‹ AngeloChapitre 16 sur 48 · DEUXIEME JOURNEE · texte numérisé non relu

DEUXIEME JOURNEE

Une chambre richement tendue d'écarlate rehaussée d'or. Dans un an(>'le, h g^auche, un Ht niag^nifique sur une estrade et sous un dais porté par des colonnes torses. Aux quatre coins du dais pendent des rideaux cramoisis qui peuvent se fermer et cacher entièrement le lit. A droite, dans l'angle, une fenêtre ouverte. Du même côté, une porte masquée dans la tenture ^ auprès , un prie-Dieu , au-dessus duquel pend accroché au mur un crucifix en cuivre poli . Au fond , une grande porte à deux battans. Entre cette porte et le lit, une autre porte petite et très-oruée. Table, fauteuils ,^ flambeaux ; un grand dressoir. Dehors jardins , clochers ,. clair de lune. Une angélique sur la table.

SCÈINIE PREMIERE

DAFNE, REGINELLA, puis HOMODEI.

REGINELLA.

Oui , Daliie, c'est certain. C'est Troïlo , l'huissier de nuit , qui me l'a conté. La chose s'est passée tout récemment, au dernier voyage que madame a fait à Venise. Un sbire, un ini'àme sbire! s'est permis

d'aimer madame^ do lui écrire, DafnC;, de chercher à la voir. Cela se conçoit-il ? Madame l'a fait chasser, et a bien fait.

DAFXi;, entrouvrant la porte prés du pric-Dicii.

C'est bien , Reginella ; mais madame attend son livre d'heures, tu sais?

UEGINELLA , rangeant ipielques livres iur la l.ible.

Quant à l'autre aventure, elle est plus terrible, et j'en suis sûre aussi. Pour avoir averti son maître qu'il avait rencontré un espion dans la maison , ce pauvre Pal inuro est mort subitement dans la même soirée. Le poison, tu comprends. Je te conseille beaucoup de prudence. D'abord , il faut prendre l^arde à ce qu'on dit dans ce palais ; il y a toujours «juelqu'un dans le mur qui vous entend.

DAFJXE.

Allons, dépêche- toi donc, nous causerons une autre fois. Madame attend.

REGlMiLLA , rangeant îoiijoiirs et les yeux fi\('> sur la talil •.

Si tu es si pressée, va devant. Je te suis.

Dafiic sort et referme la porte faiss que Re;;inella s\ii apcrfoivc.

— Mai.s , vois- tu. Lafuc , je le recommande le

JOURNÉE II, SCÈNK I. 55

silence dans ce maudit palais. 11 n'y a que cette chambre où l'on soit en sûreté. Ah ! ici^ du moins, on est tranquille. On peut dire tout ce qu'on veut. C'est le seul endroit où quand on parle on soit sûr de ne pas être écouté.

Pendant qu'elle prononce «es derniers mots, un dressoir adosse au mur a droite tourne sur lui-même , donne passage a Ilomodei sans qu'elle s'en aperçoive, et se referme.

C'est le seul endroit où quand on parle on soit sûr de ne pas être écoute.

REGLNELLA, se retournant.

Ciel!

HOMODEI.

Silence !

Il entr'ouvrc sa robe et découvre son pourpoint de velours noir où sont brodées en argent ces trois lettres C. D. X. Reginella regarde les lelîrcs et l'homme avec terreur.

— Lorsqu'on a vu l'un de nous et qu'on laisse deviner à qui que ce soit par un signe quelconque qu'on nous a vu, avant la fin du jour on est mort.

— On parle de nous dans le peuple, tu dois savoir que cela se passe ainsi.

HEGIIVELl.A.

Jésus! Mais par quelle porte est-il niirc?

no:\ioDr.i.

Par aucune.

niîGIKKLLA .

Jésus !

HOMODEI.

Jk'poiîds à toutes mes questions et ne me trompe sur rien. II y va de ta vie. Oii donne cette porte?

Il iiioiilrc la fjrandc porte du fond.

liEGINELLA.

Dans la chambre de nuit de monsei^^neur.

IIOMOUEI , moiilratit la petili' porte pr^s de la scande.

Et celle-ci?

REGIIV'ELI.A.

Dans un escalier secret qui communique avec les {paieries du palais. Monsei^jncur seul en a la clef.

.lOLlHNEK II, SCENK I. 57

HOMODEl , désignant la porte près du prie-l>icu.

El celb-ci?

r.EGlNELLA,

Dans l'oratoire de madame.

HOMODEX.

Y a-t-il une issue à cet oratoire ?

REGINELLA.

Non. L'oratoire est dans une tourelle. Il n'y a qu'une fenêtre grillée.

HOMODEl , allant à la fenêtre.

Qui est au niveau de celle-ci. C'est bien. Ouatrevinjjts pieds de mur a pic, et la Brenla au bas. Le grillade est du luxe. — Mais il y a un petit escalier dans cet oiatoire. Où monte-t-il?

UEGINELLA..

Dans ma cliambre qui est aussi celle de Daine, monseigneur.

MOMODEI.

y a-t-il une issue à cette chambre?

l'.EGIAEI.LA.

Non , monseigneur. Une fenêtre grillée , et pas d'autre porte que celle qui descend dans l'oratoire.

HOMODKI.

Dès que ta maîtresse sera rentrée , tu monteras dans ta chambre , et tu y resteras sans rien écouter et sans rien dire.

UKGINELLA.

J'obéirai , monseigneur.

UUMOOEI.

Oii est ta maîtresse ?

IIEGINELLA.

Dans l'oratoire. Elle fait sa prière.

HOMOnEI.

Elle reviendra ici ensuite?

JOlJRNiŒ 11, SCÈNK 1. J59

i!r(;iNKi.i.A.

Ouij, iuoiisei^}iic'ur.

Pas avant une denii-licurc ?

H EG m ELLA.

ISon , monseigneur.

HOMODEI.

C'est bien. Va-t'en. — Surtout, silence! Rien de ce qui va se passer ici ne te regarde. Laisse tout faire sans rien dire. Le cliat joue avec la souris , qu'est-ce que cela te fait? Tu ne m'as pas vu, tu ne sais pas que j'existe. Voilà. Tu comprends? Si tu hasardes un mot, je l'entendrai; un clin d'œil, je le verrai ; un geste , un signe , un serrement de main, je le sentirai. Va maintenant.

REGINELLA.

Oli mon Dieu 1 qui est-ce donc qui va mourir

ici?

(ÎO ANGELO.

Toi , si lu parles.

An sitjne Je Ilomodei , elle sort par la petite porte près thi prie-Dieu. Quand elle est sortie, Houiodci s'approche du dressoir qui tourne de nouveau sur lui-niènie et laisse voir un couloir obscur.

— Monseif;iieur Rodolfo ! vous pouvez venir à présent. JNeuf marches à monter.

On entend des pas dans l'esealier que masque le dressoir. Rodolfo paraît.

Page 1