UN MYSTIFICATEUR
Peu de mystificateurs ont possédé les talents variés de mon ami le major Pierre La Force, dit-il. Il avait le knack d'imiter la langue allemande et les idiomes indiens de manière à tromper allemands et sauvages.
Le chevalier Robert d'Estimauville ayant servi dans les armées prussiennes parlait la langue allemande avec facilité ; nous lui dîmes un jour que notre ami le major, alors présent, possédait aussi cet idiome. Le chevalier commence aussitôt l'attaque, à laquelle La Force répond, avec un sérieux de glace, par une longue tirade.
— Vous parlez, monsieur, dit le chevalier, un langage corrompu, l'allemand de la Basse-Saxe ; et, sur mon honneur, on ne vous comprendrait pas à la cour de Berlin.
— Je le crois, dit humblement le major, la Basse-Saxe est la seule partie de l'Allemagne où j'aie fait quelques études de cette belle langue.
Lorsque le chevalier d'Estimauville sut que c'était une mystification, il en aimait peu la plaisanterie.
Mémoires. P. -A. de Gaspé
Né à Louisbourg en 1754, M. d'Estimauville servit dans l'armée française jusqu'à la Révolution, ensuite dans l'armée Allemande, puis dans l'armée anglaise. Revenu au Canada, il était nommé gentilhomme huissier de la Vierge Noire du Conseil Législatif, en 1823. Il a publié en anglais (1829) un ouvrage intitulé « Cursory view of tlie Local, Social, Moral and Political State of the Colony of Lower Canada » qui, d'après Bibaud, contient beaucoup de vérités. (Voir P. G. Roy. La famille d'Estimauville de Beaumouchel).