AU TROISIÈME LIVRE
DE VÉNÈIDE
Ces i ÈnSe qui parle.
LittDraque Epiri legimus, portuque subimus *
Chaonio, et celsam Buthroti ascendimus urbem. . . ,
Solemnes tum forte dapes et tristia dona. . . .
Libabat cineri Andromache, Manesque vocabat
Hectoreum ad tumulum, viridi quem cespite inanem, f
Et geminaSy causam lacrymis, sacraverat aras. . . .
Dejecit vultum, et demissa voce locuta est :
** O felix una ante alias Priameia virgo,
Hostilem ad tumulum, Trojae sub mœnibus altis,
Jiissa morî ! quae sortitus non pertulit ullos, 10
Nec victoris heri tetigit captiva cubile.
Nos, patria incensa, diversa per aequora vectae,
Stirpis Achilleae fastus, juvenemque superbum,'
Servitio enixae, tulimus, qui deinde secutus
Ledaeam Hermionem, Lacedsemoniosque h3anenaeos. .... 15
Ast illum, ereptae magno inflammatus amore
Conjugis, et scelenim Furus agitatus, Orestes
Excipit incautum, patriasque obtruncat ad aras. "
Voilà, en peu de vers, tout le sujet de cette tragédie. Voilà le lieu de la scène, l'action qui s'y passe, les quatre 20
principaux acteurs, et même leurs caractères. Excepté celui d'Hermione, dont la jalousie et les emportements sont assez marqués dans VAndrotnaque d'Euripide.'
Mais véritablement mes personnages sont si fameux dans l'antiquité, que pour peu qu'on la connaisse, on verra fort S bien que je les ai rendus tels que les anciens poètes nous les ont donnés." Aussi n'ai-je pas pensé qu'il me fût permis de rien changer à leurs mœurs.* Toute la liberté que j'ai prise, c'a été d'adoucir un peu la férocité de Pyrrhus, que Sénèque, dans sa Troade^ et Virgile, dans le second de V Enéide^ ont 'o poussée beaucoup plus loin que je n'ai cru le devoir faire.
Encore s'est-il trouvé des gens qui se sont plaints qu'il s'emportât contre Andromaque, et qu'il voulût épouser cette captive à quelque prix que ce fût. J'avoue qu'il n'est pas assez résigné à la volonté de sa maîtresse et que Céladon * a 15 mieux connu que lui le parfait amour.' Mais que faire ? Pyrrhus n'avait pas lu nos romans. Il était violent de son naturel. Et tous les héros ne sont pas faits pour être des Céladons.
Quoi qu'il en soit, le public m'a été trop favorable pour 20 m'embarrasser du chagrin • particulier de deux ou trois personnes qui voudraient qu'on réformât tous les héros de l'antiquité pour en faire des héros parfaits. Je trouve leur intention fort bonne de vouloir qu'on ne mette sur la scène que des hommes impeccables. Mais je les prie de se souve- 25 nir que ce n'est pas à moi de changer les règles du théâtre. Horace ' nous recommande de dépeindre Achille farouche, inexorable, violent, tel qu'il était, et tel qu'on dépeint son fils. Et Aristote,® bien éloigné de nous demander des héros parfaits, veut au contraire que les personnages tragiques, 30 c'est-à-dire ceux dont le malheur fait la catastrophe de la