André Hofer et l'insurrection du Tyrol en 1809
Écrites en Tyrol, ces pages ont été publiées une première fois en 1868, dans les Études religieuses historiques et littéraires.
Quelques corrections, quelques additions peu importantes ne changent rien au fond de ce récit, auquel le public avait bien voulu faire un indulgent accueil.
La leçon de patriotisme chrétien qu'on y trouve, nous semble utile à rappeler au milieu de nos immenses malheurs : la France ne sera sauvée que lorsque tous ses enfants auront appris à dire ces simples mots du paysan tyrolien, répétés naguère, après Coulmiers, par le brave Cathelineau, dans la cathédrale d'Orléans : Tout pour Dieu et pour la patrie!
Paris, V.) mars 1872, fête de Saint-Joseph.
l'annexion.
Dès le mois de novembre 1805, l'empereur Napoléon, décidé à s'emparer du Tyrol, avait confié au corps du maréchal Ney le soin d'en assurer promptement la conquête. Ce dernier avait ordre de quitter Ulm, de remonter par Kempten, pour pénétrer dans les montagnes du Tyrol de manière à couper en deux les troupes disséminées dans cette longue contrée, et à rejeter celles qu'il rencontrerait à sa droite, sur le Vorarlberg et le lac de Constance, par
où s'avançaient les quatorze mille hommes d'Augereau.
Ney déploya dans cette expédition autant d'audace que d'habileté. Le débouché de Scharnitz, la Porta Claudia des anciens, offrait un accès des plus difficiles, mais avait l'avantage de conduire droit à Inspruck, au cœur même du pays. Ce fut par là que le maréchal résolut d'entrer en Tyrol. A la tète de neuf ou dix mille hommes intrépides et entièrement dévoués à leur illustre chef, il escalade en plein mois de novembre les cols les plus élevés des Alpes, malgré l'héroïque résistance des montagnards qui précipitaient des quartiers de rochers sur
nos soldats. Il franchit ensuite les retranchements de Scharnitz, entre dans Inspruck, tombe sur les Autrichiens surpris et répandus dans les vallées depuis le lac de Constance jusqu'aux sources de la Drave, et les rejette, les uns sur le Vorarlberg, les autres sur le Tyrol italien.
Le général Jellachich et le prince de Rohan, qui commandaient les troupes ennemies, refoulés du Vorarlberg sur la route de Constance, par laquelle accourait Àugereau, durent, l'un après l'autre, mettre bas les armes. Déjà les deux archiducs, Charles et Jean, avaient été contraints d'abandonner le Tyrol et l'Italie et de se retirer en Hongrie (1). Désormais les Français étaient maîtres de tout le pays.
Cependant la victoire d'Austerlitz livrait
l'Autriche à la merci de Napoléon, et celui-ci
lui imposait, entre autres douloureux sacrifices^ »
l'entier abandon du Tyrol.
C'était lui enlever une de ses plus anciennes provinces, lui ravir avec la possession des Alpes un chemin toujours assuré vers l'Italie, et surtout séparer de la monarchie des Halbsbourg une population dont Taf-
[. Voir Y Histoire du Consulat et de l'Empire, par M. Thiers, t. VI; — Y Histoire de Napoléon\ 9r p3iv M. Lan frey, t. III.
fection et la fidélité étaient traditionnelles.
L'Autriche aurait consenti, bien qu'à regret, à céder le Tyrol à l'électeur actuel de Salzbourg, l'archiduc Ferdinand, qu'on avait dédommagé en 1803 de la Toscane, par l'évêché de Salzbourg et la prévôté de Berchtolsgaden. Par cet arrangement, elle aurait acquis ces deux derniers pays et conservé le Tyrol et le Vorarlberg dans la personne d'un de ses archiducs. Mais ce qu'elle considérait comme une humiliation intolérable, c'était de se dépouiller en faveur de la Bavière, dont l'électeur n'accordait qu'à ce prix la main de sa fille au prince Eugène.
En vain les négociateurs autrichiens opposèrent-ils à M. de Talleyrand une longue résistance; en vain les hommes les plus considérables du Tyrol, au nom de tous leurs compatriotes, exprimèrent-ils le vœu de rester sous le sceptre des princes qui gouvernaient jeur pays depuis quatre cent quarante-trois
ans. Leur protestation solennelle ne fut point écoutée et Ton s'inquiéta peu de savoir si les mœurs, les intérêts, les sympathies de la population s'accommodaient de cette démarcation nouvelle tracée par la main du vainqueur sur la carte d'Allemagne.
Violemment annexé au jeune royaume de Bavière par le traité de Presbourg, le Tyrol, sans devenir pourtant bavarois, se soumit d'abord loyalement à ses nouveaux maîtres.
Si l'on demande pourquoi trois ans plus tard il se soulevait tout entier; pourquoi des paysans, sous la conduite d'un paysan, livraient des combats désespérés à des armées aguerries commandées par d'illustres chefs; pourquoi, après avoir trois fois délivré leurs montagnes de la domination étrangère, les Tyroliens, écrasés sous le nombre, décimés par les exécutions militaires, vaincus mais non pas soumis, ne portèrent qu'en frémissant un joug qu'ils secouaient avec tant de hâte en 1814 ; les faits
répondent que ce peuple de soldais s'arma pour résister à l'intolérable despotisme des bureaucrates et sauver deux trésors qu'il préférait à la vie même: sa religion et sa liberté.