‹ Anecdotes inédites sur Malherbe. Supplément de la Vie de MalherbeChapitre 8 sur 21 · Les Opinions modernes · texte numérisé non relu

Les Opinions modernes

Enfin, qu'il nous soit permis de nous appuyer en dernier lieu sur rautorité des deux savants qui donnèrent en 1865, comme nous l'avons dit, la primeur de ces anecdotes.

Voici comment s'exprimait le Bibliophile Jacob [Revue des provinces., 15 mars 1865, p. 519) : « Je ne doute pas que ces passages... ne soient bien réellement de Racan, quoique Conrart ait écrit, à une date postérieure, en tête du premier fragment : « Cecy n'est pas des Mémoires de M. de Racan ». Serait-ce là une interpolation de Ménage ? » — Nous avons donné une explication de ce mot (p. 14j. ,

M. Edouard Fournier confirmait de son côté en note l'opinion du Bibliophile : « Je ne doute pas, quant à moi, que ces anecdotes ne viennent de Racan, d'abord parce qu'il 3^ figure plus d'une fois lui-même, comme on le verra, ensuite parce que Tallemant des Réaux, qui les a données presque toutes, les reproduit sans distinction, avec celles qu'il nous a dit tenir de Racan en personne ».

Conclusion.

Tout concourt donc, on le voit, la physionomie du ms., le sujet, le ton et le tour des anecdotes, les témoignages des contemporains et les premières hypothèses des savants modernes, pour attribuer à Racan la majeure partie de notre Supplément. Accordons en définitive 1 anecdote à Chapelain, 2 à Madame des

Loges, 3 à la marquise de Rambouillet : les 28 autres, ou peut s'en faut, doivent venir du disciple de Malherbe ; et Conrart, l'homme de goût par excellence, a complété par du Racan oral les Mémoires écrits de Racan.

Objection.

Mais il reste une dernière objection. Si ces anecdotes sont bien de Racan, pourquoi donc ne les a-t-il pas jointes lui-même aux autres dans son manuscrit des Mémoires ?

L'Hypothèse du Bibliojihile Jacob.

Le Bibliophile Jacob en donnait l'explication suivante dans sa lettre à M. Ed. Fournier [Revue des provinces^ p. 519) :

« Voici comment j'expliquerai la chose, si l'on me permet de recourir à une conjecture : Ménage prêta le manuscrit original à Conrart, dès que ce manuscrit lui eut été remis par Racan ; la copie faite, le manuscrit rendu à Ménage, Racan se ravisa, et, par des motifs personnels que nous ne saurions apprécier, supprima dans son ouvrage un certain nombre d'anecdotes qui avaient été désagréables à quelqu'un. Plus tard, ces suppressions ayant été signalées à Conrart, il aura écrit la note qui les désavoue au nom de Racan. Vous trouverez peut-être une raison meilleure que celle que je vous donne là, parce qu'elle est par

une simple supposition [sic) que je place ici en manière de pierre d'attente. »

Cette ingénieuse hypothèse est inadmissible à cause des indices manifestes d'une intercalalion postérieure de ces anecdotes dans la copie des Mémoires rédigée par Conrart.

Nouvelle hypothèse.

Ce qui est beaucoup plus probable, c'est que Racan ne les avait point écrites avec le reste. Pour les unes, comme 16 et 30, une juste retenue l'en avait empêché. La prudence politique et religieuse au temps de la Fronde dut le garder de 14, 24, 31 et 33. Le respect du grand Condé lui dicta le silence sur 12, celui de des Yveteaux sur 15, et s'il avait rapporté bonnement bien des rudesses de son maître, il dut juger inutile de répéter les mauvais vers de sa jeunesse ou les parodies qui avaient fait rire à ses dépens : tel est le cas de 1, 17, 20, 22; sans compter les anecdotes, telles que 7 et 20, qui ne nuisaient pas précisément à Malherbe, mais étaient loin de rien ajoutera sa gloire.

Enfin, pour les autres qui font le plus grand nombre, peut-être même pour celles dont nous venons de parler, il convient d'invoquer tout simplement l'oubli, raison pleinement valable avec un « maistre resveur (') » comme Racan, qui oublia tant dans sa vie parce qu'il manquait et de mémoire et d'attention.

A qui de nous d'ailleurs n'arriverait-il pas, si on

(') Tall. II, 361.

lui demandait ses souvenirs, consistant surtout en bons mots, sur une personne morte depuis vingt ans, d'oublier la moitié de ce qu'il sait et de retrouver le reste quand il n'en serait plus temps ?

Tous ces détails que Racan avait réservés ou qu'il retrouvait partout dans sa mémoire, il ne se fit pas faute, étant grand conteur par nature, de les conter à ses amis tels que Ménage, Conrart et Chapelain, avec qui il était très lié précisément vers ces années 1650-55, comme le prouvent les cinq charmantes et confiantes lettres qu'il leur adresse à cette époque (Racan, t. I, p. 319-359). Ils durent eux-mêmes l'interroger plus d'une fois, eux, plus jeunes que lui, avides de tous les détails concernant le poète illustre des premières années du siècle. Et alors Ménage en 1666, dans son édition de Malherbe, à laquelle il pensait depuis 20 ans, profita de « ce qu'il avait ouï dire à M. de Racan », et Tallemant des Réaux, qui avait eu connaissance de tous les détails sur Malherbe, et de ceux qui étaient manuscrits, et de ceux qui étaient oraux, en fit en 1657 son Historiette sur le maître : quant à Conrart, qui notait tout dans ses papiers, il inséra entre 1650'et60, quelques feuillets intercalaires dans sa copie des Mémoires, se faisant ainsi en quelque sorte le fidèle secrétaire de Racan.

Notre Titre.

On comprend donc à la fin par quelles raisons se justifie le titre que nous avons cru pouvoir donner

à cette publication : Sup'plèment de la Vie de Malherhejpar Racan, et qui n'est que l'abrég-é du véritable titre complet : Supplément, venant de Racan et rédigé par Conrart, des Mémoires de Racan pour la Vie de Malherbe (*).

Classement des deux manuscrits.

Il n'en reste pas moins vrai qu'entre les deux mss. si A est plus complet et plus intéressant, N reste le premier au point de vue de la valeur originelle : c'est le vrai ms. des Mémoires, tel qu'il est sorti des mains de Racan ; c'est d'ailleurs celui qui a été reproduit dans les éditions imprimées dès 1672.

Si l'on donne quelque jour une nouvelle édition des Mémoires, il conviendra donc de s'en rapporter encore au texte de N ("), en intercalant Toutefois les anecdotes supplémentaires de A, mais sans les fondre entiè-

(') Voici pour l'ensemble du ms. le titre que nous nous permettons de proposer à M. Henry Martin, en vue de la seconde édition de son catalogue : au lieu de Vie de François Malherbe extraite en partie des Mémoires de Racan, ne seraitil pas plus juste de mettre : Vie de François Malherbe, copie des Mémoires de Racan pour la Vie de Malherbe, augmentée de Suppléments par Conrart ?

{^] Il y aura peu à faire pour amender le texte donné par M. Lalanne ; nous indiquons pourtant au futur éditeur deux corrections : 1» p. lxvii, 1. 9 : « il lui ouvrit un Ovide i, etnon son Ovide; — 2" m. p., 1, 24: « qui avoit son73/ace/(son tabouret) auprès de la Reine », et non son pl^icer. M. Becq de Fouquières a déjà fait d'ailleurs dans son texte cette dernière correction.

rement avec le reste, afin de maintenir toujours la

distinction entre le texte direct et authentique de

Racan et l'écho de ses conversations répété par Conrart.

Mode de publication des anecdotes.

Nous donnons à présent les 34 anecdotes supplémentaires.

Nous leur avons rigoureusement conservé Tordre du ms., ainsi que le groupement qu'elles y forment en quatre additions distinctes et inégales :

Addition I, littéraire — anecdotes! à 11.

Addition II, 1'''' série de « bons mots » — anecd. 12 à 16.

Addition III, 2"°° série de « bons mots » — anecd. 17 à 32.

Addition IV, relative à la mort de Malherbe, — anecd. 32 à 34.

Nous avons nécessairement omis une anecdote inédite qui se trouve à la p. 218 du ms., — qui se place après ces mots-: «... venu d'un valet de chambre ou d'un violon » Lai. p. lxxvi, et commence ainsi : « Il disoit quelquefois... » : elle se trouve également dans N et n'a jamais été publiée à cause de sa grossièreté.

Nous avons scrupuleusement respecté, dans le texte des anecdotes, l'orthographe même de Conrart et

sa ponctuation, j compris son flagrant abus des virgules.

Nous nous sommes permis une seule chose, pour la facilité des futures références : c'est, en même temps que nous numérotions les anecdotes, de leur donner à chacune un titre, le cherchant non point pittoresque, ce qui eût été facile avec Malherbe, mais aussi exact que possible.

Enfin on trouvera à la suite de chaque anecdote une notice critique comprenant strictement les rapprochements et les explications qui nous ont paru nécessaires pour comprendre et apprécier l'anecdote.

Telles que nous les donnons, nous croyons qu'elles peuvent offrir aux érudits et aux lettrés un double intérêt, comme source de Tallemant des Réaux et à titre de nouveaux documents pour connaître Malherbe et son temps.

Puissions-nous par ce petit travail apporter notre modeste pierre — (souhaitons que Malherbe ne l'eût pas traitée de moilon, voir an. 3) — au monument nouveau, que la critique de notre fin de siècle, guidée moins par l'enthousiasme que par la réflexion, est en train d'édifier au vieux poète (^) 1

Au Vivier près Reims, le 1" Ja^wier 1893.

(1) M. F. Roy en a posé une pierre en publiant : Une pièce inédite de Malherbe. Paris, Ern Leroux. 1888. M. Armand Gasté a continué par La Jeunesse de Malherbe, 1890.

— En 1891, article curieux de M. N. Weiss sur La Religion duporte Malherbe, dans le Bulletin de la Société deTHistoire du protestantisme, t. XL, p. 387. Puis sont venues les pierres de taille du monument, les deux thèses considérables sur Malherbe : 1891, La Doctrine de Malherbe par M. Ferdinand Brunot, et 1892* Malherbe et la poésie française à la fin du 16" siècle, par M. Gustave Allais. Ces travaux ont été complétés, dans le courant de l'année 1892, par la Versification de Malherbe, de M. Maurice Souriau, parue dans le Bulletin de la Faculté des Lettres de Poitiers, n<" de mars, mai, juin, juillet-septembre, octobre et décembre 1892, et publiée en brochure au mois de novembre 1892. Il faut compter encore, toujours dans la même année 1892, de nombreux articles, dont les deux principaux sont celui de M. Ch. Dejob : L'antipathie contre Malherbe, Revue internationale de l'enseignement, 15 mai 1892, et celui de M. Brunetière : La réforme de Malherbe et l'évolution des genres. Revue des Deux-Mondes, 1" décembre 1892.

Nous profitons de l'occasion pour recommander un très ancien article peu connu, qui est ce que nous savons de meilleur, comme « Vie de Malherbe » : Malherbe, par Antoine de Latour. Revue des Deux-Mondes du 15 août 183-4. Il y a là 25 pages charmantes et vivantes, écrites d'après les Mémoires de Racan et les Historiettes de Tallemant des Réaux. C'est justement ce que Ménage aurait dû faire deux siècles auparavant avec les notes qu"il avait demandées à Racan. Nous souhaiterions que cette étude fût réimprimée en une petite brochure pour être mise entre les mains de nos collégiens et de tous les amis des lettres, qui y trouveraient à la fois plaisir et fruit.

* Cette date nous paraît Ctre la véritable, bien que le volume soit marqué 1891, comme on le verra à la page suivante: la thèse en effet n'a été soutenue en Sorbonne que dans l'année scolaire 1891-1892, le 16 décembre 1891, et par conséquent, l'ouvrage n'a été mis en pleine lumière qu'en 1892.

Page 1