LE DOCTEUR CREVIER
Un jour — c'était en 1864, si je ne me trompe — je gravissais l'immense escaher qui rampe au flanc de la falaise de Lévis, un peu au-dessous de la gare de l'Intercolonial, lorsque j'aperçus, accroché comme une chèvre aux anfractuosités du roc, un homme à longue barbe grise, un petit marteau à la main, et dans un accoutrement des plus singuhers.
Il ne bougeait pas ; et, le bras noué autour d'une touffe d'herbe saint-jean, il me regardait monter, d'un air qui semblait dire : « Je , voudrais bien être à votre place » !
Il paraissait plutôt inquiet qu'effrayé, cependant. L'abîme sur lequel il était suspendu ne le terrifiait point, mais il était facile de voir que l'homme se demandait comment sortir de là.
Je compris. M'aidant des pieds et des mains, je gagnai tant bien que mal un épaulement du rocher, d'où je pus lui tendre ma canne.
« — Savez-vous, me dit-il, en reprenant son équilibre, qu'il y a de curieuses stratifications dans ce rocher-là !
Je vis de suite que j'avais affaire à un géologue enragé, et nous entrâmes en conversation.
» — Je suis le Dr Crevier, de Montréal », me dit-il.
Je le connaissais de nom ; il me connaissait de même : nons fûmes tout de suite de vieux amis.
Tl me fit une dissertation en règle sur la confection géologique des '< lieux qui m'ont vu naître », mais il ne songea pas un instant, le cher distrait, à me remercier de l'avoir tiré de la position réellement périlleuse où l'avait mis sa passion pour les recherches scientiliques.
Le Monde Illuslré, 1900. Louis Fréghette
Le docteur J.-A. Oevier, né en 1824, mort en 1888, fut un savant distingué.