‹ Andromaque (volume 2)Chapitre 10 sur 111 · ACTE I, SCÈNE I I · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE I I

Tu vis mon désespoir ; et tu m'as vu depuis

Traîner de mers en mers ma chaîne et mes ennuis.

Je te vis à regret, en cet état funeste, 45

Prêt à suivre partout le déplorable Oreste,

Toujours de ma fureur interrompre le cours,

Et de moi-même enfin me sauver tous les jours.

Mais quand je me souvins que parmi tant d 'alarmes

Hermione à Pyrrhus prodiguait tous ses charmes, 50

Tu sais de quel courroux mon cœur alors épris

Voulut en l'oubliant punir tous ses mépris.

Je fis croire et je crus ma victoire certaine ;

Je pris tous mes transports pour des transports de haine ;

Détestant ses rigueurs, rabaissant ses attraits, 55

Je défiais ses yeux de me troubler jamais.

Voilà comme je crus étouffer ma tendresse.

En ce calme trompeur j'arrivai dans la Grèce ;

Et je trouvai d'abord ses princes rassemblés,

Qu'un péril assez grand semblait avoir troublés. 60

J'y courus. Je pensai que la guerre et la gloire

De soins plus importants rempliraient ma mémoire ;

Que mes sens reprenant leur première vigueur,

L'amour achèverait de sortir de mon cœur.

Mais admire avec moi le sort dont la poursuite 65

Me fait courir alors au piège que j'évite.

J'entends de tous côtés qu'on menace Pyrrhus ;

Toute la Grèce éclate en murmures confus ;

On se plaint qu'oubliant son sang et sa promesse

Il élève en sa cour l'ennemi de la Grèce, 70

Astyanax, d'Hector jeune et malheureux fils.

Reste de tant de rois sous Troie ensevelis.

J'apprends que pour ravir son enfance au supplice

Andromaque trompa Tingénieux Ulysse,

Tandis qu'un autre enfant, arraché de ses bras, 75

Sous le nom de son fils fut conduit au trépas.

On dit que peu sensible aux charmes d'Hermione,

Mon rival porte ailleurs son cœur et sa couronne ;

Ménélas, sans le croire, en paraît affligé,

Et se plaint d'un hymen si longtemps négligé. 80

Parmi les déplaisirs où son âme se noie,

Il s'élève en la mienne une secrète joie :

Je triomphe ; et pourtant je me flatte d'abord

Que la seule vengeance excite ce transport.

Mais l'ingrate en mon cœur reprit bientôt sa place : 85

De mes feux mal éteints je reconnus la trace ;

Je sentis que ma haine allait finir son cours.

Ou plutôt je sentis que je l'aimais toujours.

Ainsi de tous les Grecs je brigue le suffrage.

On m'envoie à Pyrrhus : j'entreprends ce voyage. 90

Je viens voir si l'on peut arracher de ses bras

Cet enfant dont la vie alarme tant d'États :

Heureux si je pouvais, dans l'ardeur qui me presse,

Au lieu d'Astyanax lui ravir ma princesse !

Car enfin n'attends pas que mes feux redoublés 95

Des périls les plus grands puissent être troublés.

Puisqu'après tant d'efforts ma résistance est vaine,

Je me livre en aveugle au destin qui m'entraîne.

J'aime : je viens chercher Hermione en ces lieux,

La fléchir, l'enlever, ou mourir à ses yeux. 100

Toi qui connais Pyrrhus, que penses-tu qu'il fasse ?

Dans sa cour, dans son cœur, dis-moi ce qui se passe.

Mon Hermione encor le tient-elle asservi ? •

Me rendra-t-il, Pylade, im bien qu'il m'a ravi ?

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