‹ Anecdotes sur le Mal de RichelieuChapitre 23 sur 24 · EN · texte numérisé non relu

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E VOUS obéis, Monsieur, et je vais vous donner une description de la fête dont on vous a parlé. Mn^e ja comtesse d'Egmont, désirant connoître en détail les différentes parties d'un vaisseau, M. La Fore fit choix d'un bâtiment russe qui devoit partir le lendemain pour porter aux Moscovites cinq cents tonneaux de nos vins et de nos eaux-de-vie.

Vous m'allez demander encore Ce que c'est que Monsieur La Fore.

Demandez-le au premier passant, A cette vieille, à cet enfant:

Tout le connoît, l'estimée, l'aime.

]1 possède un talent suprême Pour les fêtes; il en donna D'une beauté très peu commune; Mais un jour qu'il en donnoit une, Lui-même en chemin l'oublia.

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Qui diroit tout seroit prolixe; Ses esprits toujours agités Le promènent de tous côtés.

L'air inquiet, le regard fixe, Il marche à pas précipités.

Et l'affaire qu'il a, c'est celle Du premier voisin qui l'appelle.

Ah ! qu'il faisoit beau de le voir, Lorsque la disette fatale Désola cette capitale, Contenant tout dans le devoir !

Un seul jour il quitta la ville; Le peuple, jusque-là tranquille, A la révolte s'anima; Il revint, et tout se calma.

Voilà quel est M. La Fore, qui a été l'ordonnateur de cette fête. Il attendoit M^^e la comtesse sur un brigantin dont la chambre étoit superbement ornée, et dont les rameurs, vêtus de rouge et couverts d'argent, tenoient hautes et prêtes à tomber leurs rames peintes et décorées des armes de M. le maréchal de Richelieu.

Dans un ciel pur et sans nuage, L'astre qui mesure les jours Précipitoit déjà son cours Vers l'horizon qui le partage, Et, suspendu quelques instans Entre deux mondes qu'il éclaire.

Il contemploit les habitans De l'un et de l'autre hémisphère.

Cest-à-dire, vers les six heures du soir, par le plus beau temps du monde, une foule innom-

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brable de peuple bordant le rivage, tout ce que Bordeaux a de jolies femmes étant aux fenêtres dans leurs plus galantes parures, M. le maréchal de Richelieu, M^^ la duchesse d'Aiguillon et Mme la comtesse d'Egmont, arrivèrent à la première cale au bruit des canons et des acclamations de joie qu'excitoit leur présence. M. La Foie les reçut sur son brigantin, précédé d'un bateau chargé de canons, de tambourins, de violons et de cors de chasse. Il les conduisit au vaisseau russe, qui étoit orné de guirlandes, de tapis, et des pavillons de toutes les nations. M. Harmensen, consul de Suède, à l'adresse duquel le vaisseau étoit arrivé, en fit les honneurs.

Tandis qu'il expliquoit à la jeune déesse

Par quel art et par quelle adresse

L'homme si foible et si puissant

Guide un navire obéissant, Par le secours des vents le conduit sur les ondes, Comment, s'ils sont soilis de leurs prisons profondes, La voile, abandonnée à leur souffle inconstant, Autour d'un triple mât se resserre et s'étend,

le brigantin revenoit au rivage. Toutes les dames s'y embarquèrent, menées chacune par un volontaire de Guyenne, et ce fut au milieu de la mer, sur le tillac d'un navire, que furent présentées à M. le maréchal ce grand nombre de femmes aimables que le commerce retient à Bordeaux. Une tente étoit élevée sur le tillac, sous laquelle une

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magnifique collation se trouva préparée. Un vent nord-ouest sembloit souffler exprès pour donner à M«ie la comtesse le spectacle de trois vaisseaux étrangers qui entrèrent dans le port à pleines voiles, et vinrent saluer le vaisseau qu'elle commandoit. Dès qu'il fut nuit, on leva les toiles qui couvroient le tillac; les musiciens y montèrent, le bal commença.

Au bruit des danses, des canons, Les Néréides, les Tritons, Troupe sur les mers adorée.

Se laissant aller sur les flots, A la faveur de la marée Remontèrent jusqu'à Bordeaux.

Ils s'approchèrent du navire, Et reconnurent ce héros Que, sur les bords de leur empire, Ils avoient vu, l'un à Mahon, L'un près de Stade, l'autre à Gênes.

Mais, à voir régner sur son front Cette grâce qui nous enchaîne, A ce regard si séduisant.

Qu'ils n'avoient vu qu'en frémissant.

Ils le reconnoissoient à peine.

Toute cette troupe se joignit aussitôt aux nymphes de la rivière, qui, s'élevant à demi sur la surface des eaux, dansoient autour du vaisseau, et chantoient plusieurs chansons relatives à la fête et aux personnes qui en faisoient l'objet. Dans le temps que le navire exécutoit plusieurs manœuvres, des chaloupes, remplies de tambours et de fifres. Anecdotes sur Richeliei. 9

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descendoient et montoient la rivière; toute la partie de la \iile qui répond au port étoit illuminée, et formoit le spectacle le plus brillant.

Entre tous les ormeaux qui bordent le rivage, Un vieux orme s'élève, et c'est sous son ombrage Que, découvrant au loin la surface des eaux, Le commerçant heureux voit rentrer ses vaisseaux. Le parjure jamais n'approcha cet asile;

Et les vieillards disent que, de tous temps, Les traités qu'on a faits sous son ombre tranquille

Ont été justes et constans.

Un intendant couvert de gloire Faut-il que cette tache ait souillé sa mémoire

Et qu'un grand nom soit obscurci !], Déclarant aux ormeaux la guerre la plus vive. Du plus bel ornement dépouilla cette rive. L'égide de Pallas vint couvrir celui-ci ; Pallas le préserva de la hache inhumaine;

Et consacré depuis ce temps

A la déesse des talens.

Le destin de Bordeaux à son destin s'enchaîne.

Tant que cet orme durera,

Qu'avec respect on soutiendra Ses rameaux, que son tronc ne soutiendroit qu'à peine, Bordeaux doit être une seconde Athène.

On sait bien que Pallas est M^^^ la duchesse d'Aiguillon, et depuis cette grande histoire l'orme est appelé Carbre de M'«e la duchesse. Il est taillé en parasol; quatre bancs qui l'entourent renferment un espace de plus de cent pieds de circonférence qu'il couvre de son ombre.

Plus d'une amoureuse flamme y trouva contentement.

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Et sous cet orme un amant N'attend point en vain sa dame.

La nuit de tous les côtés, Pourvu que le mari dorme, On se rend sous le bel orme; Aussi toutes les beautés De loin et du voisinage Avoient orné son feuillage :

Rubans de toutes couleurs, Belles guirlandes de fleurs; Et dans ce lieu délectable S'étend une grande table Que couvre un souper fort beau :

Mets brûlans, vins à la glace; Les dames y prirent place En descendant du vaisseau.

Si la Discorde cruelle Sur la table avoit jeté Une pomme à la plus belle.

On n'auroit point disputé; Et tout le monde devine Qij'on eût vu se réunir Tant de belles pour l'offrir A vous, comtesse divine.

Tout le peuple se rassembla autour de l'orme; on entendoit voler de bouche en bouche, avec les noms de M. le maréchal, de Mme d'Aiguillon et de Mn^e d'Egmont, des louanges simples, naïves, et par conséquent plus flatteuses. On devoit exécuter dans ce lieu même un concert et un bal , mais la foule rendit ce projet inutile. La symphonie se dispersa dans plusieurs maisons, ainsi que les dames, et M^^ d'Egmont alla, dansant de bal en bal, partout admirée et partout applaudie. La

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danse fut interrompue par un bruit d'artillerie. On courut aux fenêtres, et on vit les vaisseaux et le port illuminés, et tout le peuple dansant aux chansons, aux fifres et aux tambours. On tira un feu d'artifice; ensuite les bals recommencèrent.

Et ce qui se fit dans le bal, Ce qu'y devinrent tant de belles, Si l'on y vainquit des cruelles, Si l'on se connut un rival, Si l'on y fit des infidèles, C'est là l'histoire de tout bal.

Les premiers rayons de l'aurore Revirent tout le monde encore, Et l'on fut se coucher enfin Vers les six heures du matin.

Au moment où l'on se séparoit, le vaisseau russe mettoit à la voile, et salua M. le maréchal et les dames de toute son artillerie.

J'ai l'honneur d'être, etc.

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