ACTE TROISIÈME
DANIEL
Eh bien, ma ûhère âme, il faut me donner une marque immédiate de cet amour à toute épreuve...
LEA
Ah! dites!... tout ce que vous voudrez!... Daniel... si difficile que cela soit...
DANIEL
Ce n'est pas difficile; mais fort simple!...
Quoi donc!...
DANIEL
Il s'agit uniquement... ma Lea chérie... de ne pas aller au temple!...
LEA; étonnée.
Je ne comprends pas!
DANIEL
Vous allez me comprendre!... Nous ne sommes pas grands amis, vous le savez, Téglise et moi?...
LEA
Oui, mais le temple!... ce n'est pasTégUse!...
DANIEL
Église!... temple!... (Mouvement de Lea.) Oh! ne discutons pas les doctrines, je vous en prie!... Enfin, ma chôreLea, vous devez souhaiter la gloire, la grandeur de votre mari, n'est-ce pas?... tout ce que j'ai le droit, et aujourd'hui plus que le droit... le devoir de conquérir, po'ir le mettre à vos pieds!... Eh bien, soyez persuadée que le plus sûr moyen de compreiulie cette fortune politique qui m'a
136 DANIEL ROGUAT
fait tant d'ennemis, c'est de leur fournir, avec cette cérémonie religieuse, Toccasion de crier partout que mes paroles sont démenties par mes actes... et que je donne le signal de la défection, où je devrais prêcher d'exemple I
En vérité, Daniel, je suis si stupéfaite que je me demande si je vous entends bien... Voyons... Vous me priez de ne pas faire bénir notre union tout à l'heure , par M.Clarke?...
DANIEL, vivement, la faisant asseoir sur le canapé et s^asseyant à
côté d'elle.
C'est cela... Remarquez bien que ceci ne touche en rien à vos convictions... Vous pensez ce qu'il vous plaît!... Je ne vous demande que le sacrifice de la forme extérieure» de l'enveloppe... du culte... voilà toutU..
LEA
Mais! Daniel!... mais y pensez-vous?... C'est me demander tout simplement de ne pas être votre femme!
DANIEL, souriaot.
Oh! pardon!... C'est fait, cela!
LEA
Quoi?
DANIEL, de même.
Notre mariage!
LEA
Nous sommes mariés?
DANIEL
Absolument I
LEA
Mais quand... comment... par qui?
DANIEL, de même.
loi, tout à l'heure, par M. Turler.
LEÂ.
Quoi?... pour trois mots dits par ce monsieur?
DANIEL
La formule qui consacre notre union...
LEA
Mais ne dites pas cela, Daniel... £n Angleterre, nous avons aussi cette inscription chez le greffier, et personne ne considère cela comme le vrai mariage!...
DANIEL
Enfin, voyons, ma bien chère Lea, qu'est-ce donc à votre avis qui fait le mariage véritable?...
LEA
C'est le serment !
DANIEL
Eh bien, j'ai recule vôtre... vous avez reçu le mien!...
LEA
Oevant cette table?...
DANIEL
Le meuble n'y fait rien!...
LEA
Mais tout, au contraire!... c'est le temple et l'autel qui font }a sainteté de l'acte...
DANIEL
Oh! la sainteté!...
LEA
C'est la première chose instituée par Dieu!.-.
138 DANIEL ROGHAT
DANIEL, Tinterrompant .
Oui, en ce temps-là!... Mais nous ne sommes pas dans fe paradis terrestre, Lea, nous sommes à Genève, là, làdessus, sur le sol... Restons-y donc, ma bien-aimée, je vous en supplie... et ne nous envolons pas!... Nous parlerons du ciel une autre fois, demain, quand vous voudrez!... Ce soir!... •
LEA
Mais tout de suite, Daniel!... Il n'y a pas à différer, puisque c'est lui qui doit nous unir!
DANIEL, un peu nerveux.
Mais nous sommes unis, je vous le répète, et pour tout le monde!...
LEA
Excepté pour moi, cependant, qui suis bien à consulter un peu. (Debout.*) Eh bien! vrai, Daniel, je ne me crois pas... je ne me sens pas du tout votre femme Et je ne me considérerai comme telle, que lorsque je sortirai du temple, à votre bras ! . . .
DANIEL, de même, se levant.
C'est-à-dire, Lea, qu'avec votre haute et belle intelligence, vous vous laissez prendre, comme toute femme, à l'éclat du culte extérieur!... les voûtes sombres, les vitraux coloriés, les parfums mystiques, l'orgue!... tout ce qui agit sur les nerfs! . .. Et si M. Turler était venu en beau surplis brodé, au lieu d'être en habit noir, et qu'il eût officié entre quatre torchères et deux pots de fleurs, au son d'une musique quelconque, vous vous sentiriez ma-
^ Lea, Daniel.