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LES CONVICTIONS DU CURÉ LABELLE

C'était en 1873. Je venais d'être admis à l'étude de la médecine. Je pouvais lire dans les gros hvres, où tout le monde ne peut avoir accès, des hvres réservés seulement aux médecins ; une grosse affaire ! Je commençais à me croire un homme important. Ce qui acheva de me monter la tête, ce fut de me voir admis dans la compagnie du curé Labelle, du Dr Prévost, de MM. Chs Godmer, W. Scott, le notaire Lachaine, le Dr de Martigny, et de tous les autres gros bonnets de S. Jérôme, qui avaient adopté comme heu de réunion, tantôt le bureau du Dr Prévost, tantôt le bureau de M. l'avocat de Montigny. Oh ! le bon vieux temps ! Que de discussions, dans ces bureaux, sur la colonisation du Nord de Montréal ! C'est là que j'ai fait mon apprentissage

Un jour donc, en juillet 1873, le curé Labelle arrivait d'une excur-

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sion de trois semaines sur la Rouge, la Diable, etc. A peine le curé avait-il mis pied à terre, qu'il était rendu au bureau de M. de Montigny.

On le vit venir, parlant seul, gesticulant et souriant ; puis s'étant arrêté, il devint songeur, sérieux, serrant les dents et les poings ; cette crise fut de courte durée ; il arriva à nous avec un air souriant et triomphateur. Oh ! quel beau pays ! quel beau pays 1 répétait-il sans cesse, sans pouvoir en dire davantage. Enfin, il se mit en frais de nous raconter son voyage d'exploration avec ses compagnons, William Scott et le grand Narcisse Ménard, à qui il avait fait boire de l'eau d'un lac, à la suite d une prise de corps . vSa soutane noire, d'étoiïe du pays, était tellement grise de poussière, que quelqu'un l'appela « Son Éminence Grise ». Fin-lin ! répondit-il. Il était, dans ce temps-là, deux heures de l'après-midi. Six heures sonnèrent, sept heures arrivèrent, mais pas de récitation d'angelus ; les gros bonnets commencèrent à se retirer prudemment les uns après les autres, comptant plus sur leur table pour apaiser la faim qui les tourmentait, que sur les belles histoires du curé Labelle sur la colonisation.

Nous n'étions plus que trois jeunes étudiants, qui restions écoutant les longues théories du curé Labelle sur la colonisation, plutôt par déUcatesse que par plaisir.

« Quand on pense, s'écria le curé Labelle, qu'un jour, toute cette belle région du Nord sera habitée, et traversée par une voie ferrée, qui transportera de New- York, de Boston, de Montréal, des voyageurs à pleins chars »! ! !

Mes deux compagnons éclatèrent de rire et partirent. « Deux vrais fous ! Deux innocents » ! s'écria le curé Labelle . J'étais seul, me mordant la langue, les lèvres et les doigts, pour ne pas rire.

Se tournant de mon côté, il m'adressa la parole : « Toi, au moins, mon Grignon, tu me parais intelligent, tu parais comprendre, écoutemoi bien ». Dépliant pour la vingtième fois ses cartes géographiques pour me montrer le parcours de la rivière Rouge, de la rivière du Diable, que j'aurais voulu voir au diable, il recommença toute son histoire de colonisation. Il était une heure du matin. Je ne me mordais plus les lèvres pour ne pas rire, mais je me les mordais pour ne pas bailler et ne pas dormir. Comme j'avais la pensée à toute autre chose qu'à la colonisation, j'étais silencieux, je n'approuvais ni ne désapprouvais le curé Labelle. — « Enfin me dit le curé, en me regardant avec de gros yeux, qu'en penses-tu ? Est-ce que je n'ai pas raison ? Y a-t-il un gouvernement au monde, qui va me refuser de l'argent pour ouvrir des chemins dans cette belle région » ?

Poussé au pied du mur, il fallait bien me prononcer. En 1870, j'étais allé à Ste-Adèle, et j'avais trouvé les roches et les montagnes si grosses que j'en avais remporté un mauvais souvenir: «Ne pensez -vous pas, M. le curé, osai-je lui dire, qu'il serait préférable de garder toutes ces belles forêts vierges pour l'exploitation du bois de commerce » ?

Ah ! mes amis, la scène qui s'en suivit est indescriptible. Il brisa avec ses dents la longue pipe de plâtre qui le suivait tout le temps,

LE CLERGÉ CANADIEN

et lança un formidable coup de poing sur la table, ce qui fit si bien danser les verres et le pot à l'eau, que le tout se brisa par terre.

C'est alors que je mesurai l'étendue de ma bêtise. Je ne fus pas lent à déguerpir, et ça marchait du côté de chez nous. J'entendis tout le temps me sonner dans les oreilles les épithètes suivantes : «Innocent! Bêta! et dire que ça veut être docteur, ça » ! J'allai me coucher, tellement énervé de cette scène que j'en rêvai toute la nuit.

Le curé m'avait lancé des regards si foudroyants que je me sentis électrisé. Il m'avait communiqué le feu sacré de la colonisation. Et, de ce moment, je me trouvai gagné à cette belle cause.

Le Pionnier, 1907. Dr Wilfrid Grignon

Mgr Antoine Labelle naquit en 1834 et mourut en 1891. Apôtre de la colonisation, surnommé le roi du nord, il occupa le poste de sous-commissaire de l'agriculture.

Mgr DUHAMEL

L'Institut canadien, dont il était le patron, se trouvait, vers 1880, dans un état voisin de la banqueroute. La dette était considérable, et aucun argent ne rentrait plus. L'une des rares sources de son revenu était le théâtre ; mais le répertoire des pièces de collège, aussi bien que les drames en vogue affranchis de leurs personnages féminins, était épuisé. D'ailleurs le public n'en voulait plus, et les acteurs encore moins.

Quand nous vouUons faire du vrai théâtre sur la scène de l'Institut, une délégation, toujours 1^ même, du « Comité de Régie », s'en allait, chaque fois, trouver l'évêque et lui demander :

« — Monseigneur, permettez -vous aux jeunes gens de jouer sur la scène de l'Institut canadien-français des pièces où il entre des femmes ? Et Sa Grandeur répondait invariablement :

— Vous savez bien, mes enfants, que l'Église n'encourage pas ce théâtre-là ». Et messieurs du Comité de régie s'en revenaient nous dire que nous ne jouerions pas ; que Sa Grandeur nous en faisait défense.

Fréchette, vers ce temps-là, écrivit « Papineau )>, qui eut assez de succès sur les trétaux de Montréal. Les amateurs d'Ottawa mirent résolument la pièce en répétition, et un beau jour, en annoncèrent la représentation sur la scène de l'Institut. Il y eut foule, et grand succès, et une centaine de dollars de bénéfices au profit de l'Institut. Le lendemain, Adolphe Ohvier, qui depuis fut juge, Oscar Macdonald, qui fut dans la suite l'un des premiers journalistes du Canada, et un troisième, s'en allèrent, assez hésitants, trouver l'évêque.

« — Nous avons joué « Papineau » sur la scène de l'Institut, hier au soir. Monseigneur.

— J'en ai vu le compte-rendu dans le journal.

— Il y a des personnages féminins.

— J'ai lu la pièce.

— C'est que nous aurions dû venir plus tôt demander votre autorisation, dit Olivier, du ton grave dont il personnifiait M. Perrichon ; mais nous avons été si occupés...

— C'est bien, interrompit Mgr Duchamel. Quand, à l'avenir, vous jouerez une pièce canadienne bien morale ; que tout se passera comme il faut durant les répétitions, venez me voir le lendemain ».

Honorable Pascal Poirier

Mgr Thomas Duhamel, archevêque de Ottawa, naquit en 1844 et décéda en

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