‹ AngeloChapitre 9 sur 48 · SCENE OUVÏUIEME · texte numérisé non relu

SCENE OUVÏUIEME

KODOLFO, HOMODEl.

Ilomodei pose la main sur Pépaulc de Rodolfo. Rodolfu se retourne et le regarde avec stupeur.

Vous ne vous appelez pas Rodollo. Vous vous appelez Ezzelino da Romana. Vous êtes d'une ancienne famille qui a régné à Padoue , et qui en esl bannie depuis deux cents ans. Vous errez de ville en ville sous un faux nom , vous hasardant quelquefois dans l'état de Venise. Il y a sept ans, à Venise même , vous aviez vingt ans alors , vous vîtes un jour dans une église une jeune fille trèsbelle. Dans l'église de Saint -Georges -le- Grand. Vous ne la suivîtes pas j à Venise, suivre une femme, c'est chercher un coup de stylet ; mais vous revîntes souvent dans l'église. La jeune fille y revint aussi.

o2 ANGELO.

Vous fûtes pris d'amour pour elle, elle pour vous. Sans savoir son nom, car vous ne l'avez jamais su, et vous ne le savez pas encore, elle ne s'appelle pour vous que Catarina , vous trouvâtes moyen de lui écrire, elle de vous répondre. Vous obtîntes d'elle des rendez-vous chez une femme nommée la béate Cécilia. Ce fut entre elle et vous un amour éperdu ; mais elle resta pure. Cette jeune fille était noble; c'est tout ce que vous saviez d'elle. Une noble vénitienne ne peut épouser qu'un noble vénitien ou un roi; vous n'êtes pas vénitien et vous n'êtes plus roi. Banni d'ailleurs, vous n'y pouviez aspirer. Un jour elle manqua au rendez-vous; la béate Cécilia vous apprit qu'on l'avait mariée. Du reste, vous ne pûtes pas plus savoir le nom du mari que vous n'aviez su le nom du père. Vous quittâtes Venise. Depuis ce jour , vous vous êtes enfui par toute l'Italie ; mais l'amour vous a suivi. Vous avez jeté votre vie aux plaisirs , aux distractions, aux folies ;, aux vices. Inutile. Vous avez tâché d'aimer d'autres femmes , vous avez cru même en aimer d'autres, cette comédienne, par exemple, la Tisbe. Inutile encore. L'ancien amour a toujours reparu sous les nouveaux. Il y a trois mois , vous êtes venu à Padoue avec la Tisbe qui vous fait passer pour son frère. Le podesta , mon-

seigneur Aiigclo Malipieri , s'est épris d'elle; et vous, voici ce qui vous est arrivé. Un soir, le seizième jour de février, une femme voilée a passé près de vous sur le pont Molino, vous a pris la main, et vous a mané dans la rue Sanpiero. Dans cette rue sont les ruines de l'ancien palais Magaruffi, démoli par votre ancêtre Ezzelin III; dans ces ruines il y a une cabane; dans cette cabane vous avez trouvé la femme de Venise que vous aimez et qui vous aime depuis sept ans. A partir de ce jour vous vous êtes rencontré trois fois par semaine avec elle dans cette cabane. Elle est restée tout à la fois fidèle à son amour et à son honneur, à vous et à son mari. Du reste, cachant toujours son nom. Catarina rien de plus. Le mois passé , votre bonheur s'est rompu brusquement. Un jour, elle n'a point paru à la cabane. Voilà cinq semaines que vous ne l'avez vue. Cela tient à ce que son mari se défie d'elle et la garde enfermée. — Nous sommes au matin, le jour va paraître. — Vous la cherchez partout , vous ne la trouvez pas, vous ne la trouverez jamais. — Voulez-vous la voir ce soir.''

nouoLl-O, le regardant lix-mei.t.

Qui êtes- vous ?

HOMOUEI.

Ah ! des questions. Je n'y réponds pas. — Ainsi vous ne voulez pas voir aujourd'hui cette femme?

KODOLFO.

Si ! si ! la voir ! je veux la voir ! Au nom du ciel la revoir un instant et mourir !

IIOMODEI

Vous la verrez.

Où;

Chez elle.

uodolfo.

HOMODEJ.

UODOLFO.

Mais, dites-moi , elle 1 qui est-elle ? son nom

MOMODEI.

Je vous le dirai chez elle.

KODOLFO.

Ah ! vous venez du ciel !

HOMODEI.

Je n'en sais rien. — Ce soir , au lever de la lune , — à minuit , c'est plus simple, — trouvez-vous à l'angle du palais d'Albert de Baon, rue Santo- Urbano. J'y serai. Je vous conduirai. A minuit.

RODOf.FO.

Merci î Et vous ne voulez pas me dire qui vous êtes?

HOMODEI.

Qui je suis? Un idiot.

Il sort.

RODOLFO, resté seul.

Quel est cet homme? Aii! qu'importe! Minuit!

36 ANGFXO.

à minuit! Qu'il y a loin d'ici minuit! Oh! Catarina I pour l'heure qu'il me promet , je lui aurais donné ma vie !

Entre la Tisbc.

SCÈT^E CINQUIÈME.

RODOLFO, LA TISBE.

LA TISUE.

C'est encore moi, Rodolfo. Bonjour! Je n'ai pu être plus lonjj- temps sans te voir. Je ne puis me séparer de toi; je te suis partout ; je pense et je vis par toi. Je suis l'ombre de ton corps, tu es Tame du mien.

Prenez garde, Tisbe , ma famille est une famille fatale. Il y a sur nous une prédiction, une destinée qui s'accomplit presque inévitablement de père en fils. Nous tuons qui nous aime.

LA TISBE.

Hé bien ! tu me tueras. Après ? pourvu que tu m'aimes !

UODOI.FO.

Tisbe...

LA TISb£.

Tu me pleureras ensuite. Je n'en veux pas plus.

IIODOLFO.

Tisbe, vous mériteriez l'amour d'un ange.

Il lui baise la main et sort lentement. LA TISBli, seule.

Eh bien ! comme il me quitte î Rodolfo ! il s'en va. Qu'est-ce qu'il a donc?

Regardant vers le banc.

— Ah ! Ilomodei s'est réveillé !

Ilomodci parait au fond du tliéàtrc.

JOURNÉE I, SCÊJNE VE 39

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