LA PREMIÈRE EXÉCUTION CAPITALE A QUÉBEC SOUS LE RÉGIME ANGLAIS
En 1797, je fus témoin d'un spectacle sanglant qui impressionna cruellement toute la cité de Québec. Il s'agissait de David McLane, condamné à mort pour haute trahison. Le gouvernement, peu confiant dans ia loyauté dont les Canadiens-Français avaient fait preuve pendant la guerre de 1775, voulut frapper le peuple de stupeur par les apprêts du supplice. On entendit dès le matin le bruit des pièces d'artillerie que l'on transportait sur la place de l'exécution en dehors de la porte Saint-Jean, et de forts détachements de soldats armés parcoururent les rues. C'était bien une parodie du supplice de l'infortuné Louis XVI, faite en pure perte. J'ai vu conduire McLane sur la place de l'exécution : il était assis le dos tourné au cheval sur une traîne dont les lisses grinçaient sur la terre et les cailloux. Une hache et un billot étaient sur le devant de la voiture. Il regardait les spectateurs d'un air calme et assuré, mais sans forfantèrie. C'était un homme d'une haute stature et d'une beauté remarquable. J'entendais les femmes du peuple s'écrier en déplorant son sort :
« — Ah ! si c'était comme du temps passé, ce bel homme ne mourrait pas ! il ne manquerait pas de hiles qui consentiraient à l'épouser pour lui sauver la vie » !
Et, plusieurs jours après le supplice, '^lles tenaient le même langage. Cette croyance, répandue alors parmi le bas peuple, venait, je suppose, de ce que des prisonniers français, condamnés au bûcher par les sauvages, avaient dû la vie à des femmes indiennes qui les avaient épousés. La sentence de McLane ne fut pourtant pas exécutée dans toute son horreur. J'ai tout vu, de mes yeux vu : un grand écolier, nommé Boudrault, me soulevait de temps à autre dans ses bras, afin que je ne perdisse rien de cette dégoûtante boucherie. Le vieux Dr Duvert était près de nous ; il tira sa montre aussitôt que Ward, le bourreau, renversa l'échelle sur laquelle 'McLane, la corde au cou et attaché au haut de la potence, était étendu sur le dos ; le corps lancé de côté par cette brusque action, frappa un des poteaux de la potence, et demeura ensuite stationnaire, après quelques faibles oscillations.
« — Il est bien mort », dit le Dr Duvert, lorsque le bourreau coupa la corde à l'expiration de vingt-cinq minutes ; « il est bien mort : il ne sentira pas toutes les cruautés qu'on va lui faire maintenant » ! Chacun était sous l'impression que la sentence allait être exécutée dans toute sa rigueur ; que la victime éventrée vivante verrait brûler ses entrailles ! Mais non : le malheureux était bien mort quand Ward lui ouvrit le ventre, en tira le cœur et les entrailles qu'il brûla sur un réchaud, et qu'il lui coupa la tête pour la montrer toute sanglante au peuple.
Les spectateurs les plus près de la potence rapportèrent que le bourreau refusa de pousser outre après ia pendaison alléguant « qu'il était bourreau, mais qu'il n'était pas boucher », et que ce ne fut qu'à grands renforts de guinées que le shérif réussit à lui faire exécuter toute la sentence ; qu'à chaque nouvel acte de ce drame
sanglant, il devenait de plus en plus exigeant. Toujours est-il que le sieur Ward devint après cela un personnage très important : il ne sortait dans les rues qu'en bas de soie, coiiïé d'un chapeau tricorne et l'épèe au côté. Deux montres, l'une dans le gousset de sa culotte, et l'autre, pendue à son cou avec une chaîne d'argent, complétaient sa toilette.
Les Anciens Canadiens. P. -A. de Gaspé
LES CLUBS DU CANADA AU XVIIIe SIÈCLE
Lorsque les Anglais arrivèrent, un certain nombre se trouva très heureux de tomber dans les cercles de Québec, Montréal et Trois-Rivières. Ce fut comme une renaissance après la guerre de Sept ans — qui avait duré quatorze ans bien comptés. Les nouveaux venus introduisirent la discussion des intérêts pubhcs, ce qui était bien dans leurs mœurs, mais ce qui effarouchait les Canadiens habitués à ne jamais souffler mot là-dessus. On divisa, pour cet objet, les hommes des femmes ; toutefois, les salons battaient toujours leur plein, vu que le club masculin n'empêchait pas les deux sexes de se voir, comme de coutume, pour la causerie générale et les propos du jour.
Pierre de Sales Laterrière, qui arriva en 1766, raconte qu'il fut admis, à Montréal, dans une société dont il se montre ravi, ayant cru jusque-là qu'il allait être entouré de sauvages et de rustres formés au régime colonial. Il entendait chaque jour les citoyens les plus marquants débattre entre eux les affaires du pays et du monde entier. On citait des auteurs, on discutait texte en mains. C'était comme en France. Et surtout il régnait à l'égard de l'administration une liberté de penser et de tout dire qui l'émerveillait. Les opinions de ces marchands, de ces industriels étaient considérées en haut lieu, car si le gouverneur était à lui seul tout le gouvernement, il n'en était pas moins le premier à prêter l'oreille aux avis et à en profiter. C'était la république du bon ton et des instincts patriotiques.
Six ou sept ans plus tard, Laterrière étant directeur des forges Saint-Maurice, retrouva aux Trois-Rivières un ensemble à peu près semblable de familles éclairées qui s'augmenta des officiers des troupes venus au commencement de la guerre américaine. Madame de Riedsel et quelques autres dames tenaient salon ouvert. Tous les événements qui intéressaient le pays et le commerce, étaient à l'ordre du jour. Chacun avait son opinion et personne ne la cachait. La crise militaire suspendit tout cela de 1775 à 1780.
Mais la paix une fois annoncée comme prochaine, tout reprit de plus bel. Il parut même des brochures de circonstance. Le club des Barons se forma à Québec, le Beaver Hall fut construit à Montréal. C'étaient des foyers de discussion qui exerçaient du prestige. Et il n'y avait pas que ceux-là. J'en ai raconté l'histoire ailleurs. On agitait la question d'une chambre élective, qui nous fut accordée en 1791. Le collège de Saint-Raphaël se fondait à Montréal. Ducalvet publiait son livre. Un vent de réforme s'élevait de ces miheux qui avaient toujours été plutôt httéraires que politiques.
PÊLE-MÊLE
Le peuple ne pouvait pas s'inspirer par lui-même des idées nouvelles, mais les cercles étaient là pour fournir de la pâture aux esprits. Les Barons de Québec, les Northwesters du Beaver Hall de Montréal n'étaient pas dédaignés du gouvernement. La colonie s'affirmait. On prononçait le mot « nation » pour désigner le peuple du Bas- Canada — surtout les Canadiens-français. L'aurore des temps nouveaux se levait parmi nous.
Il est très certain que, sans l'existence de ces clubs, nous serions restés, comme tant de colonies, dans notre état primitif. C'est donc leur rendre hommage que de rappeler leur souvenir, car nous les avions oubliés, mais la parole et l'écriture ont été données aux hommes pour remettre en mémoire les choses du passé...
La Presse. Benjamin Sulte