ACTE II, SCÈNE II
Ou ne dois-je imputer qu*à voire seul devoir
L'heureux empressement qui vous porte à me voir 480
ORESTE
Tel est de mon amour Taveuglement funeste.
Vous le savez, madame; et le destin d'Oreste
Est de venir sans cesse adort r vos attraits,
El de jurer toujours qu'il n'y viendra jamais.
Je sais que vos regards vont rouvrir mes blessures, 48F>
Que tous mes pas vers vous sont autant de parjures;
Je le sais, j'en rougis. Mais j'atteste les dieux.
Témoins de la fureur de mes derniers adieux.
Que j'ai couru partout oii ma perte certaine
Dégageait mes serments et finissait ma peine. 490
J'ai mendié la mort chez des peuples cruels
Qui n'apaisaient leurs dieux que du sang des mortels:
Ils m'ont fermé leur temple ; et ces peuples barbares
De mon sang prodigué sont devenus avares*.
Enfin je viens à vous, et je me vois réduit 495
A chercher dans vos yeux une mort qui me fuit*.
Mon désespoir n'attend que leur indifférence :
Ils n'ont qu'à m'ititerdire un reste d'espérance;
Ils n'ont, pour avancer cette mort où je cours, -
Qu'à me dire une fois ^ ce qu'ils m'ont dit toujours. 500
Voilà, depuis un an, le seul soin qui m'anime. .
Madame, c'est à vous de prendre une victime
Que les Scythes auraient dérobée à vos coups
Si j'en avais trouvé d'aussi cruels que vous*.
•t . Allusion aux aventures d'Oresle en Tauride, où il faillit être immolé sur l'autel de Diane par sa sœur Ip^ igénie. Euripide, Guimond de la Touche, Goethe ont traité ce sujet. Voy. Patin, Etudes sur les tragiques grecsi Euripide^ ch. XV et XVI. — a Oreste, dit Geoffroy, n'avait point mendié la mort chez les Scvlhfts; il avait été jeté parla tempête sur leurs rivages. LesScythesne liiiavaient p(; it fermé leur temple: il s'en citait sauvé, enlevant la statue et la prêtresse S*il etjt offert son sang aux Scythes, ils ne l'auraient pas refusé. » L'observation n'est que suiitile; Oreste ne ment pas. Comme l'a dit Pylade (I, -i), il cherchait bien réellement la mort dans ses courses, et il risquait sa vie dans son expédition de Tauride. On peut voir dans Euripide (Iphiq, en Taur., 597-608, 657-724) combien peu il tient a se sauver, une fois pris. Il ne se décide à fuir que lorsqu'il a reconnu sa sœur, et qu'il espère l'emmener.
2. Ce trait de jargon amoureux prépare la comparaison dans le même goût qui termine la tirade.
3. Pour encore une fois; mais cette ellipse ne nuit pas à la clarté du vers.
4. Celte hyperbolique comparaison est presque aussi mauvaise que le brûlé de plus de feux, ei comme le fait remarquer Gkoffrot, le lecteiir a déjà prévenu Hermiot)e disant:
Quittez, seigneur, quittez ce funeste langage^ ; 505
A des soins plus pressants la Grèce vous engage.
Que parlez-vous du Scythe et de mes cruautés?
Songez à tous ces rois que vous représentez.
Faut-il que d'un transport leur vengeance dépende ?
Est-ce le sang d'Oreste enfin qu'on vous demande ? 510
Dégagez-vous des soins dont vous êtes chargé.
ô RESTE.
Les refus de Pyrrhus m'ont assez dégagé, Madame: il me renvoie; et quelque autre puissauce Lui fait du fils d'Hector embrasser la défense.
Uinfidèlel
ORESTE
Ainsi donc, tout prêt à le quitter 2, BiS Sur mon propre destin je viens vous consulter.
- QuiUez, seigneur, quittez ce funeste langage. . . . Que parlez-vous du Scythu et de mes cruautés?
Il y a, dans le rôle d'Oreste, un trop ^rand nombre de vers du môme genre* qui jurent avec le caractère traditionnel du personnage et qui sufjsUtuent des sentiments de pure convention à ceux qu'il devrait éprouver. On a vu plus haut, (p. 17) combien Racine Ta dénaturé et diminué. Saint-Marc-Girardin dit, au sujet de la scène qui nous occupe: « Quoi! Oreste parle de son destin, sans frémir, seulement pour dire à Herraione que le destin d'Oresle
Eit de venir sans cesse adorer ses attraits Et de jurer toujours qu'il n'y viendra jamais I
Quoi I il a couru toute la terre, non pour échapper à la poursuite des Furies vengeresses; il a cherché la mort, non pour échapper aux tourments que lui infligeaient les Dieux, mais pour en finir avec la douleur de n'être pas aimé d'Hermione. C'est donc là le secret du pèlerinage d'Oreste au te f. pie de Diane; il n'allait point demander à la déesse de le délivrer du spectre de sa mère attaché à' ses pas ; il lui demandait de fléchir pour lui le cœur d'Hermione. » { Eœam. crit. d'Anar., p. 287.)