EPILOGUE
Et le long piétinement terrible de ses foules
Qui était depuis tant de siècles et de règnes
Le battement de cœur de la ville cessa...
Débordant enfin de toutes parts le tumulte Le cernant, l'enserrant et finalement Le faisant captif comme dans un filet,
Le silence, plus grand encore que le bruit, Vainqueur, Se referma sur lui...
Ainsi mourut la ville.
....Alors au dernier jour de sa vie Tandis qu'au ciel tranquille et déchargé
Un troupeau de nuages errait paisiblement AufonddeTespace uni
où comme de la glace Semblait s'être à jamais pris le silence
Le visage de la ville en ruines Fut pareil à celui de sa mère,
La carrière, Tancètre de jadis..
Cette ville en morceaux Où l'air jouait de la flûte le soir
Et qui plus rongée Que la face nécrosée de la lune
Paraissait vouloir soulever encore Tous ses os pour une danse des morts, Cette ruine madrépore, Cette ville transparente et de clair de lune
Cette coquille de ville vide et sèche Cette nécropole presque aérienne,
Avec ses grands sarcophages qu'un vent cannibale, Soufflant et sonnant dans les tibias des flûtes.
Traversait de part en part,
Avec ses composts de grès comme des éponges
Avec ses chairs pétrifiées Avec ses os, ses osselets
Et ses mille pierres plus légères que l'air
Cette ville en miettes, tremblante.
S'envola...
Zébré çà et là par les coups de fouet du vent, Le ciel meurtri bleuissait sur la ville en ruines.
A nouveau, Les nuages désencombrèrent l'espace Comme autant de montagnes...
A nouveau, Le ciel escarpé redevint une plaine Hersée par les averses et labourée Par les socs et les houes des vents profonds,
Une steppe où seule s'en revenait rôder De temps à autre une lune à face de louve, Un soleil massif et fauve à tète de lion...
A nouveau le jour, comme de forts chevaux de traits, De gros nuages pommelés pour les labours du ciel...
A nouveau la nuit, dans un ciel limpide et refleuri, De tremblantes éclosions d'étoiles subtiles...
A nouveau enfin , déchiquetée par l'ombre et les nuag^es^ A chaque quartier de lune au fond du ciel.
Une haute oreille exsangue écoutant le silence...
Et la ville est redevenue la carrière
Et toute la nature a repris la carrière...
Blocs léchés par la langue des lierres, Arènes d'herbe et gouffres de verdure,
Les sillons du travail, comme des plis de vieillesse S'effacent tout autour sur la terre rajeunie,
L'herbe les recouvre et la pluie les nivelle...
Terre jadis ridée, crevassée par les hommes, Aujourd'hui libre et retournée à elle-même...
Chignons sauvages aux nuques des collines...
Là même enfin où fut la bouche d'une ville, Il n'y a plus aujourd'hui qu'une plaie
— Que le ciel et la terre cicatrisent, —
Là même où fut jadis ce grand tumulte impur,
— Qu'élastique et souple efface chaque jour Comme avec une gomme le silence, —
Il n'y a plus aujourd'hui que l'indifférente. Que la vaste et profonde amnistie De l'oubli...