courons follement Chercher des yjurce^ bourbeuses Ou des citernes trompeuses D'où Veau fuit à tout moment.

Est-ce beau ! Jérôme, est-ce beau ! Vraiment trouvestu cela aussi beau que moi ? Une petite note de mon édition dit que M'"^ de Main tenon, entendant chanter ce cantique par M"^ d'Aumale, parut dans Fadmiration, " jeta quelques larmes » et lui fit répéter une partie du morceau. Je le sais à présent par cœur et ne me lasse pas de le réciter. Ma seule tristesse, ici, est de ne pas te r avoir entendu lire.

Les nouvelles de nos voyageurs continuent à être fort bonnes. Tu sais déjà combien Juliette a joui de Bayonne et de Biarritz, malgré l épouvantable chaleur. Ils ont depuis visité Fontarabie, se sont arrêtés à Burgos, ont traversé deux fois les Pyrénées... Elle m écrit à présent du Monserrat une lettre enthousiaste. Ils pensent sattarder dix jours encore à Barcelone avant de regagner Nîmes, où Edouard veut rentrer avant septembre, afin de tout organiser pour les vendanges.

Depuis une semaine, nous sommes, père et moi, à Fongueusemare, où Miss Ashburton doit venir nous rejoindre demain et Robert dans quatre jours. Tu sais que le pauvre garçon s*est fait refuser à son examen ;

non point que ce fût difficile, mais lexaminateur lut a posé des questions si baroques quil s'est troublé ; je ne puis croire que Robert ne fût pas prêt, après ce que tu rnavais écrit de son zèle, mais cet examinateur, parait-il, s amuse à décontenancer ainsi les élèves.

Quant à tes succès, cher ami, je puis à peine dire que je t'en félicite, tant ils me paraissent naturels. Jai si grande confiance en toi, Jérôme ! Dès que je pense à toi, mon cœur s'emplit d'espoir. Vas-tu pouvoir commencer dès maintenant le travail dont tu avais parlé ?...

... Ici rien n'est changé dans le jardin; mais la maison parait bien vide ! Tu auras compris, n'est-ce pas, pourquoi je te priais de ne pas venir cette année ; je sens que cela vaut mieux ; je me le redis chaque jour, car il m'en coûte de rester si longtemps sans te voir... Parfois, involontairement je te cherche ; j'interromps ma lecture, je tourne la tête brusquement... il me semble . que tu es là 1

Je reprends ma lettre. Il fait nuit ; tout le monde dort ; je m'attarde à t' écrire, devant la fenêtre ouverte ; le jardin est tout embaumé ; l'air est tiède. Te souvienstu, du temps que nous étions enfants, dès que nous voyions ou entendions quelque chose de très beau, nous pensions ; Merci, moti Dieu, de l'avoir créé... Cette nuit, de toute mon âme je pensais Merci, mon Dieu

d* avoir fait cette nuit si belle ! Et tout à coup je t*ai souhaité /à, senti là, près de moi, avec une violence telle que tu Fauras peut-être senti.

Oui, tu le disais bien dans ta lettre : l'admiration, * chez les âmes bien nées '\ se confond en reconnaissance... Que de choses je Voudrais {écrire encore ! — ]e songe à ce radieux pays dont me parle Juliette. Je songe à d'autres pays plus vastes, plus radieux encore, plus déserts. Une étrange confiance m'habite qu'un jour, I je ne sais comment, ensemble, nous Verrons je ne sais quel grand pays mystérieux...

Cher Jérôme,

Je fonds de joie en te lisant. J'allais répondre à ta lettre d'Orvieto, quand, à la fois, celle de Pérouse et celle d'Assise sont arrivées. Ma pensée se fait voyageuse; mon corps seul fait semblant d'être ici ; en vérité je suis avec toi sur les blanches routes d'Ombrie ; avec toi je pars au matin, regarde avec un œil tout neuf l'aurore... Sur la terrasse de Cortone m'appelais-tu vraiment ? je t'entendais... On avait terriblement soif dans la montagne au-dessus d'Assise! mais que le Verre d'eau du Franciscain m'a paru bon ! 0 mon ami ! je regarde à travers toi chaque chose. Que j aime ce que

tu m écris à propos de saint François ! Oui, n est-ce pas, ce qu il faut chercher, cest une exaltation et non point une émancipation de la pensée. Celle-ci ne va pas sans un orgueil abominable. Mettre son ambition non à se révolter, mais à servir.

... J ai tant à te dire ; fai soif d'une si inépuisable causerie ! parfois je ne trouve plus de mots, d'idées distinctes, — ce soir f écris comme en rêvant — gardant seulement la sensation presque oppressante d'une infinie richesse à donner et à recevoir.

Comment avons-nous fait, durant de si longs mois^ pour nous taire ? Nous hivernions sans doute. Oh ! qu il soit fini pour jamais cet affreux hiver de silence ! Depuis que te voilà retrouvé, la vie, la pensée, notre âme, tout me parait beau, adorable, fertile inépuisablement. .

12 septembre.

J'ai bien reçu ta lettre de Pise. Nous aussi nous avons un temps splendide ; jamais encore la Normandie ne m'avait paru si belle. J'ai fait avant-hier, seule, à pied, une énorme promenade à travers champs, au hasard ; je suis rentrée plus exaltée que lasse, tout ivre de soleil et de joie. Que les meules, sous l'ardent soleil.

étaient belles ! Je n avais pas besoin de me croire en Italie pour trouver tout admirable.

Oui, mon ami, cest une exhortation à la joie, comme tu dis, que f écoute et comprends dans " F hymne confus » de la nature. Je l entends dans chaque chant d oiseau; je la respire dans le parfum de chaque fleur, et j en viens à ne comprendre plus que Fadoration comme seule forme de la prière — redisant qvec saint François : Mon Dieu ! Mon Dieu I « e non altro », le cœur empli d*un inexprimable amour.

Ne crains pas toutefois que je tourne à F ignorantine f J'ai beaucoup lu ces derniers temps ; quelques jours de pluie aidant, j'ai comme replié mon adoration dans les livres... Achevé Malebranche et tout aussitôt pris les Lettres à Clarke, de Leibnitz. Puis, pour me reposer, ai lu les Cenci, de Shelley — sans plaisir ; lu La Sensitive aussi... Je vais peut-être t' indigner ; je donnerais presque tout Shelley, tout Byron, pour les quatre odes de Keats que nous lisions ensemble Fêté passé ; de même que je donnerais tout Hugo pour quelques sonnets de Baudelaire. Le mot : grand poète, ne Veut rien dire : cest être un pur poète, qui importe... 0 mon frère f merci pour m'avoir fait connaître et comprendre et aimer tout ceci.

... Non, nécourte pas ton voyage pour le plaisir de quelques jours de revoir. Sérieusement, il vaut mieux que nous ne nous revoyions pas encore. Crois-moi : quand tu serais près de moi, je ne pourrais penser à toi davantage. Je ne voudrais pas te peiner, mais j en suis venue à ne plus souhaiter — maintenant — ta présence. Te Vavouerais-je ? je saurais que tu viens ce soir... je fuirais.

Oh ! ne me demande pas de t* expliquer ce... senti" ment, je t'en prie. Je sais seulement que je pense à toi sans cesse (ce qui doit suffire à ton bonheur) et que je suis heureuse ainsi.

Ah ! que ce quon appelle bonheur est chose peu étrangère à Pâme et que les éléments qui semblent le. eomposer du dehors importent peu 1 Je {épargne quantité de réflexions que jai pu faire dans mes promenades solitaires sur la « garrigue », où ce qui m*étonne le plus c'est de ne pas me sentir plus joyeuse ; le bonheur de Juliette devrait me combler... pourquoi mon cœur cèdei-il à une mélancolie incompréhensible, dont je ne parviens pas à me défendre ? La beauté même de ce pays, que je sens, que je constate du moins, ajoute encore à mon inexplicable tristesse... Quand tu m écrivais

d Italicy je savais voir à travers toi toute chose ; à présent il me semble que je te dérobe tout ce que je regarde sans toi. Enfin, je m'étais fait, à Fongueusemare e au Havre, une vertu de résistance à lusage des jours de pluie ; ici cette vertu nest plus de mise, et je reste inquiète de la sentir sans emploi. Le rire des gens et du pays m'offusque ; peut-être que j'appelle être triste simplement n'être pas aussi bruyant qu'eux... Sans doute, auparavant, il entrait quelque orgueil dans ma joie, car, à présent, parmi cette gaîté étrangère, c'est quelque chose cx>mme de l'humiliation que j'éprouve.

A peine ai-je pu prier depuis que je suis ici : j'éprouve le sentiment enfantin que Dieu-n^t plus à la même place. Adieu ; je te quitte bien vite ; j'ai honte de ce blasphème, de ma faiblesse, de ma tristesse, et de l'avouer, et de t'écrire tout ceci que je déchirerais demain, si le courrier ne V emportait ce soir...

Edouard et Juliette nous ont quittés ce matin. C'est ma petite filleule surfout que je regrette ; quand je la reverrai, dans six mois, je ne reconnaîtrai plus tous ses gestes ; elle n&i avait encore presque pas un que je ne lui eusse vu inventer. Les formations sont toujours si mystérieuses et surprenantes ; c'est par défaut d'attention que nous ne nous étonnons pas plus souvent. Que

d'heures fai passées, penchée sur ce petit berceau plein d'espérance. Par quel égoïsme, quelle suffisance, quelle inappétence du mieux, le développement s'arrête-t-il si vite, et toute créature se fixe-t-elle encore si distante de Dieu ? Oh ! si pourtant nous pouvions, nom voulions nous rapprocher de Lui davantage... quelle émulation ce serait !

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