‹ Andromaque (volume 4)Chapitre 6 sur 50 · ACTE I, SCÈNE II. U · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE II. U

Et que dans votre sein ce serpent élevé Ne vous punisse un jour de l’avoir conservé.

Enfin, de tous les Grecs satisfaites l’envie,

Assurez leur vengeance, assurez votre vie.

Perdez un ennemi d'autant plus dangereux,

Qu’il s’essaira sur vous à combattre contre eux.

PYRRHUS

La Grèce en ma faveur est trop inquiétée.

De soins plus importants je l’ai crue agitée,

Seigneur; et sur le nom de son ambassadeur J’avais dans ses projets conçu plus de grandeur.

Qui croirait, en effet, qu’une telle entreprise Du fils d’Agamemnon méritât l’entremise?

Qu’un peuple tout entier, tant de fois triomphant,

N’eût daigné conspirer que la mort d’un enfant?

Mais à qui prétend-on que je le sacrifie ?

La Grèce a-t-elle encore quelque droit sur sa vie?

Et, seul de tous les Grecs, ne m’est-il pas permis D’ordonner d’un captif que le sort m’a soumis?

Oui, seigneur, lorsqu’au pied des murs fumants de Troj,, Les vainqueurs tout sanglants partagèrent leur proie,

Le sort, dont les arrêts furent alors suivis,

Fit tomber en mes mains Andromaque et son fils.

Hécube près d’Ulysse acheva sa misère,

Cassandre dans Argos a suivi votre père.

Sur eux, sur leurs captifs, ai-je étendu mes droits?

Ai-je enfin disposé du fruit de leurs exploits?

On craint qu’avec Hector Troie un jour ne renaisse ;

Son fils peut me ravir le jour que je lui laisse.

Seigneur, tant de prudence entraîne trop de soin.

Je ne sais pas prévoir les malheurs de si loin.

Je songe quelle était autrefois cette ville,

Si superbe en remparts, en héros si fertile,

Maîtresse de l’Asie, et je regarde enfin Quel fut le sort de Troie et quel est son destin.

Je ne vois que des tours que la cendre a couvertes,

Un fleuve teint de sang, des campagnes désertes,

Un enfant dans les fers, et je ne puis songer

Que Troie, en cet état, aspire à se venger.

Ah! si du fils d’Hector la perte était jurée.

Pourquoi d’un an entier l’avons-nous différée?

Dans le sein de Priam n’a-t-on pu l’immoler?

Sous tant de morts, sous Troie il fallait l’accabler;

Tout était juste alors : la vieillesse et l’enfance En vain sur leur faiblesse appuyaient leur défense.

La victoire et la nuit, plus cruelles que nous,

Nous excitaient au meurtre et confondaient nos coups. Mon courroux aux vaincus ne fut que trop sévère.

Mais que ma cruauté survive à ma colère,

Que, malgré la pitié dont je me sens saisir,

Dans le sang d’un enfant je me baigne à loisir!

Non, seigneur. Que les Grecscherchent quelque autre proie, Qu’ils poursuivent ailleurs ce qui reste de Troie :

De mes inimitiés le cours est achevé ;

L’Epire sauvera ce que Troie a sauvé.

ORF.STE.

Seigneur, vous savez trop avec quel artifice Un faux Astyanax fut offert au supplice Où le seul fils d’Hector devait être conduit.

Ce n’est pas les Troyens, c’est Hector qu’on poursuit.

Oui, les Grecs sur le fils persécutent le père.

Il a, par trop de sang, acheté leur colère ;

Ce n’est que dans le sien qu’elle peut expirer,

Et jusque dans l’Epire il les peut attirer.

Prévenez-les.

PYRRHUS

Non, non. J’y consens avec joie.

Qu’ils cherchent dans l’Epire une seconde Troie,

Qu’ils confondent leur haine et ne distinguent plus Le sang qui les fit vaincre et celui des vaincus.

Aussi bien n’est-ce pas la première injustice Dont la Grèce d’Achille a payé le service.

Hector en profita, seigneur, et, quelque jour,

Son fils en pourrait bien profiter à son tour.

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