LES FEUX-FOLLETS
Il y a deux moyens bien simples, suivant la tradition, de se soustraire aux espiègleries de feux-follets les plus mal intentionnés. Le premier consiste à demander à celui qui intercepte votre route, quel quantième est Noël ? Le sorcier, toujours peu au fait de notre calendrier, ne sait que répondre, et s'empresse de faire la même question à son interlocuteur. Malheur alors au voyageur s'il hésite seulement à répondre catégoriquement. C'est un pauvre diable bien à plaindre entre les mains d'un sorcier aussi malfaisant.
Les enfants, autrefois, dans les campagnes ne manquaient pas de s'informer, aussitôt qu'ils commençaient à balbutier, du quantième de Noël, crainte de faire la rencontre d'un feu-follet. Ceux qui avaient la mémoire ingrate faisaient la même question vingt fois par jour.
Le second moyen, encore plus infaillible que le premier, est de mettre en croix deux objets quelconques, que le feu-follet, toujours mauvais chrétien, ne peut franchir.
Ceci me rappelle une anecdote : Plusieurs jeunes gens, retournant chez eux, fort tard après une veillée, aperçurent tout à coup un feu-follet qui, sortant d'un petit bois, venait à leur rencontre. Chacun s'empresse de mettre en croix au milieu du chemin, tous les objets qu'il avait dans sa poche : couteaux, sacs à tabac, pipes, etc ; nos jeunes gens rebroussent ensuite chemin en se sauvant d'abord à toutes jambes. Ils se retournent néanmoins à une distance respectueuse, et aperçoivent le feu-follet qui, après avoir voltigé longtemps autour des objets qu'ils avaient déposés, s'enfonçait de nouveau dans le bois d'où il était sorti.
Il y eut alors une longue discussion entre les jeunes gens.
« — Je ne demande pas mieux que de m'en retourner chez nous, disait Baptiste, si François veut passer le premier.
— Non ! répondait François ; passe toi, José, qui est le plus vieux.
— Pas si fou ! disait José : que Tin (Augustin) nous donne l'exemple, et nous le suivrons ».
Nos braves seraient encore probablement à la même place, si le Nestor de la bande n'eut proposé l'expédient de se tenir tous par la main et d'avancer comme font les soldares en ligne de bataille. Cette proposition fut adoptée ; mais, hélas ! il ne restait plus rien de leurs dépouilles ! le feu-follet avait tout emporté. Il est probable qu'un rusé farceur avait voulu hacher son tabac et fumer une pipe à leurs dépens.
Les Anciens Canadiens, P. -A. de Gaspé