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LES DEUX HONORABLES CHAPAIS

Un de nos plus éloquents orateurs, M. Chapais, étant allé à la campagne, à Saint-Gervais, le jour de la Saint- Jean-Baptiste, pour se remettre des fatigues oratoires causées par une suite de discours prononcés les jours précédents à Montréal, Québec et Limoilou, se délasser de sa propre éloquence, dut prononcer encore deux discours, « véritable gerbe de pensées, d'images et de souvenirs ». A chaque discours, « la foule s'attachait à ses lèvres, comme si elle ne l'avait pas encore entendu » ; et il fallut que les amis de M. Chapais fissent violence à ces auditeurs acharnés pour le ramener en ville.

Cette petite scène me rappelle un mot d'Achintre, cet homme de tant de cœur et d'esprit, né à Orange (Vaucluse), qu'aucun de ceux qui l'ont connu n'ont oublié au Canada.

« Si les Canadiens, disait-il, aimaient autant à lire qu'à écouter, le peuple Canadien serait le peuple le plus lettré de l'Univers » !

Le nom d'Achintre rapproché de celui de Chapais me rappelle un autre de ses jugements rapides par lesquels il classait les hommes et les choses.

Le père de M. Chapais, du Chapais actuel, a été longtemps ministre. Mais c'était un modeste, se défiant de ses forces ; au Sénat,

HOMMES POLITIQUES

OÙ il était mon collègue, il passait les séances et les suspensions de séance à lire, au lieu de discourir. Faut-il penser qu'il emmagasinait les trésors de connaissance que son fils prodigue aujourd'hui ?

Rarement, il rompait le silence ; mais lorsqu'il le rompait, c'était « pour de bon ». Il avait une flamme, en même temps qu'une précision de parole, qui subjugaient.

Un jour, Achintre vint me prendre au Sénat — je crois bien que c'était pour dîner, il aimait à dîner ! M. Chapais prenait la parole au moment où il entrait. Achintre fut aussitôt frappé de son accent vibrant, de son raisonnement péremptoire ; et il me dit à demi-voix : « Nous dînerons un peu plus tard ». Retarder de se mettre à table n'était jamais arrivé à Achintre depuis que nous nous connaissions. Je prêtai l'oreille comme lui au discours de M. Chapais.

Et en sortant, Achintre me dit : Quel dommage, mon pauvre Hector Fabre, que vous ne parhez pas comme ça !

La Patrie, 15-8-03. Hector Fabre

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