‹ Andromaque (volume 2)Chapitre 52 sur 111 · ACTE IV, SCÈNE V · texte numérisé non relu

ACTE IV, SCÈNE V

Vous veniez de mon front observer la pâleur,

Pour aller dans ses bras rire de ma douleur.

Pleurante après son char vous voulez qu'on me voie ;

Mais, Seigneur, en un jour ce serait trop de joie ; 1330

Et sans chercher ailleurs des titres empruntés.

Ne vous suffit-il pas de ceux que vous portez ?

Du vieux père d'Hector la valeur abattue

Aux pieds de sa famille expirante à sa vue,

Tandis que dans son sein votre bras enfoncé 1335

Cherche un reste de sang que Tâge avait glacé ;

Dans des ruisseaux de sang Troie ardente plongée ;

De votre propre main Polyxène égorgée s

Aux yeux de tous les Grecs indignés contre vous :

Que peut-on refuser à ces généreux coups ? 1340

PYRRHUS

Madame, je sais trop à quels excès de rage

La vengeance d'Hélène emporta mon courage :

Je puis me plaindre à vous du sang que j'ai versé ;

Mais enfin je consens d'oublier le passé.

Je rends grâces au ciel que votre indifférence 1345

De mes heureux soupirs m'apprenne l'innocence.

Mon cœur, je le vois bien, trop prompt à se gêner,

Devait mieux vous connaître et mieux s'examiner.

Mes remords vous faisaient une injure mortelle ;

Il faut se croire aimé pour se croire infidèle. ^350

Vous ne prétendiez point m'arrêter dans vos fers :

J'ai craint de vous trahir, peut-être je vous sers.

Nos cœurs n'étaient point faits dépendants l'un de l'autre ;

Je suivais mon devoir, et vous cédiez au vôtre.

Rien ne vous engageait à m'aimer en effet. 1355

HERMIONE

Je ne t'ai point aimé, cruel ? Qu'ai-je donc fait ?

J*ai dédaigné pour toi les vœux de tous nos princes :

Je t*ai cherché moi-même au fond de tes provinces ;

J'y suis encor, malgré tes infidélités,

Et malgré tous mes Grecs honteux de mes bontés. 1360

Je leur ai commandé de cacher mon injure ;

J'attendais en secret le retour d'un parjure ;

J'ai cru que tôt ou tard, à ton devoir rendu.

Tu me rapporterais un cœur qui m'était dû.

Je t'aimais inconstant, qu'aurais-je fait fidèle ? 1365

Et même en ce moment oli ta bouche cruelle

Vient si tranquillement m'annoncer le trépas,

Ingrat, je doute encor si je ne t'aime pas.

Mais, Sçigneur, s'il le faut, si le ciel en colère

Réserve à d'autres yeux la gloire de vous plaire, 1370

Achevez votre hymen, j'y consens. Mais du moins

Ne forcez pas mes yeux d'en être les témoins.

Pour la dernière fois je vous parle peut-être :

Diiïérez-le d'un jour : demain vous serez maître.

Vous ne répondez point ? Perfide, je le voi, 1375

Tu comptes les moments que tu perds avec moi I

Ton cœur, impatient de revoir ta Troyenne,

Ne souffre qu'à regret qu'un autre t'entretienne.

Tu lui parles du cœur, tu la cherches des yeux.

Je ne te retiens plus, sauve-toi de ces lieux : 1380

Va lui jurer la foi que tu m'avais jurée,

Va profaner des Dieux la majesté sacrée.

Ces Dieux, ces justes Dieux n'auront pas oublié

Que les mêmes serments avec moi t'ont lié.

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