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LES ANCIENS QUÊTEUX

Avant l'apparition des journaux, la besogne de colporteur de nouvelles et cancans, en un mot la chronique et la rumeur publique, étaient confiées à quelqu'un qui s'en acquittait fort bien. Nous avions des « journalistes » travaillant dans cette spécialité que l'on nomme le fait divers, la note locale, le compte-rendu de la cour de police. Ces journalistes, qui ne se servaient ni de plume ni de papier avaient pour toute arme une langue bien pendue, pour bagage littéraire une bonne mémoire. C'étaient les quêteux !

Oui ! les quêteux ! Ils ont joué un rôle que la presse à bras et à

cylindre n'a pas le droit d'oublier. N'ont-ils pas en outre porté la besace comme Homère, et comme lui encore amusé nos grandmères ? Sans eux le goût des « nouvelles » ne se serait guère développé — et le « Canadien », tout d'abord n'eût semblé intéressant que pour les gens de haute volée.

Les mendiants, troubadours aujourd'hui méconnus, comptaient jadis de fins matois dans leurs rangs. Plus d'un avait de l'esprit à revendre. La plupart d'entre eux n'étaient pas des infirmes, mais des gens qui avaient érigé en art la paresse et le détachement des biens de la terre. Ils sillonnaient les campagnes toute l'année, et partout bien reçus, choyés, adulés, je ne puis les comparer qu'à des fils de famille revenant sans cesse de lointains voyages, pour qui on tue quotidiennement le veau gras.

« — Savez -vous, Madeleine ? Il est arrivé un quêteux chez Jean Larouche.

— Pas possible ! Allons-y veiller ce soir, hein ?

— Attendez à demain ; il sera chez beau-père. Nous irons. Il paraît qu'il en sait des nouvelles, ah 1 Seigneur ! Pensez donc qu'il a fêté les jours-gras bien plus loin que la ville et qu'il sait tout cela par cœur » I

N'est-ce pas la gazette vivante que cet homme dont la conversation est désirée par tout un village, à tel point qu'on se le passe de l'un à l'autre ? Écrions-nous avec le chansonnier : « Qu'il est heureux, le malheureux » !

N'y a-t-il pas, pour les écrivains de nos jours, sujet de regretter l'empressement que l'on mettait à cette époque à loger, nourrir et faire les yeux doux aux raconteurs ambulants dont nous continuons la lignée ?

Un jour, une rumeur se répandit par les paroisses : « — Jean, as-tu entendu parler de ça ? Ils disent qu'on va avoir la gazette.

— Ben oui, si l'Anglais ne trouve pas à redire.

— J 'pense pas : c'est imprimé.

— Ah ! c'est imprimé ! A la bonne heure ; c'est comme un livre, c'pas ?

— Il paraît que non... que non... j'suis pas trop certain mais c'est quelque chose de tout à fait drôle apparemment.

— Et comme de raison, ce qu'on dit dans c'te gazette c'est la pure vérité.

— Beau dommage, puisque c'est imprimé !

— Par exemple, ceux qui voudraient pas la croire la gazette, qu'est-ce qu'on leur ferait ?

Ici grand embarras des deux amis qui se séparent en disant :

» — J'ai peur que ce soit là une manigance de l'Anglais pour nous mettre dedans. Prenons garde. Faudra en parler au premier quêteux qui passera ».

Pour se renseigner sur la gazette imprimée, on s'adressait à la gazette de chair et d'os.

Mélanges d'histoire et de littérature. Benjamin Sulte

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