SUPERSTITIONS ET COUTUMES
Travaillons-nous suffisamment notre folklore ? Ne laissons-nous pas perdre, sans retour, une foule de superstitions, de préjugés, de pratiques étranges, de coutumes curieuses qui, au point de vue de l'archéologie et, conséquemment, de l'histoire, sont loin d'être sans valeur ?
N'est-ce pas, eu effet, en connaissant minutieusement tout ce dont nos pères nourrissaient leur esprit, tout ce qui servait à les amuser, tout ce qui composait leurs croyances familières qu'on se fera une idée assez vraisemblable de l'ambiance intellectuelle dans laquelle ils se mouvaient ?
Comparativement, peu de nos écrivains se sont occupés de ce sujet parmi nous ; mais il ne faudrait pas en déduire que cette branche de l'archéologie canadienne a été négligée.
Le charme extraordinaire qui se dégage des ouvrages des de Gaspé, père et fils, provient surtout du folklore qu'ils renferment.
Françoise, dans son admirable Hvre « Fleurs Champêtres », nous apprend des choses intéressantes au chapitre intitulé : Superstitions. C'est aussi d'une croyance populaire qu'elle a tiré ce simple et émouvant récit qui se nomme « Le miroir brisé » et qui est peut-être un chef-d'œuvre.
Le regretté Honoré Beaugrand a introduit du folklore dans ses contes du pays et il avait fait, sur nos mœurs et coutumes, une conférence très louée, mais dont le texte est encore inédit, si je ne m'abuse.
M. Hubert Larue, en 1863, puis M. Ernest Gagnon, en 1865, ont sauvé de l'oubli un très grand nombre de nos belles chansons, et, plus tard, M. Gagnon, dans Choses d'autrefois, a réuni de petites notes « folkloristes » d'une lecture très amusante.
M. Ernest Myrand, dans ses Noëls anciens de la Nouvelle-France, a fait une œuvre d'érudition aussi gracieuse qu'attachante sur nos vieux chants religieux. Puis, M. Pamphile Lemay, dans Tonkourou et ses Contes vrais, M. Louis Fréchette dans ses nouvelles, ses contes et ses mémoires, M. Edmond J. Roy, dans sa volumineuse et remarquable Histoire de la Seigneurie de Lauzon, M. Sylva Clapin, dans son Dictionnaire canadien-français, d'autres encore, ont noté des chansonnettes, des amusettes, des superstitions, des traits de mœurs qui feront la joie des chercheurs et des amateurs du détail historique.
Mais, avouons-le, on est loin d'avoir tout moissonné et ce qui reste à glaner pourrait faire la matière de plus d'un volume. Une petite enquête que j'ai entreprise, il y a plusieurs années, ne me laisse pas de doute sur ce point.
Voici les croyances, les préjugés, les dictons, les pratiques superstitieuses qui avaient cours, jadis, dans la région trifluvienne et dont plusieurs défient toujours les injures du temps, car bien qu'on en délaisse, elles sont encore considérées avec respect. Par raisons de vérité, de brièveté et de clarté, à mon sens, je transcris ces notes à peu près telles que je les ai reçues, sauf que je les ai classifiées, et si ce sujet vous intéresse, vous n'avez qu'à jeter les yeux sur ce qui suit :
Ajets — (Voir Température).
Amoureux — (Signes concernant les). — Un bout de fil blanc, sur votre robe, annonce un amoureux nouveau.
— Une graflfignure (éraflure) le long de la main ou du bras annonce aussi un amoureux nouveau, mais si l'éraflure est diagonale, cela signifie qu'on perdra son amoureux.
— Lorsqu'on aperçoit la nouvelle lune à sa droite : on verra son amoureux ; si on aperçoit la lune de face : l'amoureux sera invisible ;
si .la lune est aperçue à gauche: enverra et on parlera à son amoureux.
— Perdre sa jarretière, son jupon ou autre pièce du costume signifie qu'on perdra son amoureux.
— On allume une allumette et on la laisse brûler, le feu en haut, en la tenant droite entre ses doigts ; lorsqu'elle est à demi carbonisée, on saisit le bout noirci et on retourne l'allumette, afin que le feu consume le bout resté intact et qu'on tenait d'abord entre ses doigts ; quand le feu a tout carbonisé, il arrive presque toujours que la partie supérieure de l'allumette tombe, et la direction vers laquelle s'effectue la chute, indique où est, dans le moment, son amoureux.
Araignée. — Araignée du matin, chagrin ; araignée du midi, ennui ; araignée du soir, espoir.
— Voir aussi Température.
Berceau — • Mettre en mouvement un berceau vide donne la cohque aux enfants.
Bossu — Pour combattre la malchance que provoque la rencontre d'un bossu du même sexe que soi, il faut cracher par terre avant que le bossu nous regarde. Cela est parfois impossible, alors tant pis.
— La rencontre d'un bossu de sexe différent à soi est heureuse. Cadeau — Mettre son bas à l'envers, sans préméditation, indique
qu'on recevra un cadeau.
— Voir la nouvelle lune pour la première fois, à gauche : cadeau dans le mois.
— Il ne faut pas olîrir, en cadeau, des instruments tranchants, tels que ciseaux, couteaux, etc., parce que cela «coupe l'amitié». Le donataire peut, cependant, conjurer le sort néfaste en remettant au donateur une pièce quelconque de monnaie : la donation devenant alors une vente.
Chaise — Faire tourner une chaise : chicane.
Chat — Tout chat a trois poils du diable, à la queue.
— Faire mirer un chat, porte malheur.
— Celui qui trouvera un chat d'Espagne et qui ira l'offrir au roi, recevra une riche récompense (1).
Cheminée — Cheminée qui boucane, femme qui chicane, le diable dans la cabane.
Cochon — Il ne faut pas tuer les cochons dans le décroit de la lune, car le lard tournera au rance.
Crapaud — Quand on écrase un crapaud, il faut dire aussitôt : « Je me défends de ton levain » (venin).
Criquet — Il ne faut jamais tuer de criquets (grillons), parce que ceux qui restent se vengent en mangeant les chaussons (chaussettes) de la maison.
Désappointement — Oublier quelque chose au logis et retourner sur ses pas le chercher : désappointement.
— Se laisser séparer par un arbre, un poteau ou quelqu'un, lorsqu'on marche avec une personne : désappointement.
(1) Ce dicton est basé sur un fait. Chacun sait qu'on nomme ici, chatte d'Espagne, celle dont le pelage est noir, blanc et jaune. Or comme les félins mâles, par un caprice de la nature, n'ont jamais de taches de plus de deux couleurs, il s'en suit qu'un chat d'Espagne au sens où on l'entend, en ce pays, est une impossibilité.
— Si on aperçoit, en croix, des couteaux, des fourchettes, des fétus de paille, des copeaux, etc., on peut être certain qu'un désappointement ou un malheur nous guette.
DÉSENSORCELER — Pour désensorcelcr : faire brûler une chandelle bénite sur le ventre de la personne ensorcelée.
— Faire bouillir des aiguilles plantées dans un peloton de laine, cela fait souffrir le jeteux de sort et l'oblige à venir demander ce qu'on lui veut.
Don — L'enfant qui naît le septième du même sexe, sans interruption, a un don. On prétend aussi qu'il porte une marque, placée ordinairement sur la langue et qu'on nomme la fleur de lys.
— Si une femme épouse un homme portant le même nom qu'elle, sans que les deux conjoints soient parents, cette femme pourra guérir de tous maux.
EssuiE-MAiN — Deux personnes qui s'essuient les mains, ensemble, au même essuie-main : chicane.
Étrennes — Étrenner le samedi ou le jour de l'an est chanceux, car on étrennera de nouveau, avant longtemps.
Fatalisme — Celui qui est né pour un petit pain, n'en aura jamais un gros.
— Inutile de se faire soigner, quand on doit guérir, on guérit bien sans remède.
— Un bon os ne tombe jamais dans la gueule d'un bon chien. Fer a cheval — Trouver un fer à cheval ou même un simple clou
de fer à cheval, porte bonheur.
Fricot — « Fricot chez nous, pas d'école demain ». Dicton populaire signifiant que le lendemain d'un fricot, toute la routine est brisée et qu'on est peu propre au travail ordinaire.
Fruits — Lorsqu'on mange d'un fruit pour la première fois, au cours d'une année, il faut désirer quelque chose et on l'obtient.
Futur — (Pour connaître le nom de son futur). — On donne à trois des poteaux de sa couchette le nom de trois de ses amoureux, et si dans la nuit on rêve à un autre nom ce sera celui de son futur époux.
— Pelez une pomme de façon que la pelure reste en un morceau ; ensuite, tenant cette pelure par un bout entre le pouce et l'index faites-lui faire trois fois le tour de votre tête, puis laissez la tomber derrière vous. S'il se forme une lettre ce sera la première du prénom de votre époux.
— On met sur le sol, en droite ligne, un grain de blé pour chaque lettre de l'alphabet, puis on place un coq devant ce festin symétrique. A chaque grain de blé que le coq saisit on note la lettre correspondante et leur réunion doit former le nom de son futur.
— Comptez quarante chevaux blancs ou dix-huit chevaux noirs et le premier garçon qui entre ensuite, dans votre demeure, porte le nom de votre futur mari.
Futur — (Pour savoir la couleur de ses cheveux). — La première fois que les grenouilles chantent au printemps, on va les écouter tout près ; puis on revient à la maison et l'on retourne son bas à l'envers. On refait de nouveau le trajet aller et retour, puis on remet son bas à l'endroit. Onrefait le trajet une troisième fois et au retour final, on trouve, dans son bas, un cheveu de la couleur de ceux de son futur.
Futur — (Pour connaître son étal de fortune). — [^rendre une cuillerée de farine, une de sel et une d'eau ; mêler le tout et en faire une galette qu'on mange, au coucher, dans le plus grand silence. Si vous devez vous marier, celui qui sera votre mari viendra vous porter (en rêve, bien entendu) un verre plein d'eau, s'il est riche, et toute une chaudière d'eau, s'il est pauvre 1
Futur — (Pour le voir en rêve). — Placer, au moment du coucher, sous son oreiller, un morceau du gâteau offert à une mariée, fait rêver à son futur, dans la nuit qui suit....
— Si deux amies, couchant dans le même lit, s'attachent l'une à l'autre le gros orteil, elles rêveront à leurs futurs... si elles parviennent à dormir, sans doute.
— On pèle une pomme de terre dételle façon que la pelure reste en un morceau ; ensuite, on met cette pelure, à l'insu d'une demoiselle, sous son oreiller. Cela la fait rêver à son futur.
— Un jeu de cartes, placé sous un oreiller, à l'insu du dormeur, produit le même effet.
— Lorsqu'on voit la nouvelle lune, on met ce qu'on a, à ce moment, dans la main, sous son oreiller et on rêve à son futur.
— Si on compte les ouvertures d'une maison dans laquelle on couche pour la première fois, on voit son futur en rêve.
— Passer un morceau d'un gâteau de noces, dans le jonc de la mariée, fait voir son futur en rêve.
— On met près de son lit, au moment du coucher, un bassin (cuvette) plein d'eau, du savon, un peigne et une serviette. Et si, dans la nuit, on voit, en rêve, un homme venir faire sa toilette, ce sera son futur.
Herbe — Il y a dans les forêts une sorte « d'herbe qui écarte » et si on marche dessus, il ne nous est plus possible de retrouver le chemin de son logis.
Hoquet — Lorsque vous avez le hoquet si vous pensez à celui ou celle que vous épouserez, le hoquet s'arrête.
Lutins — Diablotins qui nattaient la queue des chevaux. Ils ne s'occupaient que des meilleures bêtes, mais si le propriétaire défaisait le nattage, les lutins entraient dans une grande colère et ils se vengeaient en battant les chevaux. Voilà comment s'expliquait qu'on entendait, parfois, les chevaux hennir, piaffer, se débattre, et qu'on les retrouvait couverts d'écume sans qu'ils fussent sortis de l'étable.
Maison — Petite maison, grosse famille. Dicton familier, signalant que ce sont les pauvres gens qui ont le plus d'enfants.
Mariage — Si trois lampes se trouvent allumées, par hasard, dans une même pièce, il y aura mariage prochain.
— Si en revenant du mariage, les nouveaux époux rencontrent un enterrement, c'est un signe de malheur.
— Si un cierge s'éteint durant la cérémonie du mariage, autre signe de malheur.
— Se marier, un jour qu'il pleut : mariage malheureux ; la femme versera des larmes.
— Traverser une rue ou un chemin en diagonale retarde son mariage d'un an. \
— Le même résultat se produit si on marche sur la queue d'un chat.
— Toutes les compagnes d'une future épousée qui peuvent mettre un de leurs cheveux dans quelqu'une des coutures de la robe de noce, trouvent à se marier dans l'année.
— On peut annuler son mariage en lisant, à rebours, vis-à-vis la porte de sa maison où sa femme demeure, une copie de son acte de mariage ; c'est-à-dire en commençant par le dernier mot et en finissant par le premier. Ceci a été fait il y a quelques années et l'individu, un esprit simple, se croyait démarié, suivant son expression.
Mariage ou Célibat — On fait une échelle de papier et on l'accroche à la tête de son lit, trois soirs de suite ; si, la dernière nuit, on voit son amoureux gravir les échelons, on se mariera ; si au contraire on aperçoit un cercueil, on restera fille.
— A minuit, encore, on emporte son miroir et on regarde dedans, au-dessus du puits. On voit passer sa noce ou son enterrement.
— Toujours à minuit (l'heure du mystère, l'heure fatidique), on regarde dans son miroir, dans sa chambre, à la noirceur, et on voit passer son futur ou son cercueil.
Mendiants. — Garder des branches de cormier dans la maison, protège celle-ci contre les mendiants et la foudre.
Pour se protéger contre les quêteux qu'on rencontre sur la route, dire trois fois : « A pretio, je te redoute ».
Mortalité — Un chien qui hurle près d'une maison : signe de mortalité.
— Un oiseau qui pénètre dans une maison : autre signe de mortalité prochaine dans la demeure.
— Le soir des noces, celui qui se met au lit le premier sera aussi celui des deux conjoints qui décédera le premier.
— Si un mort passe le dimanche sur son lit de parade (ou sur les planches comme on dit vulgairement), une autre personne du même logis mourra dans l'année.
— Briser un miroir : signe de mortalité.
— Si un cierge s'éteint, à l'église, durant la lecture de l'évangile, une personne importante de la paroisse décédera.
— Lorsque deux personnes veulent savoir laquelle survivra à l'autre, elles doivent prendre une clavicule ou fourchette de volaille, en saisir chacune une des branches, puis tirer en sens inverse. La personne tenant la branche qui se brise est celle qui prédécédera l'autre.
Noël — A Noël, tous les animaux, aux coups de minuit, se mettent à genoux dans les étables.
Œil — Lorsque l'œil droit palpite ou saute, on parle en mal de vous ; si c'est l'œil gauche, on parle en bien.
Ongles — Il ne faut pas couper les ongles des enfants, ça leur ôte l'esprit ; il faut les laisser se casser seuls.
Oreilles — Lorsque l'oreille gauche vous chauffe, on pense en bien de vous ; si c'est l'oreille droite, on pense en mal.
— Si les oreilles vous tintent, quelqu'un parle de vous ; et si vous pensez à la véritable personne, le tintement s'arrête aussitôt.
Pain — Avant d'entamer un pain, il faut toujours tracer une croix dessus avec le couteau.
Pauvreté — Il ne faut pas balayer la place après le souper, car on restera pauvre.
— Il ne faut pas repasser le dos des chemises d'hommes si on ne veut pas devenir pauvre.
PÊCHE — Il ne faut pas sacrer pendant qu'on pêche, cela fait fuir les poissons, car ils ont le blasphème en horreur.
Pluie — Mettre son jupon à l'envers est un signe de pluie,
— S'il pleut le premier dimanche du mois, il pleuvra durant tous les autres dimanches du même mois.
— Pour faire venir la pluie on dit : « Mouille, mouille, mouille paradis, tout le monde est à l'abri ».
— Pour faire cesser la pluie, on place dans le jardin ou le champ une hache le taillant en haut.
— Tuer une araignée, c'est faire pleuvoir dans la journée. RÊVES — Pour avoir le sens des rêves, il n'y a qu'à prendre le
contraire des scènes qu'ils nous font voir. Par exemple, rêver qu'une personne est morte signifie qu'elle va se marier, etc. Sel — Renverser une salière : chicane.
Souliers — Si le lacet de votre soulier ou chaussure du pied gauche se détache, quelqu'un pense à vous en bien ; et quand il s'agit du pied droit, on pense en mal.
Table — Il ne faut pas s'asseoir sur une table, car on reste vieille fille ou vieux garçon.
Température — La température des douze mois d'une année est identique à celle des douze jours qui se sont précédemment écoulés du 25 décembre au 5 janvier. La température du mois de janvier est réglée par celle du 25 décembre et ainsi de suite ; cette période de temps se nomme les ajets (1).
— Mettre une partie quelconque du vêtement à l'envers indique un changement de température.
— La température qu'il fait durant la lecture de l'Évangile, le Vendredi-Saint, se répète pendant les quarante jours suivants.
Trèfle — La chance courtise celle ou celui qui trouve un trèfle anormal, c'est-à-dire, à quatre, cinq on six feuilles. Va sans dire que plus il y a de feuilles, plus la chance est grande.
Vendredi — Il faut commencer à sevrer un enfant le vendredi pour réussir.
— Se couper les ongles le vendredi sans y songer, chanceux. Si on le fait consciemment, c'est de la peine pour le dimanche.
— On ne doit rien entreprendre de nouveau le vendredi. Visite — Quand un instrument, tel qu'un couteau, une plume,
une fourchette, etc., tombe et plante, c'est signe de visite, et le côté vers lequel penche la partie supérieure de l'instrument indique d'où la visite vient.
— Lorsqu'à table on échappe sa cuiller, on doit s'attendre à la visite d'une demoiselle ; si on échappe une fourchette, à la visite d'une dame ; et si c'est un couteau qu'on laisse tomber, on recevra la visite d'un monsieur.
— Lorsqu'on se frappe le coude droit, on reçoit une visite qui ne fait pas plaisir; mais si c'est le coude gauche, c'est un visiteur agréable.
(1) Cette superstition nous vient de Tancienne mère-patrie, car au nombre des proverbes français reproduits par l'Almanach Hachette de 1907, on lit celuici : « Le temps des douze jours après Noël, fait le temps des douze mois de l'an ».
Voyage. — Voyager le vendredi : malheur.
J'ai dit, au début, que plusieurs des pratiques énumérées ci-dessus n'étaient pas complètement tombées en désuétude. Rien de plus vrai. Et j'ai déjà raconté à l'appui de cette assertion, qu'une grave veuve, fille instruite d'un notaire, avait, il n'y a pas un siècle, fait bouillir un peloton de laine blanche dans lequel étaient plantées des aiguilles, afin de faire revenir un mendiant soupçonné d'avoir jeté un sort à ses poules, car depuis le passage de ce chemineau, les gallinacées de la veuve succombaient, les unes après les autres, d'une maladie inconnue.
J'ai aussi cité le cas de personnes bien posées qui portaient sur elles de la cire à cacheter ou des pommes de terre pour se guérir de certains maux.
Est-ce à dire, pour cela, que nous fassions pire que les races les plus avancées ? Nullement. Aucun peuple n'a échappé aux croyances absurdes et inexplicables.
De nos jours même, il existe partout des tireuses de cartes, des astrologues, des chiromanciens qui sont professionnels, ont bureaux et touchent des honoraires. Ne sont-ce pas les sorciers et les devins de jadis sous un travestissement ? Ignore-t-on que les bijoutiers vendent couramment des joyaux porte-bonheur ou qui préservent des maléfices ?
Les superstitions vivent encore, ailleurs comme ici, seulement elles s'offrent à nous sous des dehors plus compatibles avec nos usages et notre civilisation. On les habille de drap et de soie, ou bien on les entoure d'or et d'argent.
La religion et la science font leur œuvre d'extirpation, mais comme les superstitions sont nombreuses et difficiles à déraciner totalement, on n'aperçoit pas toujours l'étendue des résultats obtenus. Quelqu'un a pu écrire : il est inutile d'enterrer un mensonge car il renaîtra sous forme d'épitaphe ; cependant, il n'en est pas moins vrai que les croyances erronées s'en vont, puisque nombre d'entre elles jonchent déjà la route des âges.
Le Terroir, 1909. E.-Z. Massicotte