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ANECDOTE SUISSE

Dans une petite ville de la Suisse, célèbre par ses manufactures de mousseline, s'étaient réunies plusieurs familles de commerçans : la parenté, des intérêts pécuniaires, et les plaisirs de la société, rendaient leur union très-intime. Ayant des affaires importantes dans différentes places TEurope, ils envoyaient de tems en tems un des individus de leurs familles faire des voyages dans ces divers pays ; on le chargeait des intérêts communs; et la confiance mutuelle donnait une tranquillité parfaite sur la conduite et la probité du voyageur.

Dans le nombre de ceux qui méritaient le mieux cette confiance et l'estime de leurs concitoyens, on distinguait deux hommes, qui par leurs talens, et leur activité avaient été extrêmement utiles à leur patrie ; ils avaient acquis tous les deux une fortune considérable, dont une partie avait été employée à rendre service à ceux qui en avaient eu besoin, et au soulagement des malheureux. Tous les doux étaient veuh et intimement liés. M. Ellrich Mesner avait fait plusieurs voyages aux Etats-Unis d'Amérique, tant pour son propre compte que pour celui de quelques négocians de Saiut G....; il s'y était marié et comptait s'y fixer ; mais ayant perdu sa femme, il éprouva le désir si naturel aux Suisses de retourner dans son pays. Il revint donc dans sa ville natale, avec deux filles. L'aînée avait douze ans et se nommait Elisa ; •sa cadette^ la petite Lucy, n'en avait

<\ue quatre. Il retrouva utie sœur non mariée, Mlle. Gertrude Mesner, aimable et intéressante personne, entre deux âges : transportée de joie de revoir un frère chéri et deux charmantes nièces, elle vint tenir son ménage, servir de mère à ses filles, et se promit bien de ne jamais les quitter. L'autre de ces Messieurs se nommait Christian Elman ; son ambition avait été de perfectionner les manufactures, principale source du commerce de Saint.G.... Dans ce but, il avait fait plusieurs voyages ca Angleterre, et il avait réussi au-delù-de ses souhaits. Depuis maintes années il vivait tranquille chez lui, cultivant des fleurs, dirigeant t'es nombreux ouvriers et ses ingénieuses mécaniques, jouissant du fruit de ses travaux, moins pour lui-même que pour un fils unique qui faisait sa gloire et ses délices, à qui il voulait laisser son bel établissement et une grande fortune qui s'augmentait B 2

tous les jours. Sa femme était morte en mettant cet enfant au monde, après un an de mariage : M. Elman, jeune encore, avait résisté aux sollicitations de ses amis, et n'avait jamais voulu la remplacer. Son cher Albert fut sa consolation, et il suffisait à son bonheur; vif, aimable, gai, de la plus intéressante figure, Albert Elman se faisait aimer de tout le monde, et méritait à tous égards la tendresse passionnée de son père.

Celui-ci ne négligea rien pour son éducation ; leur petite ville offrant peu de ressources pour cela, Albert fut mis de bonne heure en pension dans une ville du pays de Vaud : ce bon père se priva du plaisir de le garder auprès de lui, dans cet âge dont chaque moment est précieux pour des parens, où ils voient tour-à-tour se développer Tintelligence, la raison, les taleiis de leurs çnfans, et où ils en jouissent bien

mieux que lorsque l'âge des passions est arrivé. Mais M. Elman fut bien dédommagé de se sacrilice, quand sou cher Albert revint sous le toit paternel à dix- sept ans, doué de tout ce qui pouvait flatter l'orgueil et le cœur d'un père. L'aimable enfant était deveipu un charmant jeune homme, et ne laissait rien à désirer pour son âge.

M. Ehnan le garda pendant une année, qui fut employée à le mettre au fait de ses affaires commerciales et de ses beaux métiers de mousseline, et le jeune homme saisit tous ces détails avec une extrême intelligence. Il prit ensuite sur lui de s'en séparer encore pour l'envoyer chez un parent qu'il avait à Lyon, à la tête d'une grande maison de banque. Il faut qu'il apprenne à connaître le monde, di.<ait cet excellent père; mais peut-être se faisait-il illusion, et que dans le vrai il avait encore plus d'envie de produire son fils dans le B 3

iBoude, 'que de faire connaître le monde k son nîs. Il jouissait d'avance de ses succès et de réîonnement où Ton serait à Lyon de voir sortir d'une petite ville de Suisse un jeune homme aussi accompli ù tous égards que son cher Albert.

Albert partit donc, et passa une année et demie dans cette grande ville commerçante, où Tinstruction et les plaisirs partagèrent sa vie. La famille dans laquelle il fut placé, était propre à tous égards à lui en rendre le séjour agréable : un homme estimable, franc et bon, le reçut comme son fils ; une femme charmante et pour la figure et pour re.'prit, l'accueillit avec les grâces qui distinguent les Lyonnaises. Tout autour de lui ne respirait que bonheur et séduction ; il s'y livra sans en abu- 5er, ses idées s'étendirent, son é^sprit se développa ; son cœur épronva des émotions nouvelles et délicieuses ; il croyait

\ivre dans un monde enchanté, et chaque lettre qu'il écrivait à son père, exprimait avec plus de feu, et le bonheur dont il jouissait, et sa reconnoissance de le lui avoir procuré. Contre l'ordinaire des jeunes gens, qui goûtent pour la première fois la douce ivresse du plaisir et de la dissipation, elle ne lui fit pas oublier son père, ni négliger de lui écrire régulièrement toutes les semaines , et le bon M. Elman pleurait de joie eu recevant les lettres de son fils chéri, en lisant combien il était heureux et en voyant qu'il méritait de l'être ; car son bonheur même, sa gai té, la franchise avec laquelle il parlait à son père de ses nouvelles sensations, prouvaient qu'elles ne coûtaient rien à ses mœurs, et qu'il était conteut de lui-même. Insensiblement sa tête se calma, son style devint plus suivi, plus réfléchi ; il fit moins de descriptions et raisonna mieux sur ce qu'il voyait et sur ce qu'il entendait ; li 4

quelquefois même on aurait pu- remarquer dans ses lettres une légère teinte (le mélancolie ; mais elle n'était pas assez marquée pour alarmer M. Elman ; il n'y vit que le développement de la raison et du jugement de son fils, et à la demande de celui-ci, ce bon père consentit à le laisser encore quelque tems dans une ville où il se trouvait si bien.

Deux années s'étaient écoulées, et M. Elman, qui trouvait cette absence longue, songeait à rappeler son fils auprès de lui, lorsqu'il en reçut une lettre datée de Genève, par laquelle celui-ci lui mandait qu'il était en route pour revenir à Saint G.... M. Elman fut d'abord trop occupé de. sa joie pour réfléchir à la singularité de ce retour in« attendu ; dans une lettre précédente, arrivée il n'y avait que huit jours, son fils lui parlait avec transport du bonheur dont il jouissait dans une maison de

campagne dëlicieuse, où il avait passé quelque tems avec la société la plus aimable. " Je serais trop heureux, lui " disait-il, si mon père pouvait en '^ faire partie, si je pouvais le réunir ^/ à des amis avec qui je voudrais " passer ma vie ; peut-être une fois '' ce vœu de mon cœur se réalisera :

" en attendant, je remercie le meil- " leur des pères de me permettre de " prolonger mon séjour, &c." Sans doute pensait M. Elman, qu'il n'a pu supporter plus long-tems d'être séparé de moi, et que je lui suis bien plus cher encore que ces amis qu'il quitte pour me rejoindre : l'amour filial et celui de la patrie l'auront emporté sur des plaisirs étrangers.

Ah ! combien je suis plus heureux de ne devoir qu'à sa volonté, qu'à son sentiment, ce retour que sa complaisance et sa docilité m'auraient accordé ! c'est dans ces douces pensées que M. Elman B 5

attendait son fils. Il arriva ; après les premiers instans donnés à la tendresse, les seconds furent pour l'examen, et l'amour paternel n'eut qu'à s'applaudir.

Albert avait beaucoup grandi ; toute sa figure avait pris de la consistance et quelque chose de plus mâle ; il était ce qu'on appelle en tout pays un très-beau garçon, mais il était plus que beau ; il avait de la grâce dans les mouvemens, de la noblesse dans l'attitude, de l'aisance dans les manières, sans la moindre apparence de fatuité ; son langage était pur, simple, et dégagé de toute affectation ; enfin Albert, pour îe peindre en deux mot?, réunissait ce qui est bien rare, l'élégance française à ia bon-hommie, à la simplicité d'un Suisse allemand.

Une seule chose diminua la joie du bon père. Albert avait une pâleur, un abattement qui semblait annoncer une santé languissante ; les questions les

plus tendres, les plus pressantes, lui fiirent prodiguées : il tranquillisa son père et l'assura qu'il n'était que fatigué, ayant voyagé sans s'arrêter. Lorsqu'il fut reposé, il ne reprit pas ses belles couleurs; mais comme il ne se plaignait point, on s'accoutuma à sa pâleur; d'ailleurs il reprit ses études : il soulageait son père dans ses occupations.

Pendant que celui-ci cultivait son parterre, Albert surveillait les ouvriers en mousseline, et la vie allait son cours ordinaire.

Cependant cet abattement que M.

Elman avait remarqué le jour de son arrivée, loin de cesser, paraissait plutôt augmenter. Albert se refusait opiniâtrement aux parties de plaisir que tous les bons habitant de Saint G... voulurent lui donner pour célébrer son arrivée. Malgré ses efforts pour paraître gai, il tombait quelquefois dans des accès de tristesse d'où il ne sortait que B 6

par secousses, pour y retomber plus triste encore. Son père pensa qu'il avait eu quelque petit chagrin de son âge, quelque attachement de cœur à Lyon, ou bien qu'il regrettait un genre de vie plus animé et plus varié; ntais ne voulant pas forcer sa confiance, ni donner de l'importance à son secret, il attendit du tems, et de la légèreté naturelle à vingt ans, le changement des dispositions de. son fils, et sans le tourmenter ni de questions, ni de reproches, il chercha, sans qu'il s'er^ aperçût, à lui procurer toutes les distractions qui étaient en son pouvoir.

C'était âe la famille de son ami Mesner qu'il attendait les plus puissantes. Apvès son fils et ses fleurs, JVIlle. Gertrude Mesner était ce qu'il" aimait le mieux. Pendant la première absence d'Albert, il eut même une fois )a grande envie de rompre, en sa. fa-

veur, son vœu de veuvage, et de liiii oifrir sa main et le partage de sa fortune.

M. Mesner était alors encore en Amérique, et peut-être n'aurait-elle pas refusé l'homme le plus riche et It j)]us considéré de la ville; mais sans doute ce mariage n'était pas écrit dars le livre des destins. Le frère, les nièce?, ie fils étant arrivés, les sentimen;^ et l'^s dispositions prirent une autre tournure ; M. Elman ne fut plus que le père d'Albert, et Mlle Geitrude que la tante, au plutôt la mère d'E'isa et de Lucy.

On en resta de part et d'autre aux termes d'une véritable estime, d'une tendre amitié, et au désir secret de former une autre union entre les deux familles, par le mariage d'Albert et d'Elisa.

Elle n'avait alors que seize ans, et on lui en aurait à peine donné treize, tant etle était petite, mince et peu formée^

ses traits fins et délicats se remarquaient peu sur un visage maigre et allongé ; • ses yeux noirs étaient grands et veloutés, mais ils manquaient d'expression ; elle les tenait presque toujours baissés par timidité; et son teint assez brun et presque sans couleur, ne les animait pas. Telle était Elisa à l'extérieur, quand Albert, qui ne la connaissait point encore, arriva de Lyon ; accoutunié à la vivacité des jeunes Lyonl'iaises, il regarda à peine celle que son père lui présentait comme une amie, et soupira profondément en entendant ce mot qui lui rappelait bien des choses.

Pour le monde entier il n'aurait donné ce titre à aucune femme, et rroins encore à une petite fille insignifiante et gauche, qui lui semblait même dépourvue des agrémens de .son âge, et de cette aimable étourderie qui prête tant de grâce à la première jeunesse. Elisa paraissait en effet un peu indolente et

froide, mais elle était douce et bonne ; elle avait un cœur droit el sincère, elle était très-appliquée à ses leçons, et promettait d'avoir des talens distingués pour la musique et la peinture. Sa tante l'aimait avec idolâtrie; Elisa le lui rendait si bien, qu'elle ne croyait pas qu'il fût possible d'aimer jamais personne autant que cette tante chérie : mais la pauvre enfant sentit bientôt pour son malheur qu'il y avait encore dans son cœur une place, et une trèsgrande place pour un autre objet que sa tante, et sa jeune sœur Lucy, qu'elle aimait aussi tendrement.

La liaison intime des deux pères amenait chaque jour des ocasions de se voir, que le triste Albert ne pouvait pas toujours éviter. Dans les petites villes on a moins de moyens de se soustraire aux habitudes et aux rassemblemens de famille. M. Elman avait sans cesse quelque commission, quelque chose à

Élire dire, soit à son ami Mesner, soit à Mlle Gsrtrude, et toujours il en cliargeait son fiis. Les plus belles fleurs de &on parterre, les meilleurs fruits de ses espaliers, étaient arrangés par luimême avec soin dans un joli panier, et destinés à son ancienne amie, (c'est ainsi qu'il appelait Mlle Gertrude,) et c'était toujours Albert qu'il chargeait de les porter. Le jeune homme y alla d'abord pour obéir a son père, mais la manière dont il y fut reçu lui donna bientôt le désir d'y retourner : partout ailleurs on le plaisantait sur sa tristesse, on le tourmentait pour le distraire, on le voulait forcer de s'amuser et d'être gai ; et c'est la manière la plus sûre d'augmenter une disposition mélancolique. Chez M. Mesner, au.

contraire, on n'avait pas l'air de s'en apercevoir, on lui témoignait de l'amitié, de l'intérêt, mais non pas une pitié qui embarrasse, ou une ironie qui blesse ;

on ne hst faisait ni questions, ni railleries ; il pouvait à son gré garder le silence, ou diriger l'entretien sur le sujet qu'il préférait; on ne lui proposait aucune distraction, mais elles se présentaient si naturellement, qu'il s'y laissait entraîner. Tantôt c'était une partie d'échecs avec le j)apa Mesner, qu'il faisait très-souvent mat, et c'est un plaisir auquel les joueurs d'échecs ne sont jamais insensibles : tantôt c'était une lecture intéressante ou instructive, que Mlle. Gertrude le priait de faire à elle et à sa nièce pendant qu'elles travaillaient ; il n'y prêtait pas d'abord une grande attention et il lisait machinalement les premières pages, mais une réflexion fine ou profonde de l'aimable tante, ou bien une question naïve de la jeune nièce, le ramenaient à la lecture et y donnaient de l'intérêt. Quelquefois aussi un trait, une situation frappait son cœur, et réveillait en

lui des souvenirs; alors un son de voix tremblant et même quelques larmes trahissaient son émotion, toujours partagée par Elisa, et dont la tante n'avait pas l'air de s'apercevoir. Dans d'autres momens, la jeune personne se mettait au clavecin, ou prenait sa guitare, et chantait quelques romances nouvelles, qui produisaient souvent le même effet que la lecture; et plus d'une fois, en chantant avec elle, Albert fut obligé de s'interrompre. Alors il s'asseyait dans un coin reculé, appuyait sa tête sur le dossier d'une chaise, posait la main sur ses yeux, et son imagination le transportait bien loin de là, dans les lieux où il avait entendu le même chant, les mêmes paroles, modulées par une autre voix ; mais celle d'Elisa, moins brillante et plus touchante, lui faisait une espèce d'illusion, dont il sortait bientôt avec un profond soupir ; il prenait alors son violon, dont il

jouait assez bien ; entraÎTié par le charme de la musique, il accompagnait Elisa, et, pendant quelques momens, il lui semblait que son ame se reposait de ses peines, et retrouvait un peu de force pour supporter le reste de la journée et le poids de la vie. Il revenait donc chaque jour, par le besoin d'éprouver cet eriet, et par habitude.

Lorsque son père oubliait de lui donner le bouquet de fleurs ou le panier de fruits, qui lui servait de prétexte pour se présenter le matin, il les offrait également à la tante, à la nièce, ou même au père, qu'un long accès de goutte, à laquelle il était sujet, retenait chez lui. C'était encore une occasion d'y retourner dans la soirée et de se dispenser des sociétés et des rassemblemens de jeunesse, dont la gaîté l'importunait. Mlle. Gertrude ne quittait jamais son frère, mais souvent Elisa était obligée, bien malgré elle, d'aller

cl}ez une parente, chez utie amie, quoiqu'elle eût préféré mille fois d'être auprès du fauteuil de son père, avec sa bonne tante et son cher Albert. L'ingrat s'apercevait à peine de son absence; il l'aimait comme une bonne enfant qui le laissait tranquille, et ne voulait pas l'obliger à rire et à danser, ainsi que ses folâtres compagnes : mais, si on lui avait demandé de quelle couleur étaient les yeux d'Elisa Mesner^ il aurait été foKt embarrassé de le dire, tant il l'avait peu regardée : s'il avait une préférence elle était ])our la bonne tante Gertrude, doat l'esprit fin et judicieux, et l'aimable indulgence l'intéressaient et le mettaient à son ai.-e ; il l'aimait et la respectait comme une mère^ et plus d'une fois,, ayant renoncé au bonheur pour son propre compte, il forma le désir que son père assurât le sien propre en s'unissant à cette aimable personne. Il eut souvent le projet de lui en parler, et de la presser

<î'v consentir, avant d'engager son père à la demander lui-même ; mais il sentait que cet entretien, où il voulait déclarer qu'il renonçait au mariage, amendait la confidence de Tétat de son cœur, et comme cela était inutile, il préférait de se taire. Il résulta de ce combat qu'il eut souvent l'air d'avoir nn secret à confier à Mlle. Gertrude, et quelque chose à lui demander, qu'il n'osait pas articuler. Elle était à mille lieues d'imaginer qu'il songeât à la marier avec son père. Elle-même, et son frère, et sur-tout M. Elman, interprétèrent la conduite et les assiduités du jeune homme comme ils le désiraient tous. Ennuyé et sérieux partout où il allait, il ne retrouvait un peu de sérénité que chez les Mesner ; il cherchait à plaire à la tante; donc il aimait la nièce ; il soignait le vieux père goutteux ; donc il aimait sa fille : et personne ne mit la choi^e en doute.

Le jour de naissance d'Albert s'approchait, il entrait dans sa vingtdeuxième année, Eliza en avait près de dix-sept ; M. Elman résolut de fêter ce jour, en présentant à son fils sa jeune amie comme son épouse : il se fit une joie extrême de sa surprise et de son bonheur. 11 demanda dans tontes les formes à son ami Mesner la main de sa fille, en l'assurant que son Albert l'aimait passionnément : il obtint une réponse favorable, et prépara tout pour ce qu'il croyait de bonne-foi devoir assurer à jamais la félicité de son fils, et le fixer près de lui. " Enfin, disait cet excellent père en se frottant les mains, je ne verrai plus de nuages sur ce iront chéri, et tout autour de moi sera heureux et content."

Ce beau jour arriva. Albert qui n'aimait pas les fêtes, et sur-tout la sienne, et qui s'était aperçu de qu€lque

préparatifs, se leva plus triste encore qu'à l'ordinaire. Voila donc, pensaitil en s'habillant, vingt et un ans que je suis dans ce monde, et déjà il a perdu ])our moi, tous ses charmes ! mon cœur flétri avant même d'avoir connu le bonheur, pense avec terreur combien d années il lui reste à battre si douloureusement, sans espérances, et sans autre désir que celui devoir finir une existence à peine commencée : Ah ! que ce jour de naissance qu'on s'apprête à fêter, n*est il plutôt celui de la mort du malheureux Albert î

Il s'approcha de la fenêtre, et vit au travers de sa jalousie tous les ouvriers de la fabrique de mousseline de son père occupés dans le jardin, et ce bon père lui-même, en robe de chambre et en bonnet de nuit, qui les dirigeait; il comprit d'abord quel était le but de tout ce travail, et touché comme il devait l'être de cette attention

paternelle, il se promit bien de ne pas troubler la joie de cet excellent père, et de cacher de son mieux le sentiment de tristesse dont son ame était oppressée : il 'froulut aussi lui laisser le plaisir de lui préparer une surprise, et il se garda bien d'ouvrir sa jalousie, qui lui permettait d'observer, sans être aperçu, et ce qu'il vit l'étonna étrangement.

M. Elman avait fait apporter plusieurs des plus belles pièces de mousseline brodée de la fabrique; il avait choisi celles dont le dessin était le plus riche, le plus nouveau et le tissu le plus fin, et par son ordre on en dressait une tente qui étant toute préparée, fut bientôt montée ; elle était en entier de mousseline qu'on arrangeait en festons et en draperies élégantes. Pendant ce tems M. Elman fauchait sans miséricorde ses plus belles fleurs, dont les ouvrières composaient des guirlandes.

Albert ne put s'empêcher de sourire :

mon père, pensa-t-il, me fête comme si j'étais une jolie femme ; cette mousseline, ces fleurs, sont un singulier hommage pour un garçon de vingt et un ans.- Une idée touchante se présenta à son esprit: M. Elman attachait un trèsgrand prix à ses mousselines, sources de sa fortune et de sa réputation : il n'avait rien épargné pour les porter au plus haut poiut de perfection; elles rivalisaient avec celles de l'Inde, et il était très-fier de leur succès : il l'était aussi des belles fleurs qu'il cultivait lui-même avec soin ; il adorait son fils par dessus tout, et sans doute il avait voulu réunir dans ce jour tout ce qu'il aimait, tout ce qui faisait son bonheur et sa gloire.

Cependant les fleurs s'arrangeaient par les ordres de M. Elman, et formaient de tous les côtés de la jolie tente blanche, le chifliie d'un A. et d'un E. enti*elacés ; c'étaient les deux inir

tiales des noms de baptême et de famille d'Albert Elman. Il ne porta pa.s plus loin sa pensée, et le nom d'Elisa ne s'y présenta pas une seule fois ; mais tout-à-coup un autre nom, un autre souvenir vint le frapper : Emilie, Emilie ! s'écria-t-il douloureusement, ainsi nos noms, nos sorts, notre vie, devaient être unis. Ah ! mon père! pourquoi votre bonté, votre tendresse me retracent-elles ainsi un bonheur perdu sans retour ? Il sortit de son sein un médaillon en cheveux, sur lequel était tracé le même chiffre avec lequel on décorait le pavillon. " Je suis puni de ma faiblesse, s'écriait-il encore ; depuis long-tems j'aurais dû abandonner ce gage d'un amour si indignement trahi." Il le détacha, le jeta dans un coin de son bureau, et s'éloigna de la fenêtre pour ne plus voir cet A. et cet E. unis ensemble par des liens de .fleurs, et frémissant du moment où il

faudrait les retrouver. Il se jeta sur un sopha au fond de la chambre, et resta ià près d'une heure, la tête appuyée sur sa main, et Vivvé à ses cruels souvenirs. -Le pas de son père, qui montait très-vite l'escalier, le tira de sa rêverie ; il se leva et fut frappé de l'obscurité de sa chambre, et d'un trèsgrand bruit d'orage ; le ciel, qui paraissait serein au lever du soleil, s'était insensiblement couvert de nuages. Ces transitions subites de l'atmosphère sont fréquentes dans les pays de montagnes et dans le voisinage des lacs. Un orage violent s'était déclaré, la grêle et la pluie tombaient par torrens sur le charmant édifice de mousseline, le vent arrachait et dispersait les guirlandes de fieurs et les chiffres, et le bon M.

Elman, désespéré de la destruction de son ouvrage, voulait au moins que son fils en vît les tristes restes. Est-ce

qu'il y a rien au monde de plus cruel, f 2

lui dit-il en entrant ? Non, Albei-t, tu n'as de ta vie rien vu de plus délicieux ; à présent tout est inondé, tout est abîmé, mais tu pourras encore en avoir une idée. Tiens, regarde, dit-^ii en ouvrant une jalousie, qu'une bouffée de vent referma au moment même ; mais il en vit assez pour que sa peine fût redoublée.

Ses belles mousselines à jour, agitées au gré des vents, s'accrochaient aux branches des arbres, en étaient arrachées, et déchirées en mille pièces; on en voyait voltiger des lambeaux péleméle avec des fleurs dont le sable du jardin était jonché; il n'y avait plus un seul A. ni un seul E. qui fussent reconnaissables. Ce n'était pas ce qu'Albert regrettait, mais il était affligé du chagrin très-violent de son père. — Tout, tout est détruit, s'écriait-il en se promenant à gi'ands pas dans la chambre. — Votre Albert vous reste encore, lui disait son fils en pressant ses mains .

mais h^las ! pensait-il, sans le dire^ et lui aussi est frappé par l'orage î

Ah ! si seulement Mlles. Mesner avaient pu voir ce pavillon, s'écriait M. Elman ! je le leur conterai, mais ce n'est pas la même chose. Quel plaisir je me faisais de te placer à côté d'Elisa sous cette tente de mes plus superbes mousselines ! Elle en aurait fait après sa robe de noces ; car je lui défie d'en avoir de plus belles, quand elle les ferait venir de Vizapour. Enfin, nous lui en ferons d'autres ; mais c'est bien dommage. Et mes roses du Bengale, et mes hyacinthes de Harlem, et mes anémones de Tripet î Maudite pluie, maudit orage, qui est venu gâter le plus beau jour de ma vie ! Mais je ne crois pas aux aui^ures, ni toi non plus, Albert, n'est-ce pas ? Cet orage ne veut rien dire, et jamais il n'y en aura entre toi «t ton Elisa, j'en suis bien &ûr, et cela c3

Hie console. — Elisa, mon Elisa ! mon père, que voulez-vous dire ? — Bah ! tu crois donc que je suis aveugle, que je n'ai pas vu que la tête te tourne de la petite Elisa Mesner, que tu n'es bien qu'auprès d'elle ? Eh bien! tu y seras, mon fiis, et pour la vie. L'orage a dérangé la manière de t'apprendre ton bonheur, mais non pas la chose, et en dépit de la pluie, tu sauras encore plus vite que ton Elisa sera ta femme; que son père et sa tante me l'ont promise ; qu'elle-même. ...Mais il faut lui laisser le plaisir de te le dire. ...Enfin, que nous passons ce soir le contrat, et que dans un mois, la noce. Je vais remettre sur le métier une mousseline plus belle encore que celle qui voltige dans

mon jardin ; et les fleurs Eh î mon

Dieu, mon Dieu, mon garçon, qu'astu donc ? Te voilà pâle comme un linge ' vraiment, c'est ma faute ; je ne devais pas t'apprendre cela si brusquement. Ah ! mon Dieu, ce que c'est

qoe Tamour et la jeunesse! Albert, mon fils, remets-toi ; eh bien ! oui, tu l'auras, te dis-je, c'était tout mon désir, ce sera toute ma joie ; supporte la tienne en homme, mon fils ; ealme-tol si tu le peux.

En efret, Albert était resté comme frappé de la foudre, sans avoir la force d'articuler une parole. M. Elman croyait que c'était un saisissement de surprise et de plaisir ; mais il ne resta pas long-tems dans son erreur, Albert sentit qu'il ne pouvait plus garder le silence ; il soupira profondément, et prit sur lui de parler.

Mon père, lui dit-il, votre erreur et vos continuelles bontés rendraient à présent mon silence trop coupable; j'ai abusé de votre confiance ; non-seuleraent j'ai donné mon cœur en entier, mais j'ai mille fois promis ma main.

Elle ne serait plus à moi, je serais actuellement lié pour la vie, si la per-

fîde que j'idolâtrais ne m'avait pas manqué de foi. J'aimais avec passion, et je me croyais aimé de même ; je voyais devant moi le bonheur suprême, mais il m'a fui pour jamais, et celle qui me promettait un amour éternel, a cédé à la première lueur d'ambition qui s'est offerte à elle.

J'ose vous en conjurer, mon père, épargnez-moi la douleur de prononcer son nom, et d'entrer dans des détails qui m'ont rendu le plus malheureux des hommes ; ils sont inutiles, puisque celle que j'ai tant aimée, et que j'adore encore, ne sera jamais votre fille, et qu'un autre a reçu aux pieds des. autels ^es sermens qu'elle m'avait faits tant de fois : moi seul je les tiendrai, et je vous demande à genoux de ne pas m'obliger d'offrir à une autre femme un cœur qui ne m'appartient plus, et qui ne peut plus être à personne»

Albert se tut ; son père le fit relever ;

tous les deux restèrent en silence et livrés à leur douleur ; cell'e de M. EU man était calme et sombre ; son fils au contraire s'abandonnait au désespoir; il était en quelque sorte soulagé de pouvoir donner essor à un sentiment que la contrainte lui rendait insupportable. M. Elman avait pour son fils une affection si vraie et si tendre,, qu'il ne s'occupa qu'à le consoler, et qu'aucun reproche ne vint agraver sa douleur; il s'abstint .même de lui faire aucune question, mais son embarrasétait extrême. Passionné de la chimère qu'il s'était créée, d'un projet qni lui convenait aussi bien à tous égards, n'ayant aucun doute sur les sentimens de son fils, il avait formellement demandé et obtenu Elisa, et la jeune personne en était instruite. — Qut faire .-quel parti prendre ? Elle allait arriver avec ses parens ; il avait môme cou fié à Mlle. Gertnude quelque chose de son projet c 5

pour le jour de naissance d'Albert, en les invitant à déjeûner, et il était convenu avec M. Mesner, que la signature des articles terminerait la fête. Comment la recevoir ? que leur dire ? nourrira-t-il dans le jeune cœur d'Elisa une espérance qui ne sera jamais réalisée, ou l'exposera-t-il à recevoir subitement le coup qui va la frapper ? Incapable d'user d'autorité, il ne l'imaginait pas même possible dans une affaire aussi essentielle ; il craignait encore d'augmenmenter le chagrin de son fils en lui faisant part de l'embarras où il se trouvait. Les mains derrière le dos, la tête baissée, il se promenait lentement avec la plus cruelle anxiété, tremblant pour la première fois de voir arriver ses amis, lorsqu'un billet de Mlle. Gertrude vint heureusement le tirer de peine : elle lui apprenait " que l'orage avait influé sur ** la santé de M. Mesner; à peine con- *' valescent de son accès de goutte, il

" craignait que ce mal ne le reprit, n*o- '^ sait pas s'exposer à l'humidité, et on ne ** voulait pas le quitter ; mais on espé- ** rait que dans la soirée on se réunirait " autour de lui; et qu'il n'y aurait que " le déjeùiier qui serait dérangé, etc. '' etc." — C'était un moment de répit qui soulagea le père et le fils ; l'orage et la goutte, ces deux fléaux du genre humain, furent utiles une fois. M.

Elman se décida tout-à-coup de faire uu voyage d'un, mois dans le pays de Vaud, où il avait en effet quelques affaires ; cela lui donnait le tems de réfléchir et de trouver quelque remède aux suites de sa cruelle précipitation. Albert aurait bien, voulu être du voyage, mais tous hs deux à-îa-fois ne pouvaient s'absenter. M. Elmau écrivit en quatre mots à son amie " que le cou- *' rier lui avait apporté des lettres de ses

** corresponde ns qui robligeaient à '^ partir sans délai, et qu'il ne serait c 6

" question de rien jusqu'à son retour." Il embrassa son fils, lui dit d'être tranquille, lui recommanda le soin de sa santé, de sa manufacture et du jardin dévasté, et partit le jour même, ne pouvant se défendre d'un peu d'espoir pour Elisa, puisqu'il n'en restait aucun à son fils de s'unir avec celle qu'il aimait.

Après le départ de son père, Albert resta plusieurs heures abîmé dans la douleur la plus profonde ; il aurait donné mille fois sa vie pour cet excellent père, mais il ne pouvait se déterminer à un lien que tous les sentimens de son cœur repoussaient ; l'image de cette Emilie adorée y était trop fortement empreinte, pour qu'il eût seulement la pensée qu'elle pût jamais s'effacer ; appartenir à une autre femme lui paraissait à-lafois un supplice et un parjure. Il faudra donc, se répétait-il avec déiiespoir, affliger mon père, et

blesser des amis qui n'ont cesse de me combler de bontés î Ah ! sans doute, il le faut, tout plutôt que d'être l'époux d'une autre qu'Emilie. Il n'étoit embarassé que de la manière dont il éviterait le lien qui lui était offert. J'ouvrirai mon ame, pensait-il, à la bonne tante Gertrude ; elle sentira que cette union ferait aussi le malheur de sa nièce chérie ; et ce ne peut en être un pour cette jeune personne, à peine sortie de l'enfance, qui ne sait pas encore ce que c'est que l'amour, que de renoncer à un homme qu'elle n'aime point, et dont elle n'est point aimée. Cette résolution lui donna un peu de calme, il put s'occuper des ordres de son père ; il fit détruire avec assez de plaisir les tristes restes du pavillon des fiançailles, et jeter tous les débris des A. et des E. ; puis il s'enferma dans le cabinet de son père, pour chercher des papiers qu'il devait expédier avec des envois de

mousseline. M. Elman lui avait, à cet efftt, laissé la clé de son bureau ; il avait déjà ouvert plusieurs tiroirs, lorsqu'une lettre ouverte et pliée en long lui tomba sous la main. — Elle était étiquettée de la main de M. Elman:

Lettre de mon amie Gertrude au sujet de mon^ls. \\ importoit trop à Albert de connaître les sentimens de la famille Mesner sur ce projet, pour résister à l'envie de la lire ; il l'ouvrit, et voici ce qu'elle contenait»

" Il n'y a que le cœur d'un père,

* moa cher et digne ami, et d'un ' père tel que vous, qui puisse corn-

* prendre le bonheur que je viens.

' d'éprouver : j'ai besoin de vous le ' faire partager, puisque c'est à vous- ' que je le dois. — Quoi, mon Elisa,.

* cette fille chérie deviendra la vôtre !

* elle fera le bonheur de votre aimable

* et vertueux Albert! ce vœu de nos.

' cœurs va donc être accompli. Il me ' semble qu'à présent je n'ai rien à

" désirer dans ce monde, que de trou- " ver pour ma petite Lucy un second " Albert, mais du moins le vôtre de- *• viendra son frère et son protecteur. " Ah! combien nous avons agi pru- *' demment, cher ami, en cachant avec " soin à nos enfans notre projet d'union! " sans doute ils nous auraient tout de ** même obéi, mais le cœur veut être *' libre dans son choix : il se refuse " trop souvent à des liens formés par ** l'autorité paternelle ; et combien *' nous sommes plus heureux, que ce " soit un amour réciproque qui forme " celui qui bientôt unira nos enfans ! " VoHS ne m'avez point surprise en- " m'assurant que votre fils avait su ap- *' précier le vrai mérite de mon Elisa; " cent fois j'ai observé avec délices son " émotion quand elle chantait, la " promptitude avec laquelle il saisis- " sait dans nos lectures les traits qui ** avaient quelque rapport Ix un senti»

" ment vif et profond. J'ai vu plus ** d'une fois ses yeux humectés de " de larmes à la peinture d'un amour " réciproque et d'un mariage heureux.

" Quelquefois n'étant plus le maître " de son émotion, il s'approchait de moi; " il pressait ma main de ses lèvres ; " et si j'avais eu trente ans de moins, '* j'aurais pu me croire moi-même " l'objet de son attachement ; car ce *^ bon jeune homme, aussi délicat que " sensible, ne se permettait rien " qui pût troubler sa jeune amiCj *^ ou alarmer ses parens ; mais il était '' facile de voir qu'il avait quelque chose '• à m'apprendre et à me demander.

^•' Réunissons-nous, me disait-il un " jour, pour faire le bonheur du meil- " leur des pères, pour rendre sa vieil- " lesse heureuse, ne formions qu'une *' seule famille. C'était assez m'en " dire, mais je n'encourageai pas sohl " entière confiance, parce que je re?-

*' pectais vos droits, et que c'était à vous

" qu'il devait d'abord ouvrir son cœur.

" Je me réservais de pénétrer dans

" celui de ma nièce ; il en était tems,

" et c'est avec délices que je viens d'y

" lire, et d'entendre de sa bouche

"■ naïve l'aveu d'un sentiment, dont sa

" jeunesse et sa timidité ne me lais-

" saient pas soupçonner la violence.

" J'ai d'abord mis l'entretien sur le

" mariage, c'était la première fois que

" nous traitions ensemble un tel sujet ;

" elle en a été surprise, et m'a demandé

'' en tremblant ce que cela signifiait ?—

"' Que votre père pense à vous établir

" chère Elisa ; la fréquence de ses accès

" de goutte l'alarme, et Je n'ai pu

" achever, die était à mes pieds et ses " mains jointes avec force, ses traits " altérés, peignaient mieux son effroi " que ses paroles entre-coupées. — Ma " mère, ma tante, mon amie, s'écriait- *^ elle, ah ! par pitié, sauvez-moi du

" malheur qui me menace, ou de

" résister à mon père,... Jamais, non *' jamais.. ..Les sanglots coupèrent sa " voix, elle cacha son visage sur mes " genoux. — Relève-toi, mon Elise, " calme- toi ; d'où te vient cette affreuse '• terreur pour un lien auquel il faudra " tôt ou tard te soumettre ? — Pourquoi, " ma bonne tante, ne puis-je pas rester " comme vous r- Lucy se mariera, " j'élèverai ses enfans, mais, moi, non, " non jamais. Elisa, lui ai-je dit " avec fermeté, une telle répugnance *' n'est pas naturelle à votre âge : il ** faut qu'elle soit le résultat d'un esprit '* sans jugement, on d'un cœur pré- " venu ; dans le premier cas je dois " rectifier vos idées; dans le second.... " Ma fille, mon élève me refusera-t- " elle sa confiance ? ce cœur que j'ai '* formé, ne doit-il pas m'être ouvert ? " Mon Elisa, laisse-moi y lire et y *' verser le baume de l'espérance et de

Famitië. Je lui ouvris mes bras, elle s'y jeta, et son aimable visage collé sur le mien avec une voix si basse qu' à peine pouvais-je l'entendre, elle nomma Albert, et me jura que, lui seul excepté, elle n'appartiendrait jamais à personne. — Mon ami, pensez à l'excès de mon bonheur ; il m'entraîna malgré moi ; j'aurais dû la préparer au sien par degrés ; je n'en fus pas la maîtresse. Eh bien î c'est lui, c'est Albert, m'écriai-je : le plus respectable des hommes t'a choisie pour être sa fille; le plus aimable te demande pour son épouse Comment vous peindre sa surprise, son saisissement, le doute même de ce qu'elle entendoit ?

pendant long-tems elle ne put parler.

Quqi ! dit-elle enfin, je pourrais faire son bonheur, m'en occuper sans

cesse? Mon frère entra dans ce

moment, et comprit à notre air ému

** que sa fille était instruite. — Eh " bien ! Elisa, lui dit-il, consens-tu " à être la plus heureuse des femmes ^ " Celle d*Albert, dit l'aimable petite " avec l'ingénuité qui la distingue! et " confuse elle cacha encore sa rougeur ** contre mon sein. — Non, mon ami, le *' bonheur n'est point une chimère^ " nous allons le fixer au milieu de nous, " votre fils sera le mien, 7na Jille sera " la votre; O! mon cher El man, eus- '^ sions nous jamais pu être plus heu- '^ reux ? je ne le crois pas, et je suis " sûre que vous pensez là-dessus " comme votre amie.'*

Gertrude Mesner»

Cette touchante lettre tomba des mains du pauvre Albert, il les joignit sur son front. Dieu î Dieu ! s'écriat-il, que ferai-je ? que deviendrai je ^ j'anéantirai donc moi seul le bonheur, ies espérances de tant d'êtres chéris, si

(lignes d'être heureux. Ah! s'il ne fiillait que leur sacrifier mon bonheur et ma vie ! mais il faut plus, il faut les rendre heureux. Oh ! le puis-je avec le sentiment qui me dévore ? Plus il réfléchissait à sa situation, et plus elle lui paraissait difficile et cruelle; la plaie de son cœur si profonde, si envenimée, cessa de lui paraître son unique malheur; il pensa d'abord douloureusement à ce père si bon, si indulgent ; il s'était sans doute avancé bien imprudemment, mais c'était dans l'idée d'assurer la félicité d'un fils chéri ; il convenait que l'eusemble de sa conduite avait dû les induire tous en erreur, et il se reprochait amèrement de n*avoir pas eu pour son père, et même pour Mlle.

Gertrude, une confiance qui aurait tout prévenu. Il pensait ensuite à la pauvre Elisa ; ce cœur simple et naïf lui était donc entièrement acquis ; une jeune ^personne sensible et vertueuse lui avait

idonné toutes ses affections, sans qu'il les eût recherchées, pendant que la plus adorée des femmes le trahissait, et payait le plus tendre attachement de la plus noire ingratitude. — Ces différentes idées se succédaient si rapidement dans son ame, qu'il ne put s'arrêter à rien, et qu'après une heure ou deux de réflexions vagues et pénibles, il rentra dans sa chambre sans avoir pris aucune déterminatiou et sentant seulement qu'il était le plus malheureux des hommes. Il eut cependant assez de présence d'esprit pour se faire excuser chez M. Mesner, où il était attendu, et plus que jamais dans la circonstance actuelle ; elle ne lui permettait pas une excuse ordinaire ; il prétexta donc une irulisposition, qui le laisserait quelques jours à lui-même, et il résolut pendant ce tems-là de prendre un parti décisif qui pût le tirer d'une position si cruelle. Sa tendresse pour son père, et la délicatesse

qu'il devait avoir pour Elisa, le tour* mentaient tour-à-tour ; cette jeune fille lui inspirait le plus tendre intérêt, mais il éprouvait trop fortement que rien ne peut alléger la douleur de n'être pas aimé de ce qu'on aime, pour en avoir même l'espérance. Les combats les plus douloureux n'aboutissaient à rien, et toujours il sortait de ses rêveries avec le désespoir dans l'ame et la plus ardente passion dans le cœur.

Pendant que notre jeune homme est dans cette situation inactive et cruelle, nous allons donner à nos lecteurs plus curieux, ou moins discrets que son père, quelques détails sur l'objet qui lui inspirait une passion aussi vive ; nous les abrégerons autant qu'il sera possible, parce que nous avouons que ce n'est pas cette femme qui nous intéresse.

Emilie de Valcé était la sœur cadette de M. Bremont, ce banquier Lyonnais,

parent par sa femme de M. Elmaii^ chez qui Albert avait passé près de deux années ; Emilie, veuve à vingt ans d'un homme âgé qu'elle avait épousé pour se marier, vivait depuis lors dans la maison de son frère, et sous l'égide de sa belle- sœur, beaucoup plus âgée qu'elle, mais fort gaie, aimant le monde, et dont la surveillance n'était pas bien sévère. Si tous tes prestiges de la figure la plus enchanteresse, des grâces les plus séduisantes, de la coquetterie la plus fine et la plus exercée, peuvent excuser un amour insensé^ notre Albert n'est que trop justifié ; il avait dix-neuf ans quand il arriva à Lyon avec un cœur tout neuf, qui n'avait aimé vivement que son ptre. Emilie de Valcé avait alors i^5 an,^. Le crêpe, les voiles du deuil avaient fait place à tout ce que la mode a de plus recherché et de plus favorable pour faire impression sur un jeune homme, qui

vaperçoit pour la première fois qu'il ti un cœur et des yeux : ce jeune homme était lui-même d'une figure trop remarquable pour ne pas mériter qu'on fît quelques frais pour attirer ses regards, et la belle Emilie n'en négligea aucun. Une môme habitation renouvelait sans cesse pour eux les occasions de se voir; le timide jeune homme se serait contenté de les saisir, Emilie sut les multiplier ,- avec une complaisance infatigable : elle le mit au fait des usages du monde où il allait vivre ; elle se promenait avec lui dans tous les endroits dignes d'être vus ; elle lui expliquait tout, et fut pour son jeune élève (comme elle l'appela bientôt) le mentor le plus aimable et le plus tendre.

En revanche il avait pour elle cette foule de petits soins de société qui mettent continuellement en rapport; il copiait sa musique, il en faisait avec j?lje, il dirigeait ses lectures; il Tac-

oompagnait au bal, au spectacle^ il arrangeait son bouquet, il était son écuyer à cheval, son conducteur en phaéton, et ne la quittait guère plus que son ombre. Emilie n'épargna rien pour le subjuguer entièrement, et n'y réussit que trop. Tour-à-tour élégante, brillante comme la plus jolie et la plus aimable des Françoises, simple et bonne comme une Saint G . . . exaltée comme une Allemande, passionnée comme une Italienne, quelquefois fière et réservée comme une Anglaise, elle l'entourait de tous les genres de séductions, et cependant elle ne l'aimait pas ; car Emilie était coquette au suprême degré, et la coquetterie et l'amour vrai, l'amour exclusif, sont incompatibles. La coquette n'aime qu'elle-même, et la passion qu'elle inspire sans la partager, n'est absolument pour elle qu'un spectacle amusant et flatteur pour sa vanité : une ame dont elle dispose, un cœur

qu'elle agite ou calme comme elle le veut, un être heureux ou malheureux par elle, lui font épix)uver la n»éme jouissance que celle d'un desjrote^ de l'Inde, qui voit autour de lui une foule d'esclaves prosternés dans la poussière, attendant la mort ou la vie ; le despote coupe les tctes, la cocj nette les renverse, voilà la diôerence ; et n'est-elle pas en faveur de celui qui ne fait qu'ôtec la vie, pendant que l'autre la dévoue au malheur.

Celle du jeune Albert fut complètement tournée ; il aima avec égarement, avec idolâtrie, et son aveu, échappé malgré lui, d'un cœur qui ne pouvait plus contenir ce qu'il éprouvait, fut si touchant, eut un tel caractère de vérité et de passion, que la coquette Emilie, qui avait attendu ce moment avec im« patience pour rire /// petto de l'amour dtt bon jeune homme, en fut émue et troublée, et crut un instant elle-même » 2

quelle le partageait. Tous les vœux, toutes les pensées d'Albert étaient de s'unir légitimement à celle qu'il adorait ; il n'eut pas même le désir de former avec elle une liaison d'un autre genre, il aurait craint de profaner cette image sacrée^ et son respect pour elle égalait son amour ; mais il lui répéta mille fois et chaque jour, qu'il n'aurait jamais une autre compagne^ lors même qu'il serait assez malheureux pour cesser de l'intéresser. Mon Emilie adorée, lui disait-il alors en pressant sa main sur son cœur, cette main m'appartiendra, ou ton Albert aura bientôt cessé de vivre ; tu es libre et tu m'aimes ; je t'adore et j'ai le meilleur des pères ; je ne te demande que la permission de lui faire connaître mon Emilit, et je suis sûr de son aveu. Elle alléguait alors la différence de leur âge, de leur religion ; elle était catholique, et Albert réformé ; elle voulait, disait-elle, mettre son amour à une plus forte épreuve,

et ioin de diminuer, il auçmentait cliaque jour. Malgré sa violence, Albert ne fe faisait pas d'illusion sur les difficultés qu'il aurait à vaincre ; il savait combien M. Elman tenait à sa ville, ù se& principes religieux, à la simplicité de ses mœurs républicaines : et les quatre ou cinq années que Madame de Vaicé avait de plus qu'Albert paraîtraient aussi un obstacle. Cent fois il avait entendu dire à son père qu'il fallait absolument, dans le lien du mariage, que le mari eût au moins quelques années de plus que sa compagne, pour qu'ils fussent contemporains.

Il redoutait donc un refus positif; mais en même tems il connaissait arsez la tendresse de son père, pour être sûr qu'il lui pardonnerait, lorsque son sort serait décidé, et qu'il recevrait comme une fille cbéric la femme charmante qui aurait consenti à faire le bonheur de son Albert : il ne D 3

<!essait donc de la presser de s'unir en secret. Emilie était très-embarrassée ; ce qu'elle avait regardé comme un jeu, auquel elle était très-accoutumée, devenait une affaire sérieuse et décisive ; élje était sur le point d'être prise dan;j ses propres filets, et ne savait comment s'en arracher. Jamais elle n'avait eu la moindre idée d'épouser son jeune adorateur ; quitter les délices de Lyon pour aîîer vivre ii Saint G . . ., à la tîjte d'une manufacture de mousseline, ♦^jie dont toute l'ambition et tous les désire étaient d'aller vivre à Paris ; épouser clandestinement un jeune homme qu'elle croyait trop honorer en recevant son hommage; solliciter le pardon d'un fabricant de toiles, qu'elle mettait si fort au-dessous d'elle ; quitter le beau nom de Valcé pour le modeste nom d'Elman ; rien de tout cela ne pouvait même entrer dans son esprit.

Mais que ferait-elle de la passion violente qu'elle avoit inspirée, qu'elle avoit

eu l'air et même quelquefois l'idée dp partager? ca^ un amour vrai et passionnée est presque toujours contagieux ; Emilie se sentait entraînée par celui d'Albert; sans en avoir le projet, elle lui répétait ce qu'il lui disait avec tant de feu et tant de vérité ! dans ces momens-là elle croyait l'aimer autant qu'elle en était aimée, et lui n'en avait pas le moindre doute : mais cette illusion n'était que momentanée chez la coquette, et prenait toutes les couleurs de la réalité pour le jeune homme sensible et passionné, qui voyait tout au travers du prisme de ses propres sentimens.

Cependant chaque jour il devenait plus pressant pour obtenir la main de sa belle amie, et peut-être y aurait-elle enfin consenti pour le guérir de sou amour désordonné, lorsque la Providence envoya à sou secours un de ses anciens adorateurs, le Marquis de D 4

RosanC; ie seul qui, avanl Albert, eûtparu s'attacher sérieusement à elle; il avait même annoncé hautement ses intentions de mariage ; mais rebuté par ?a coquetterie, il avait cédé cette conquête à ses nombreux rivaux. Depuis trois années elle n'avait plus entendu parler de lui, et plus d'une fois elle avait regretté son titre et sa fortune, lorsquetout-à coup il reparut à Lyon plus brillant que jamais. Emilie était à la canioao-ne de sa belle-sœur avec Albert, iorqu elle apprit cette nouvelle ; elle regarda ce retour comme un coup du sort, et décidée à tenter au moins ce moyen de se débarrasser du passionné Albert, elle prit congé de lui, pour trois jours au plus, (lui dit-elle) qu'elle voulait passer à Lyon pour mettre ordre a ses affaires, avant que de prendre un parti décisif. Elle lui défendit de la suivre, et il n'en aurait pas eu l'idée, toute la famille restant à la campagne ;

il la vit partir sans lui avec douleur, mais jamais encore elle ne lui avait donné tant d'espërance. Je vais accélérer notre bonheur, lui dit- elfe avec un de ses plus doux sourires, lorsqu'il l'aida à monter en voiture, et bientôt, mon cher Albert^ nous ne nous quitterons plus. 11 imprima un baiser de feu sur la main perfide qu'il tenait et qui pressait la sienne. — Emilie! Emilie, quand vous reverrai-je? — Dans trois jours, mon ami, plus tôt s'il m'est possible, tu peux t'en fier à mon cœur.— Il ferma la portière, et le malheureux ne la revit plus.

Arrivée à Lyon, elle eut bientôt trouvé le Marquis de Rosane, qui la cherchait de son côté ; il l'assura qu'il ne venait que pour la revoir : elle lui dit avec plus de vérité, qu'elle n'avait quitté la campagne que sur la nouvelle de son retour: ils se jurèrent mutuellement qu'ils n'avaient cessé de pcns«r D 5

l'un à l'autre^, et n'avaient connu de bonheur qu'en se retrouvant. Emilie joua tout son jeu, et ne se moAtra jamais plus séduisante; elle semblait avoir renoncé à toute coquetterie. Cette foule d'adorateurs qui avait éloigné le Marquis, s'était dissipée ; Albert s'occupait tellement d'elle, l'entourait si fort de ses soins et de son amour, qu'il avait à peu-près dispersé tous ses rivaux ; on atteiîdait que son caprice pour le beau jeune Suisse fût passé ; en sorte que le Marquis de Rosane la trouva toujours seule : au lieu de cette gaîté folâtre, elle était rêveuse, triste, attendrie, et lui parut une beauté nouvelle. Dès la seconde visite, elle lui parla avec le ton du sentiment et de la confiance. '' C'est mon heureuse étoile qui vous ramène, lui dit-elîe avec sensibilité, mille fois je vous ai désiré ; je n'ai jamais eu plus besoin d'un ami.

•—- «^Kosane, Ctes-voas encore l'ami

d'Emilie ? — Je le suis à la vie et à la mort, belle Emilie ; mettez-moi de grâce à l'épreuve, rien ne me paraîtra difficile pour vous en convaincre. — Je ne vous demande qu'un conseil et votre appui ; mon frère veut que je me re marie. — Le barbare, ne pas vous laisser jouir quelques années au moins de votre liberté ! — Emilie, baissant les yeux. Ce n'est pas ma liberté que je regrette, elle n'a fait que m'égarer, et depuis long-tems je l'ai soumise à la raison ; heureuse si j'en eusse d'abord fait cet usage, si j'avais plus tôt senti fe prix d'un ami tel que vous! je vous éloignai jadis par ma légèreté ; à présent mon malheur et mes regrets vous ra-' mènent. — Aimable enchanteresse î Emilie ! non, vous ne serez plus sacrifiée, je le jure ! et quel est ce nouveau lieu que vetre cœur et votre raison repoussent ? Un vieillard, sans doute, ua

second Valcé, . . . Non, bien au

contraire, un enfant, un jeune Suisse de dix-huit ans, je crois, parent de ma belle sœur, habitant la petite ville de Saint G. . . ; c'est une affaire de famille; le jeune homme croit m'ai mer, parce qu'on lui a dit que cela convenait. C'est un très-bon enfant, mais il faudrait, ou qu'il eût quelques années de plus, ou que je fusse la folle Emilie d'autrefois, ou qu'il habitât Paris, et

lion pas ce trou de Saint G ou

que je n'eusse pas revu celui que

je commençais à oublier. — Adorable Emilie, vous à Saint G. . . ! vous la compagne d'un petit commis de mousseline, qui ne saura pas sentir le prix de ce qu'il possède ! car c'est cela, n'estce pas ? Oui c*est cela même mais

que faire ? mon frère l'exige. — N'êtes vous pas libre k présent de refuser ?

— Mon frère — est mon aîné de vingt ans; il a les droits d'un père; il dit ^^e -^ suis trop jeune pour rester

veuve. .... Il faudrait au moin»

que Ah ! si vous étiez !e même

qu'autrefois, si j'avais retrouvé mon Rosane ? — Votre Rosane ! Oui^ le même pour vous^ chère Emilie, et votre chevalier envers et contre tous. Je repars après demain pour Paris ; acceptez vous une place dans, ma chaise, et me donnez-vous le droit d'être votre défenseur ? — A quel titre, demanda Emilie ?. Est-ce seulement un ami ? est-ce encore un amant? sera ce bientôt un époux que je vais suivre ? — Ce sera tout ce que vous voudrez, lui dit Rosane en se jetant à ses pieds, tout ce qui me donnera le droit de vous consacrer ma vie et de faire votre bonheur. Emilie n'en demanda pas davantage, et consentit à tout ; elle échangeait le simple Albert, Saint G . . . et la fabrique de mousseline, contre l'élégant Rosane, Paris, et le titre de Marquise, elle se serait crue insensée de balancer. Il y avait biea

quelque chose à dire à sa précipitation, a ce départ subit avec un homme qui n'était pas encore son mari ; mais elle était libre, elle n'avait que ce moyen d'éviter les scènes d'Albert, et de se débarrasser de lui. Les sentimens que le Marquis de Rosane avait eus pour elle, et ses intentions étaient connus à Lyon ; il avait au moins le droit d'ancienneté, et elle se crut parfaitement justifiée. — Et le Marquis, cet homme si prudent et si sage, à qui la crainte de s'unir à une coquette, avait donné la force de s'éloigner d'elle, comment estil possible qu'au bout de deux jours il croie pouvoir compter sur elle, et qu'il se charge de son sort ? Un seul mot expliquera sa conduite ; le Marquis de Rosane ne courait plus aucun risque, il était marié ; ce fut le hasard qui le ramena à Lyon ; il revit Emilie plus belle, plus séduisante encore, et qui paraissait avoir conservé de l'intérêt

pour lui ; tout le sien se ranima pour elle: il trouva délicieux de l'enlever à tout ce qui les séparait, de la conduire à Paris, de lui monter une maison agi'éable, et d'avoir avec cette femme charmante, que tout le monde lui envierait, une liaison qui le consolerait des ennuis d'un mariage de convenance.

Mais il fallait commencer par lui faire faire un éclat, qui ne lui permît pas de réparer le tort que sa fuite avec lui allait lui faire, et l'on vient de voir qu'il n'eut pas besoin de beaucoup d'art pour la persuader.

Albert cependant se consumait d'impatience ; les trois jours d'absence étaient écoules, et rien ne lui avait encore annoncé le retour de son Emilie; ils étaient coav^enus qu'elle lui écrirait le moment de son départ de Lyon, pour qu'il vînt au devant d'elle jusqu'à un village à moitié chemin, dont le

curé, jeune encore, était assez lié avec îui pour qu'il espérât de l'engager à kur donner la bénédiction nuptiale.

Cet espoir mettait Albert hors de lui, et ne pouvant rester en place, ni cacher son agitation, il errait sans cesse sur la grande route ; il fut même jusqu'à ce village sans rien apercevoir. Enfin le cinquième jour après le départ d'Emilie, ne pouvant plus y tenir, il monte à cheval, résolu d'aller jusqu'à Lyon s'il ne la rencontrait pas ; il n'en était éloigné que de huit à dix lieues ; il ne mén^çrea pas sa monture; *^t les eut bientôt franchies. — Il est à la porte de rhôtei, il descend de cheval, le remet au portier, et vole à l'appartement de Mme. de Valcé ; tout est fermé. Monsieur n'a trouvé personne. ?ui dit le portier, Mme. de Valcé est partie de grand matin. Ah Dieu î s'écria Albert;^ je l'aurai manquée en route. Peur arriver vitCj il avait plusieurs- fois coupé

?t travers champs ; sans songer à la fatigue de son cheval, il veut remonter dessus et repartir tout de suite ; Thomme lui fait remarquer que ce cheval est ea liage, et propose de lui donner un })icotin d'avoine. En attendant, monsieur pourra s'amuser à lire ces lettres que Mme. de Valcé m'a laissées, je ne devais les envoyer que demain, mais puisque vous voilà, — Des lettres ! au moment de se rejoindre î il les saisit. L'une était à l'adresse de M. Bremont l'autre à la sienne ; il pâlit, ses mains remblent en la décachetant : ses yeux sont obscurcis d'un nuage, il ne voit rien, il chancelé ; le portier le fait entrer dans sa loge, lui frotte les tempes d'eau-de-vie, lui an fait avaler quelques gouttes ; il revient à lui, et put enftn lire avec désesporr, avec rage, ce que la plus perftde des femmes lui écrivait.

Nous ne copierons pas en entier sa lettre astucieuse ; elle rappelait à Albert le

Marquis de Rosane, dont elle lui avait en eltet parlé quelquefois comme du seul homme qui l'eût intéressée : " Je " ne vous ai pas caché, lui disait-elle, " qu'il fit éclore dans mon cœur le " germe du sentiment que vous avez " ensuite développé avec tant de force ; " je crus l'aimer parce que je ne con- " naissais pas encore l'amour. En- '• tramée par ses sollicitations, j'eus la " faiblesse de lui signer une promesse *' de l'épouser au moment où il la ré- " clamerait ; il ne le pouvait pas alors, " mais il en exigea l'assurance. De- " puis lors, mille circonstances nous " séparèrent si complètement, que " j'avais oublié cette promesse. O mon " cher Albert î qu'est-ce que tu n'au- " rais pas fait oublier à ton Emilie ? " Pour lui, il ne s'en est que trop sou- " venu ! Il est venu la réclamer, cette " promesse, elle est positive, elle n'ad- " met aucune excuse, ses droits sont

'•' sacréî<, je n'ai d'autre parti à prendre •'' que de m'y soumettre ; mais je con- '* nais trop votre ascendant sur moi, " cher Albert, pour risquer de vous *•' revoir. J'ai mis pour condition qu'il '•' n'y eût aucun délai. Je pars demain " avec lui, et quand vous recevrez cette '* lettre, votre Emilie sera Marquise de " Rosane : ce titre appaisera mon frère, " mais moi, rien ne me consolera '' d'avoir perdu mon Albert, que la '•' certitude qu'il est assez généreux " pour me pardonner. Non, mon " ami, nous n'étions pas destinés l'un " pour l'autre ; âge, religion, patrie^ " genre de vie, tout nous séparait, '■' jusqu'à la volonté de votre père, que '•' nous devions braver en nous unis- '•' ?ant ; nous n'avions en commun que ^* le senti m.ent de nos cœurs ; sachez- ^' moi gré d'avoir eu la force de résister '' à sou empire, et d'élever une barrière " invincible entre nous deux, et con-

" servez ii jamais un tencb^ souvenir de " votre Emilie.'^

Nous ne peindrons pas le délire du désespoir qui s'empara du pauvre jeune homme : nous en avons vu les effets ; cent fois il fut sur le point de suivre Emilie et de se poignarder à ses yeux ; il n'en voulait pas au Marquis, car il sentait que s'il avait possédé une promesse signée d'Emilie, il serait allé la réclamer, dans quelque coin du monde qu'elle eût habité ; à qui que ce soit qu'elle eût appartenu. — Mais elle ! comme elle s'était jouée de sa passion, de sa crédulité ! Il s'informa depuis quand le Marquis était arrivé à Lyon, et il eut \à certitude qu'elle n'y était venue que pour le voir. Il était dans l'âge où même les hommes pleurent encore ; son cœur et son cerveau n'étaient pas desséchés, il eut le triste soulagement des larmes, et il se sentit moins oppressé; mais il ne pouvait plus sup-

porter Lyon, ni cette maison qu'il avait habitée avec Emilie. Il se décida à partir à l'instant, et à venir cacher sa douleur dans les simples vallées de sa belle patrie : il envoya à M. Bremont, par un exprès^ la lettre de sa sœur ; il y joignit un mot pour annoncer que son père le rappelait sans délai : il partit le jour même, et nous avons déjà dit comment il arriva et ce qui se passa depuis. Nous dirons bientôt encore quelques mots sur Emilie ; revenons au bon jeune homme qu'elle avait si indignement trompé et qui ne pouvait se détacher d'elle.

Nous avons laissé Albert feignant d'être malade pour se dispenser d'aller chez les Mesner, et l'étant assez au moral pour en imposer à ses gens ; ses amis envoyaient demander deux- fois par jour de ses nouvelles ; mais au bout de quelques jours il en apprit une bien terrible, qui lé força de sortir de sa re-

fraite. Le bon M. Mesner fut subitement frappé d'une attaque d'apoplexie :

elle ne fut pas foudroyante ; il vivait encore, mais on avait peu ou point d'espoir de le conserver. Le billet par lequel Mlle. Gertrude lui apprenait ce cruel accident, était, comme on le comprend, extrêmement triste, mais il semblait annoncer encore un autre malheur, une cause à cette attaque si soudaine sur laquelle elle ne sVxpliquait pas ; elle se contentait de le conjurer de venir 'à leur secours, de se faire porter s'il n'était pas assez bien pour sortir, son pauvre frère ne cessant de le demander. Il ne balança pas un instant ; le devoir, l'amitié, la reconnaissance, tout lui faisait une loi d'obéir et de mettre de côté l'embarras de sa position.

Il arrive. L'état de M. Mesner jetait sa fille dans une douleur qui, pour ce moment, anéantissait toute autre

sentiment ; à peine put-elle s'informer de sa santé; elle était défigurée par ses larmes, et Albert aurait eu peine à la reconnaître. Il ne pouvait se présenter à elle dans cet instant douloureux qu'avec les témoignages du plus tendre intérêt, de manière que tout naturellement ils tinrent la conduite que faisaient naître les circonstances ; la tristesse du jeune homme était aussi naturelle^ qu'elle eût été extraordinaire daas tout autre moment. Il s'approcha du lit du mourant qui parut se ranimer à sa vue : venez, mon ami, dit-il avec beaucoup de peine ; apprenez ma situation. Il y a quatre jours que je tous promis ma fille Elisa, j'aurais voulu joindre à ses vertus le trône du monde pour vous l'offrir ; rna fortune au moins était belle, mais qu'est-ce que la solidité des biens périssables ? Je suis ruiné, mon ami, voici la lettre qui m'apprend que tous mes fonds dan?

les Etats-Unis (et c'est tout ce que jt possède à peu près) sont entraînas dans une banqueroute énorme. Ma santé déjà chancelante n'a pu soutenir ce coup, il m'a, frappé à mort; ainsi ce n'est plus pour moi que je regrette cette fortune, c'est pour les enfans chéris à qui je voulais la laisser : mais je vous connais assez, mon cher Albert, pour mourir bien tranquille. Quant à votre père, c'est un autre moi-même, et je sais que ma fille ne lui en deviendra que plus tîhère. Mais j'ai la même opinion de vous, bon jeune homme ; vous aimez mon Elisa, je vous la remets donc eu toute confiance, et je crois vous donner au moins autant que j'avais promis.

Elisa, fondante en larmes, était de l'autre côté du lit de son père, et le soutenait ; elle n'eut pas l'air d'entendre ce qu'il venait de dire ; mais Albert ne l'avait que trop entendu, il ne sentait

que trop que le moment du refus était passé. Donne-moi ta main, ma fille, continua le mourant; donne-moi la tienne, Albert, et elles se trouvèrent réunies entre ses mains déjà glacées. Je vous donne ma bénédiction, mes cliers enfans: puisse ce moment solennel où vous la recevez, se retracer à votre pensée et vous rendre vos nœuds plus chers et plus sacrés ! Le trouble, la douleur, l'excès de l'émotion, tout contribuait à rendre Albert immobile et incapable de résister à rien.

A-t-on averti le pasteur de notre église, ma sœur ? dit ensuite le moribond, je sens que je m'affaiblis. Mlle.

Gertrude répondit qu'il attendait au salon. On le fit entrer. " Monsieur le pasteur, lui dit-il, voilà nies enfans que je voudrais avoir la consolation d'unir aux autels avant que d'expirer; vous voyez l'état où je suis, tachez de nous procurer une dispense des bans,

va la circonstance, et demain vous bénirez leur mariage : Dieu me fera peut-être la grâce de conserver ma vie jusqu'à ce que j'aie embrassé Albert comme un fils. Le pastéiif promit tout, la seule difficulté était Tabsence du père de l'époux, mais il fut aisé de prouver par ses lettres, qu'il avait lui-même demandé la main d'Elisa.

On agit donc en son nom, et le lendemain matin, comme M. Mesner l'avait désiré, le triste couple, qui ne l'avait pas quitté un instant, se rendit à l'église qui touchait à la maison, accompagné de la tante Gertrude. Ce fut au milieu des pleurs et des sanglots de la tante et de la nièce que le pauvre Albert, dont la douleur, pour être plus calme, n'en ^ait que plus profonde, reçut la main de sa jeune épouse ; ni son cœur, ni sa bouche ne prononcèrent le serment que tant de fois il avait juré à son Emilie de ne prononcer que pour elle ; une seule

inclination de tête fut le seul signe de consentement qu'il donna. Ils revinrent auprès du lit de leur père agonisant; il étendit sur eux ses mains défaillantes, et les bénit encore. Pénétrés de cette scène de mort, dont ils étaient les témoins, ils s'oublièrent complètement eux-mêmes. La jeune Elisa était plus touchante qu'il n'est possible de l'imaginer; sa tête virginale était encore entourée d'une couronne de roses blanches, que sa jeune sœur avait posée sur ses cheveux noirs, au moment où elle entrait à l'église. Cette coiffure de circonstance, les larmes dont son visage était inondé, sa pâleur, sa maigreur, lui donnaient absolument l'air d'une victime, triste augure qui ne fut que trop vérifié. Albert, abîmé dans ses tristes pensées, ne songeait pas à elle, lorsque la porte s'ouvrant tout-acoup leur présenta M. Elman. La nouvelle de la banqueroute était parvenue

jusqu'à lui, et connaissant les affaires de son ami, il n'avait pas douté qu'il n'y fût enveloppé : sachant combien il pouvait lui être utile dans une telle circonstance, il avait volé à son secours, et venait d'apprendre, en arrivant dans la ville, qu'il ne le reverrait que dans un état désespéré : il vola chez le malade, même sans passer chez lui, et fut satisfait lorsqu'en entrant il vit Albert à côté du lit du mourant. Dès que son fils l'aperçut, il courut à lui d'un air égaré, et se jetant dans ses bras :

" Soyez content, mon père, lui dit- il, " Elisa est ma femme, elle est votre '* fille, et je me meurs." En effet, il resta sans connoissance dans les bras de M. Elman qui l'empêcha de tomber et le posa sur un sopha. Qui peindra l'horreur de ce moment!. ...Ce fut celui qui termina l'agonie de AI. Mesner; ses yeux se fixèrent sur son ami, avant de se fermer ; il lui tendit la main, hii

montra de l'autre sa fllle à demi évanouie, aussi sur le lit de mort, et il expira. Mlle. Gertrude cherchait à ranimer Albert, dont le corps avait succombé sous le poids des agitations de son ame: il revint à lui, mais dans un état effrayant de fièvre et de délire:

on fut obligé de le transporter chez lui, on le mit au lit, et bientôt il fut dans la situation la plus alarmante..

Elisa n'était guère mieux : cet hy menée, environné des ombres de la mort, TefFray ait plus qu'il ne la calmait; elle avait joui si peu et d'une manière si troublée de l'espoir d'être aimée, que ce ne pouvait être une consolation pour elle. Sans doute Albert avait montré pour un malheur qui ne le regardait pas personnellemsnt, une sensibilité qui prouvait son intérêt ; mais elle n'en avait que cette seule preuve ; pas un mot, pas une seule expression de tendresse ne l'en avait assurée ; rien dans sa e3

conduite avec elle n'avait annoncé cette passion dont on l'avait flattée. Son sentiment à elle était craintif et timide, il aurait eu besoin, pour oser se montrer, de quelque encouragement, et elle n'en avait reçu aucun. Au moment où ils revenaient de l'église, le domestique d'Albert lui avait remis une lettre : il était resté en arrière pour la lire ; rappelé ensuite par la tante, qui voulait le présenter au mourant, il les avait rejoints comme hors de lui: son père était entré l'instant après, et il avait perdu toute connoissance. Elisa n'avait aucun soupçon sur cette lettre, elle croyait qu'elle était de son père qui le prévenait de sa prochaine arrivée. Mais n'aurait-il pas pu le lui dire ? N'avaitil donc aucun sentiment à partager avec elle? Accablée de trois nuits passées debout et dans les larmes, elle s'était mise aussi dans son lit, et dans les momens où elle ne s'occupait pas de sa

douleur, elle repassait dans son esprit toutes les circonstances de cette terrible journée, où elle venait de perdre un père et de trouver un époux, et son cœur était toujours plus oppressé. Pauvre Elisa ! combien elle eût été plus malheureuse encore, si elle avait su ce quec'était que cette lettre, qui donnera la clé de la cruelle angoisse du pauvre Albert! Elle était d'Emilie, et voici ce qu'elle contenait. " M'aimes-tu en- " core, Albert } n'as-tu pas trahi des '* sermens tant de fois répétés ? Non, " je connais ton cœur et je suis sans " crainte. Ton Emilie est encore à toi, " et à toi seul au monde. Combien je " m'abusais quand j'ai cru pouvoir " t'oublier et te sacrifier au devoir!

" tous mes efforts n'ont abouti qu'à me *•' prouver la force de la passion qui '^ m'entraîne, et qui doit fixer ma des- " tinée. Prompte réponse à l'adresse " queje joins ici ; et si tu es ce que j'ai

" cru, par le courier suivant tu appren- *' dras où tu retrouveras ton Emilie • pour ne plus la quitter.

" Emilie de Valcé."

On comprend sans peine à quel point Albert fut bouleversé en recevant cette lettre, au moment même où il venait de former le lien qui le séparait à jamais d'Emilie. Son trouble, son désespoir, furent ils mêlés d'un sentiment de bonheur de retrouver fidèle celle qu'il aimait si passionnément ? Nous croyons de bonne foi qu'il l'ignorait lui-même, et qu'il ne pouvait se rendre raison d'aucun de ses sentimens, tant ils étaient tumultueux. Le spectacle de mort dont il fut témoin l'instant d'après, fit un moment de diversion cruelle ; mais nous avons vu comme à l'arrivée de san père il succomba sous le poids de ses sensations douloureuses. Pendant plusieurs jours il eut le bon-

SI

lieur d'être dans un état complet de délire, dans lequel il n'avait nulle idée de sa situation : mais combien celle de son père était déchirante ! son fils unique et chéri sur le bord du tombeau, lui reprochant sans cesse dans ses rêveries d'en être la cause, et d'avoir détruit le bonheur de sa vie, faisant le serment de ne jamais revoir l'épouse à laquelle on l'avait lié malgré lui, et que son cœur avait rejetée. Quel parti prendre? Que dire à cette jeune femme abusée ? Comment lui justifier l'éloignement où on la tenait d'un mari mourant, dont huit jours ayant on l'assurait qu'elle était adorée. Elle ne cessait d'en parler à sa tante, de la conjurer de la conduire auprès de son cher Albert : ce n'était qu'en lui rendant les soins d'une tendre épouse, qu'en lui consacrant une vie inutile à présent à son père, qu'elle pourrait trouver, quelque consolation à sa douleur,.

La bonne Gertrude était, hélas ! plus au fait que personne de la cruelle situation de sa nièce ; on se rappelle que ce fut elle qui soigna Albert lors de son évanouissement. En lui ouvrant sa veste pour lui donner de l'air, la lettre d*Emilie qu'il avait cachée dans son sein tomba ; elle n'y fit d'abord aucune attention, et posa ce papier sur la cheminée, mais lorsqu'il fut parti, elle le lut, et tout ce qui s'était passé lui fut expliqué; elle se garda bien d'en parler à sa nièce, mais au désespoir elle-même, ne sachant comment agir dans une circonstance aussi critique, n'osant se fier à ses propres lumières, elle se rendit chez M. Elman, et lui fit demander un entretien particulier, qui ne lui fut pas refusé.

Leurs cœurs étoient trop à l'unisson pour ne pas s'entendre ; elle lui épargna des reproches inutiles, qu'il ne s'épargnait pas àlui-niême, et ils s'occupèrent

de concert à chercher quelques remèdes aux maux de leurs enfans. M.

Elman prononça le mot de divorce; ce mariage avait été célébré si promptement qu'il y aurait eu peut-être moins de difficulté ; mais Gertrude savait que sa nièce en mourrait peut-être de douleur ; il fallait au moins lui laisser l'espoir pour la soutenir. Elle repoussa donf: cette idée, et lorsqu'elle eut montré à son ami la lettre qu'elle avait trouvée, il en fut encore plus éloigné qu'elle : jusqu' alors il avait ignoré le nom de celle qui inspirait à son fils une passion aussi violente, il l'apprit avec un vif sentiment de colère. D'après la correspondance qu'il entretenait avec ses parens de Lyon, il connaissait de réputation Madame Emilie de Valcé ; il frémit en apprenant qu'elle était encore libre^ et ne se consola qu'en pensant que son fils ne l'était plus. Son amie lui ayant dit ie moment où Albert avait reçu cettQ S.Q

lettre, et qu'il avait à peine eu le tems de la lire, il espéra qu'il aurait du moins oublié l'adresse qui y était jointe ; et pour ne laisser aucune trace qui pût le conduire à cette femme, il brûla la lettre et l'adresse ; son amie et lui se promirent mutuellement de garder ce secret. Pour éloigner encore plus sûrement son fils de cette dangereuse coquette, et pour sortir d'embarras, M.

Elman eut l'idée de faire partir Albert, dès qu'il serait rétabli,' pour Philadelphie : les affaires de son beau-père, dans un moment aussi désespéré, exigeaient la présence de quelqu'un de confiance.

Quoi de plus naturel aux yeux^ du monde que son gendre en soit chargé, et que sa femme si jeune, si délicate, si abattue, ne le suive pas ! Dès qu'il sera parti, elle viendra vivre avec moi comme ma fille, dit M. Elman, et nous attendrons du tems quelque heureux changement. — ^-

Cette idée répandit un peu de baume dans leur ame ; une longue séparation de son fils, qui lui aurait paru si cruelle quinze jours plus tôt, lui paraissait dans ce moment une inspiration du ciel ;, mais il était pénétré de ce qu'allait éprouver Elisa, quoique M. Elman eût l'espoir d'engager Albert à prendre congé d'elle, Ma nièce, lui dit son amie, est trop sensible et trop pénétrante pour qu'on puisse lui cacher en entier la vérité ; mais elle est ferme, résignée, et j'ose me flatter que sa tendresse et sa confiance en moi rendront mes soins efificaces : elle perd un époux, mais elle va retrouver le plus tendre des pères, et dans ce moment elle sentira ce bonheur. Mon ami, c'est à nous deux à savoir adoucir le coup affreux que ce jeune et sensible cœur va éprouver. Ils convinrent, en se séparant, que M. Elman profiterait du premier moment calme pour faire sa

proposition à son fils, et que Mlle. Gertrude y préparerait tout de suite Elisa.

Cette tâche était trop difficile pour qu'elle l'entreprît sans une vive émotion. Sous un extérieur indolent et et froidj Elisa cachait le caractère le plus tendre et le plus sensible. Elle avait joui jusqu'à cet instant du sort le plus heureux. Ad'^rée de tout ce qui l'entourait, elle n'avait ressenti que des impressions douces ; et tout d'un coup les malheurs les plus cruels se réunissaient pour l'accabler. Sa tante sentait tout le danger d'une telle situation; elle neconnoissaitsa nièce qu'au sein du bonheur : qui lui répondait que cette ame si tendre aurait assez de forces pour résister à tant de douleurs ? Les vertus qui brillaient en elle depuis son enfance, et qui loin de s'attiédir, n'étaient devenues que plus actives^ lui donnaient brien la preuve d'une ame généreuse et

noble^ mais ne lui en donnaient aucune d'un esprit courageux. Elle ne pouvait prendre le tems de réfléchir ; il fallait agir au plus tôt ; car elle voyait que le refus de la laisser aller auprès de son mari, la mettrait dans un état violent. Elle pensa qu'il valait mieux peut-être frapper d'abord Elisa du danger de la vie d'Albert, que de sa répugnance, ce malheur étant plus dans la nature que celui de la haine d'un homme qu'on vient d'épouser et qu'on adore ; elle espéra que le désespoir de craindre sa mort, aurait des suites moins funestes, et que pouvant s'y livrer en entier, elle en éprouverait plus de soulagement. Ce moyen d'ailleurs était plus facile, demandavt moins de précautions et laissait encore quelque espoir; au lien que, dans l'autre cas, son a me éperdue éprouverait une affreuse amertume, sans aucune consolation, et cette bonne tantç

ei> redoutait les suites. Elle suivit donc cette marche, et ce qu'elle avait prévu arriva. Elisa crut ce qu'on lui dit, et se livra à toute sa douleur, sans vouloir supposer cependant qu'il n'y eût plus de ressource ; sa tante lui dit alors que le peu qui en restait, dépendait de la tranquillité parfaite où le malade devait être dans son état de crise ; que le médecin avait ordonné que personne n'approchât de lui que les gens chargés de le servir, et que son père même s'en abstenait, la moindre émotion pouvant le tuer à l'instant même. Il fallut bien céder à cette crainte, et la désolée Elisa fut obligé de se contenter de ses vœux et de ses prières pour que son Albert lui fût rendu.

Hélas ! ils ne furent pas exaucés ; dès que la fièvre s'abbatit, il se rappela d'abord comme un songe, ensuite plus distinctement tout ce qui s'était passé; h lettre d'Emilie avait fait une. telle im-

pression sur lui, que, quoiqu'il l'eût parcourue très-rapidement une seule fois, il s'en rappelait jusqu'au moindre mot : prompte réponse, disait-elle en finissant ; il frémit, et ouvrant brusquement son rideau, il demanda à sa garde depuis combien de jours il était là: c'était une femme qui l'avait nourri et qui le chérissait ; elle commença par pleurer de joie de ce qu'il la reconnaissait, et lui dit qu'il y avait quinze jours qu'il était entre la vie et la mort. Dieu ! quinze jours ! — Il s'informa ensuite d'un papier qu'on avait dû trouver sur lui. Elle seule l'avait déshabillé et mis au lit ; elle l'assura qu'elle n'avait vu aucun papier ; il se leva, chercha partout lui-même, ne trouva rien, et fut au désespoir ; car, s'il se rappelait du contenu de la lettre, il ne savait pas un mot de l'adresse qu'il n'avait pas même lue. Son père.

averti qu'il s'était fait une crise et qu'il était mieux, vint auprès de lui.

Albert n'avait aucune idée que sa lettre fût tombée entre ses mains, et rien ne put la lui donner. M. Elman profitant du désir que son fils avait de de s'éloigner, lui parla de son projet d'un vo3^age aux Etats-Unis pour les affaires de M. Mesner. Albert l'accepta avec transport, mais demanda à partir dès le lendemain ; son père n*y put consentir dans l'état de faiblesse où il était encore ; il lui demanda d'attendre pendant huit jours au moins le retour de ses forces, et de les employer à faire les préparatifs de son voyage, et à prendre congé de sa jeune femme. — De ma femme! répéta Albert à demivoix avec un mouvement de rage ; mais il n'objecta rien, son parti était pris ; dès la même nuit il envoya coucher sa nourrice après lui avoir fait un beau présent, comme pour la récompenser

de ses soins pendant sa maladie : il prît tout l'argent qu'il avait, un peu de linge^ ses pistolets, et sortit de chez lui pour gagner à pied la première poste, après avoir laissé ce billet sur la table pour son père.

" Vous consentez que je m'éloigne, " mon père ; je ne crois donc pas vous " désobéir en avançant ce moment, en '^ fuyant le plus tôt possible un lien " détesté. J'ai appris (et vous aussi " peut-être) que la ^eule femme à qui " j'appartienne par mes vrais sermens, " par tous les vœux de mon cœur, ne " m'a point trahi comme je le croyais ; " elle m'est restée fidèle, et peut-être *^ à ce moment elle m'accuse à son ** tour d'un parjure, dont je suis coupa- *^ ble, il est vrai, mais que tout mon " cœur désavoue : je vais l'expier en " lui consacrant ma vie. Mon père, '^ j'ose vous implorerpour moi, pourelle, " pour la jeune victime même que vous

*' avez liée au sort du malheureux Al- *' bert; rompez ces nœuds qui jamais " n'auraient [dû se former ; rendez-lui '' sa liberté, rendez-moi celle de don- " ner le titre de mon épouse à la " femme que j'adore et qui m'a tout " sacrifié, et votre fils ne cessera de ^* vous bénir. Un malheur inouï m'a " fait perdre ses traces ; mais je vais la " chercher, et s'il est vrai que l'amour " excessif peut tout, je la trouverai et " je l'engagerai, j'espère, à quitter *' l'Europe avec moi. Daignez m'a- " dresser votre réponse, et les secours *• que votre bonté voudra m'accorder, à " Ostende."

Ce billet, qui se ressentait encore du délire d'où sortait celui qui l'avoit écrit, fut trouvé par l'infortuné père, et lui donna les plus vives inquiétudes; il le communiqua à son amie, et tous deux convinrent qu'on ne pouvait plus laisser Elisa dans l'erreur sur le. véritable état;

des choses. Qu'il fut affreux le motnent où elle sortit de sa douce illusion, où elle apprit que jamais elle n'avait été aimée, et que c'était pour la fuir que cet Albert tant aimé quittait son père et sa patrie î Au premier mot de sa tante, qui devait la préparer à un nouveau malheur, elle crut qu'il n'existait plus ; mais elle apprit bientôt que ce malheur si grand, si terrible, n'est pas peut-être le plus cruel de ceux qui peuvent déchirer un cœur sensible. Elles ne sont pas sans douceur, les larmes qu'on verse sur la perte d'un objet chéri qui nous aima jusqu'au dernier moment, et nous donna sa dernière pensée ; cette mort •qui Hous sépare, un jour elle nous réunira, et chaque instant qui s'écoule en avance le moment : l'ame se repose àla-fois et sur cette espérance et sur ses souvenirs ; elle jouît encore et dans le passé et dans l'avenir, et s'entoure tellement de cette douce idée, qu'elle peut

\;roire quelquefois, que celui qu'elle a perdu existe encore autour d'elle. Mais îe perdre par sa volonté, parce qu'il ne trouve plus son bonheur à vivre avec vous ; devenir étrangère à celui qu'on aime passionément ; en être abandonnée, sentir qu'un autre objet vous remplace dans ses affections, les possède uniquement, s'occupe de son bonheur ; voilà le vrai malheur et la vraie séparation, pour le tems et^pour l'éternité.

Elisa la sentit dans toute son amertume : elle se répandit en regrets amers de s'être laissée persuader du sentiment illusoire qu'elle n'avait jamais inspiré, d'avoir été conduite à se trouver ainsi le seul obstacle au bonheur de celui qu'elle aimait, et d'être sans doute l'objet de son aversion : des torrens de larmes accompagnaient ses tristes réflexions ; à genoux devant son beaupère, qui cherchait en vain à la consoler, elle lui demandait avec instances

de rompre ces nœuds que son fils repoussait, de lui pardonner^ de lui rendre sa liberté Le bonheur m'a fui pour jamais, disait-elle, mais que du moins je n'entraîne personne dans mon infortune, et qu'Albert ne soit pas malheureux par Elisa ; cette union que son cœur repousse, n'est plus pour moi qu'un supplice.

M. Elman résistait à ses tendres prières, et lui en faisait de tout aussi vives pour s'armer de courage et de patience ; il lui jura enfin que de son aveu, ni de son vivant, son mariage ne se romprait, à moins qu'elle-même ne désirât de former de nouveaux nœuds.

Il sollicita sa belle-fille de venir vivre avec lui ; elle avait d'abord une grande répugnance à occuper une place qui lui était refusée par celui <le qui elle la tenait, sa délicatesse en était révoltée ; mais ce pauvre père isolé avait aussi besoin de consolation: Mile. Gertrude

l'exigea d'elle; elle obéit donc et fut installée dans la maison sous le nom de Mme. Elman. On peut juger combien la réunion des circonstances la rendit chère à son beau-père; elle était la fille de Tami qu'il regrettait ; il l'avait regardée comme la sienne depuis son enfance ; son imprudence l'avait conduite dans un abîme de malheurs, et elle devenait le seul soutien de sa vieillesse. De son coté, elle se consacra à lui rendre les soins les plus tendres, et peu-à-peu elle éprouva elle-même le charme attaché à une vie active, simple et vertueuse, et à remplir un devoir cher et sacré : elle reprit au moins l'apparence d'une douce sérénité, et s'occupa bien plus à consoler M. Elman, qu'à lui demander des consolations. Une convention tacite bannit Albert de leurs entretiens ; il n'en était pas plus oublié, mais que pouvaient-ils en dire o'ni n'eût réveillé des sentimens

pénibles ? c'était seulement dans le seia de sa bonne tante qu'elle versait encore des larmes amères, et long-tems ils ignorèrent tout ce que nous allons aprendre à nos lecteurs.

Albert courut la poste jour et nuit jusqu'à Lyon ; là il s'informa d'Emilie à tous ceux qui pouvaient le mettre sur la voie ; il en apprit peu de choses satisfaisantes. Son frère sachant qu'elle n'avait point épousé le Marquis de RosanC;, qu'il était marié à une autre, et que Mme. de Valcé passait publiquement pour être sa maîtresse, fut révolté contre elle, et après quelques essais infructueux pour la ramener à Lyon, il l'abandonna complètement, parla d'elle à Albert avec une grande indignation, et lui dit qu'il la croyait encore à Paris. Entraîné par sa passion insensée, convaincu qu'elle était calomniée, il partit pour Paris, et n'}- fut pas plus heureux. N'ayant pu la découvrir, il s'adressa au F

Marquis de Rosane lui-même, qui le reçut avec de grands éclats de rire, lui tîemanda s'il était le petit épouseur de

Saint G et lui dit que la belle

Emilie en avait épousé bien d'autres depuis lui ; qu'il lui avait été fort attaché, mais que trouvant tous ces mariages un peu trop fréquens, il y avait renoncé pour son compte, et qu'il ignorait ce qu'elle était devenue. Albert n'était pas en train de plaisanteries ; celles du marquis lui déj)lurent, il le lui témoigna ; il s'ensuivit une promenade au bois de Boulogne, et un coup d'épée au travers du bras du pauvre Albert, qui le retint forcément quelques semaines aux arrêts ; et ce fut un grand bonheur ; malgré la force de son tempérament il aurait succombé à tant d'agitations physiques et morales, en sortant à peine d'une afireuse maladie.

Ce tems de retraite ne fut pas non plus tout-à-fait perdu pour la réflexion ; en

se rappelant toute la conduite d'Emilie avec lui, et ce qu'il avait appris d'elle, il eut bien le soupçon quelle ne méritait pas en effet toute la passion qu'elle lui inspirait ; mais il sentait en même tems qu'il aurait donné le reste de sa vie pour la revoir un jour, et que, s'il l'avait revue, elle aurait repris sur lui lé môme empire. Mais où la chercher ?

W n'en avait plus même la moindre idée. Dès qu'il fut guéri, il s'informa d'elle à tous ceux qui pouvaient l'avoir vue, et il eut enfin un avis très-bien fondé qu'elle était allée en Angleterre avec un jeune lord qui lui avait fait, riiiver précédent, une cour très-assidue, et qui n'était revenu sur le continent que pour la retrouver.

Après que le Marquis de Rosane eut rompu avec elle, il y avait eu un moment de lacune d'adorateurs, pendant lequel le bel Albert lui était revenu dans l'esprit ; accoutumée à céder à F 2

ÏOO

tous ses mouvemens, elle lui avait écrit la letnre que nous avons vue : si la ré- })onse avait été favorable, elle lui aurait donné rendez- vous sur la route, et l'aurait alors épousé autant qu'il aurait voulu. Cette réponse n'arriva point, mais le lord arriva ; elle trouva qu'il

valait bien le oetit ami de Saint G

et elle consentit à le suivre dans sa patrie. Ils arrivèrent à Londres où nous la laisserons suivre, sans plus nous embarasser d'elle, sa carrière de coquetterie : Jeu cruel qui bientôt mène à la perjîdîe, a dit un poëte français ; nous pourrions ajouter et de la perJidie à la dégradation, à une vieillesse flétrie et malheureuse.

Albert était fasciné au point qu'il l'aurait suivie peut-être en Angleterre, s'il avait eu des fonds, mais sa blessure avait épuisé tout ce qui lui restait; il fut forcé d'aller à Ostende chercher la réponse de son père ; il y trouva des

lettres de change considérables, mais qui n'étaient payables qu'en Amérique, et un ordre si positif d'y passer, qu'il s'3' détermini^. Nous le laisserons là paisible aussi pendant quelques années.

Il écrivait quelquefois à son père, mais ne lui parlait jamais d'Elisa; M. Elman se contentait de dire, quand il en avait reçu des nouvelles, Albert se porte bien, et c'étaient les seules occasions où son nom fut prononcé.

Peu à peu la douce et sensible Elisa se remit; sa santé se fortifia, et elle reprit cette paix de l'ame, qui dans un tems ou dans un autre renaît toujours dans un cœur innocent. Son genre de vie uniforme et retiré ne fournit aucun événement pendant cinq années : tout ce qui s'était passé ne lui paraissait plus qu'un songe pér.ible, doiit le nom qu'elle portait lui retraçait seul la réalité. Son beau-père qui s'attachait tous les jours plus ù elle, désirant de i 3

lui épargner même cette sensation douloureuse, et voulant se reposer luimême, se décida à acquérir une belle terre qu'il avait vue dans le pays de Vaud, sur les bords délicieux du Lac Léman ; il vint l'habiter avec sa bellefille, et il exigea qu'elle en prît le nom, comme c'était alors l'usage dans ce payslà. Il obtint aisément de la bonne tante Gertrude et de sa nièce Lucy Mesner, de venir vivre avec eux. Eli^a respirant un air nouveau, si doux et si pur, vivant à la campagne, entourée de tous ceux qu'elle aimait et dont elle était aimée, ne voyant plus autour ri'elle rien qui lui retraçât ses malheurs, reprit une autre existence; sa santé se fortifia ; elle avait beaucoup grandi pendant les cinq ans qui venaient de s'écouler ; alors elle prit de l'embonpoint, des couleurs ; le teint foncé de la petite Américaine devint très blanc €t très-Européen ; ses traits se formé-

iT:nt, et leur expression fine et sensible ctait l'image de son adorable caractère ; sa taille assez haute et proportionnée, ttait souple et gracieuse ; enfin il était impossible de reconnaître dans la belle Mme. de Lavigny la petite Elisa rejetée par Albert. Elle était alors, et avec bien moins d'art^ beaucoup mieux que Mme. de Valcé ; son esprit très-orné, et sans la moindre prétension, ajoutait tout son charme à celui de sa figure, La singularité de sa destinée l'ayant portée à une disposition sérieuse et réfléchie, l'avait éloignée des plaisirs du monde; elle était faite pour y réussir, et dans son nouvel établissement, ses voisins sentirent le prix du trésor qu'ils avaient acquis. Une de ses occupations les plus intéressantes, fut d'être, d'accord avec sa tante, l'institutrice de sa jeune sœur. Cîertrude se chargea du mor.d, Elisa de l'esprit et des talens, et Lucy devint aussi pai leurs soins re- E 4.

unis, une charmante jeune fille. Cinq autres années se passèrent ainsi ; Elisa ou Mme. de Lavigny, comme on l'appelait alors, avait près de vingt- six ans, Lucy en avait dix huit, lorsqu'un parent éloigné de M. Elman, établi à Mar-

" seilje dans une position très-brillante, vint lui faire une visite en parcourant la Suisse. Dès qu'il eut vu Lucy Mesner, il ne désira plus voir autre chose, il 'ui offrit ses vœux et sa fortune. Fort appuyé par son cousin, par Elisa, par Mlle. Gertrude, pouvait-il être refusé ? Lucy devint Madame Dercour. Son mari, impatient de la présenter à sa ville, voulait retourner à

* Marseille ; il en coûtait à sa jeune femme de se séparer de sa sœur; ils obtinrent facilement qu'elle les accompagnât ; depuis long-tems elle avait envie" de voir la France Méridionale, elle était bien aise aussi de connaître Va nouvelle famille de sa sœur chérie.

IOj

]\I. Elman approuva cette idée, il se portait assez bien pour qu'elle pût le laisser sans crainte aux tendres soins de son ancienne amie Gertrude. Le départ fut décidé : elles furent reçues dans la famille Dercour comme elles méritaient de l'être ; ce fut à qui s'empresserait le plus de fêter la jeune mariée et sa charmante sœur, que l'on croyait veuve, et qui ne le démentait pas.

Un jour qu'elles étaient au spectaclcj Eiisa regardait la foule des spectateurs avant l'ouverture de la pièce, lorsqu'elle aperçoit dan? une loge vis-à-vis d'elle un homme qu'elle croit reconnaître ; son cœur bat fortement ; elle dirige une lorgnette sur cet objet, elle ne peut plus s'y tromper, c'est lui, c'est Albert, c'est son époux ; ses traits sont trop bien gravés dans son cœur pour s'y méprendre ; d'ailleurs il est peu changé; sa mélancolie, quand elle l'a connu, F 5

lo6

lui ôtait son air de jeunesse, il a quelques années de plus, mais d'ailleurs il est exactement le même que lorsqu'elle lui donna sa main si tristement. On peut juger de l'excès de son saisissement ; elle fut prête à se trouver mal, et se retirant en arrière sous le prétexte de la chaleur, elle dit à sa sœur la cause de la vive émotion qu'elle éprouvait et lui demanda si elle pourrait reconnaître Albert. Lucy regarda et le découvrit à l'instant ; quoiqu'elle fût bien jeune quand il partit, elle ne l'avait point oublié: c'est vraiment lui, dit-elle à sa sœur, ne le regardons plus. Elles tinrent à voix basse un petit conseil sur ce qu'il y avait à faire ; M. Dercour y fut admis; il connaissait la situation de sa belle-jœur, et par bonheur il n'y avait encore qu'eux trois dans la loge. — Croistu, dit Elisa, qu'il puisse nous reconnaître } impossible, dit Lucy en riant ; rien^ je m'en flatte, ne rappelle en moi

lor

la petite fille à la bavette, qu'il n'a pas regardée, je crois, deux fois en sa vie. Et toi, chère Lise, (c'était le nom familier, qu'elle donnait toujours à sa sœur) tu es absolument méconnaissable ; tu es aussi grande que tu étais petite, aussi blanche que tu étais noire, aussi gaie que tu étais triste : si bon. papa revenait à la vie, je suis sûre qu'il ne te reconnaîtrait pas. — Eh bien ! chère Lucy, jDuisque rien ne peut rappeler l'Elisa d'autrefois, que ce nom même ne puisse le mettre sur la voie : tu as l'habitude à présent de m'appeler Lise, je n'ai plus d'autre nom pendant mon séjour ici, Lise de Lavigni, entends-iu bien ? Et toi chère petite, puisque te voilà une élégante Française, abandonne aussi ton nom Américain ; Lucy Mesner est actuellement Mme.

Lucile Dercour. Pour vous, mon cher frère, je vous prie d'être notre mercure j trouvez une occasion de vous lier avec F 6

Albert, qu'il soit introduit chez vous, et je me charge du reste. ^

Rien n'est plus faciîe, répondit Dercour ; nous sommes parens, comme vous le savez ; il ne s'agit que de lui faire décliner son nom, puisque personne n'est censé le connaître, et je m'en empare à titre de cousin. 11 fut le joindre, se lia de conversation avec lui, et lui fit des offres de service.

Je vous prends au mot, dit Albert, je vous prie de me rendre celui de me dire le nom de ces deux charmantes femmes dans la loge vis-à-vis de nous : là, cette grande et belle personne, dont la tournure est si noble, la toilette si simple et si élégante, à côté de cette jeune et jolie personne.

Je suis heureux et fier de vous les nommer, répondit Dercour ; l'une est ma femme, et l'autre est n:a sœur.

Albert le félicita de son bonheur, et le pria de le présenter à ses daines ; je

nie nomme Elman, lui dit il, Suisse de naissance, mais je suis établi depuis si long-tems en Amérique, que je la regarde comme ma patrie. Des affaires de commerce m'ont appelé à Marseille ; j'ai des lettres pour plusieurs maisons de banque de cette ville; je sais même que j'y ai des parens que je n'ai jamais vus, et que je chercherai. JNIais en attendant je m'estimerai fort heureux.

Monsieur, de cultiver votre connoissance.

Dercour souriait ; les parens dont vous parlez. Monsieur, ne se nommentils point Dercour ? le lieu de votre naissance n'est-il pas Saint G ? Albert

en convint ; Dercour l'embrassa en l'appelant son cher cousin, l'amena dans la loge de sa femme, et le présenta comme un parent à qui il désirait de rendre le séjour de Marseille agréable.

Quoiqu'Elisa fût préparée à le voir,

à lui parler, qu'dle l'eût elle-même souhaité, elle n'en éprouva pas une émotion moins vive, qui l'embellit encore au point qu'Albert ne pouvait se lasser de la regarder, de l'admirer, et de penser qu'il n'avait point encore rencontré de femme aussi parfaite à son gré, et dont l'ensemble lui plût autant. Il s'était mis dans l'esprit au premier moment que c'était elle qui était Mme.

Dercour, et la plus jeune, une petite sœur non mariée. M. Dercour ayant au moins son âge, cela était en effet plus naturel à penser ; son erreur dura quelque tems encore. Lorsqu'enfin le ton de la conversation et M. Dercour l'eurent mis au fait, il n'aurait pu se rendre raison à lui-même, du plaisîr que lui faisait cette découverte ; mais il fut enchanté que cette belle personne, qui lui plaisait plus que l'autre, ne fût pas l'épouse du parent qui l'accueillait avec tant d'honnêteté. Au bout de

quelques instans il éprouva un plaisir plus vif encore ; M. Dercour ayant* nommé Madame de Lavigni, il lui demanda si M. de Lavigni était au spectacle. Quand on lui eut dit qu'il n'existait plus, il lui sembla qu'on lui apprenait la meilleure des nouvelles, et que la belle veuve lui paraissait encore plus intéressante. M. Dercour s'informa où il logeait, l'invita à souper, et quitta un instant le spectacle. Albert reconduisit les dames, et fut très-agréablement surpris de trouver son domestique et ses effets chez son cousin Dercour, qui lui déclara qu'il logerait chez lui pendant son séjour à Marseille:

Albert ne se fît pas presser, et fit partie de la famille.

Elisa brûlait d'être seule, pour se livrer à son aise à la foule de pensées que cette rencontre inattendue élevait dans son esprit : le tumulte de ses sen/ timens ne lui permettait pas de dis*

tinguer si elle éprouvait de la tristesse ou de la joie ; un certain effroi qui n'était pas sans charme^ remplissait son cœur d'un trouble inexprimable ; elle sentit bientôt que ce cœur reprenait sa première chaîne, ou plutôt qu'elle ne s'était jamais rompue, car aucun autre homme n'y avait fait même une ombre de diversion : Albert était encore ce qu'il avait toujours été, le seul homme au monde pour elle. Elle avait trop de pénétration pour n'avoir pas remarqué, dès cette première journée, qu'elle avait fait sur lui une impression très-favorable ; elle en jouit sans doute, mais non pas sans un. mélange de crainte. Qui sait, pensait-elle, si cette impression ne ferait pas à l'instant place à celle de la haine, s'il se doutait seulement que c'est là cette Elisa qu'on le força d'épouser malgré lui, dont il s'éloigna avec horreur, qui l'a séparé de son père^ exilé de sa patrie, qui fut un obstacle

insurmontable au plus ardent de ses vœux ! combien il faut que j'aie toujours été loin de son cœur et de sa pensée, puisque rien ne m'y retrace, disait-elle avec amertume. Elle se déshabillait devant sa glace, et fut forcée de convenir que rien, rien absolument ne pouvait la rapj^eler au souvenir d'Albert, pas même le son de sa voix; quand il partit, elle avait encore beaucoup d'accent anglais ; n'ayant appris le

français qu'à Saint G elle le par-^

lait très-mal ; depuis elle s'y était tellement appliquée, qu'on aurait pu croire que c'était sa langue maternelle, tant sa prononciation était exacte et pure.

Elle sourit en pensant qu'elle venait d'éprouver un mouvement de jalousie contre el'e même, et résolut de s'abandonner à l'espoir qui s'ofTrait à elle, et de tout tenter pour le réaliser. Dès le lendemain matin, pour dépayser encore mieux Albert, il fut résolu qu'Elisa^ ou

Lise de Lavigni, passerait pour sœur de M. Dercour, qui lui donnait toujours ce titre, et par conséquent pour sa cousine.

La crainte d'alonger trop notre narration, nous fait résister à l'envie de donner tous les détails d'une position aussi singulière. Pendant ces dix années, le cœur d'Albert, fatigué, flétri, honteux d'avoir été subjugué h l'excès par un objet aussi indigue qu'Emilie, avait repoussé toute impression nouvelle ; il se livra entièrement à des spéculations commerciales, qui lui réussirent, et il se croyait de bonne foi incapable d'aimer encore. Arrivé à Marseille il voit Mme. de Lavigni, et bientôt il crut au contraire aimer véritablement pour la première fois de sa vie.

Le sentiment qu'elle lui inspira n'était pas peut être aussi ardent, aussi impétueux, que celui qu'il ressentait à vingt ans pour Mme. de Valcé, mais il

triait et plus profond et plus tendre ; il aimait Lise de Lavigni tout à-la-fois comme la femme la plus adorable, et comme l'amie lapins parfaite: elle réalisait ridéal que son imagination s^était formé de l'être avec qui il voudrait passer sa vie, et qu'il croyait une chimère ; bien plus belle et presqu'aussi séduisante qu'Emilie, elle n'avait besoin d'user ni d'art, ni d'elTorts, ni de varier son ton et sa manière ; pour captiver entièrement, elle n'avait qu'à rester elle, et toujours elle ; toujours cette femme à-la-fois noble et gracieuse, modeste sans pruderie, vertueuse sans sévérité, gaie sans malice, bonne et douce sans fadeur, animée sans coquetterie : plus il la voyait, plus il l'étudiait, et plus son ame entière s'attachait à elle. 11 s'établit bientôt entreux une liaison d'amitié, qu'Elisa n'eut garde de repousser comme elle l'aurait fait peut-être avec tout autre

homme; elle se laissa tout naturellement aller au sentiment légitime qu'elle éprouvait, et ne chercha point à le cacher. Souvent elle ne suivait pas sa sœur dans le monde, sous quelque prétexte elle restait chez elle, et c'étaient les jours les plus heureux de son cousin Albert, qui restait alors avec elle, mais il n'avait peint encore fait l'aveu positif de son sentiment.

Un de ces jours de tête à tête oîi Mme. de Lavigni avait encore été plus aimable et plus tendre^ il ne fut plus maître de lui-même, et il osa lui dire combien elle était adorée, et quel serait son bonheur s'il avait l'espoir que son amour fût partagé, que ses vœux ne fussent pas rejetés. Elisa avait attendu ce moment pour faire une épreuve ; elle put bien voir au désordre de ses paroles, à son air aussi troublé que touché, que son aveu lui échappait malgré lui, qu'il li'avait pas été prémédité, et qu'il ne

lui disait rien qui annonçât l'intention de la tromper sur sa situation ; mais cela ne Ini suffisait pas encore.

Non, mon cher Albert, lui dit-elle avec le ton de la candeur et du sentiment, non, les vœux de votre cœur ne seront pas repoussés, et le mien les partage. Pourquoi ne vous répond raisje pas avec franchise quand l'aveu mutuel de nos sentimens peut nous conduire au bonheur ? déjà nous sommes unis par un lien de parenté ; nos états, nos fortunes se conviennent aussi bien que nos caractères ; Dercour et sa femme vous aiment; ils verront avec plaisir leur aimable cousin devenir leur frère. Pourquoi vous ferais-je acheter vo^re bonheur par des incertitudes ? je vous

aime, je suis libre, et

Et le malheureux Albert ne l'est pas, s'ecria-t-il d'une voix étouffée, en tombant à ses pieds. O Lise, ô femme chérie, pardonne moi d'avoir osé t'offrir

lis

mon cœur, quand ma main ne m'appartient plus. Un lien détesté, repoussé à l'instant m.ême où je fus forcé de le former, a toujours fait le tourment de mon existence : mais peut-il empêcher que vous soyez au moins l'amie, la consolatrice dvL plus infortuné des hommes r Oh ! })rononcez seulement que vous serez mon amie, et toutes mes peines seront effacées.

— Eh bien ! lui dit-elle avec un ton sérieux, j'y consens; oui, je veux être votre amie, puisque toute autre relation jious est interdite. Relevez-vous, mon cousin, ce n'e<t pas la place d'un ami : asseyez-vous près de moi, et prouvezmoi que vous Têtes en m 'accordant votre confiance. Il s'y plaça et lui conta avec une extrême émotion toute l'histoire de sa vie, et l'on juge avec quel intérêt elle fut écoutée ; ce fut alors seulement qu'elle apprit mille détails sur Emilie^ qu'elle avait ignorés, et en particulier

tout ce qai avait suivi son mariage, et la fuite d'Albert. D'après la lettre d'Emilie, dor.t sa tante hii avait parlé, elles la croyaient toutes deux avec lui en Amérique; et quoique Mlle. Gertrude assurât sa nièce, qu'il était bien moins humiliant pour elle d'être sacrifiée à un ancien sentiment, qu'à une liaine sans motif, elle n'en souffrait pas moins horriblement de le savoir avec son heureuse rivale ; elle apprit avec plaisir qu'il ne l'avait pas même revue. D'ailleurs il ne s'excusa point, ne rejeta sa faute sur personne, parla de son père avec tendresse et respect, en disant seulement que ce bon père l'avait engagé avec un peu trop de précipitation en croyant faire son bonheur ; et se re- ])entant mortellement d'avoir été entraîné à l'affliger et à le quitter. *' Mais je l'avoue, ajouta-t-il, lors même que mon cœur eût été libre, la jeune personne qu'il m'avait choisie pour épouse.

n'aurait jamais pu me plaire sous ce rapport ; c'était une très bonne enfant, mais une enfant dans toute l'étendue du terme ; fort petite, fort maigre, trèsbonne ; autant que je m'en rappelle, le caractère de sa figure était contraire à mon goût. Naturellement assez sombre, j'aurais eu besoin d'une compagne qui m'égayât, m'animât; Elisa Mesner était encore plus sérieuse, plus silencieuse et plus indolente que moi, et notre ménage n'eût été qu'une mort anticipée : mais tout cela n'excuse point la manière cruelle, barbare, dont j'ai repoussé ce jeune cœur qui, si j'en dois croire une lettre de sa tante à mon père, ne demandait pas mieux que de se donner à moi : cependant j'ai souvent pensé que cette bonne tante, pour faire plaisir à son ancien ami, avait exagéré les senti mens de sa nièce, ou pris pour de l'amour ce qui n'était qu'une obéissance passive ; Elisa ne me paraissait

^as susceptible d'un sentiment vif,

et

Jusque-là Madame de Lavigni, la tête appuyée sur sa main et le cœur bien agité, avait écouté en silence ; mais à ce mot elle oublia son rôle, et l'interrompant vivement : '* Combien vous vous trompez, dit-elle d'une voix tremblante ! le cœur d'Elisa était déjà

tout à vous si du moins j'en juge par

le mien, dit-elle en se reprenant; mais continuez, je ne vous interromprai plus." Albert trouva l'interruption très-douce, il baisa la main de sa cousine avec passion, et il acheva son récit en lui peignant en traits de feu celle qu'elle lui avait inspirée, et lui demandant au moins sa pitié. Elisa tâcha de prendre encore sur elle.

Et pendant cette longue absence, lui dit-elle, une fois dégagé d'Emilie, votre cœur ne vous a jamais rappelé auprès de votre père et de votre épouse : jamais

-voas n'avez désiré vous rapprocher d'eux ? — Non, je l'avoue, j'étais trop coupable pour espérer mon pardon, et trop fier pour le demander; mon amour pour Emilie était éteint par le mépris ; mais j'avais honte de l'avouer, et ma répugnance pour le lien que j'avais formé existait encore dans toute sa force.

Pauvre Elisa, que je la plains î Vous aviez au moins de leurs nouvelles, ils vous écrivaient, sans doute? — Mon père quelquefois, très-rarement ; mais Elise trop offensée ou n'ayant rien à me dire, ne m'a jamais écrit, et je lui en sais gré ; qu'aurais-je pu lui repondre ? le silence convenait mieux à notre situation réciproque. Long-tems j'ai espéré que mon père romprait ce lien, et j'en attendais la nouvelle ; il ne l'a pas fait ; et s'il a voulu me punir en ne me rendant pas ma liberté, il n'est à prés€nt que trop vengé, puisqu'il faut

que je renonce à celle pour qui je donnerais ma vie. Qu'elle devienne au moins l'arbitre de mon sort ; que je retrouve son estime, et je serai moins malheureux. Prononcez, mon amie, et je fais le serment d'obéir.

L'épreuVe n'était pas encore finie. Ce ne sera point en vain, lui dit Madame de Lavigni avec dignité, que vous m'aurez donné le titre de votre amie ; voulez-vous me charger de vous raccommoder avec votre père et votre femme ?

Je méditais un voyage de curiosité en Suisse, je l'accélérerai ; vous m'accompagnerez, si vous le voulez; j'irai la

première à Saint G plaider votre

cause, obtenir le pardon d'Elisa. Vous secouez la tête, Albert, ne m'acceptezvous pas pour votre médiatrice ? J'ai dans l'esprit que je réussirai ; je deviendrai son amie

Non, non, s-' écria Albert, non ce n'est pas vous qui devez en être char- G 2

gée î pardonnez ma manière de sentir sur ce point, vous avez assez de délicatesse pour la comprendre. Elisa né doit pas être abusée de nouveau ; une indigne rivale m'éloigna d'elle, une autre rivale, mille fois plus aimée encore et si digne de l'être, ne doit pas me ramener auprès d'elle, m'obligera faire une comparaison qui rendrait encore mon sort plus affreux, mes liens plus pesans, et lui ôterait bientôt la fausse sécurité que vous lui auriez rendue : il faut que le sacrifice soit complet pour être possible ; et si je dois vivre avec Elisa Elman, je ne dois jamais revoir Lise de Lavigni. Non, je ne la verrai plus, mais son image restera gravée dans mon cœur. — Et cependant, je te défie de les séparer, lui dit-elle en ouvrant ses bras, qu'elle jeta autour de lui. Oh ! mon Albert, mon époux, mon ami, mon amant ! celui que j'aime depuis que je connais mon cœur, que

j'aimerai jusqu'à ce qu'il cesse de battre> ouvre les yeux comme tu viens de m'ouvrir ton cœur, reconnais la plus tendre, la plus fidèle des épouses, et n'en aime pas moins ta Lise de Lavigni, parce qu'elle a été Elisa Mesner, Elisa Elman, et qu'elle t'a trompé quelque tems pour te conduire au bonheur.— Elle aurait pu parler plus long-tems ; Albert, immobile comme une statue, ne savoit ni ce qu'il entendait, ni ce qu'il devait croire ; il fallut qu'Elisa pour le con?vaincre lui racontât mille détails de

Saint G et de leur intérieur, qu'elle

seule pouvait savoir : Il fallut qu'elle lui montrât le portrait de son père et de sa tante, qu'elle avait en bracelets ; il fallut lui lire des lettres de son père ; enfin il commençait à peine à se douter de la réalité de son bonheur, quand M. et Madame Dercour rentrèrent. Elisa leur présenta Albert sous le titre de son, époux. Vous ne ferez pas non plus à g3

ïa petite Lucy l'honneur de la reconnaître, lui dit Madame Dercour ; vous avez oublié, je parie, comme elle escamota un jour le panier de pêches que vous apportiez à la tante Gertrude ; comme elle savait trouver le chemin de votre poche pour chercher des bonbons pendant que vous lisiez, et ce jour que j'avais grimpé sur le dossier de vô«» tre chaise, pour vous coiffer du chapeau de ma tante, que vous vous levâtes brusquement, et que je tombai en arrière et me fis un trou à la tête ? Tenez, en voilà la marque encore, dit-elle en relevant ses cheveux : vous traitiez joliment ces deux pauvres soeurs, elles sont trop bonnes de vous pardonner.

Albert ne pouvait plus douter, ses yeux se refusaient encore à reconnaître Elisa dans la belle Madame de Lavigni ; mais elle l'avouait pour son époux, elle lui en donnoit les droits, que lui fallait-il de pîus ? il croyait rêver: et demandait au ciel de ne

)amai8 se réveiller. Elisa n'avait point eu le projet de finir aussi tôt son petit roman ; elle voulait ne se faire reconn^aître qu'à Lavigni ; le refus d'Albert et son noble motif l'entraînèrent malgré elle : oh ! mon ami, lui disait-elle, quand il lui demandait pardon à genoux des ses torts passés, que tu as bien su les réparer! ta bonté pour ta pauvre Elisa, à qui tu ne voulais pas amener cette Madame de Lavigni, a tout effacé, et je ne l'oublierai de ma vie. Il fut ensuite question de leur départ ; ni l'un ni l'autre ne voulaient retarder le bonheur de leurs parens ; Elisa se faisait un plaisir d'enfant de leur surprise. Il fut fixé au sur-lendemain ; elle laissait sa sœur heureuse, elle l'était elle-même, elles se séparèrent avec moins de peine avec l'espoir de se retrouver.

Nous voyagerons rapidement avec eux, sans regarder hors de la voiture, g4

et nous voîîà sur les rives du Léman, et dans la cour du château de Lavigni, La tante Gertrude fut d'abord demandée, et pendant qu'elle tombe des nues et pleure de joie en embrassant Albert, qui lui raconte son bonheur, Elisa monte dans le cabinet du vieux père, qui s'était fort ennuyé de son absence, et qui la reçut avec un extrême plaisir : je te trouve encore embellie, chère Elisa, mais aussi tu l'es bien amusée ; j'ai cru que tu ne reviendrais jamais, ma fille, dit le vieillard attendri.

Pardon, papa, je suis restée plus îong-tems que je n'aurais dû ; mais en revanche je vous amène une bonne société— et qui, ma fille ? tout ce que tu amènes est bien venu, mais il me suffisait de toi. — Eh bien ! ce sera un autre moi-même. Ne m'avez -vous pas dit, mon père, que que si je trouvais plus de bonheur que je n'en ai eu

dans le lien du mariage, vous n'y mettriez pas d'obstacle? — Voila ce que j'ai craint, dit le bon Elman en pâlissant; il ne me manquait plus que ce malheur. Quoi, ma fille, tu v eux ne quitter — Non, jamais, mon père, mais je veux vous donner un fils.

Le vieillard secoua la tête tristement ; non, jamais, ma fille, répondit-il : Albert m'a abandonné, mais jamais je n'aurai d'autre fils qu' Albert. — 11 était ù la porte avec la bonne tante, et fut bientôt dans les bras et aux pieds de son

père Le bonheur rajeunit, dit-on ;

M. Elman vécut long-tems encore, et plusieurs pttits enfans embellirent son heureuse vieillesse. Elisa sut prouver ^tous les jours davantage à. son cher Albeit, qu'il n'est qu'une route pour arriver a,u bonheur, celle de l'amour réuni aux devoirs et à lavortu.

FIN

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