RENE BENJAMIN
PARIS AKTilÈME FAYARD & C", ÉDITEURS
lS-20, RUE DU SAlNT-GOTlIAItD
îl a été lire A part :
Vingt exemplaires sur papier du Japon numérotés de 1 à 20.
Quatre-vingts exemplaires sur papier de Hollande numérotés d« 21 à 100
A AUGUSTE BREAL
qui m'a tant aidé de son amitié et de son esprit.
Ce soir-là, Barbet entra au journal d'un pas lourd de fatigue. Il avait au front un pli de mécontentement. Il monta l'escalier d'un pied agressif, qui tapait contre les marches. Dans l'ombre du palier, il croisa deux confrères qu'il fit semblant de ne pas voir. Enfin, devant la table du garçon, sans dire bonjour, il demanda :
— Le patron est seul?
— M'sieur Barbet, l'a du monde
— Naturellement !
11 jeta sur la banquette sa canne et son chapeau.
Le garçon, une couleuvre, habillé de vert avec
des boutons en métal plat, s'étira, et de cette voix engourdie de paresse qu'ont tous les garçons de journaux parisiens :
— M'sieur Barbet l'a l'air las. Quoi donc qu'arrive? M'sieur Barbet, la jeunesse du journal !
Barbet lit son regard mauvais ; il reprit d un ton dur :
— Une hirondelle ne fait pas le printemps.
La couleuvre tenta de réfléchir sur cet aphorisme ainsi présenté. Ne saisissant qu'à demi, il affirma : « Bien sûr... »
Mais Barbet, lui, comprenait. Il voulait dire :
— Quoique je sois Barbet, on se fiche de moi dans cette maison !
Il sentait en lui une montée d'amertume.
II était à une de ces minutes où, dans un corps rompu, le cœur ne trouve aucune joie d'amourpropre pour se reprendre et mieux rebattre. Après dix ans de services, et quels services ! — car chaque fois qu'il y avait un coup fort à donner, c'était lui, Barbet, qu'on appelait pour enfoncer la chose dans la tête du public : affaire scandaleuse de la fabrication du diamant, avec interview du Ministre des Finances ; l'histoire du Préaident de la République lui confiant : « J'en ai plein le dosl Si c'est ça, il vaut mieux un
roi ! » ; trois semaines avant la guerre, la visite aux forts de l'Est, d'oii il était revenu, jetant ce cri d'alarme : « Français, défendez-vous; vous n'ôtes pas défendus !» ; et quinze autres qui avaient fait le succès du journal, — eh bien, après dix ans de services de cette nature, il n'était toujours rien, il gâchait ses journées à traîner Paris et les Ministères, pour aller poser des questions idiotes, auxquelles, pertinemment, il savait qu'on ne pourrait répondre ; puis lorsqu'il rentrait au journal, il trouvait une maison indifférente, chacun à ses affaires, personne pour l'accueillir, et dans l'escalier des camarades qui ne voulaient pas le reconnaître... Ah! il avait le cœur sur les lèvres... surtout quand il considérait son chapeau, acheté la veille, chapeau de vingt francs, en poils de chèvre du Thibet ou quelque animal de cette espèce-là, garanti insensible à la pluie : le temps de traverser la place de l'Opéra, un nuage avait crevé, et il arrivait avec un galu rin mou comme un accordéon... Il y a des jours, vraiment!...
— Mondauphin, déclara-t-il au garçon, si je ne me retenais pas, je planterais tout là !
— V'ià dix ans que je répète la même chose, reprit l'autre, bâillant.
— Ici, quels égards a-t-on pour moi? continua Barbet. Qu'ai-je à espérer?
— 0 il ! fit Mondaupliin, y a le public qui vous gobe.
— I^e public ? Des crétins ou des poires ! Ciiaque fois qu'on m'écrit, ce sont des ordures... Lis...
11 sortit des papiers de sa poche.
— « Monsieur le Rédacleur, vous êtes ce qu'on appelle vulgairement un veau... »; ça pour un article où je disais que les femmes de France sont sublimes; « Vieux hideux, voulez-vous que j'aille vous fesser? », parce que j'ai vanté l'effort des usines; et celle-ci, rien qu'un mot: cinq lettres, de vingt centimètres et en ronde. Voilà, mon vieux, le public !
— Sans blague?
Mondauphin s'était levé; il devenait ce que doit être, à certaines heures, tout garçon d'un journal : le confident, — soit semeur de panique, soit consolateur, selon le moment, la personne et ce qu'il surprend entre deux portes.
— M'sieur Barbet, le patron, pas plus tard qu'à midi, j'entrais, j'y portais une carte; l'était occupé sur l'canard de ce matin, et il ronchonnait seul, vous savez, en se frigoussant le menton. Eh
LE MAJOR PIPE ET SON PÈRE il
bien, — c'est pas du chiqué, ni pour vous faire plaisir, j'ai pas à vous passer de pommade, j'attends rien de vous...
— Mondauphin, je sais.
— Donc, c'est pour dire, ça s'rait l' contraire, j' rapporterais l' contraire...
— Je te connais.
— Il lisait vot' article et l'a dit comme ça (s'occupait pas de moi, on peut circuler autour, il s'en fout), l'a dit comme ça : « Quand môme, Barbet, Test unique, c'bougre-là, pour mettre les pieds dans le plat ! »
— Dans le plat? Ben, il se payait ma tête !
— Oh ! Permettez : je connais le ton comme l'a dit : « L'est unique ! »
— Pour mettre les pieds dans le plat!... Mondauphin, il n'y a rien à attendre de lui... pas plus que des autres ! On se crève le tempérament, et on récolte çà !
Il fit claquer son ongle sur ses dents.
— Alors, dit Mondauphin découragé, si vous voulez pas comprendre...
— Et puis, je m'en fiche et m'en contre-flche ! Qui a-t-il chez lui ?
— Un ofiicier en liaison avec les Anglais.
— Avec les?... Ah ! je voudrais le voir encore, ce coco-là, pour lui faire compliment... Les Anglais, Dieu de Dieu !
Il avait repris sa canne, la serrait, et, levant les yeux :
— En voilà une amitié, qui est une trouvaille ! Quel pays d'idiots, cette France ! Quand on pense qu'on va se laisser dévorer par ces lascars-là, qui nous chiperont notre commerce, qui ne démarreront pas de nos côtes, qui sont en train de nous fabriquer des petits Anglais dans tous les départements, et nous, béats, faisons la risette, nous grisons avec des phrases, et répétons comme des perroquets : « Les chics Anglais ! Les braves Anglais! » parce qu'ils ont de la marmelade et des couteaux à ficelle! Au début, les belles Madames ne pouvaient pas se contenir...; maintenant, ce délire gagne la presse... Ouvre n'importe quel canard : tous les jours, panégyrique de deux colonnes sur ces messieurs, avec qui nous nous dépeçons depuis toujours, qui ont grillé Jeanne d'Arc, fait crever Napoléon... Seulement, ils ont eu Edouard VII qui adorait les bouis-bouis de Paris ; alori, ça nous a conquis, et nous en bavons ! Qu'ils fassent maintenant ce qui leur plaît! Et ils ne s'en privent pa? .. « Comme
ils sont bons ! Ah I qu'ils sont braves ! Songez donc : Ils sont venus à notre secours ! » Je pense bien ! Si un boucher a des moutons, il se trémousse pour les ôter de la gueule du loup : seulement il les bouffe après !
Barbet soufflait de rage. Et Mondauphin, appuyé à la table, répétait dans sa torpeur :
— Vous croyez? Ah!... c'est malheureux quand même 1
Barbet se dressa.
— D'où est-ce que je viens, à la minute? Du Ministère du Ravitaillement. Et qu'est-ce que j'ai appris? Eh bien, on va crever de faim !
— Sans blague? dit encore le garçon.
— . Dans un mois — tu entends, un mois — nous n'aurons plus ni farine ni viande ! Parce que tous les bateaux s'en vont au fond de l'eau... comme ça...
Il s'affaissait, soulignant d'une mimique ses paroles, prenant l'air niais et puéril.
— Et qui est-ce qui n'empêche aucun bateau de couler? l'Angleterre ! Qui est-ce qui n'en fiche 'pas une datte ? l'Angleterre 1 Mais qui est notre admirable alliée ? l'Angleterre ! Et sur qui nous demandera-t-on un cinq centième article tout à l'heure? Sur l'Angleterre I Ahl ah! cette fois-ci,
qu'il compte sur moi, le patron ! Je vais le voir, je l'attends, je l'attendrai ce qu'il faut!
11 marchait de long en large, fauchant l'air de sa canne.
— Je lui redirai les paroles du Ministre : « Avec les sous-marins boches, monsieur, c'est la famine du monde ! Quant aux Anglais : des impuissants! » Et allez donc! Alors assez de de'layages, hein, sur leurs régiments de mules, leurs harnachements neufs, leurs hangars de corned beef, leurs « Crèmes de Menthe », et tout leur tremblement de balançoires qui n'émeut plus que des potards de province, rendus gâteux par la lecture des magazines ! Je ne suis pas un optimiste, moi ! ni un pessimiste, moi I mais je suis un réaliste, moi ! Des faits... connais que ça!
Maudauphin approuvait de la tète. Barbet se rassit, et avec un rire de gorge :
— Vingt ans de journalisme, ça donne tout de même une petite expérience des choses et des gens!
Il se remit debout, enfonça son chapeau sur sa tôte, et commanda :
— Mondauphin, préviens le patron que je suis là! Ton officier anglais, je m'en bats l'œil!
— M'sieur Barbet, c'est peut-être pas un An-
glais ; l'est habillé moitié français, mais dit comme ça qu'il est en liaison avec les Anglais.
— Annonce que je suis là! 11 ne me fait pas peur : moi, je suis en liaison avec les Fran<2;iis. Allez, annonce, et ajoute que je suis pressé.
— Je veux bien, grogna Mondauphin.
Il disparut. Barbet s'épongeait.
Une jeune femme entra dans l'antichambre.
— Monsieur le Directeur?
— Madame, dit Barbet sèchement, je ne suis pas directeur.
— Monsieur, je le demande.
— Madame, reprit Barbet sèchement, je ne suis pas garçon.
Mondauphin revenait en courant.
— Il vous attend I
— Ah?
Le visage de Barbet s'éclaira.
— Tout de même !
Le garçon souffla encore :
— Il parle justement des Anglais.
— Parfait!
Et d'un pas sûr, boutonnant son veston, tirant ses manchettes, Barbet entra dans le cabinet du patron .
Le [iàlroQ était un houiuie massif, veulru, au>c
Kj le major pipe et Sv'^n' père
épaules lourdes, avec des cheveux laineux et frisés sur les tempes. Un large visage commun, maussade et défiant, dans lequel deux petits yeux clignotaient, comme pour mieux voir sans être vus. C'était une magnifique canaille, dont la maîtrise stupéfiait. Avare de ses mots comme de ses regards, il savait surtout écouter pour profiter des défaillances et y opposer son sang-froid.
Quand Barbet entra, ses yeux seuls bougèrent. Puis, d'une voix pointue :
— Je vous ai fait demander trois fois.
— Patron... j'arrive.
— Je vous présente le capitaine Renaudin, attaché à l'armée britannique ; il a fait beaucoup pour le rapprochement de nos deux pays.
Barbet s'inclina: il était devenu timide et respectueux.
— Barbet, fit le patron, sans même le regarder cette fois, avec une voix encore plus menue, vous savez qu'il faut, de plus en plus, faire toucher au public Teffort colossal de la nation anglaise.
Barbet aperçut le capitaine Renaudin, raide, comme s'il présentait les armes au discours du patron. Une générosité subite l'envahit ; il répondit d'une voix chaude :
— Patron. . à vos ordres.
— Il me semble, reprit le patron, se gTattant le rip/, que vous parlez l'anglais comme leJrançais?
— Je... j'ai appris l'allemand, reprit Barbet.
— Ah?... Enfin, le capitaine Renaudin offre au journal une invitation pour un rédacteur... invitation qui permettra de visiter le front, puis l'Angleterre
Barbet rajusta sa cravate. Le patron toussota, et le fixant des yeux :
— C'est vous que j'ai désigné.
Barbet respira largement.
— Vous allez vous mettre en rapport avec le capitaine, qui vous donnera les détails du voyage. Pas un sou à débourser : le quartier général anglais, et, de l'autre côté de l'eau, le Gouvernement, vous recevront. Vous partez dans deux jours, restez une dizaine, rapportez des articlei. Ça va?
— Oh ! bredouilla Barbet, je... serais difficile si ça n'allait pas.
— Alors, entendu... Messieurs, je suis obligé de vous quitter. Mon capitaine, je vous remets entre les mains aimables de Barbet. Encore merci, et mes excuses de n'avoir pu vous donner lo rédacteur que vous demandiez.
Barbet avait dressé l'oreille.
i8 LK MAJOR PIPK ET SON PÈRE
Le patron marcha jusqu'à la porte avec un dandinement roublard. Il dit encore :
— Avec Barbet ce sera tout de même bien. Et ces messieurs se trouvèrent dans l antichambre, seuls.
Barbet entraîna le capitaine. A Mondauphin, il fit un bonsoir protecteur qui voulait dire : « Je le tiens ! » Puis dans la rue, il dit :
— Nous serions mieux au café pour causer.
— Oh ! monsieur, reprit le capitaine, qui était un homme long, maigre et pâle, je n'ai pas soif... Ce n'est pas moi qui conuais les détails... Je vous indiquerai qui aller trouver... Excusez-moi, monsieur... j'ai eu des fièvres... je ne peux pas boire.
Il parlait nerveusement. Barbet fut impressionné par cet homme à l'air douloureux. Et il dit:
— Mon capitaine, je n'insiste pas... Voulezvous un crayon?... Vous en avez un... merci... Je tiens à vous dire seulement, — si le patron l'a omis, la patron est toujours pressé, — qui ja suis, ce que j'ai fait, et ce que je crois pouvoir faire. La mission que, grâce à vous, l'on me confie, est grave; je ne. voudrais pas que vous pensiez...
Le major pipe m son père 49
— Monsieur, reprit le capitaine, je ne pense qno du bien; voici l'adresse de Ylntelligence anglaise, où l'on vous donnera votre programme ; et tout ira le mieux du monde.
— Mon capitaine, fit Barbet, j'espère justîricr votre confiance. C'est moi qui, il y a cinq ans, ai soulevé l'affaire de la fabrication du diamant, à laquelle, vous vous en souvenez, un ministre a été mêlé...
— Monsieur, dit le capitaine, je suis doublement heureux. Je vous présente mes hommages.
— Mon capitaine, croyez-moi tout à vous.. C'est encore moi qui, trois semaines avant la î^uerre, ai visité les forts de l'Est...
— Tout à fait honoré, fit le capitaine.
Il lui prit la main, salua, puis s'éloigna.
Barbet dans un gloussement ravala la fin de sa période. Il regarda l'autre s'enfuir; et il lui avait trouvé si bon air qu'il attribua cette brusquerie à de l'étrangeté ; puis, ne pensant qu'à la chance qui lui était échue, ragaillardi, ne sentant plus la fatigue, se moquant même de son chapeau (qu'est-ce que c'est, un chapeau I) il héla un taxi et donna son adresse.
Dans la voiture, il prépara deux ou trois phrases à dire à sa femme, dont il prévoyait
1 etonncment satisfait. Et pour avoir l'air d'un homme fort, d'avance il contenait sa joie. Elle était grande pourtant. Ce voyage imprévu comblait ses vœux, noyait son ennui, guérissait son découragement. Il allait remuer, changer d'air. Enfin ! Tous les autres, dans ce journal, s'en allaient aux quatre coins du monde ! Il y avait bien la phrase du patron qui le vexait : « Tous mes regrets, capitaine, de ne pas vous donner qui vous demande/. Barbet, ça sera bien quand même ». Quelle brute, cet homme, avec ses airs jésuites 1 Mais Barbet ne s'attardait plus à ces petites piqûres d'amour-propre, et s'aflirmait à soi-même que l'expérience avait tué sa vanité : « Je suis réaliste ; donc, je m'en tiens aux faits. Le fait, c'est que je pars. Au diable le reste ! »
Il y avait bien aussi qu'on l'expédiait en Angleterre, juste au moment où il voulait manger de l'Anglais. Mais cela, encore, il savait l'accommoder pour que ses idées, tant bien que mal, eussent l'air en ordre. Il pensait :
— Je n'ai aucune sympathie pour eux, mais... je ne suis ni un abruti ni un intransigeant : je ne demande qu'à voir. Ce voyage, je l'accepte avec « l'esprit scientifique » sans prévoir où il
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me mènera, et... il se peut qu'il confirme simplement l'opinion que j'ai déjà.
Mais heureux de partir, d'aller vers un pays et des gens nouveaux, d'entreprendre un voyage avec tout ce que ce mot contient de promesses et d'aventures, même pour un journaliste de quarante-cinq ans, dans sa bonne humeur, aussitôt il ajoutait :
— D'ailleurs, je suis prêt à revenir sur cette opinion : affaire à eux !
Dès qu'il arriva chez lui, il demanda à la bonne :
— Madame n'est pas là ?
— Non, monsieur.
— Ça, c'est fort !... Il est sept heures: qu'estce qu'elle fabrique ?
11 arrivait très digne, prêt à faire son effet. Rentrée manquée.
De dépit, il allait se mettre à la fenêtre, mais il réfléchit que si sa femme, de la rue, l'apercevait, il aurait l'air pressé de lui annoncer une chose qui, en somme, était arrivée déjà à beaucoup d'humains : être envoyé chez les Anglais, encore que... il y a la façon. Lui, c'étaient les chefs de l'armée, puis le Gouvernement qui allaient le recevoir. Mission officielle ; il pouvait
2!i Lfe MAJOR PlPt ït SON PÈRB
loul t'e mômp en concevoir quelque orgueil. Tous les honneurs, sur cette terre, no sont que vanité, mais sous peine d'ôtre dévoré, il faut tenir son rang, et on ne doit pas avoir peur de dire qui on est : le monsieur qui a fait cici, cela, parfaitement... et qui n'a pas quarante-cinq ans pour des prunes! Le passé, ça compte! Et ça mérite qu'on soit choisi un jour par... ma foi, par le pays (la Presse, c'est rexpressioii du pays) pour aller étudier un grand peuple voisin (il peut avoir des défauts; c'est un grand peuple). Le tout c'est d'être loyal et de dire carrément à ses compatriotes : « J'ai vu ça, et je couclus ça. »
Seul, dans son bureau, il se murmurait ces vérités, allant d'un fauteuil k l'autre en attendant sa femme.
Elle rentra, poussa la porte, passa le nez et fit : « Bonjour... » de cet air détaché qu'elle avait pour un mari dont les pensées, les écrits et les gestes lui étaient devenus indifférents.
C'était une grande femme rousse, au visage volontaire et mécontent, dont les yeux verts exprimaient surtout le dépit et le dédain. Mais quand elle était calme, dès qu'un événement heureux la détendait, elle était assez jolie à cause
de sa taille cambrée, de sa fierté naturelle et de l'ardeur de ses cheveux. Dans sa première jeunesse, elle avait cru au génie de Barbet. Elle l'avait épousé, se disant : « Je le pousserai ; il percera! » Et elle avait vu percer... les autres, d'abord avec une rancœur qui redonna de l'énergie à son amour. Elle les méprisait, ces chanceux, continuant d'avoir foi en son mari, qui était habile à la parole, prompt à écrire, dont la personne enfin était agréable, puisque c'était un blond appétissant, au visage clair, un peu gras, de peau tendre, avec des yeux francs et une barbiche I.ouis Xlll qu'il avait voulu raser vingt foisj mais que sa femme défendait de toute son énergie, répétant : « Ça te fait une tête ! Il te faut une tt^te ! » Puis, elle s'était lassée, môme de cette tête, et il ne lui restait plus qu'une très vague confiance dans les moyens de cet homme, à qui elle répétait un jour sur deux, en haussant les épaules :
— Tu te laisses marcher sur le ventre î Ta carrière, c'est de faire celle des autres !
Alors, il jouait au philosophe :
— Ma pauvre amie, gloire de Paris, réputations mondaines, bruit que font les perruches autour de votre nom, tout ça c'est moins que rien 1
J'ai mes livres, un ou deux amis; ça me suffit bougrement !
Mais elle pinrait les lèvres et s'aigrissait.
Pourtant elle restait avide de mettre en valeur ce mari trop mou : elle avait besoin que BarbeL fût distingué, choisi, honoré. La nouvelle du voyage en Angleterre l'épanouit.
Elle était redevenue presque amoureuse lorsqu elle se laissa embrasser, et Barbet, tout de suite, sentit quelle joie il ferait à son orgueil de femme en lui apprenant qu'il allait là-bas à la place d'un autre. Avec un confrère, il se fût humilié par cette indication. Sa femme s'écria : « Bravo! Raconte: qui devait y aller? »
— Le patron, reprit Barbet, a dit à celle espèce d'officier qui était là, un type fatigué, nerveux, incapable d'écouter : « Je ne peux vous donner que Barbet »; puis il a cligné de l'œil : « Vous ne perdrez pas au change ! »
— Je le crois, lit sa femme.
Elle s'assit, croisa les jambes.
— Quand pars-tu?
— Après-demain.
— Qui te reçoit?
— I>c Gouvernement.
— Qui est-ce qui paye?
LE MAJOR PIPE ET SOiN PÈRE 25
— Le Gouvernement.
— Ah ! Ah ! ton oncle prétend qu'il n'y a plus de missions officielles!...
— C'est-à-dire, fit Barbet, plissant le front... ce n'est pas commode à obtenir.
— Bien entendu, et ce n'est pas ton oncle avec son strabisme dans les yeux et dans les idées... mais pour un homme qui sait voir et rendre, ça va être de premier ordre, ce voyage !
Barbet s'assit sur ces mots. Une minute ils songèrent. Barbet se releva.
— Seulement, il faut que je me nippe un peu bien.
D'abord elle dit : « Oh ! oui ! » Puis elle risqua :
— Le journal pourrait te défrayer..
Il répondit vivement :
— Mais je ne me ferai pas faute de leur coller ma note au retour !
Et, parlant haut, il se sentait le courage d'un homme qui règne parmi des projets, dont la réalisation, avec ses difficultés, est encore heureusement lointaine. Quand on se figure un caissier, on est superbe d'audace. Lorsqu'on lui parle, penché dans le petit guichet de sa caisse, il arrive qu'on devient moins vaillant.
— Le iournal oaiera! redit fortement Barbet.
2d LE MAJOR PIPE 8T son PERB
Mais à se l'affirmer une seconde fois, il eut de la réalité une vision plus nette. Alors, il se tut; puis :
— Tu ne sais pas ce qu'il y aurait de mieux?
— Non.
— Que le journal paye, bien : il me le doit; mais s'habiller... chiquement, en Anglais, avec des rai'fînements puérils, peuh! Je suis Français, moi : je voyagerai tel que je suis !
Sa femme répliqua vite :
— Parbleu !
Elle le trouvait ainsi qu'elle l'avait toujours voulu : décidé. Elle dit :
— Tu n'as qu'à emporter ton habit, au cas où tu aurais un grand dîner...
— J'aurai sûrement un grand dîner. Et je veux voir Lloyd George.
— Je t'envie î
— Lui, vraiment, c'est une figure !
Et Barbet pensait tout bas : « J'en suis une aussi... d'un autre genre. »
Il se sentait le pied ferme, l'esprit équilibré. H vivait une de ces heures où, attendri par la chance, on juge tout au travers de son illusion. Il se mit à la fenêtre, et d'une voix qui faisait chanter les mois :
— Quelle soirée charmante !
Puis il calcula :
— Absent dix jours : je ferai quinze articles. A cent francs l'article, hé! hé! Et sans doute on m'augmentera... Ce n'est pas mal, tu sais, ce qui nous arrive !
Puis, caressant sa barbiche :
— Je n'aime pas me vanter, mais fouille les journaux; c'est la première fois, depuis la guerre, qu'un homme impartial, avec de» yeux neufs, va regarder de près les Anglais.
Sa femme, sur ces mots, l'embrassa, et elle y mit une bonne tendresse qu'elle n'avait pas eue depuis des années :
— Alors... tu te distingueras, mon chou?
Mon chou : il n'était plus habitué à ces puérilités affectueuses. Il lui prit la main, et il dit, clignant de l'œil :
. — Si les Anglais sont des faiseurs, je l'écrirai, moi, tu entends, en toutes lettres, — aussi vrai que je m'appelle Barbet, et que tu es ma pclile cocotte 1
Le train pour Amiens était à huit heures. Barbet quitta sa femme très tôt. Mais elle avait tenu à se lever pour vérifier tout dans la valise ellemême.
— J'ai mis dans la pochette ton manuel do conversation.
11 dit ;
— Donne-le dans mon pardessus.
— Ton Shakespeare est entre les chemises. 11 dit :
— Donne aussi; je veux lire en wagon.
— Maintenant, tes pilules antinausiques, tu les as dans ton veston.
Il dit :
— Je vais les fourrer dans la valise. Au front, je n'en ai nul besoin; je les prendrai à Bou logne, en m'cmharquant.
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— Et surtout, ajouta-t-eile, ne te fais pas torpiller!
Il ouvrait la porte.
— 11 n'y a aucun danger.
— Ah ! fit-elle, tu m'as rapporté, il y a trois jours, une telle liste de catastrophes !
— J'ai eu des explications. Des bateaux de voyageurs, les Boches s'en fichent! Ce n'est que par accident qu'ils coulent un bateau de voyageurs. Ce qu'ils veulent précipiter au fond de l'eau, c'est la farine, le sucre... Je ne suis pas en sucre...
— Heureusement ! Au revoir, mon cht^ri. Regarde de tous tes yeux, et rapporte-nous des impressions merveilleuses... Ce que tout le monde va bisquer! Au revoir! Ecris-moi. Vat'en vite!
Il descendit ses étages avec allégresse. Il était à la fois énervé et important, les poches bourrées de passeports et de laissez-passer. A la gare, il ne demanda pas un billet; il eut l'air d'ordonner :
— Première Amiens. Mission officioll.e.
La buraliste fit simplement :
— Vos pièces, monsieur.
Il se dressa :
— Je vous dis : mission officielle.
— Officielle ou non, monsieur, je dois vous demander vos pièces.
— Comment, officielle ou non? Mademoiselle, je vous prie d'abord d'ôtre polie!
La buraliste était de sang-froid. Elle cogna simplement au guichet pour appeler un inspecteur.
— Ce monsieur réclame, parce que je demande ses pièces.
— Oh ! monsieur, dit sèchement l'inspecteur, vous devez produire vos pièces!
Alors, Barbet devient bredouillant, empressé, obséquieux. Et il se noya dans des explications qui étaient autant de concessions, sortant de ses poches les papiers nécessaires, puis d'autres avec.
Seulement, quand il eut triomphé des consignes et franchi les barrières, installé dans son wagon, au repos, il pensa :
— Quel sale pays que le nôtre ! Quels fauves, ces gens derrière leurs grilles ! Ah ! pendant quinze jours ne plus être l'esclave de ça! Les Anglais ont de rudes défauts, mais ce sont des gens libres : vivement l'Angleterre!
Puis il prit possession de sa place, largement, s'enfonçant bien, et il lut d'abord trois journaux
qui ne l'intéressèrent pas, car ils ne contenaient aucune nouvelle britannique.
— Des canards, murmura-t-il; nous Français ne possédons que des canards !
Il fouilla dans son pardessus, prit son Shakespeare, l'ouvrit à une scène entre Hanilet et sa mère : « Cessez de tordre vos mains! dit Ilamlet. Paix! Asseyez-vous que je vous torde le cœur! Car ainsi je ferai s'il est de matière malléable, et si l'accoutumance damnée ne l'a pas bronzé. »
Là-dessus, il réfléchit : « C'est rudement fort. » 11 ferma son livre, installa ses coudes sur les appuis-bras et s'assoupit.
Il se réveilla un peu avant Amiens. Il sortit son manuel de conversation.
— Si, à l'arrivée, je trouve des Anglais... qui ne sachent que l'anglais...
Bt il parcourut les formules proposées par l'autour :
« Comment s'appelle cette station? »
M Avez-vous quelque chose à déclarer .^ » « A quelle heure repart l'express? »
Il se dit : « C'est idiot! » rangea le manuel, regarda le paysage qui était hivernal, et vi igt fois sa montre qui tournait lentement. Puis, à Amiens, il descendit, affectant un air calme, mais il cher-
chait de tous ses yeux l'officier envoyé à sa rencontre. Ou il ne le trouva pas, ou l'officier n'existait point ; bref, de dépit, il présenta son laissezpasser à un jeune lieutenant qui, à la vue de sa feuille, fut d'une politesse extrême et se mit à lui parler la langue de Shakespeare avec vivacité. Barbet, dans son propre langage, répondit avec non moins de feu. Mais ni l'un ni l'autre ne comprirent un mot. Alors, l'officier anglais, qui était un homme sans préjugés, s'avisa que, peutêtre, ce monsieur de France savait l'allemand; il en essaya quelques mots; Barbet put répliquer; et c'est grâce à cet idiome ennemi que, pour la première fois, Barbet réussit à entrer en relations avec l'armée britannique.
Ils en rirent tous deux; mais ce premier incident fut, pour le journaliste, une première expérience, et, suivant son homme en kaki, il sortit de la gare, murmurant :
— Ce sont des gens inouïs ! Quel sens pratique !
Tout en se laissant conduire à travers les rues d'Amiens, Barbet, toujours au moyen de la langue aHemande, apprit qu'il était invité exactement pour quarante-huit heures à l'armée anglaise.
C'était précis; on lui disait : «Vous arrivez
tel jour et repartez tel autre. » En France, une maîtresse de maison a le tort de dire l'heure où l'on se réunit, sans indiquer le moment où elle aimé qu'on se sépare. Et les misanthropes prennent congé si tôt, 4u elle grogne, dépitée : « Ceuxlà... une fois le dessert!... »; mais les parasites s'éternisent si tard, qu'elle bâille : « Veulent-ils un lit? » Les Anglais ne vous laissent aucun espoir qu'ils pourront vous retenir ; et Barbet, d'avance, sentit qu'il n'aurait aucune amertume à ne pas être retenu.
Il arriva à un hôtel où on le présenta, sur la porte, à un jeune officier, très grand et de figure aimixble, qui portait la casquette rouge de l'État-Major.
— Major James Pipe, dit l'Anglais, qui parlait allemand.
Barbet s'inclina, serra une main, balbutia :
— Monsieur le major, très heureux... L'honneur de ma mission officielle...
Et tout de suite, riant, le major James Pipe lui répondit avec un fort accent d'outre-Manche :
— Très contente aussi, mongsieur Babette; mais nous avons pas beaucoup temps et devons faire si vite que possible.
Une flamme dans les yeux, Barbet répondit : <c Je suis votre homme! » Il affermit son cha-
Le major pipe et son PÈnE 3a
peau, prêt à s'elancer : le major lui fit signe simplement d'entrer dans Thôtel.
Le major James Pipe portait un costume d'officier très élégant, sans rien de fanfaron ni de rébarbatif; aucun emblème dangereux ou macabre; pas de sabre menaçant et inutile.
Le visage, rasé, était d'une douceur extrême, avec des lèvres minces qui souriaient pour accueillir, plus qu'elles ne parlaient pour expliquer ; et il avait des sourcils un peu frisés, comme les petits cheveux des tempes, qui donnaient de la finesse à cette figure aimable. Coiffure simple, manteau vague en ratine moelleuse, bottes claires et molles, gants d'antilope, un charme infini dans tout l'habillement, et une aisance à le porter, qui faisait songer aux gravures de chasse ou de sport d'une époque agréable. Rien de l'homme d'armes, la grâce d'un gentleman qui sait vivre et qui, s'ins déguisement farouche, vient faire la guerre à coups de canon, loyalement, dans une tenue libre et dégagée comme sa conscience.
Barket eut une minute de tristesse. Il regarda le bas de son pantalon qui gondolait, ses bottines dont le cuir se crevassait un peu, et il fut envahi par un regret aigu de ne pas s'être habillé tout de môrae en Anglais.
Mais le mojor James Pipe lui fit signe :
— Mongsieur Babette, si vous voulez venir...
Dans l'entrée de l'hôtel, les patères du vestibule étaient couvertes chacune de trois ou quatre casquettes militaires. Le major dit :
— Les Boches, ils répètent les femmes chez nous n'auront plus d'entants. Mais...
11 sourit :
— Elles ont!
Grâce à celte fécondité passée, Barbet se crut au temps heureux de la paix, lorsqu'une course ou qu'une fcte attire la badauderie humaine dans une ville d'ordinaire tranquille. On voyait, dès l'antichambre de ce vieil hôtel français, crasseux et sombre, un désordre et un encombrement qui marquaient une clientèle anormale et un personnel débordé. Et tout de suite Barbet pensa : « Fichtre ! Ça va être dur de se faire servir ici ! »
Aussi, le major James Pipe, pressé de lui montrer les troupes anglaises, saisit avec adresse ce prétexte de manger peu et vite.
Il fit :
— Nous allons demander o)i nous donne pas toute la liste, voulez-vous? Ce soir, ayant vu les armées, nous ferons plus aisé
Barbet approuva.
— D'autant plus, dit-il, que manger trop...
— Oh ! yes, fit le major.
— La suralimentation, on en revient...
— Yes ! Voudrez-vous un omelette, du jambone, «ne fromage, et en route.
— Parfait ! dit Barbet.
— Alors, je pense meilleur, reprit le major, vous expliquez vous-même. Nous, étrangers, demandons blanc, on apporte noir.
Barbet sortit tout son cou de son col, et commença d'appeler : « Hem ! Par ici ! Quelqu'un ! » Sous les ordres d'un vieux maître d'hôtel, deux jeunes garçons fort échauffés, patinaient dans la salle. Barbet appela dix fois. A la dixième, le vieux consentit à s'approcher.
Barbet plissa le front pour dire avec gravité :
— Pas le menu, surtout!
Du tac au tac, l'autre répliqua :
— Voici la carte. Ces messieurs aiment-ils le consommé de volaille ?
Barbet prit un air décisif :
— Donnez-nous seulement...
— Une truite? dit le garçon, qui éternua dans sa serviette.
Alors, Barbet commença à le regarder avec inquiétude.
II était sordide, sa vieille figure amollie et jaunie par la buée des sauces qu'il portait depuis trente ans, et l'habit crasseux, maculé de ronds d'huile, un prétexte de plus pour lui dire : « Servez peu de chose, que nous filions ! »
Mais Barbet eut beau objecter d'une voix ferme : « Pas de truite! » il reprit d'une bouche en cœur, inscrivant sur un bloc-notes :
— Messieurs, il vous faut une petite entrée.
— Nô, dit le major. Omelette!
— Oui, répéta Barbet, omelette, comprenezvous ?
— Très bien, fit le vieux, ronronnant, omelette en second, aux pointes d'asperges.
— Je me moque des pointes ! fit Barbet.
— Ce ne sera pas long : la truite est prête. Ces messieurs ne l'auront pas finie que l'omelette sera là. Et alors, je pourrai leur donner un suprême de pintade chevalière.
— Nô, nô, dit le major, cela est terrible! Il ne comprend! Mongsieur Babette, dites-lui, s'il vous plaît.
Barbet s'ébroua :
— Garçon !
T.« vieux s'était tourné pour un ordre :
— Au six, Eugène, une Chablis, une I
Èarbet recria : « Garçon! » L'autre souffla dans un odieux sourire :
— Et ces messieurs pourraient finir par un ris de veau à la belge?
Le major James Pipe s'était renversé sur sa chaise ; il sortit sa montre ; puis simplement :
— L'auto, il était là dans dix minutes.
— Dix minutes, fit le garçon, j'ai le temps! Que boiront ces messieurs? Graves? Cor ton?
Barbet se dressa :
— Garçon, nous allons partir I Il s'inclina.
— Je sers la truite.
Il leur fallut la manger et... ils se regardèrent. B:irbet souriant le premier, pour n'avoir pas l'air de perdre la partie. L'omelette vint après : elle n'était pas exécrable. Le major était gai; il remarqua :
— Le garçone français est toujours une chose terrible !
Puis, le ris de veau à la belge apparut sur la table, et, tranquillement, le major continua :
— Si vous aviez pas été là, mongsieur Babette, ainsi que d'autres Français dans le salle, je crois je serais été obéi... car je aurais fait ficeler...
— Qui donc?
40 tK MAJOR PIPE KT SON PÈBE
— Le garçone!
Sur ces mots, le vieux reparut. II apportait, en Sainte-Nitouche, une salade et des buissons d'écrevisses, et comme Barbet balbutiait : « Comment? Ah! ça!... » l'autre l'interrompit: « Pour la tarte, cerises ou abricots? »
Alors, brusquement, le raajorJames Pipe se leva.
— Puis€|ue on peut pas faire ficeler, je crois il faut partir.
Barbet suivait, très rouge. Le major lui dit dans le couloir :
— Il y a trois semaines, ne savez-vous pas, je menais des batteries de artillerie au front, dans un train. Le train il était arrêté, attendant pour un autre en une jonction. Bien. Les chevaux de batteries ils avaient pas bu pour un jour, yes, ainsi je dis aux hommes faire descendre et boire les chevaux. Mais le maître de station...
— Ces messieurs... (le garçon accourait) ne prennent pas de café?
— Ainsi, dit le major, le maître de station, il vint et fièrement, me fit le déclaratione que il opposait aux chevaux qu'ils boivent. Il disait: « Je suis ordonné partir, sitôt que l'autre il sera passé, et l'autre le voici, yes! » Et il était rouge avec colère et... comment vous dites, pour le
LB Major t'il^E Et son père 4i
mousse... il postillonnait ! Alors, je l'ai fait ficeler !
— Pour ces messieurs, reprit le garçon, uno liqueur?
Le major faisait mine de ne pas entendre.
— Mais, dit-il, le conducteur du machine il accourut à son camarade; il dit ce était sauvage, et pour me punir, il conduirait plus le train du tout, car le liberté, le égalité, 1« fraternité, et enfin vive le France !...
' Le garçon marchait à reculons.
— Messieurs, un cigare ?
Le major en sortit deux. Ils arrivaient à l'auto ; Barbet demanda machinalement :
— Alors... le mécanicien?...
— Alors, je ai été forcé faire ficeler aussi î... Mais ayant été ingénieur, j'ai conduit le train, avec plaisir même, comme le chose ancienne que on retrouve, et je ai arrivé à l'heure, les chevaux ayant bu et tout étant bien.
Il prit un temps et ajouta :
— Ainsi, pour le garçone, il faudrait même chose.
Barbet, abasourdi, monta dans la voiture. C'est le vieux qui ferma la portière, puis qui, s'inclinant, susurra :
— Sous la banquette, ces messieurs trouveront...
I/auto démarrait. On l'entendit criei
— ... Des sandwichs au filet de bœuf avec une bouteille de Saint-Émilion !
Dès que l'auto fut en route, Barbet, médusé par la ténacité de ce serviteur roublard autant que par la riposte flegmatique du major, Barbet ne pensa même pas à regarder Amiens qu'on traversait. 11 était occupé à chercher quoi dire de définitif. 11 balbutiait : « C'est fabuleux ! » et aussi : « Vous êtes superbe ! ». Puis, il affirma, «e cambrant sur la banquette, qui était trop molle pour un orateur :
— Savez-vous, major, ce qui m'apparaît tout de suite à moi qui ne vous connais que depuis dix minutes?
Le major James Pipe eut un bon rire jeune :
— Dites, mongsieur Babette !
— C'est qu'avant tout, vous êtes des amoureux de liberté.
— Oh ! yes, dit le major James Pipe, je connais personne plus agréable que Madame Liberté.
— Tenez, dit Barbet, ce que vous serrez là, dans votre main...
— Stick ?
— Oui, un stick, ça n'a l'air de rien, mais c'est uae badine, major, ce n'est pas une cravache Et vous, officier, restez e'iégant sans morgue ; vous n'êtes pas guindé, corseté, contracté, vous ressemblez à vos aïeux qui se faisaient peindre au grand air, parmi les arbres de leur parc.
— Ah ! Ah ! Oh ! Oh ! fit le major James Pipe, flatté de ce rappel aimable.
— C'est beau, dit encore Barbet, de faire la guerre comme vous... Mais... à votre avis, estce bientôt la fin ?
Alors le major James Pipe dit avec un accent de pleine santé :
— Ça, ça peut pas être avant demain ! Donc, laissez-nous vivre premièrement aujourd'hui, voulez-vous?
Et ce fut Barbet qui éclata de rire.
Ils étaient tous deux dans une auto féline et puissante, anglaise elle aussi, et ce n'était pas une hideuse machine pour la guerre, mais une charmante voiture pour la paix, — forte et souple, qui supprimait presque tous les cahots d'une route bouleversée jour et nuit par des milliers de camions. Elle s'appelait la M. 24365, et comme Barbet remarquait :
' — Admirable, votre voiture I
44 LE MAJOR PIPK ET SON PÉRB
Le major dit :
— Ce était une bonne amie.
Au volant se tenait un jeune Anglais roublard et preste, l'œil expert, la main rusée, le pied rompu aux arrêts les plus brusques, frôlant les uns, doublant les autres, tournant, se glissant, insistant, trompeltant, stoppant, repartant, coupaat une colonne, piafl'ant au nez des chevaux, impudent mais drôle, casse-cou mais sûr de lui, prestigieux, fabuleux.
Ils sortirent d'Amiens au milieu d'un convoi qu'ils eurent tôt fait de laisser derrière. Il avait plu ; la boue giclait sous les roues. Brouillard froid ; des prés gonflés, des feuilles qui gouttent; une journée misérable noyant dans sa froideur mouillée de pauvres nègres qui, les pieds dans des mares, s'efforçaient tant bien que mal de boucher des trous et de niveler des bosses ; et ils étaient gourds, emmaillotés dans des manteaux raides ; mais ni le major, ni Barbet ne se sentirent l'ùme lourde devant la peine immense que chaque jour la guerre exige de ces pauvres hommes. Barbet dit simplement :
— La terre entière est avec nous 1 Gaîment, James Pipe reprit :
— C'est l'Exposition universelle qui combat
LE MAJOR PIPE BT SON PÈRK 45
Puis, tout à coup.:
— Mong'sieur Babette, vous voulez voir des troupes?
En effet, une longue colonne de fantassins remontait d'un champ détrempé et débouchait sur la route. D'abord, le chauffeur tenta de la couper. Par sa trompe impatiente il s'indignait d'être bloqué. Le major l'apaisa, et les troupes entourèrent la voiture, l'enserrèrent, s'imposèrent.
Hommes jeunes, forts, roses, qui marchaient au pas, attentifs comme s'ils écoutaient avec satisfaction la cadence de leurs pieds, cadence légère et nette, pareille aux petits mots de leur langue, cadence décidée qui sonnait clair aux oreilles. Leur jeunesse dégageait une buée chaude, et les harnachements neufs avaient un grincement de cuir solide.
Leur lourd bagage en ordre, ils paraissaient robustes sans être accablés. Tous regardaient Barbet en défilant. Mais Barbet ne les regarda qu'une seconde ; il était trop agité par l'importance de son voyage pour rester calme observateur. Au lieu de se dire : « Voyons un peu comment sont faits ces Anglais », il se demandait surtout : « Quelle idée a-t-il de moi, ce jeune major? »
Et alors, il ne cherchait qu'à se définir, à s'ex-
pliquer, à avoir l'air d'un voyageur qui pense.' Aussi, tandis que défilait cette troupe d'hommes volontaires, dont les yeux pâles marquent la douceur inaltérable de leur race obstinée, il se tourna vers James Pipe, dans l'auto, et il discourut en ces termes :
— Magnifique votre armée neuve ! De la discipline, sans servitude.
Il cherchait des mots qui eussent l'air médités.
— ... Discipline stricte, mais légère... dictée à chacun par sa conscience.
Il se pencha affectueusement :
— Mon cher major, votre armée de citoyens libres, c'est un défi au militarisme ! Celte arméelà n'a pas connu l'amertume de la caserne !
Il devenait rouge.
— Elle a été instruite au grand air des camps, où le vent emporte les rugissements des sousotTs ! Ah ! Ah ! C'est que c'est une révolution, une armée dont le soldat n'est ni un esclave, ni une brute ! Où...
Il bredouillait d'émotion.
— ... Où chaque homme a compris et voulu I C'est une armée unique ! Ça n'est pas mené à coups de bottes ! Ce sont des « équipes », c'est souple, vivace, hardi !
Lt MAJOR PIPE ET SON PÈRK i']
En parlâlit ainsi, il continuait de tourner le dos aux troupes qui défilaient toujours
James Pipe approuvait ; en sorte que Barbet continua, jouant soudain l'homme amer :
— Depuis que le monde est monde, c'est par les armées que les humains ont connu les misères les plus lourdes ; mais vos soldats...
Il se redressait, l'œil allumé :
— ... Rien qu'à les voir, on se figure qu'il y a des façons nobles de faire la guerre 1... Vous êtes un maître peuple !
11 se trouva que sur cette phrase l'auto fut dégagée. Le major fit signe au chauffeur, avide de bondir sur la route, et il dit à Barbet :
— Avez-vous vu leur nouveau casque ?
— Bombé?
— Nô. Plat.
— Ah ! parfaitement, dit Barbet.
Puis vivement :
— N'est-ce pas, les Boches seront battus? Le major reprit :
— Mais ils sont!... puisqu'ils sont les plus forts et ils avancent pas.
Maintenant, tout le long de la rout«, c'était l'incessant va-et-vient d'une immense armée d'arrière qui ravitaille l'énorme armée d'avant. L'auto
avait l'air de rager, puis s'élançait, et dans un grondement, dépassait des camions chargés de rondins, lourds de vivres, bondés de fourrage, monstrueux et assourdissants, parmi lesquels le chauffeur se jouait, glissait, insinuant, narquois, — un singe sur une machine. Il effara des cavaliers indiens, il éclaboussa un motocycliste écossais qui s'embourba, s'enterra, et resta là, figé, immobile ; il réduisit des artilleurs et leurs pièces à s'écraser dans un fossé pour que lui eût la route libre; et il emporta le major et Barbet vers la bataille par bonds fantastiques, que son adresse rendit presque moelleux
— Ce petit, dit Barbet, est un prodige. On a l'impression, avec lui, de vivre un conte de fée.
— Ah I yes, fit James Pipe, qui se sentait content de son compagnon de voyage.
Barbet, à vrai dire, prenait, pour tout énoncer, un air solennel ou rusé, qui était nouveau pour le major James Pipe, et celui-ci, en Anglais peu constructeur d'idées, s'émerveillait de celte facilité à penser et à s'exprimer. Est-ce que l'autre se sentit admiré ? Bref, il se lança dans un nouveau genre de remarques.
Il déclara qu'en tant que Français et Parisien, il était stuDéfait du silence de tous ces chauffeurs
sur leurs voitures. Rien, pas même un juron: comme ils étaient avares de tout mot inutile !
— Chez nous, dit-il, sur notre front...
— Ah ! interrompit James Pipe, vous avez été beaucoup sur votre front?
— Tous mes amis y sont, et... le front, n'est-ce pas, c'est comme les rues de Paris. Même esprit. Gavroche y règne. Une voiture en dépasse une autre : le chauffeur dépassé crie : « Punaise ! » ou « Choléra ! »
— Gomment vous dites? Choléra? Oh! Oh!
dit le major James Pipe qui parut s'amuser énormément. Pourquoi choléra?
— Parce que ça lui vient, et que ça lui chante... et l'autre, du tac au tac, répond : « Fumier de lapin ! »
— Fumier de lapin? Ah! Ah! Mais qu'est-ce, fumier de lapin?
. — Une image pittoresque, dégoûtante et drôle, dit Barbet avec un geste lyrique.
— Mais pardone, reprit James Pipe, pourquoi le fumier de lapin, si on est dépassé, n'est-ce pas... Si on est dépassé... l'autre il est dans le besoin de aller vite. . . alors. . . je saisis pas le lumierde lapin. . .
— Mon cher major, dit Barbet se renversant dans la voiture, il faudrait vous répondre par
SÔ LE MAJOR PIPE Et SON PÈRE
l'histoire de nos deux peuples. Cela tient, voyezvous, à Tair dun pays, comme au premier lait que sucent les enfants. Votre remarque prouve ce que je n'ai cessé de répéter depuis deux ans : vous êtes une race qui ne s'encombre que du §trict nécessaire; il en est des images comme des bagages : le spectacle de la guerre vous suffit.
Ce spectacle devenait, en effet, pathétique, à mesure que la route se rapprochait du drame. Des platanes qui la bordaient, coupés au ras du sol, il ne restait que les souches énormes et mortes. Arbres puissants et beaux qui indiquaient sans doute cette grande voie à l'ennemi. Mais le major James Pipe annonça :
— Nous allons arriver dans Albert, dont l'église est tellement curieuse.
— Albert? fit Barbet. Le clocher à la Vierge renversée ?
— Yes, le Vierge, dont vous verrez le manière dans lequel elle tient sur l'air.
— Vend-on des cartes ?
— Ça, je ne pourrais dire... mais pour le vue des yeux, aucun autrd église bombardé ne peut la rivaliser.
— Dites donc, dites donc, je la vois déjà, fit Barbet, tout dressé; ce point blanc, à droite?
LE MAJOR PIPE ET SON PÈRE til
— Non, à gauche... ça c'est un sucrerie.
— Ah! alors...
Barbet se renfonça sur la banquette, et pour se consoler de n'avoir pas découvert l'église d'Albert, il se mit à méditer lentement, à haute voix, sur un ton grave :
— C'est étrange l'impression que nous font les églises au front... Qu'on soit croyant ou non, je le disais à ma femme : il y a, dans cette guerre, des hasards qui laissent presque croire à la marque d'une main divine.
A cette proposition, le major hocha la tête :
— L'homme, il n'est rien.
Il n'avait pas l'air particulièrement enclin au mysticisme. Alors, Barbet ne poursuivit pas, avant que l'on fût dans Albert. Mais, sitôt descendu, il déclara d'une voix lente :
— Que c'est poignant!
L'église d'Albert est trouée, dépecée, ruinée. Vitraux éclatés, murailles béantes, mosaïques en miettes, grilles tordues. Par nichées s'en échappent des oiseaux qui pépient là-dedans avec ce qui reste des saints, et à la vérité ce serait une église simplement douloureuse comme tant d'autres, sans sa Vierge, étonnante.
Elle se dressait au haut du clocher, au-dessus
5=i LE MAJOR PIPE KT SON PERE
du pays. Elle levait, à bout de bras, l'enfant Jésus qu'elle montrait aux hommes. Les obus l'ont couchée dans le vide. Mais par la base elle tient toujours, et elle est tragiquement penchée sur cette ville qu'elle protégeait.
Elle ne peut plus la proléger. Elle supplie maintenant qu'on lui prenne son fils. EUle veut le défendre. Elle n'est plus la mère de Dieu : elle est une femmo qui tremble pour son petit, et elle crie vers les hommes son effroi devant leurs horreurs sacrilèges.
Comment ne tombe-t-elle pas? Sa vue donne le vertige. Barbet l'eut tout de suite.
Elle appelle sans se lasser, criant une prière, elle qu'on a tant priée. De la place, quand Barbet leva les yeux et vit les nuages courir, affluer, l'entourer, la soutenir et prolonger le geste ciïaré de ses bras, devant ce retournement dramatique des choses, devant ce désespoir d'en haut, devant ce ciel aux abois qui implore la terre, il. ressentit un étonnement religieux ; mais comme lui non plus n'était pas mystique, il ne trouva, pour l'exprimer, qu'une phrase pleine de réalité. Il regarda James Pipe, et, serrant les poings, il dil : u Ah ! les cochons ! »
Le major, à ces mots, frappa sa botte de son stick.
LE MAJOR PIPE ET SON PÈRE l
— Seulement, dit-il, les cochons ils étaient ! et ils sont plus. Ah ! Ah !
— Toujours le mot de la fin, reprit Barbet aimable.
— De la fin? Oh! je voudrais, dit James Pipe, pour reprendre déjà mes affaires.
— Mais... croyez- vous sérieusement en être encore loin? demanda Barbet pour la seconde fois en une heure.
Il est vrai qu'il n'attendit pas une seconde réponse lapidaire. Il toussa, puis, la main au dos, recommençant de raisonner, il prit le bras du major, et se promenant de long en large devant l'église, qu'il avait oubliée déjà, il dit simplement :
— Vous êtes des gens forts, vous autres !
A quoi James Pipe opposa un rire large d'homme de sport :
— Je crois vous riez !
— Dieu non, reprit Barbet, l'air un peu ébaubi, comme si trop d'idées l'assaillaient à la fois.
11 s'arrêta, leva encore les yeux vers la Vierge ; et répéta comme à l'arrivée :
— Que c'est poignant 1
Puis, sur l'invite de son guide, il remonta en auto et quel(jue temps resta silencieux.
lii LB MAJOR PIPE ET SON PÈRB
C'est le major James Pipe qui le premier ouvrit la bouche, montrant ses dents blanclies :
— Mongsieur Bùbette, vous voule* voir uo dépôt?
Le terrain s'était enflé, puis redescendait mollement. Et l'auto se laissa couler dans la plaine, moteur lâché et toutes roues libres. Brusquement elle stoppa devant des baraques et des wagons.
C'était un des multiples centres de ravitaille^ ment de l'immense armée anglaise. Il y avait là tout un parc rempli de bidons d'essence, de long» trains camouflés, et une forêt morte, arbres couchés et débités, dont il ne reste que des tronog énormes, empilés les uns sur les autres.
— Quelle lutte gigantesque ! dit Barbet.
— Il fallait cela contre le sale Boche, reprit le major James Pipe.
Et il pesa complaisamment sur l'épithète, d'un ton sans colère qui soulignait l'exactitude de la définition, sans en faire une gratuite injure. Puis, sous un hangar, il désigna à Barbet des pneus entassés par centaine*, et avec une bonne humeur malicieuse :
— Caoutchouc... yes, caoutchouc!... Je voudrais l'autre, le Fou-Central, le Guillaume-Kaiser, il verrait ça... de loin... avec un lorgnon 1
Pr^s de là, empilés, il y avait tous les vivres que le vaste appétit britannique peut désirer. Chaque chose en place, rangée, classée, étiquetée.
— Admirable ! s'écria Barbet.
Puis, comme malgré son admiration il ne se rendait pas compte, il ajouta :
— Qu'est-ce que tout ça?
— Du mouton préservé.
— Préservé?
— Yes.
— Conservé?
— Yes... Remontons dans l'auto, dit James Pipe, nous allons voir le bœuf préservé.
Le boeuf était remarquable aussi.
— Remontons, dit James Pipe. Nous allops maintenant voir le marmelade.
— J'ai l'impression, dit Barbet, de me promener sur les terres de Gargantua. Et dire que tout a traversé la mer !
— Sans torpillement, s'écria le major àVec gaîté.
— Et que tout fut emballé, embarqué, débarqué, coltiné ! C'est un effort à confondre les Boches.
— Mais ça peut pas les confondre, car ils viennent pas pour voir. On jamais les laisse approcher.
— Ils ne comprendraient d'ailleurs pas, reprit
Barbet, ce sont des cuistres. Nous en ont-ils fait un plat avec leur orgamisation ! Or, la vôtre est supérieure, sans réclame.
— Remontons, dit le major. Je veux vous voyez le veau préservé.
Une fois de plus le chauffeur fit de la prestidigitation avec son volant et sa voiture. Ils croisèrent des troupes en colonnes, des convois de mulets, des canons géants. Devant, derrière, de l'est, de l'ouest, à travers des champs pétris par des milliers de pieds, de roues et de sabots, il affluait des hommes, des charrois, des bêtes de la Grande Armée Anglaise. Et tout cela fourmillait, pullulait, s'approchait, grandissait. Si bien que devant tous ces soldats, pour la plupart volontaires, à qui l'on avait dit simplement : « La patrie est en danger », Barbet déclara avec conviction :
— C'est raide quand même qu'il y ait encore des Français pour douter de l'Angleterre !
Et il regardait toujours James Pipe.
Celui-ci commençait à s'étonner de promener un voyageur qui tournait le dos à tous les spectacles.- Sans cesse il était obligé de lui désigner les choses, et l'autre de dire :
— Uh! je vois... J'ai bien vu.
Mais tout de suite il entamait un sujet nouveau.
— C'est étonnant ces troupes innombrables d'hommes, qui tous ont compris le devoir national... Ce qui domine sur terre, c'est l'inconscience : elle mène la plupart des troupeaux humains... Alors? La race britannique est donc privilégiée?
James Pipe ne savait que répondre ; mais tandis que l'auto roulait, il expliqua :
— En 1914, Mongsicur Babette, j'ai commencé avec le recrutement... je cherche le mot... personnel... Très intéressant. Dans mes campagnes, je allais trouver les hommes; je expliquais; ils comprennent, et, à Noël, je avais... je cherche le mot... c'est cela... je avais tout seul récolté pour Angleterre, quatre mille loyaux et braves garçons.
— Quatre mille ! dit Barbet. Quatre bataillons !
Oui, et James Pipe s'était mis à la tête du premier. Et il avait ainsi commandé à ses gens de maison, à ses fermiers, à son garde-chasse, comme les seigneurs qui partaient pour la guerre suivis des paysans de leurs terres. Modestement, il constata qu'il les aimait autant qu'il était aimé d'eux, et comme Barbet remarquait :
— Lorsque tous êtes passé dr ne un Etat-Major, ils ont dû vous pleurer?
Il répondit :
— C'est moi qui suis en deuil : tous ils ont été tués.
Sa voix marquait un calme qui n'était pas de l'oubli mais du courage. Barbet baissa les paupières, puis d'une voix frémissante :
— Vous avez dû vivre des heures terribles? Qu'est-ce qui vous a le plus déprimé?
— Oh ! fit James Pipe, dont la figure aimable était colorée et charmante, le plus c'est le jeu au poker.
— Le jeu?...
— Yes. Nous jouions la nuit, sous bombardement, toutes les nuits; aussi c'était très fatigant.
— Major, lui dit solennellement Barbet, vous venez d'avoir ce que nous appelons un mot bien français.
— Français? Ah! yes... Regardez! Regardez! Un Indien!
Et il fit encore arrêter l'auto.
— Descendons.
C'était un grand soldat des Indes, beau eomme dut être le premier homme selon la Bible, avec une barbe soyeuse, un teint cuivré des plus
chauds reflets de soleil, des yeux profonds, un front de rêveur, et l'aisance naturelle aux gens bien nés, ■— merveilleux type dun pays merveilleux. A l'entrée d'une tente qui, près de lui, semblait petite, il taillait nonchalamment un bout de bois avec un couteau terrible et recourbé, qui avait la forme d'une gorge d'homme. Voyant le major James Pipe, il ne bougea ni ne salua; mais son regard exprimait une grande douceur d'amitié, — amitié immobile et contemplative. Inutile de le déranger. Le major appela un Ecossais, disant à Barbet :
— Les Ecossais, c'est les meilleurs des garçons d'Angleterre.
Barbet, cette fois, ne répondit rien. Il n'avait pour ainsi dire plus le temps de passer d'une considération générale à une autre, tant les spectacles se suivaient, rapprochés et divers. A cet instant, d'ailleurs, une seconde auto s'arrêta et il en descendit un autre officier, avec un autre ivil. On présenta ces messieurs :
— Mongsieur Babette, important french jouraliste.
— Mongsieur Pesighi, distingué Parisien, faicant des aliments préservés.
MM. Persigris et Barbet se saluèrent sans
conviclîon, s'ignorant l'un laulrc. Mais dès que les officiers s'éloignèrent de quelques pas pour se concerter, M. Persigris, qui avait du ventre et la respiration forte, dit à Barbet :
— Qu'est-ce qu'ils discutent? La sauce à laquelle ils vont nous boulotter?
C'était un gros homme familier, sans distinction. Il reprit :
— Vous visitez le front, monsieur?... Diable... je vous en souhaite!... avec ces lascars-là!... Moi? non, je ne visite plus, merci! Je suis là pour affaires et je reste prudemment... aux secondes lignes... parce que les tranchées... jai fait ça une fois... Vous n'avez pas encore fait ça?... vous ferez ça domain : je vous souhaite du bonheur!
Il s'approcha contre Barbet pour parler plus bas, et lui soirfflant dans le nez :
— Je ne sais pas, monsieur, si vous connaissez bien les Anglais ; mais ce sont des numéros extravagants et dangereux! Méfiez-vous. D'abord, entre un général en chef et un clown, croyezmoi, il n'y a jamais qu'une très petite différence. Même flegme pour se calotter le crâne ou pour mourir le ventre ouvert, et, ma foi, on se demande s'ils sont sublimes... ou grotesques.
LE MAJOR PIPE ET SON PÈRE 6i
Ce dernier mot choqua Barbet, qui eut un tressaillement ; mais l'autre reprit :
— Vous me trouvez indigne? Vous êtes anglophile? Bien. Le seriez-vous encore, mon cher monsieur, s'il vous était arrive même chose qu'à moi? Ecoutez... Ils m'ont emmené, il y a trois mois, en pleine bataille. Nous avons été surpris par ces cochonneries de gaz asphyxiants. J'ai tourné de l'œil en cinq sec : on n'a eu que le temps de m'emporter, au galop. Quand je suis revenu à moi, j'ai' pleuré, toussé, craché, vomi pendant sept heures, oui, monsieur, sept heures I J'ai pensé rendre toutes mes tripes. Jamais je n'ai souffert pareillement. En sept heures... vous me voyez : je suis gros... en sept heures j'ai été réduit à rien; en sept heures je n'ai pas retrouvé l'usage de ma langue pour bafouiller un seul petit mot. Eh bien, au bout de sept heures, monsieur, l'officier qui m'avait conduit, l'officier qui avait résisté, lui, à ces cochonneries de gaz, cette espèce de grand cadavre flegmatique, qui durant sept heures étail; resté au port d'armes au pied de mon lit, rendant les honneurs à mes vomissures (c'est ce qu'ils appellent vous recc-l voir en gentleman), au bout de sept heures, monsieur, quand j'ai retrouvé l'usage de mes sens.
quand, pleurant sur moi-même, bafouillant, bouleversé et tremblant de revivre, j'aurais eu besoin d'un mot qui me fasse comme un cordial, savez-vou9, alors, ce qu'il a trouvé cet oiseau-là? Il m'a regardé dans les yeux ; il m'a salué correctement, et il m'a dit avec dignité :
— Mongsieur Pesighi, s'il vous plaît, excuseznous!
Barbet, à cette histoire, eut simplement le temps de dire :
— Vous exagérez!...
Les officiers se rapprocheient.
M. Persigris ne put donc détailler davantage son indignation à l'égard de cette étonnante maîtrise de soi. Et Barbet comprit seulement qu'une visite au front britannique pouvait avoir des conséquences fâcheuses. Il en frémit et regarda tout autour, comme pour guetter déjà le danger. Mais on était à dix kilomètres des premières lignes, devant des baraques qui n'avaient rien de tragique.
A la suite de l'Écossais, ils entrèrent tous sous un hangar où ils ne virent que de vulgaires sacs entassés, et M. Persigris dit d'un air entendu :
— Ahl... Voyons un peu!
L'Écossais était agile et débrouillard. D'une
pile plus haute que trois hommes, il fit glisser un sac quatre fois comme lui, et il commença à le découdre, tandis que le major James Pipe expliquait :
— C'est pour le nourriture des Indiens, vous voyez... Les Indiens, très difficiles à nourrir... mais les nourrir bien, très important.
Plongeant la main dans ce premier sac, le jeune Ecossais en tira de petites racines blanches et poudreuses, et le marchand de conserves demanda en soufflant :
— Qu'est-ce que c'est ces petites ordures?
— Gingembre, dit le major avec douceur. Alors M. Persigris goûta, avide et puéril, puis
se tourna, toussa, cracha.
— C'est inouï de bouffer ça!
L'Ecossais, qui avait le bonheur de ne pas comprendre la langue des marchands de conserves, s'occupait en hâte à ouvrir un second sac, d'oii il sortit de petites choses séchées, légumes ou fruits, dans une enveloppe fine et l'iiable comme en ont les oignons.
— Ah! ça... alors! dit le marchand de conserves...
Déjà il triturait et de nouveau ouvrait le bec. Le major eut ua geste^
— Prenez garde!... Feu!
— Gomment, feu?
— Je dis : feu, reprit le major. Vous aur( / votre bouche brûlée. C'est du piment.
— Tout ça? cria le marchand de conserves.
— Oh! fit James Pipe imperturbable; l'aulre bâtisse, de môme, il est plein avec du piment.
— Sont-ils loufoques! conclut M. Persigris. Sans se lasser, l'Ecossais, agenouillé sous sa
jupe à plis qui bouffait drôlement, ouvrait une caisse à coups de marteau, et y pochait deux boîtes en zinc. De son canif il découpa prestement les couvercles et fit voir une pâte jaune que le marchand flaira :
— Beurre, dit en souriant le major.
— Que ça pue! ajouta M. Persigris.
— Beurre des Indes, reprit le major.
— Au lait de rhinocéros? continua M. Persigris. Pas plus que l'Écossais, Barbet ne voulut avoi:
l'air d'entendre. Puis il songeait encore aux ga/ asphyxiants. L'autre insista :
— Avec ça, qu'est-ce qu'ils se fourrent dans le gésier?
— Ici, dit placidement James Pipe.
L'Kcossais, en deux temps et trois gestes, venait de faire une brèche dans unu cuisse métal-
ligne, et il tendait quelque chose d'un aspect rugueux, crotté, bizarre, qui rappelait une pomme de terre. Le marchand déclara :
— C'est le clou ! De l'amorce pour la pêche ? Le major fit un indulgent sourire :
— J'y suis, reprit l'autre ; du crottin d'éléphant?
Alors, flegmatique, James Pipe prononça :
— Sucre.
— Quel sucre?
— Leur sucre.
— Ah! Ah!... Oh!
Il s'esclafTait. C'est à Barbet que le major expliqua : « Mélange miel et cannelle. »
Le gros homme ne cessait plus de rire. Il sortit prendre l'air : il étouffait.
— Ces cocos-là sont vraiment rigolos !
Puis, se gonflant, il devint pompeux :
— Puisque le Gouvernement nous a envoyés voir ça (il regardait Barbet qui approuva cette fois), je peux dire à ces messieurs (il se tourna vers les officiers) qu'à mon avis (il considéra son ventre) il y aurait possibilité de remplacer cette camelote par des équivalents de chez nous.
Le major sourit avec finesse.
— Ces Indiens, dit M. Persigris, qu'est-co
qu'ils veulent? Des sauces pour leur emporter le bec? Eh bien! on leur fabriquera ça. Seulement, qu'est-ce qu'ils collent dans leurs sauces? Le major expliqua :
— Ils mangent des chèvres...
— Quelle idée!
— ... Tuées de certaine façon...
— Ça, on leur fera croire.
Barbet, là, fut choqué. Il s'écarta. Il revint vers l'admirable Indien. Ce dernier s'était accroupi, et avec des brindilles sèches, avait allumé près de sa tente un feu clair, qui craquait, pétillait, s'enflait, et mettait dans le soir tombant une lueur vive, quelque espoir et de la poésie.
C'est l'heure redoutable aux armées, celle où la nuit descend sur les choses et les hommes. Le soldat, même tenace, sent une détresse venir. Le ciel, la plus pure joie des yeux, le ciel qui nous dispense le meilleur de la vie : le grand jour et sa chaleur, dès qu'il s'obscurcit, lorsqu'il disparaît, quand il pèse sur le monde au lieu de l'alléger, à la guerre où les cœurs sont alourdis de misère, c'est l'heure où chacun s'inquiète et, même parmi les autres, souiïre de se sentir seul. Le mystère du monde, l'étrangeté de la vie, plus angoissants auprès de la mort, assiègent alors
les hommes et leur étouffetit la gorge. Seulement, aux secondes lignes, ils ont cette divine ressource : le feu ; et l'on voit toutes les tentes opaques devenir transparentes soudain, légères et féeriques dans la nuit pesante.
L'Indien, chauffant ses mains, contemplait les petites flammes rapides qui partaient de son brasier, et ses paupières se baissaient doucement. A quoi songeait-il, cet homme qui aime la chèvre au piment, le beurre fort et la cannelle au miel? L'énigme de l'existence n'est-elle pas si profonde qu'il y a bien place pour ses réponses et sa rêverie ? Et par des temps oii la raison est en faillite, est-ce que, dans la bizarrerie de ses mœurs exigeantes, il n'y a pas plus de bon sens que dans le ricanement d'un marchand que la guerre a fait cossu ?... Barbet, trop occupé de préparer un plan pour ne pas mourir en visitant les premières lignes, ne se disait rien de tout cela. Seul, le major James Pipe, sans souffler mot, l'avait à demi senti. Seulement, en jeune Anglais qui n'aime pas discuter, il répondait à ce gros homme par monosyllabes, et il souriait.
Après que tout le monde eut bien pataugé dans la boue, les deux groupes se dirigèrent vers leurs autos. Barbet les rejoignit et là, le major James
08 LE MAJOR PirK ET SON PÈRB
Pipe, contraint sans doute par des banalités trop grossières, se décida à dire d'une voix toujours aimable :
— C'est le... enfin leur religion, vous voyez... Nous ne pouvons comprendre... mais nous avons à respecter.
Il régnait à ce moment, dans celta campagne ravagée par la guerre, un mortel silence, et ces simples mots, dits sans pompe, avec une pointe de tendresse, étaient d'une certaine grandeur dans la nuit qui étreiguait la terre.
Ces messieurs se saluèrent encore. Découvert, le marchand de conserves prononça :
— Moi... retiré des affaires... j'irai aux Indes.
— Oh ! dit l'officier anglais qui le conduisait, et dont on n'avait pas encore entendu la voix, je crains... vous pourrez voir peu.
— Je resterai, reprit le marchand, ce qu'il faudra : trois mois ; six mois !
— Vous verrez rien, répéta l'officier."
— Pourquoi?
— C'est trop immense... trop incroyable en hommes... et choses aussi.
— Vous y êtes allé ?
— Beaucoup... mais... c'est si grand... je compris ma\
— Vous êtes resté trop peu ?
— Exactement.
— Combien ?
L'officier baissa les yeux :
— Vingt-trois ans...
Alors, M. Persigris, marchand de conserves, fronça les sourcils, comme si on se moquait de lui; puis il remonta en voiture sans ajouter un mot. L'obscurité devenait épaisse et accablante.
Le major repartait avec Barbet, — Barbet, désormais songeur et silencieux, mais dès qu'ils lurent en route, rapprochant son épaule de celle de son compagnon, le major James Pipe dit à mi-voix :
— On n'a pas le temps, vous voyez, nous, les hommes, de tout comprendre... Il arrive trop souvent que il vient la nuit !
Et ce l'ut la conclusion philosophique de la première journée que Barbet passa au front anglais.
Grâce au ciel, la nuit on peut dormir et légitimement ne rien comprendre... même qu'on dort. C'est ce qui advint à notre voyageur. Mais s'cveillant, il retrouva ses inquiétudes de la soirée, surtout quand le major lui dit avec sa gaîté juvénile :
— Aujourd'hui nous devons voir le terrain conquis !
« Terrain conquis ». Ces mots firent battre lo brave cœur de Barbet. Mais, il se frotta les mains et se força à rire :
— Nous sommes bien capables de nous y faire tuer, hein?
On ne sait jamais jusqu'à quel point un An-
glais est humoriste, puisque, dans riiuraour, >' conserve le môme flegme que dans une minute Irdiiique ; mais il est vraisembhiblc que James Pipe eut quelque ironie quand il répondit :
— En ce cas, ce qu'il faudra, mongsieur Babette, c'est mourir comme des vaillants hommes.
En attendant, pour vivre et bien vivre jusque là, il glissa dans l'auto une boîte en fer-blanc qui renfermait une douzaine de sandwichs. Il montra au chauffeur le chemin sur la carte, puis joyeusement :
— AH right ! En route pour le grand jeu ! L'auto ne mit pas une heure à atteindre la
zone ravagée, à l'est de Fricourl, et Barbet, qui était parti fort ému, l'était moins lorsqu'on arriva.
C'est que, sur ce sol qui connut tant d'heures infernales, après quelques mois seulement, il faut une forte imagination pour évoquer les massacres qu'il souffrit. On est dans un pays plus l'izarre qu'effrayant, plus nouveau qu'évocateur.
A la place des tranchées, de tout ce qui fut crevé, qui s'ouvrit ou sauta, la puissance de la nature qui reste maîtresse partout, d'un terrain furieusement déchiqueté a fait un chaos de ver-
LE MAJOR Pli'E ET SON PÈRE 73
dure, et ce n'est plus douloureux, mais étrange et sauvage. Quand Barbet descendit de voiture V sur cette terre historique et qu'il regarda le cœur de la plaine et ce qui s'appelait des villages et des bois, il demeura surpris sans être navré. C'est déchirant de voir un arbre quand la mitraille l'abat, ou, qu'étendu, il tremble encore de toutes ses feuilles ; mais des troncs nus, secs, morts, des poteaux, des perchoirs, c'est pauvre : est-ce triste ? Qu'un obus crève un mur ou pulvérise des toits, les ruines encore chaudes émeuvent comme une plaie vive. Si tout est rasé, si le village n'est qu'un terrain vague avec des détritus, c'est délabré : est-ce pitoyable ?
Le major James Pipe n'était pas un fanatique d'idées, mais il aimait les faits, les résultats, et de ses grandes jambes, fiévreusement, il parcourait l'emplacement des anciennes lignes allemandes, se retournant vers Barbet qui s'essoufflait à le suivre.
— Ah ! Ah ! Les Boches. Où sont-ils?
C'est vrai qu'il ne restait pas grand chose de leur long séjour, de toutes leurs forces et de leur effort. Même plus de tranchées, des bouts de boyaux, des entonnoirs, des trous de mines. James Pipe, avec une rage de tout voir, dégrin-
goîait dans les excavations et voulait y eniraîn^^r cet excellent Barbet qui protestait : « Je vois... je vous remercie... je vois très bien. »
Mais lui, James Pipe, dénichait ici un sac, là une boîte, là un casque et des pierres calcinées qu'il retournait, qu'il pesait, et partout des fils de fer tordus, dépecés, encore tout barbelés de pointes, les restes de tant de pièges qui maintenant le faisaient sourire.
Le sol, labouré par la mitraille, s'était partout repris à vivre, et tandis que le printemps ne s'annowçait encore nulle part, là, comme si la terre sous cette forme nouvelle était pressée de verdoyer et de fleurir, c'était une poussée d'herbe étonnante, haute et fraîche, qui comblait, cachait, nivelait et qui, d'un terrain ravagé par de pauvres mortels, faisait une vraie prairie renouvelée par l'éternelle nature.
Barbet était français, idéaliste et sentimental, et il ne se contentait pas, comme James Pipe, d'explorer, de découvrir et de constater. Aussitôt, sa cervelle grouillait : atavisme en même temps qu'habitude du métier; aussitôt il déduisait, songeait, soupirait :
— Dire que tout ça c'était... de la campagne... des champs, des prés, des taillis, des paysages!...
Et butant du pied, se tordant les chevilles, suant sur cette terre à faire crever le plus fort mulet, — il oubliait de regarder le présent, attendri par le passé. — « Dire qu'il y avait là des maisons, des arbres!... »
Maintenant, que distinguer dans cet ensemble plat, médiocre? La route et le reste, tout confondu, d'un ton pareil, et les yaux ne retrouvent nulle part ce qu'ils ont connu et aimé. Contrée bizarre et inculte. On ne suppose plus qu'elle eut des habitants, des paysans, des jardins avec des tleurs, des fruits, et qui sait, derrière un bouquet de saule, une mare oij les bêtes, au soleil couchant, s'en venaient lentement pour boire... u Dire, pensait Barbet, que sous ce ciel, il y avait un coin de France et que, de ma place, un peintre aurait trouvé jadis une matière champêtre ot touchante! »
Il en avait de la stupeur... et s'ennuyait presque ; mais James Pipe remarqua :
— Vous dire/ : « tout cela est rien », quand maintenant vous serez voyant le vallée de l'Ancre.
— Comment? C'est pis?
— Oh ! dit James Pipe, riant, c'est le première fois de l'ère chrétien qu'on voit telle chose.
Et, toujours, il paraissait satisfait, ce diable
d'homme, ne cqnside'rant, lui, dans son cerveau d'homme de trente ans, rohuste et sans mélancolie, que ravance sur le terrain et le recul boche.
Remontant en voilure, Barbet pensa :
— Il ne peut pas s'attendrir cooime nous, parbleu... C'est à nous ce pays!
Et il se dit encore :
— Quand j'aurai vu la vallée de l'Ancre, j'écrirai là-dessus un joli article mélancolique... pour les femmes, qui ne se doutent pas de ce que c'est.
Il n'y a d'ailleurs nul besoin d'être femme, ni même Barbet, pour revenir terrifié de la vallée de l'Ancre. Elle est tout entière terrible.
Ce n'est plus une vallée terrestre. On y songe à quelque planète chauve, brûlée, et errant dans l'espace après une catastrophe. On est stupéfait d'y respirer encore.
Les Français qui, la paix signée, rentreront sur ces terres, n'y retrouveront ni un village, ni même un pays, et leur confusion sera plus grande encore que leur doulear. Tout ce qui faisait leur bien et leur vie, tout ce qu'ils aimaient aura disparu si totalement, que leur détresse ne sera plus nourrie que par des souvenirs.
La guerre, en se perfectionnant, anéantit sans laisser trace de ce qui vivait, et les habitants de ces contrées ravagées seront comme les parents des soldats tués à la bataille, qui n'ont pas vu les yeux fermés de leur grand garçon et qui, dans leurs sanglots, ne se figurent qu'avec peine les détails du martyre de leur pauvre enfant. Ainsi, ils remettront le pied- sur la terre qu'ils labouraient autrefois, mais ils ne sauront plus que c'est elle. On leur dira : « Votre maison était là », ils ne verront rien, même pas des ruines. Ils regarderont autour d'eux : plus un arbre ; audessus d'eux : le ciel aura changé. Et alors, en peinant, ils tenteront de se refaire une vie qui lie sera plus liée à la vie d'autrefois que par le fil ténu d'une mémoire qui, elle-même, s'étonnera.
Quand Barbet, avec le major James Pipe, parvint près une heure d'auto dans ces régions malheureuses, l'horizon grondait encore de l'orage des canons ; le cataclysme était récent, mais déjà le calme et l'oubli régnaient sur ces lieux ruinés, — calme mortel, oubli de néant; tout là-bas est enterré, les choses et les hommes, et, sous une atmosphère de lourd silence hideux, la terre, souillée, brûlée, empoisonnée par les engins de
78 LE MAJÔH PIPK ET SON PÈRB
la science et la chimie, la terre qui n'a plus sa couleur ni son grain, — éventrée, verdàlre, avec des pierres vomies, la terre recouvre tout ce qu'elle portait : les arbres, les villages et les soldats.
Ces derniers sont tombés si nombreux qu'on n'a pu marquer, même d'un bout de bois, le sacrifice de chacun ; ils dorment sous terre, en masse, comme ils ont combattu. Il fallait être un régiment pour avoir la gloire d'un drapeau : morts, ils sont des centaines à ne posséder qu'une croix. Et maintes fois encore s'enfonce-t-elle dans l'eau d'un trou, entre deux bosses du sol explosé, en sorte qu'il n'y a que l'aspect horrible du terrain qui évoque Ténormité du drame.
Troué, boursouflé, partout équivoque, il est devenu cette chose inconnue de la nature : « de la terre morte ». Il a fallu l'homme, ses calculs et son travail, pour tuer ainsi un pays. Quelle nouveauté ! Pays méconnaissable, non parce qu'il est ruiné, rasé, tout nu, mais parce qu'on y marche sur une matière sans nom, désolée, massacrée, qui n'a plus de germes de vie.
Le plus stupéfiant, c'est le soleil qui éclaire, quelle qu'elle soit, l'œuvre de l'homme, avec sa
LE MAJOR PJPK ET SON PÈnE 79
magnifique indifférence. Le spectacle est terrible dans la lumière d'un beau jour, mille fois plus que sous la grisaille d'un ciel bas, car les rayons s'accrochent à tous les détritus de ce grand champ de bataille, changé en dépotoir. L'artillerie déterre ce qu'elle enterre, cette contrée n'est qu'un terrain vague consumé par le feu et constellé de ferrailles, débris d'obus, armes en morceaux, fils de fer hérissés, enchevêtrés, en perruques, et tout cela rebrille sous le soleil, énervant les yeux qui s'attristent ou s'effarent... pas tous : certains ont l'habitude de ces dévastations, et d'autres sont fouilleurs, dénicheurs de « souvenirs ». James Pipe fit arrêter l'auto dans un endroit désolant. Il en descendit, puis ramassa une informe ferraille qu'il tendit à Barbet. Ce dernier dit aussitôt :
— Gomme c'est curieux ! Qu'est-ce que c'est?,.. Je rapporterai ça à ma femme... elle adore ces macbins-là.
— Alors, attendez, dit James Pipe, nous devons trouver mieux. Et vous direz à Madame Babette que cela vient d'une village fameux par le communiqué.
En effet, ils étaient arrêtés sur l'emplacement de Sailly-Sallisel. James Pipe déploya sa carte :
80 LE MAJOR PIl'E ET SON PÈRE
— Par exemple je sais pas le côté dont le village était en relation à la route.
A droite, à gauche, en face, partout à portée des yeux c'était le même immense ravage, mais deux compagnies de la Garde de Londres, qui compte parmi ce que l'Angleterre a de plus noble et de plus brave, occupaient ce fantôme de pays, et l'on pouvait, tout ensemble, saisir là, sur le vif, l'horreur que l'homme peut engendrer et quelle résurrection il sait faire, quand il veut.
Ces combattants de la Garde s'étaient changés en chiffonniers ; ils avaient des pelles, des pioches, des crochets, et ils grattaient, ils exhumaient... quoi donc?... ah! de petites choses magiques!... Sans s'en douter ils avaient des gestes de poêles, ces grands réalistes. Là où les canons avaient pulvérisé des villages, ils fouillaient la terre décomposée ; ils en sortaient des bouts de briques d'un rouge vivant; ils les transportaient et les broyaient sur un chemin nouveau que leurs pioches venaient d'ouvrir dans le flanc de cette terre inerte; et à mesure que leurs travaux et leurs efforts s'ajoutaient, dans ce paysage cadavérique, mort jusqu'à l'horizon, on voyait s'avancer une route énorme, écarlate, large de
vingt mètre« et dont la seule couleur était de la vie.
On eût dit un espoir qui naissait et marchait à travers des espaces désespérés; mais la teinte farouche et sauvage de cette grande voie britannique faisait songer aussi au feu et au sang des combats. 11 y avait, dans cette route, de la beauté et de rhorreur; elle annonçait et elle rappelait; et elle avait l'air d'apporter un commencement de paix, mais elle était effroyablement rouge de la guerre.
Et c'est là que James Pipe dit à Barbet :
— Voulez- vous, mongsieur Babette... nous déjeunions maintenant?
— Mais... si vous avez faim...
Il avait grand faim.
Il sortit les sandwichs, puis, avec allégresse, il mordit dans le plus gros.
Barbet soupira : « Tout de même, comment peut-on vivre ici ! »
Cette idée mit James Pipe en joie. La bouche pleine, dansant sur ses pieds, il dit :
— Si mon père il vous entendrait, je crois il serait heureux, car il a un cœur pareil à vous.
Il remordit dans son sandwich.
— Mon père est l'homme'le plus bon, mais il
ne fut pas élevé autant que moi par le gymnastique. Il a étudié des livres, il ne peut comprendre le guerre, il dit que dans ma place il mourrait de chagrin... ce qui me fait rire beaucoup, car si on n'a pas les obus du Boche comme ici, vous voyez le guerre est un Linécure.
— Oui, mais, reprit Barbet, dans cette désolation qui suit les batailles, j'aurais un cafard... un spleen, comme vous dites!... Ces hommes qui travaillent là, dans cet effroi, n'ont donc pas le spleen?
— Eh! Pourquoi? lança James Pipe qui rit aux éclats.
Alors Barbet qui, lui, mangeait sans appétit, se mit à échafauder en soi-même cette théorie que les Anglais étaient dépourvus d'imagination. On avait dû le lui dire déjà : il le vériKait. Oui, ils étaient tous dépourvus d'imagination, sauf, peutêtre, le père de ce James Pipe... et... Shakespeare aussi... mais... il n'y a pas de règle sans exceptions. En règle générale, un Anglais, c'est le major James Pipe : il subit, il ne songe pas, il se laisse vivre.
Tout de suite il fit part de sa réflexion au major, qui d'abord sourit sans répondre. Et peutêtre qu'il ne le pouvait pas, car il eût fallu dire
à Barbet tout ce qu'il négligeait en jugeant trop vite, tout ce qu'il ne voyait pas en devinant trop gros, à savoir cet humour particulier qui est la coquetterie suprême de l'Acglais pour cacher son vrai courage et aussi tant de tenue, de gentillesse, tant de charme discret, que trop de Français appellent égoïsme ou insensibilité. Seulement, comme il était né d'un père malin et délicat, la major Pipe trouva quand même une façon de répondre et de s'expliquer.
Il ne fit pas de phrases, ainsi que Barbet aimait en faire et comme tout Français aime en entendre, mais, continuant son sandwich, appuyé négligemment à l'auto, au lieu de définir les Anglais, il se mit, lui, à conter des histoires sur eux, — quelques histoires simples qui ne seront pas consignées dans les grands récits de guerre, parce que les historiens aiment, les raccourcis, les effets et les proclamations, mais qu'il est bon de se redire entre soi, entre amis, quand on est deux et qu'on peut parler bas. Rien n'y brille d'un éclat factice ; elles ne font pas image ; aucun mot de légende, aucun geste de victoire; mais elles s'adressent à l'esprit, et elles sentent étrangement leur gentleman bien né.
— Ici, donc, commença James Pipe, dans l'en-
droit où nous sommes, des Australiens se battaient, et je connais un lieutenant, les Boches l'assiégaient. Il était derrière une petite remblai, presque pris, sans défense; alors le capiain bocho cria à lui : « Croyez- vous vous sauver? Mais ce n'est pas possible! » Il répondit rien... et le captain boche cria encore à lui : « Hendezvous! « Alors, le lieutenant se tenant bien droit et gentillement, il dit cette fois : «' Mongsieur Fritz, cela, ce est pas possible non plus! »
Après quoi, James Pipe mangea un nouveau bon morceau de sandwich, et tout en mastiquant, il raconta une seconde histoire, dont voici le résumé :
Chacun se figure l'horreur d'une mine qui saute, de la terre qui éclate, d'une compagnie d'hommes qui volent en l'air, déchiquetés. — Or, à cent mètres. du lieu où Barbet et le major étaient en train de manger des tranches de viande entre deux couches de mie, un capitaine écossais, qui occupait les tranchées avec sa troupe, avait entendu sous terre le travail sourd et terrible de l'ennemi. En môme temps, par pli fermé, l'Klat-Major l'avait averti : « Vous allez sauter... Rien à faire... il faut tenir la position... » Devant eelte fatalité, il était devenu nerveux d'abord,
nerveux comme un homme d'outre-mer, le temps de se rendre compte, trois ou quatre minutes, — puis, songeur, il avait décidé de cacher la chose à ses hommes pour laisser aux malheureux que le sort condamnait leur dernière heure sans angoisse. Enfin, en Anglais fort, qui juge la mort môme avec un sens précis, il trouva inutile de mettre ses affaires en ordre, puisque tout devait être bouleversé, ni de rien réserver pour personne, puisque tout sauterait comme lui. Mais soudain, ayant aperçu sur sa banquette de terre un jeu de dames qui était un prêt du capitaine voisin, il réfléchit que c'était un méchant raisonnement de dire : « Puisque je disparais, je me moque du reste ! » — qu'au surplus il était malaisé, aux armées, de se procurer un jeu de dames; que, finalement, il fallait sauver celui-ci et le renvoyer à son possesseur qui, précisément, pouvait avoir envie de jouer à l'heure même où une centaine d'hommes feraient un bond dans l'autre monde.
. Et c'est son ordonnance qu'il chargea de le reporter, dix minutes avant la catastrophe, sauvant ainsi par une attention cachée, un homme qui lui était cher. L'ordonnance a raconté depuis ;
— Ah! ce était une bonne captain!... Jamais peur... Après que il a explosé, rien trouvé que... son casquette... mais... derrière... dans une village pour le repos, là était son jument, et son jument moi j'ai porté... yes, à Boulogne...
A son dire, cette bête avait été à la guerre la meilleure amie de l'officier. Aussi, la veuve, prévenue, traversa la mer et s'en vint dans la ville française en grands habits de deuil, embrasser celte humble compagne d'armes.
— Et elle le avait embrassé fort, avec les deux bras... comme une personne!
Dans la même troupe que cet homme et que son chef, il y avait un sous-officier qui, quand la mine sauta, fut projeté parmi les Coches, une jambe brisée, tout abruti. Puis, il revint à lui, et quand il commença de souiTrir et de se rendre compte, il remarqua qu'un lieutenant ennemi le toisait avec dédain, comme un officier brave fait pour un prisonnier qui s'est laissé prendre. Alors, il rougit, — et Dieu sait que les Anglais n'ont pas de peine à rougir, — puis il se redressa tant bien que mal, et pour s'expliquer devant cet homme qui, soldat comme lui, devait être régi par un code semblable du courage et de l'honneur, pour se justifier d'un
malijcur où il était si peu responsable, il dit simpieraent, mais d'un ton raide comme sa personne :
— Monsieur l'étranger, vous m'excuserez : je n'ai pas pu faire mieux.
Le capitaine au jeu de dames, l'ordonnance et sa jument, ce sous-officier si digne dans sa malchance, ils appartenaient tous à la mCme petite compagnie d'Ecosse.
L'immense armée anglaise est riche d'histoires pareilles que la mémoire des hommes ne retiendra pas. C'est la menue monnaie journalière ; elle s'usera vite avec le temps ; mais pendant qu'elle nous passe dans les mains, nous nous devons d'en admirer l'effigie avec un cœur bien ému.
Et c'est ce que pensait James Pipe qui, craignant par pudeur d'exprimer son sentiment personnel, dit, lorsqu'il eut fini :
— Mon père et ma sœur ils aiment beaucoup les histoires...
Barbet les goûta-t-il? En tout cas, ce qu'il aima, c'est apprendre que le major Pipe avait une sœur. Cette simple nouvelle éveilla dans son esprit de Français toute une sorie d'idées galantes.
— Quel fige a-t-elle ? dcmanda-t-il avec un sourire d'homme du monde.
— Ah! ah!... Est-ce donc point l'habitude, en France, que les dames mentent pour leur âge? demanda James Pipe s'épanouissant. Alors vous permettez je vous donne point cette détail sur ma sœur.
— Vous êtes un malin, fit, en s'inclinant, Barbet.
11 bombait le torse, comme s'il était déjà devant cette jeune personne.
— Est-elle brune ou blonde? demanda-t-il encore.
-^ Les deux ensemble, en sorte que tous peuvent l'aimer, reprit le major James Pipe.
— Elle est vive ?
— Pareille à un ruisseau de vif argent, reprit le major James Pipe.
— Enfin, elle est charmante?
— Autant que peut rire créature de Dieu ! reprit le major James Pipe.
— Et elle vit avec votre père?
— Dont elle est son rayon de soleil.
— Tout en étant le vôtre... car elle doit vous écrire ?
— Elle m'écrit que je suis son « croisé ». Ah ! Ahl
Et James Pipe, plus fort depuis ses trois sandwichs, eut un rire clair, sonore, et plus juvénile que jamais.
Barbet, à son côté, en oubliait d'être triste. Il s'accoutumait au décor; puis, ces quelques mots sur une femme éveillaient sa gaillardise.
— Ah ! les femmes, major ! C'est ce qu'il y a de mieux, les femmes! Ça aide à la misère une petite femme! Et c'est ce qui manque à voire vallée de l'Ancre... des femmes ! Mais à Londres, dites-moi, elles sont gentilles vos femmes? Car moi, j'ai beau venir du pays des femmes, j'ai besoin de voir d'autres yeux, d'autres bouches... d'autres femmes !
James Pipe, rougissant, repartit :
— Cher mongsieur Babette, je suis chargé vous montrer les horreurs de la guerre, mais non les charmes de la paix.
— Ah! très drôle, reprit en riant Barbet. Seulement, l'air demi-gôné du major le lit
changer de ton, et il dit :
— Il ne faut pas que je vous effarouche ! Ce n'est qu'en paroles, allez, que les Français sont légers. La plupart de nous épousent des femmes sérieuses, car le sérieux n'enlève pas le charme...
Il avait conscience, ainsi de flatter son guide
00 LE MAiPn PIPE ET SON PÈRE
qu'il devinait chaste, ot aussi timide sur ce sujet 'le l'amour qu'il paraissait robuste et bien planté dans la vie militaire et civile.
Gôné lui-même, il regarda ses pieds, puis sa pensée fut reprise par le spectacle étrange et terrible de ces terres dévastées. — Sur la route rouge il passait des hommes d'armes, avec de grosses pièces et des charrois d'obus; ils s'en allaient plus loin, sur des terrains d'où tout aussi devait disparaître. Guerre atroce, car le vainqueur ne conquiert que des spectres, et il n'a pour lui que ses souvenirs qui sont des revenants. Est-ce pour cela, se demandait Barbet, que, de tous les coins du monde, des soldats ayant fait leur bagage, viennent se battre et mourir sur la terre déchirée de la France? Quelle étrange vision, par exemple, <le voir tout à coup, sur cette route guerrière et mirifique, apparaître et défiler quelques milliers d'Indiens, sur leurs chevaux et sur leurs mules !
Au passage des premiers. Barbet croisa les bras, puis, les yeux vagues, il se mit à rêver.
— Curieuses gens!... Leur civilisation est-elle du raffinement, ou bien ne sont-ils encore que des sauvages?
Certains avaient l'air pensif et religieux d'une
LE MAJOR PIPK KT SON PÈRE Ôl
vieille race fatiguée de la barbarie du monde; mais ces hommes tenaient des lances pointues et redoutables. Ils montaient de petites bêtes qui se cabraient et les secouaient; quelques-uns, aux oreilles, avaient des boucles d'enfant ; mais tous, dans leur ceinture, cachaient un poignard à lame recourbée.
— Qu'ils sont nombreux !... Et comme ils sont pareils! murmura Barbet.
Là, James Pipe s'ébroua :
— Nô, oh ! nô ; ils sont vingt races, cent races, et il y a des types sémites, mais voilà un type noir, et tous ceux-ci sont des hommes jaunes.
— Croyez-vous? fit simplement Barbet.
Dans cette vallée de l'Ancre oii, seul, le ciel
a résisté à la bataille, son âme de Parisien, trop avide de précisions et un petit peu borné, se sentait submergée par ce défilé d'Indiens mystérieux et superbes, sur cette route écarlate.
Heureusement, le major le tira de sa rêverie. A dix mètres de la route, il ramassa un morceau de terre fumante qu'il lui présenta en riant aux éclats. Et Barbet, effrayé comme un civil qui croit que dans cette zone dangereuse tout éclate, Barbet demanda avec angoisse :
— . Sapristi, qu'est-ce que c'est?
— Je ne sais pas, dit James Pipe en envoyant le morceau au diable, négligemment.
— Vous avez tort, balbutia Barbet, de lancer comme ça des choses...
— Laissez-nous poursuivre le ennemi ! fit alors James Pipe. Si mongsieur Babette veut être bon assez pour monter sur le voiture !
En moins d'un quart d'heure, l'auto sortit de la vallée de l'Ancre, traversa la Somme, et pendant quelques kilomètres se rapprocha de la bataille, ce qui fit dire à Barbet :
— Hé I Hé ! Je crois que nous y allons ! D'abord, à l'horizon, il vit s'élever et prendre
l'air deux ballons, d'une toile écrue, dont le lourd balancement semblait presque puéril, — « saucisses » qui faisaient deux grosses taches de lumière au-dessus de choses monotones et maussades.
Le temps était curieux. C'était une de ces méchantes journées d'avril à sautes rageuses, qui sont la mauvaise humeur de l'hiver, déjà bousculé par le printemps. Gieux barbouillés, noirs et blancs, âpres et crus, qui crèvent tout à coup pour laisser place à un azur léger, premier sourire de la saison nouvelle. Des obscurités, des rayonnements, et les deux saucisses prenaient
une importance fantomatique, se détachant sur ce fond de « paysages », qu'il faut chercher dans le ciel lorsqu'ils ont disparu de la terre.
Soudain, dans la pénombre, il partit des éclairs : c'étaient de grosses pièces anglaises. Laguerre animait cette ancienne campagne, transformée en camp. Les coups de canon se précipitaient, les uns avec un bruit sec d'amorce, d'autres roulant tel l'orage ; et sous la voûte des nuées qui semblaient prises dans la bataille, tout se répercutait en un écho si formidable, que cette lutte terrestre avait l'air d'un combat géant dans les cieux.
L'auto, soufflante, n'allait plus qu'à petits pas sur la route encombrée, oii tout un régiment d'artillerie pataugeait, piétinait, poussait, tirait, dans l'odeur piquante des chevaux en sueur. Une compagnie d'hommes s'y mêla, porteurs de pelles et de pioches, et coiffés d.^ casques verdegrisés, comme s'ils venaient, avec leuia outils, de les déterrer profondément. Et il passa encore des bataillons de mules chargées d'obus, installés soigneusement dans des étuis de paille, comme des bouteilles d'un vin précieux. Puis, il vint de gros camions ayant tous sur le tlanc leur marque : chat, pincouin, fer à cheval, et des autos d'ambulance,
04 LE MAJOR PIPE ET SON PÈRfi
agiles, silencieuses, respccineuses. Tout cela s'empêtrait, puis se dégageait tranquillement, sérieusement, sans grognements, sans colères. Et l'on n'entendait que le souille des hommes et des bêtes et l'énorme pélrissement de cette terre boueuse par les pieds et les roues.
Barbet était las, élourdi dans ce mouvement. II se disait : « Cette guerre est colossalo !... Ces Anglais sont formidables !... Il en sort de partout... Ils ont tout créé !... On n'a pas d'yeux assez grands pour les voir... Ça vous dépasse... Nom d'une pipe, que j'ai envie de dormir!
Puis, fermant les yeux, il songea à sa vie ordinaire et pacifique, à son intérieur, à sa femme.
— Il faudrait qu'elle vît par elle-même. Elle ne me croira pas. Comment raconter toutes cp> choses superbes... ou horribles? C^ c'est beau de se défendre, mais tout ça pour se tuer !... Ah! Folie!
— Mongsieur Babette, fit tout à coup Janii*'> Pipe. Pensez-vous mal de moi que vous ne parlez rien?
— Mon cher major, je songe à la bêtise des hommes.
— Oh ! reprit James Pipe, je souhaiterais alors ôti-o un cockon de Guinée.
— Ne vous plaignez pas, fit sérieusement Barbet; vous êtes Anglais ; c'est encore ce qu'il y a de mieux.
— Et ce qu'il y a plus aimable c'est de être Français.
Barbet prit un air de modestie enchantée :
— Vieille réputation, en effet, que nous avons.
— En ce cas, dit James Pipe, aimable et français gentleman, voyez-vous là cette mur? C'est Péronne.
— Oh ! ce brave Péronne !
— Et sur le plaine, ce chose blanc qui paraît squelette...
— C'est?
— Mont Saint-Quentin.
— Sîiint-Quentin ?
— Le mont.
— Ah ! A la bonne heure !... Alors ce mont?
— Vous souvenez-vous quelle chose terrible pour le prendre ?
— Très bien.
— Les Allemands, dessus, étaient embusqués.
— Parfaitement !
— A présent, ils sont dessous.
— Dessous ?
— Ganou^ ' \h ! Ah I
— Vous êtes charmant, dit Barbet. C'est un sacrilège, tenez, qu'un homme comme vous ait à combattre des goujats comme eux.
L'auto donnait tout ce qu'elle pouvait. Elle eut tôt fait d'atteindre ce coin de terre dévastée, qui, à distance, ne paraît plus grand chose, mais qui, dès qu'on approche, prend de la hauteur et de l'étendue.
James Pipe, plus leste qu'un chat, grimpa dans les ruines, et du haut d'un mur il dit, riant d'un bon rire :
— Je vais vous tirer... j'ai un petit corde. Puis, avec une joie d'enfant, il sortit de sa
poche une ficelle qu'il lia à ce qui restait d'un arbre, et il hissa Barbet en s'amusant comme un fou.
Barbet, l'entendant rire, se rappela que pop grand-oncle, qui avait voyagé en Angletercontait toujours après les repas :
— C'est un peuple d'enfants. Ils s'amusent de tout!
— Brave James Pipe ! conclut Barbet, avec le sentiment d'être, quand même, un peu supérieur. . Sur le Mont Saint-Quentin où il ne reste que des gravats et que des oiseaux qui cherchent leurs nids, il se sentit, une minute encore, mélanco-
liqiie. Ce petit village devait avoir un charme très grand. Le printemps y apportait nn air parfumé par toutes les feuilles de la vallée; l'horizon y était vaste ; et du pays d'alentour, portées par les premières tiédeurs du vent, c'est là que les promesses de l'été devaient se rejoindre et le mieux s'accomplir. Quel crève-cœur de n'y plus trouver qu'un massacre de pierres et d'arbres !
Mais James Pipe, au lieu d'évoquer le malheur des beaux jours perdus, se réjouissait seulement du succès de son armée. D'un geste, il montra le désordre et le ravage de ces lieux, et d'un ton où sa joie frémissait :
— Ah ! Ah !... Bien pilonné !
— Hélas ! répondit Barbet.
Il lança cet « hélas » presque inconsciemment, par lassitude, plutôt que par amertume, — mais les hommes passent la moitié de leur vie à ne pas se comprendre, — et il suffit de ce mot pour jeter James Pipe dans une énorme confusion.
Tout à coup, en entendant « hélas ! », il s'aperçut qu'il avait dû peiner Barbet, et cette idée qui ne lui était pas venue que son compagnon était, en somme, un Français vivant, devant un coin do Franco à demi-morte, cette idée, soudain, lui fit comme une inondation dans la cervelle, et il se
98 Le major pipe et son perK
mit à rougir, à rougir jusqu'aux cheveux, si fort que Barbet se détourna à son tour, fort gènc^... Ah ! ce James Pipe était un brave cœur, puisque, d'abord, il avait été cruel par métier, par devoir, et puisqu'il s'excusait gentiment, sans chercher des mots superflus, simplement en laissant voir par la panique de son visage qu'il avait une nature charmante et un sang plein de jeunesse.
Ils ne poussèrent pas plus avant la visite du Mont Saint-Quentin ; et, pour changer d'idées, Barbet remarqua :
— D'ici on voyait bien Péronne.
Cette phrase banale permit à James Pipe de répondre vite :
— Mais vous voyez pas ce que le Boche il a fait.
Ils redescendirent à l'aide du petit cordon, toujours attaché à l'arbre, et ensemble ils se dirigèrent vers cette cité qui fut jolie et qui, maintenant, n'est plus que ruines.
Dans sa masse, à un kilomètre, elle semble encore une ville, et le soleil et les nuages ont l'air de fair« de la lumière et des ombres sur des maisons; mais quand on y entre, on n'y voit que des façades sans rien derrière, et des toits sur le sol, car ils ont, d'une seule pièce, glissé jusqu'à
la rue. Beaucoup d'entre les demeures de Péronne e'iaient des vieilles qui avaient résisté à l'âge, aux hommes, au sort : toutes, maintenant, sont à bas. En vain chercherait-on celle que le hasard a épargnée, et, à la réflexion, c'est une grâce qu'aucune n'ait survécu ; une maison debout, parmi ces ruines, serait monstrueuse et inhabitable. D'ailleurs, de nos jours, il faut tuer tout ce qu'on reprend, et le Boche brûle ce que les obus laissent, en sorte qu'au lieu d'une ville on découvre un amoncellement de choses qui vous troublent, et puis vous fatiguent, car rien n'est plus à sa place, tout penche, tombe, croule, danse, déroute les yeux et les idées. Péronne ; C'était une ville rouge, en briques, bien étagée au-dessus de la Somme, avec une église blanche, et un château noir. Péronne, on en rêvait; et maintenant, éveillé. Barbet croyait y vivre un de ces cauchemars odieux et ridicules, où l'on roule dans un monde dont tout perd pied, dégringole et nous fuit.
Devant la dernière maison, le major s'arrêta; et il Ht voir à Barbet un bout de verger oii trois pauvres arbres, trois poiriers maigrelets, sciés à moitié du tronc, s'étaient comme agenouillés, la tôte contre terre. Et il haussa les épaules :
— Le soldat boche est misérable I II écoute,
obéit, suit les ordres; ot il pense pas que trois petits poiriers... c'était la joie de la vie de un homme !
— Que c'est vrai, ça! balbutia Barbet, qui pensa aussitôt : « Eh ! mais il se fait ! Il est déjà plus délicat... L'influence française... Il a compris ma manière de sentir... »
Puis, il fit quelques pas, et James Pipe dit encore :
— Le soldat boche, dans le crâne, il a seulement des idées grosses : le Guerre, Tlilnnemi, toutes idées générales, n'est-ce pas, et kolossales ; mais les hommes, chacun des hommes, le liberté, le bonheur et le respect de chacun des hommes, ce n'est point choses qui croissent dans son jardine !
Barbet approuva de nouveau, avec force, ces paroles bien britanniques. Et il se souvint encore de son grand-oncle qui répétait :
— Les Anglais ont un dada : la liberté de l'individu.
« Il faudra, se dit-il, que j'indique ça dans mes articles... et ça ne va pas ôtrc commode... expliquer l'individu anglais... Si je ne touche que «ent francs par article, ça ne vaut pas la peine. »
— Mongsieur, Mongsieur Babette ! regardez ce monstre animal.
- Diable! Un tank? fit Barbet.
ît James Pipe lui montra sur une grosse béte d'acier ruinée par la mitraille, cette inscriplion modeste à la craie : « John Harrisson a fermé poui' la dernière fois les yeux dans ce tank. Maintenant il est loin, mais n'est pas oublié. »
— Ah! Eh bien, ça confirme ce que je viens de dire, s'écria Barbet avec feu.
— Quoi donc ? Je ai pas entendu, dit le major.
— Si, sur l'individu ! Mon cher major, chaque Anglais sait que dans la grande histoire il ne sera qu'une petite chose, mais il veut être une petite chose qui compte!... N'est-ce pas que c'est vrai?
— Yes... Peut-être.
— Sûrement!... Il ne se vante pas, mais il connaît son prix... La personne, chez vous, vaut autant que la société.
— Peut-être.
— G^est certain.
— Certain... je ne peux dire... étant pas habitue aussi tant à penser que vous faites.
— Ça, c'est vrai, fit Barbet... J'avais un oncle
qui disait : « Les Anglais n'aiment pas la pensée, ni en dévider l'écheveau. »>
— Les chevaux! Oh! pardone, nous aimonbeaucoup les chevaux, protteta James Pipe.
— Non, l'écheveau en un mot.
— Les chevaux en un mot?
— Oui... vous savez bien... Je cherche un équivalent... ce qu'on roule, ce qu'on déroule... du coton... vous comprenez?
— Peut-être! Mais les chevaux, tenez, mongsieur Babette, regardez dans ce champ, sont des chevaux australiens. Vivent-ils point à leur aise?
— Ça, c'est une autre question... D'ailleurs, ils sont étonnants vos chevaux... Personne ne les garde? Et il y en a à perte de vue!... Alors... pour les retrouver?...
Jumes Pipe regardait Barbet avec sérénité. Il fit attendre sa réponse, puis d'un ton amical :
— Dans le armée anglaise, mongsieur Babette, tout le monde est obéissant, mais tout le monde il est libre, et ceux-là, toute la journée, comme vous dites, on leur « fiche la paix ! » Alors ils comprennent, et le soir ils reviennent!
Et cette conversation sur les chevaux australiens, qui avait commencé car une coiisidt^ration
sur l'échereau des idées, fut la dernière s^rieus» que Barbet eut avec le major dans cette deuxièm* journée sur le front britannique.
Le crépuscule, déjà, rougissait le ciel et tout le pays. Ils remontèrent en auto.
Et ils rentrèrent tous deux pour manger et pour dormir. Et en dormant. Barbet rêva; et il rêva que James Pipe ne rêvait pas ; car, ainsi que f'hacun sait en France, les Anglais ne doivent pas avoir d'imagination.
Le matin du troîsi^iwe jour, James Pipe, serrant la main de Barbet, eut un air particulièrement heureux pour lui dire :
— C'est aujourd'hui vous partez !
Susceptible, Barbet déjà faisait un rire jaune,
mais li^ major expliqua sa joie :
— vous partez pour le Angleterre, et je sais, par une nouvelle qui vous doit recevoir là-bas.
Orgueilleux, Barbet sentit sa cervelle se monter, comme un soufflé sur un bon feu. Il bredouilla :
— Est-ce quelqu'un de bien ?
— Oh!
James Pipe eut un rire généreux.
104 LK MAJOn PIPE ET SON PÈRE
— A mon opinion, on peut pas mieux.
Alors Barbet fit :
— Lloyd George?
Ce fut le tour de James Pipe d'être gêné.
— Nô, reprit-il modestement... mon père.
— Monsieur votre...? Et comment savez-vous ça?
— Il m'e'crit il a été retenu d'avance, et il est devant vous montrer le marine et le industrie.
— Ah ! ça, c'est impayable, dit Barbet. Mais votre père alors est du Gouvernement? Parce que... je suis reçu par le Gouvernement!
— Yes. Volontaire. Il offrit ses services, pour le propagande.
— Et on l'a désigné, sachant que j'étais avec vous?
— Nô! Oh! personne sait, même pas lui.
— Est-ce donc le hasard
— Comme usuellement.
— Seriez- vous fataliste?
— Je crois dans Dieu.
— Et cela vous dispense de chercher les raisons des hommes?
— Yes. Ah ! vous mettez ça bien... Enfin mon père il sera heureux à avoir par vous ce soir mes nouvelles.
— C'est pourtant vrai ! Ce soir !
— Je vous quitte à douze heures. Mais encore ce matin nous ferons ce que vous demanderez... Nous pouvons monter l'auto à Boulogne.
— Ah ! Très bien, ça.
— Et sur le chemin, voir les hôpitals.
— Loin du front?
— Désirez-vous voir le ligne de feu?
— Du tout, repartit vivement Barbet, au contraire. Les premières lignes... tout le monde les connaît... c'est toujours la même chose : des obus, des attaques, vingt fois on a raconté ça aux lecteurs... Il est préférable de leur dépeindre un peu votre étonnant service de santé, car là-dessus, hélas ! pour vous égaler, nous avons à faire ! Si vous me promettiez que cela restera entre nous, je vous raconterais, mon cher major, des détails...
— Oh ! dit James Pipe, je serais excédemraent heureux; mais nous devons premièrement prévenir le chauffeur, pensez-vous pas ?
Et de ses grandes jambes il courut au hangar sous lequel était l'auto. Barbet resta donc avec ses confidences. Marchant de long en large, il se les fit à soi-môme, et son imagination y avait ajouté quand, une fois en route, il recommença :
— Vous ne me croirez pas, major, si je vous dis qu'encore maintenant, sur notre front...
Puis il accumula des histoires tragiques qu'il avait sues par le journal, mais que la censure avait coupées, et il termina par ces mots :
— Nous n'avons rien d'un peuple organisateur! Pour l'héroïsme, comme pour les arts, nous trouvons une foule de gens de premier ordre, mais pour la besogne terre à terre... et indispensable, sapristi, quand il s'agit de sauver des vies... plus personne!... Aussi...
Il reprenait son souffle, plissant les yeux, en homme averti.
— Je suis vraiment heureux que vous me fassiez voir vos efforts sanitaires.
Quoique l'auto roulât environ à dix kilomètres des lignes, le vent portait, et l'air était ébranlé par le canon.
— Ce n'est pas, dit Barbet, un poste de secours sous le feu, que nous allons voir?
Non, c'était un hôpital du front suffisamment loin pour qu'on fût à l'abri, mais suffisamment près pour qu'on y vît les hommes qui y arrivent après l'attaque, perdant leur sang, étourdis et comme ivres, et dont la première fièvre est encore la chaleur du combat.
Barbet était à cinq cents mètres de ce qu'il allait voir, que déjà il s'émerveillait, et cela c'est un des côtés légers mais charmants du Français qui voyage. Il a, pour ce qu'on lui montre, une galanterie a priori, qui est de l'habitude et non de l'observation. Il aperçoit des formes vagues sur un terrain d'un kilomètre; il dit : « Comme c'est étendu ! » Il découvre que ce sont des tentes, il s'écrie : « Des tentes, quelle boane idée ! » Puis il ajoute : « Je parie que tout est prévu là-dedans ! » Et comme on ne répond pas, il poursuit : « Quelle différence avec nous!... »
Après quoi, il développe : En France, nous battons l'air de nos bras ; chacun soupire : « Nous sommes débordés ! Au petit bonheur ! Et allez donc ! » Vous, Anglais, dites : « Puisque c'est la guerre, du calme ». Vous êtes des sages... nous, nous parlons trop !
Et pour le prouver. Barbet parla encore.
Il expliqua à James Pipe en descendant devaint l'hôpital, que les Anglais ignorent l'amertume, le scepticisme, le laisser-aller; que les Anglais ne soupirent pas sur la vie, mais la vivent ; que les Anglais ne sont pas des résignés; que les Anglais mettent de l'ordre bonnement, et que les Anglais se retrouvent toujours. Et en somme, la
guerre, cette grande guerre, la plus eiïroyable des guerres, reste pour eux une aventure, une vaste expédition, oii ils s'emploient avec la même sagesse qu'à leurs affaires. Pas de phrases, pas de gestes : Us n'ajoutent rien à la tragédie. Et lui. Barbet, ajoutait ceci :
— Vous n'avez pas de nerfs ! Ça vous préserve d'ôtre inutilement mélodramatiques. Tenez...
Il était entré dans l'hôpital avec le major, et à la vue de tentes indiennes, larges et dorées, avec de petits jardins autour, il put dire, vraiment ravi :
— Regardez avec quelle bonne grâce vous accueillez vos blessés !
Ils s'approchèrent des jardins, qui étaient pleins de gentillesse, si simplets avec leurs cailloux en bordure qu'ils rappellent des ouvrages d'enfants, et Barbet, attendri, remarqua :
— C'est admirable que des hommes d'armes gardent ainsi, dans sa nouveauté, un cœur plein dattentions ! Le Boche, ce cuistre, en rirait bien. Mais... la question est de savoir si la suprême grâce, dans la délicatesse... ce n'est pas cela... c'est-à-dire... un retour aux naïvetés du premier âge... mieux présentées... avec l'adresse de l'expérience.
LE MAJOR PIPE ET SON PÈRE Hl
Dans cette période de Barbet, un peu difficile, quoique bien balancée, James Pipe n'eut pas le temps de tout comprendre. Il dit donc :
— Yes. Je crois...
Mais il ne se compromit pas davantage, et il préféra faire voir en détail ce grand parc pour blessés, avec ses tentes qui font songer à des voyages en pays lointains. Il semble que les hommes doivent plus vite oublier la bataille en retrouvant les rêves harmonieux de leur enfance; et à l'heure où, dans un corps affligé, l'esprit vacille, ils reposent en un décor qui aurait plu à leur première faiblesse.
James Pipe, heureux d'être Anglais puisqu'un Français le louait, James Pipe expliqua d'abord que, quand l'hôpital changeait de place, on roulait les gazons comme des tapis, enlevant audessous d'eux une mince couche de terre; puis qu'on les emportait ainsi que les tentes sur des camions. Ensuite il fit voir les soldats dans leurs lits, et il avait une gaîté souriante où on sentait l'espoir de les guérir, sans larmoiement sur leur misère.
— En trois semaines, mongsieur Babette, il avait passé ici des blessés trente-cinq mille, qui, tous, ils ont été très bien... A l'arrivée, n'est-ce
pas, on les ordonnait par blessures, aiin que, ils souirrent même chose. Car si, à l'hùpilal, le voisin il plaint sur sa tête, pendant que moi je endure martyre par le estomac, cela n'est pas désirable, et c'est trop de infortune ensemble. Il faut mieux tout le monde dans une salle il soit pareil; alors si quelqu'un il est mieux et le dit, les autres ils osent plus être mal et ils fout mieux aussi.
11 entraîna Barbet vers une tente où il n'y avait que des blessés à l'abdomen; dans une autre, les hommes étaient atteints aux jambes; et, sortant dune dernière où les toiles étaient soulevées pour que l'air y circulât, il dit :
— Gangrène... mais ils vont aussi très bien à cause... Comment vous dites pour aération?
— Euh!... Aération.
— A cause donc d'aération, ils savent pas leur odeur: ils ignorent; donc, ils ont bon esprit pour guérir.
Pour la seconde fois, il exprimait ainsi l'importance du moral chez des hommes gravement atteints, et il s'expliqua mieux encore, emmenant Barbet sous une tente en grosse toile huilée, où la lumière tamisée dorait les choses et les visages.
LB MAJOR PIPli ÏT SON PÈRE 113
— Lîji, c'est le salle de résurr^ctione !
Des blessés somnolaient. Sur un lit il monlra le couvre-pied de coukur vive.
— Rouge, très gai. Important. Je ai beaucoup confiance.
II3 sortirent.
— Dans les hôpitals, continua James Pipe, le mort il prend le soldat qui se laisse aller; mais si le soldat il a goût de la vie, il le prend pas, et les couvertures rouges ils donnent très fort le goût !
Barbet écoutait, attentif, presque avec émotion, charmé par cet accent étranger et cette lenteur de parole qui n'est sans doute qu'une recherche des mots, mais qui paraît un raffinement de pensée.
ïls passèrent devant une baraque. Barbet lut : « Pharmacy ».
— Dangereux ! souffla le major.
Une nurse les croisa. Il salua, plein de respect, et dit encore ;
— Tout le temps que les blessés ils restent — et pour les choses peu graves ils seulement passent, mais pour les choses aux poitrines, ils restent — tout le temps, ils gardent même iniir-
m LE MAJOR PIPE liT SON PÈRK
mière, afin tout de suite ils croient le infirmière il s'attache à eux.
Il ajouta avec une netteté de ton qui affirmait sa foi en un boa traitement de l'âme :
— Ainsi, nous perdons presque aucun.
Et Barbet le croyait, admirant cette lionnôte manière de comprendre et de défendre la vie. La médecine tâtonne et n'est jamais sûre de pouvoir rétablir le physique; tandis que 4e moral, quand on est seulement homme de cœur, on a la certitude de bien le remettre d'aplomb. C'était la théorie de ce James Pipe. Brave et loyal garçon ! Quelle allure naturelle ! Avec son costume simple et ses souliers larges, comme il marchait avec aisance !
— Pour finir le visite, dit-il à Barbet, je veux vous emportiez un souvenir tout à fait content, et je demande vous acceptiez un whisk}soJa.
— Le breuvage national ! fit, avec un peu d'affectation, Barbet.
Mais comme il sortait, quelle ne fut pas .sa surprise d'apercevoir, dans la plaine, en face, au pied d'un bouquet d'arbres, tout v.n hOpital de tentes hindoues, semblable en tous points h celui qu'il venait do visîlor Par ovcmni.'' r'r'li.ll \
LE MAJOR PIPE ET SON PERE il5
croire, en pleine France, sous un ciel gris, au phénomène du mirage.
Barbet balbutia :
— Qu'est-ce que c'est?
Le major sourit. Il tenait d'abord à boire un whisky-soda. Il gagna donc la cantine, se fit servir avec largesse, puis, levant son verre à la santé de Barbet, il expliqua gentiment :
— C'est... comment vous dites pour le double?
— Mais... le double.
— Alors le double... Pour qu'on soit pas fatigué, n'est-ce pas, chacun des deux il fonctionne quinze jours... puis il se repose... tout il se repose : infirmiers, nurses, môme les allées que on marche plus, même les jardines qui préparent des surprises!... Et alors on peut tenir tant que il faudra, car non seulement les soldats ils ont le bon moral, mais l'hôpital il a aussi...
Barbet fut emballé par cette péroraison.
— Ah ! s'écria-t-il, par votre loyauté, votre cœur, vofa'e jeunesse, vous embellissez la guerre !
11 reprenait son air digne.
— Depuis deux jours vous avez dû sentir que je ne suis pas homme à vous passer la main dans le dos. Mais, mon cher major, je compare. Eh bien 1... chez nous, c'est le sabotage ! « A la
guerre comme à la guerre ! » Ça, ça permet toutes les petites lâchetés; tandis que vous, dans la grande machine, vous soignez le plus petit rouage, et vous avez une façon de traiter les hommes !...
— Les hôtes aussi, dit vivement James Pipe. Cette fois, il perçait de l'orgueil dans sa voix. 11 s'expliqua : on allait, dans l'auto, filer sur
Boulogne, et un kilomètre avant la ville, on s'arrôterait à l'hôpital des chevaux, pour montrer à Barbet que « tandis que le sale Boche il traite les hommes comme des hètes, il est raisonnable traiter les botes comme des hommes. »
— Ou simplement comme des hôtes qu'on aime, objecta Barbet.
— Alors, dit James Pipe, c'est môme chose !
Là-dessus, ils filèrent, et pendant une demiheure Barbet, malgré les cahots de la voiture, essaya de consigner sur son bloc-notes les idées les plus précieuses qui lui étaient venues depuis deux jours. Pêle-mêle, il grilTonna : « Philosophie allemande dans le sixième dessous. Sensibilité anglaise fantastique. Grâce du dixhuitième, alliée à la précision moderne. Ecrire, là-dessus, ce que personne encore n'a écrit. » Se contentant d'indiquer et de préparer, il se sentait
un génie qu'il est difficile de retrouver ensuite devant le papier blanc, la plume à la main. Il était plein de fen, il s'en mangeait les ongles, et dans cette auto puissants qui l'emportait si faeiloment, il avait vraiment l'impression d'être quelqu'un, et il se disait, alliant le sens utilitaire à la pensée élevée : « 11 faudra, dès mon retour, que je demande k être augmenté. »
Cette petite crise d'orgueil ne le prépara pas à comprendre l'hôpital des chevaux ; il n'y avait pas fait trois pas qu'il se mit à sourire.
James Pipe n'en fut pas désarmé. Il avait l'habitude. Il dit :
— Ici, toujours les Français ils sourient, car les Français ils ont le respect des avocats. Alors, les bêtes ils parlent pas assez; les Français ne croient pas aux bêtes.
Tandis que l'Anglais, qui comprend le silence, se dit que la misère des chevaux est souvent humaine, et il les console par les mêmes moyens qui apaisent les hommes. Tout autour du box de la bote malade, il dessine, comme pour des soldats affligés, une bordure de fleurs, qu'il arrose et renouvelle. Et ainsi, le cheval le plus roturier et qu'on a fait servir aux besognes les plus cruelles, se trouve soudain soigné comme une
pcrsofîDC, simplement parce qu'il souffre et qu'il est malheureux.
Le vétérinaire -chef, un homme trapu, très rouge, enluminé, tout drôle, montrant à Barbet une bordure d'œillets d'Inde devant un cheval fourbu, dit :
— Il est bien heureux... ça conforte son œil! Et comme la bête s'elTarait d'une caresse, il fit
sur un ton doucement fâché :
— Pourquoi vous êtes pas gentil, puisque vous êtes confortable?
11 passait des hommes vêtus de blouses immaculées, qui portaient des seaux de fer-blanc où se reflétait le soleil. Allées ratissées, pharmacie étincelantc, et plus loin, auprès de stands où l'on était en train de peigner avec soin des bètes souffrantes, James Pipe et Barbet entrèrent à la suite du vétérinaire, qui poussa une barrière de cottage, dans une vaste prairie, haute en herbe, fraîche et gaie, d'où l'on découvrait tout le pays, et la ville, et la mer, qui faisait une tache bleue très douce jusqu'à l'hoiizon.
Comme dans tous les beaux paysages, il y avait une vue de ciel énorme ; c'était Uu gitind rayonnement de lumi6re tm hua otture houreubo et calme aux yeux^ on avait ûttrfle r!o 6'4£t>cQh' àt
fîe se reposer là. Et c'est dans ce sentiment que les Anglais ont amené dans ce panorama doux à toutes les âmes tristes, des bêtes anémiées ou chagrines, pour qu'elles reprennent courage à voir comment le ciel peut épanouir la terre.
Le vétérinaire montra une jument qui s'en allait à petits pas, flairant l'herbe, et elle ne se décidait pas à brouter. Jolie bête à tête mince et aux flancs étroits. Barbet demanda de quoi elle souiïrait. Alors on lui répondit que son officier avait été tué, et qu'elle semblait dans l'affliction, cherchant partout son maître. Puis, le vétérinaire passa près d'elle, la regarda et lui sourit. Ce sourire à un animal, discrètement fait, avec une tendresse respectueuse, fit dire à Barbet qui voulait toujours, à la fin de chaque visite, un mot lapidaire :
^- Monsieur, je crois que vous êtes le peuple le plus démocratique du monde, — au sens le plus large du mot, puisque, parmi les petits, vous comprenez même les bêtes.
Mais il n'avait pas débité sa phrase qu'ils passèrent tous trois devant un édifice étrange, en bois sombre, d'aspect redoutable, avec trois rangées de fil de" fer barbelé tout autour.
— Qu'est-ce donc?...
120 LE MAJOR PIPE ET SON PÈttE
Le vétérinaire montra les dents; on eût dit qu'une colère subite soulevait sa petite personne :
— C'est le prison, prononça-t-il , pour les hommes qui soignent mal les chevaux!
Alors Barbet ne reparla plus de la démocratie. 11 remercia, serra la main du vétérinaire, déclina ses qualités, et dit enlin :
— Je raconterai ce que j'ai vu, je vous le promets, et je voudrais causer... mais... je pars pour l'Angleterre et j'ignore l'heure du bateau.
A ce mot, le vétérinaire devint plus rouge encore et parut en proie à une grande hésitation. Puis, il frappa le sol de ses talons, ce petit homme court, comme s'il faisait tomber ses derniers scrupules, et il annonça :
— Moi, je sais l'heure! Je puis le dire, mais c'est un chose caché et je vous demanderai l'oublier tout de suite.
13ar!)et prit un air égaré. Mais James Pipe approuva et il l'assura de la discrétion de son hôte.
— Alors, fit le vétérinaire, onze heures.
— Onze heures ! Diable, nous n'avons que le temps !
L'auto descendit rapidement sur Boulogne. Barbet maintenant avait, malgré lui, le visage
d'un homme privilégié qui sait des secrets. Au tournant d'une rue, comme l'auto était bloquée, il cria : « Laissez-nous passer, sacrebleu, nous allons au bateau, nous ! »
— Chut! dit James Pipe. Il faut jamais parler bateau.
— Je n'ai pas dit l'heure, reprit Barbet. Mais un homme qui barrait la rue avec sa
charrette à bagages grogna :
— L' bateau? V's aurez toujours le temps! Il part qu'à deux heures.
— Comment deux heu...?
Dans l'intérêt de la France et de l'Angleterre, et pour éviter un drame sous-marin, Barbet contint son étonnement mais il poussa le coude du major.
En trois minutes ils furent sur le quai. Là, ils ^e précipitèrent chez un général anglais, qui trône dans un bureau enfumé, à côté de la douane. James Pipe lui parla bas, et l'autre, qui ne savait rien, ne put répondre. Ils ressortirent. Un commissionnaire leur dit :
— Ces messieurs ont des bagages?
Alors Barbet de demander :
— Sauriez- vous l'heure du bateau?
— Tout le monde la sait. Deux heures.
Ainsi c'était vrai. Sacré vétérinaire! Un po:vait encore faire un tour en ville.
Barbet connaissait Boulogne; il ne le reconnut pas.
Dès qu'une vieille cité de France devient une base anglaise, elle est méconnaissable. C'était un fouillis de vieilles rues et de vieilles manies; car les siècles, en se suivant, accumulent les souvenirs charmants mais encombrants. Toutes nos villes d'autrefois sont pareilles à ces demeures familiales aux débarras bondés, où tout est inutile et passé de mode, mais où le cœur, empêtré dans ses chères habitudes, vit étriqué, gêné, sans force pour déblayej et se donner de l'air.
La guerre éclate; l'Anglais débarque. Les quais du port sont encombrés de vieilles caisses et de vieilles cordes; la gare est sale; les rues se tortillent, avec toutes leurs maisons qui sont autant de lubies, pavées de pierres infernales où le pied se coince à chaque pas. Une base anglaise ici?... Parfaitement. L'Anglais allume sa pipe de tabac blond; il trousse ses manches sur ses bras roses; il range le port; lave la gare; et dans le dédale dos ruelles il fait rouler ses camions jusqu'à ce que, sous les roues, tous les pavés aient sauté. Un coup de sirène venant du large : ce sont les
LE MAJOR PIPE ET SON PERE i23
bateaux qui arrivent, qui entrent, qui se rangent, qu'on attache, qui s'immobilisent. L'Anglais les décharge avec ordre : il y a, dans le ventre de chacun, de quoi couvrir des camps immenses, et, peu à peu, flegmatiquement, il occupe, il remplit, il s'étale, il est bien. Les vieilles sont ébaubies, le nez collé aux vitres.
Des navires gig-antesques comblent d'élroils bassins. Jamais on n'eût osé les recevoir en temps de paix. Avec un capitaine britannique qui calcule juste, ils se glissent, ayant eux-mCMues un- air de froideur bien anglaise. Ils sont fiers d'avoir passé sans encombre la mer. Ils accostent ; et tandis qu'ils fument encore, on lire de leurs flancs des bœufs congelés, des canons lourds, des autos, des sacs de lettres, des mules et des chevaux frémissants, qui piaffent en touchant le sol.
La « base » anglaise : dans une syllabe il y a toute la méthode et la ténacité de ces curieux alliés que la fièvre de la guerre n'échauffe qu'à la bataille.. Dès qu'ils sont à vingt kilomètres, leur sang ne bat ni plus fort ni plus vite qu'en temps de paix.
ils sont fermes, sereins. Ils marchent largement, jambes et coudes écartés, en gens qui co-
Ionisent et aiment avoir leurs aises, et, sans doute parce qu'ils sont poètes, ils se suffisent à euxmêmes, et donnent, par là, l'impression d'être égoïstes. Mais seul, l'Anglais se croit avec un autre, et seul, il marche au pas, comme s'il réglait son allure sur un compagnon qu'il imagine.
Ensemble, ils ne gâchent ni leurs efforts, ni leur temps. Jamais on ne peut écrire qu'ils « grouillent », ni qu'ils « fourmillent » ; ils calculent, ils coordonnent leurs actes à travers le réseau compliqué de la vieille ville, parmi tout ce qu'on débarque au port, tout ce qu'on charge à la gare, sur les ponts, dans les places. Ils vont par petits groupes. Ce ne sont pas des gens menés, mais qui se mènent, ayant tous une pensée identique. Anglais de Londres, Anglais d'Ecosse, Canadiens, Australiens, soldats du Cap, chapeaux, bonnets, bérets, casquettes, hommes culottés ou juponnés, tous ils sont en kaki et leur cervelle est de môme obsédée pareillement. Ces Anglais contribuent à l'ordonnance générale et magnilique du monde. Ils vivent comme la terre tourne et comme le soleil chauffe.
Même blessés, ils n'ont pas l'air hagard. Leur raideur naturelle résiste à la souffrance : une blessure ne les énerve pas. Ils n'ont pas besoin
Je pilié, contiine les nôtres. Au bateau qui doit les emporlor ils arrivent dans des voitures spacieuses, silencieuses où, tout de suite, ite s'endorment pour oublier la guerre; puis, on les descend; ils ne geignent pas; et ils ne s'occupent jamais de savoir si on les regarde.
Barbet en eut quelque stupeur. Il en fut de même lorsqae, entrant dans le buffet, il vit le pasteur attaché au navire-hôpital, qui se restaurait bien, avant de s'embarquer. Il était en kaki, élégant comme un jeune officier, et il avait devant lui une tasse pleine d'un café au lait dont l'odeur seule était une joio. Pour l'accompagner dignement, il étalait avec tendresse du beurre sur du pain grillé, des confitures sur son beurre et du miel sur ses confitures. Longuement, dans des assiettes diverses, il se préparait ainsi tout ce qu'il faut pour un homme qui veut être fort, et que le pire cataclysme ne trouble guère, parce qu'il croit en Dieu et en lui-môme. 11 pensait : « S'il faut m»urir demain, on mourra ; mais puisqu'il faut vivre aujourd'hui, vivons bien. » Et il souriait. Puis, lorsqu'il eut fini de sourire et de manger, il se leva; il sortit de son pas régulier; il s'en alla jusqu'aux voitures, et se penchant dans la première, comme s'il disait : « Quels sont
ceux qui veulent un mouchoir? » il demanda en anglais, d'une voix sans émotion mais aussi sans prétention, d'une bonne voix réfléchie qui juge l'homme à sa mesure :
— Qui sont ceux ayant besoin des secours de la religion?
Harbet trouva cet homme unique. 11 eût voulu deviser sur son cas, mais James Pipe l'entraînait au bureau des passeports, à la salle des douanes, au guichet des billets,
— C'est vrai, se dit-il, je m'embarque ! Je vais le quitter, ce brave major! Il faudrait pourtant que je lui dise quelque chose de bien, à. cet homme qui a été étonnant pour moi depuis deux jours, et dont je veux me faire un ami, avec qui je veux rester en relations, que je... Oh ! pardon, monsieur !
Il se cogna violemment dans le ventre d'un offkier français, qui protesta puis le reconnut :
— Barbet? Qu'est-ce que tu iichos ici?
C'était un rédacteur du journal, depuis deux
ans au front.
— Toi, par exemple! fit Barbet. Alors, mou vieikx?
— Tu es avec les Anglais? dit l'autre.
— Mais... tu vois... reprit Barbet, gôné comme
lin homme qui continue son métier, tandis qu'un confrère se bat.
— Ah! Très, très bien!... Et tu les admires?
— Dame...
— Bouche bée?
~ Pas toi?
— Si, oh ! si !
Le major Pipe était à trois pas, en train de parler, lui aussi, avec un gros monsieur; on pouvait causer une minute. L'officier reprit sur un ton maussade :
— Ils ont de la marmelade suave, hein?... et du corned beef ! quel corned beef !... et des bainsdouches, bigre de bigre!... Bref, ils sont confortables, et ils t'ont montré tout ça... Parbleu! ils montrent toujours ça! La façade! Ce sont des pierrots habiles!... Seulement quand ils se font zigouiller, ils baissent la devanture...
— Qu'est-ce que tu veux dire?
— Ils ne t'ont pas montré leurs cadavres?
— Mais mon vieux...
— T'en ont-ils montré ?
— Je n'allais pas voir ça.
A ces mots. Barbet se sentit frôlé amicalement. C'était le major James Pipe qui avait entendu et venait pour mettre son mot, s'excusant d'abord
428 LE MAJOR PIPE ET SQN PfeRK
beaucoup. Sa figure exprimait une très fine politesse.
— Mongsieur, dit-il à l'officier, après un salut très correct, seriez-vous assez bon, voulez-vous, me permettre un mot à moi?
— Mais, monsieur... deux si vous désirez.
— Je vous remercie, mongsieur... MoDgsiour Babette, mongsieur, il fut reçu à l'armée anglaise par un major (il se désignait du doigt) de l'Etat- Major, et non point un officier du fossoyemcnt. Dans le vie ordinaire, vous voyez, il y a bien aussi des morts partout, et on sait janaais combien, si on n'est pas au bureau funéral. A la guerre, pourquoi pas pareillement?... 11 faut èlre plus fort que l'ennemi, vous savez, et que le mort que il nous envoie... Et alors il faut être orgueilleux, et c'est dans son maisom il faut pleurer, mais jamais dehors, de peur les espions ils entendent et ils se réjouissent.
Le gros monsieur qui causait avec lui la minute d'avant, écoutait, médusé. Le major dit : « Je vous présente mongsieur Hémard, de Boulogue, voulez-votfs? » Et aussitôt, comme s'il n'attendait que cette introduction, M. Hémard s'inclina, souffla, puis, fouillant dans son portefeuille, passa un papier qu'il reprit, disant : « Non,
LE MAJOR PIPfc: ET SON PÈRE 129
ce n'est pas celui-là. » Il en lira un autre, enfin il en tendit un troisième : « Voici, messieurs, ce qu'on m'envoie de Londres : c'est pour vous dire, comme le major disait... si vous voulez voir... Pardon, messieurs... »
C'était une lettre ainsi conçue :
« Cher monsieur Hémard,
« Mon fils Stanley, allant au front, eut le fortune de vous rendre visite. Vous savez que, ensuite, il alla aux tranchées. Je regrette vous faire savoir qu'il fut blessé le o et mourut le 8.
« Mais je pense il vous a revu et votre famille, avec qui il passa un si heureux temps; et je désire vous remercier en le nom de sa mère et le mien, pourquoi vous avez donné à notre cher garçon une année de si grand plaisir, dont il parlait souvent. Cette année près de vous, nous la regarderons toujours comme la plus heureuse de son brève existence.
« Croyez-moi, cher monsieur Hémard, votre sincèrement ,, G^^rge B. Dlunl. »
Le major James Pipe reprit :
— Il vaut mieux parler sur un mort des bonheurs de sa vie que de son fin terrible.
Puis, il se tourna de nouveau vers l'oflicier :
— Je crois, mongsieur, le guerre c'est mille choses variées : c'est le bataille, ses habituelles préparationes, le victuaille et les munitions que mongsieur Babette il a vues. C'est aussi le attaque, le victoire, et le terre bion-aimée reconquis, que mongsieur Babette il a constaté. Et c'est aussi le tommy reposé des combats que on soulage dans ses blessures, et que mongsieur Bûibette il a admiré. Et enfin, mongsieur, pour passer le temps, vous voyez — tant que on est pas mort c'est l'important affaire — pour passer le temps il y a aussi les histoires très drôles, que on raconte au milieu de épouvantables choses.
Le bruit d'une sirène partit dans l'air.
— Mon bateau ! cria Barbet.
— Pressez pas, dit le major, il reste deux minutes au moins, et je veux vous dire devant mongsieur l'oflicier français, une histoire très drôle.
La sirène continuait. Ils étaient bousculés par des portefaix. Mais, aussi naturel que s'il fût à causer paisiblement dans un jardin, la figure illuminée par ce qu'il allait dire, James Pipe reprit :
— Voilà : c'est un ami qui me l'écrit, voyezvous, et qui est combattant à Salonique.
Et il tira une lettre d'une de ses amples poches. Mais Barbet eut un nouveau cri :
— On enlève la passerelle !
Cette fois, c'était sérieux. Le major James Pipe n eut que le temps de répondre :
— Oh ! mongsieur Babette, alors bon voyage !... Et bon passage !... Et bonjour à mon père !... Et à mon vieux pays !
Bredouillant, affolé, ne trouvant pas, après l'avoir cherché, d'autre mot final que « Je vous écrirai », Barbet sauta sur le bateau.
On détachait les amarres.
James Pipe cria encore :
— Et moi je écrirai l'histoire drôle à mon père, pour lui il vous raconte !
Charmant homme ! Barbet, sur ce bateau qui commençait à s'ébranler, se sentait un cœur gonllé de tendresse à son égard. 11 ne l'avait connu que souriant, empressé ; il avait un regret très vif de le quitter pour s'en aller, comme ocla... en mer. Diable ! c'était la traversée ce coup-ci, et peut-être le torpillage : en tout cas le mal do cœur.
1"32 LE MAJOR MPE Et SON PÈRB
— Qu'ai-je fait de mes pilules antinausiques? se dcmanda-t-il, tâtant ses poches.
Il se cacha dans un coin de l'entrepont pour ouvrir sa valise, sortit sa boîte et avala trois petites saletés qui étaient amères et le firent tousser.
Puis il monta sur le pont, et là il trouva, debout, assis, couchés, mêlant la fumée de leurs pipes en silence, trois ou quatre cents officiers ou soldats britanniques, qui s'étaient affublés chacun d'une ceinture de sauvetage.
— Diable ! se dit-il. Il m'en faut une aussi.
11 redescendit, fureta et trouva son affaire dans le salon d'en bas. Comme les autres, il se ficela des paquets de liège sur la poitrine et sur les omoplates, et quand il fut saucissonné, il ne songea pas une seconde à la drôlerie de tous ces hommesbouchons, qui, d'ailleurs, étaient sérieux comme des popes.
Puis... on sortit du port, et il commença h devenir attentif. Il avait dit à sa femme : « Les Boches n'attaquent jamais les bateaux de voyageurs », mais c'était une affirmation charitable. En vérité, il pensait : « Je peux très bien être avec les poissons dans une demi-heure ». Il n'avait môme plus d'autre idée pour chasser ou atténuer celle-là. Il aurait eu besoin de causer. 11 rôda,
cherchant quelqu'un qui ne fût pas Anglais. Derrière la cheminée, il trouva un soldat italien, qui devint son ami tout de suite.
— Z'ai pris des petits gâteaux au bouffet, disait l'Italien, des zhoux à la crème... ze voulais sans crème... tant pis !... Ze vais goûter la crème.
Il montrait au bout de ses doigts de petits paquets licelés.
Barbet dit :
— Dame, vous ferez mieux de les manger... si jamais on était torpillé !
Et il se força à rire.
Il y avait là, aussi, un permissionnaire français qui, sans doute, était tourmenté des mêmes pensées que Barbet, car, comme pour répondre à son rire, il l'emmena voir, à l'arrière du bateau, trois marins vautrés les uns sur les autres, et il raconta que ces trois gaillards du Royaume-Uni, unis euxmêmes dans le malheur puis dans la joie, étaient des rescapés d'un bâtiment coule ; on les avait ramenés en France; ils s'y étaieut saoulés jusqu'à saturation , puis, pleins comme des fûts, ils avaient eml)arqué sur ce bateau qui les ramenait dans leur port. Et ils riaient, grimaçaient, bavaient, et ils revenaient avec leurs souliers souillés, dans des jerseys pleins de l'huile du navire disparu, mon-
trant des mains de soutiers, grasses, charbonneuses, infectes.
Le permissionnaire français ne put s'empêcher de dire :
— Ça les a guère lavés, les gars, d' faire la trempette !
Seulement, il ne remarqua pas qu'ils étaient rasés, oui, rasés de frais, l'essentiel pour des citoyens d;outre-mer. On eût fait le tour du bateau pour ne pas les frôler ; dans l'extase de leur ivresse ils embrassaient le plancher; bref, ils paraissaient abjects, ces pochards, mais ils étaient rases comme pour dîner avec des dames, et pour eux c'était à la fois une marque de bonne tenue suffisante, et la certitude qu'une malchance nouvelle ne leur arriverait pas.
— Superbe, ce détail, se dit Barbet. Il faut que je note ça !
Sa note fut courte. On était en pleine mer : il s'agissait d'avoir l'œil.
Il est vrai qu'on semblait bien gardé. Le bateau était escorté de deux destroyers qui tournaient autour de lui, et, derrière, s'en venaient tranquillement des bateaux-hôpitaux, tout blancs, sérieux, sans peur et sans reproche.
Peut-être à cause de cette sécurité, les Anglais
lisaient tous en paix des magazines. Mais Barbet, en imagiiiatif, se figurait ces gens flottant parmi les remous des vagues, et il confia au permissionnaire, prenant familièrement son langage :
— Moi, pour moi je m'en bats l'œil. Mais il y a des types, dans leurs ceintures, ils se retournent; et alors ils flottent les pattes en l'air, avec la tête à un mètre sous l'eau.
— Ah ! ça, alors, dit le permissionnaire, c'est pas r filon !
Barbet reprit :
— Et il y a encore les hélices... il paraît que les hélices, ça fait de l'ouvrage... ça vous broie un bonhomme comme s'il était en mie de pain.
— Ah!... Ah! dis donc! fit le permissionnaire.
A ce moment, une sonnette sur le pont, grelotta. Barbet dressa l'oreille.
— Pourquoi sonnent-ils ?
Deux marins prirent des longues-vues. Barbet mit ses mains sur ses yeux.
Les mouettes, qui faisaient escorte, passaient et repassaient, blanches dans la fumée noire des cheminées ; on eût dit que, de leurs petits yeux, elles avaient vu soudain des choses menaçantes, et tout le monde, durant quelques secondes, fut
immobile, les Anglais parce qu'ils étaient en train de lire des magazines, les autres parce qu'ils guettaient avidement.
Puis, les mouettes se calmèrent et se mirent à pêcher. Et Barbet, qui respirait mieux, mais dont les idées étaient peut-être encore obscurcies de quelque inquiétude, commença un dialogue bizarre avec l'Italien qui mangeait ses choux à la crème.
— Voyez, là-bas, comme c'est curieux cette bouée qui a l'air d'un bateau...
— Ze vois rien, fit l'Italien, qu'est-ce c'est?
— Une bouée...
— Une bouée?... Oh 1 non, z'est un bateau...
— Un bateau?... Croyez-vous?... Mais... ah! oui... c'est... un bateau... Ah ! ça, ça m'en bouche un coin, mais... alors, regardez comme c'est curieux... c'est... un bateau qui a l'air d'une bouée !
Pourvu que ce ne fût pas un périscope, qu'importait !
Dieu est bon, et Barbet, qui secrètement l'implorait comme aux temps pieux de son enfance, n'en vit paraître aucun. La seule chose qu'il découvrit fut, au bout d'une heure, la côte d'Angleterre. Et alors, malgré lui, il eut un éclat de rire.
— C'est tout de même chic, les côtes!
Le permissionnaire sourit. Barbet eut peur d'uvoii" éUÎ trop instinctif. 11 reprit :
— Comme ça... de loin... c'est... joli... Et il termina sur une phrase élégante :
— Ça s'harmonise avec les tons de la mer. Puis il le quitta une fois de plus, et descendit
dans l'entrepont.
Il ne tenait plus en place. Il parlait maintenant à tous les gens qui ne savaient pas sa langue. Et après n'avoir couru aucun danger, il jouissait de l'immense bonheur d'être sauvé. En somme, il était à cette minute un échantillon parfait de ce peuple français, vibrant et charmant, qui sent les douleurs et les joies avant qu'elles soient venues, et qui est nerveux comme les ciels de printemps dont les nuages s'effilochent, s'assombrissent, brillent et crèvent.
Le bateau entrait dans le port de Folkestone. Les Anglais avaient jeté leurs ceintures, et repris leurs ballots; en ordre, ils se massaient vers l'endroit où l'on devait mettre la passerelle. Ils fumaient toujours des pipes ; quelques-uns lisaient encore debout leurs magazines, et presque tous, ils étaient toujours silencieux, tandis que Barbet, au bout du bateau, exultait, s'agitait, jacassait.
Il arrivait en Angleterre, où le GouverHement l'attendait; il venait de faire une traversée heureuse ; il se voyait, écrivant des articles bien payés; et joyeux de vivre, le cœur sur la main, lorsqu'on accosta à Folkestone, il tenait la tôte à une petite nurse qui, blême et désemparée, s'effondrait sur une cuvette. Et il disait, le gaillard :
— Mon Dieu ! Vous avez eu peur? Pourquoi? Pensez-vous qu'on est torpillé comme ça! Appuyez-vous sur moi... Moi, allez, comme disent nos poilus, je ne m'en fais pas !... Vous ne comprenez pas le français?... Un peu?... Alors, rendez, ma petite dame, n'ayez pas peur... Moi, je suis journaliste : j'ai vu tant de choses que je deviens fataliste et je me dis toujours avec calme, comme aujourd'hui : « 11 arrivera ce qui arrivera. » Et... tenez, on est arrivé I
De Folkestone à Londres, Barbet, qui ouvrait les yeux grands, fut assez surpris par plusieurs petites villes, dont les maisons pareilles étaient alignées en bordure d'une seule rue, comme on voit sur les assiettes peintes. Et il s'émut que, dans les prés verts, déjà renouvelés par le printemps qui pourtant se débattait encore avec la froidure et les gelées, il y eût tant de brebis avec leurs agneaux, petites botes candides et fragiles. En voyageur qui aime que son voyage soit fructueux, il pensa tout de suite :
— C'est bien anglais! Nature fraîche. Amour de l'ordre... Si on m'avait porté ici pendant mon sommeil, j'aurais dit en m'éveillant : « J'y suis! »
140 LE MAJOR PfPE ET SON PÈRE
Mais il arriva dans Londres avant de s'en douter et le train était en gare qu'il se demanda tout à coup :
— Comment!... Yscrais-je?
En sautant du train, il vit des voitures dans la gare môme, le long du quai. Il fit: « Ah!... ça c'est mieux que chez nous. » Un porteur s'approcha, qui paraissait désireux de prendre ses bagages. Il les donna, pensant: « Dame!... il n'est pas Français! » Ils sortirent. Barbet fit : « Taxi » ; l'homme héla un chaulleur. Barbet dit encore, en essayant l'accent anglais, le nom d'un hôtel qui était français, et, chose admirable, le chauffeur comprit.
En cinq minutes il était arrivé, par une di/aine de rues qu'il ne regarda pas, car il songeait : « Confortables, ces voitures... à côté des nôtres... et le compteur, ma parole, ne tourne pas! »
Pour ces cinq minutes, il paya tout de môme un l'ranc soixante-quinze, mais avec ravissement. Enfin, à l'hôtel, il eut quelque orgueil de trouver à son nom une enveloppe avec cet en-tôte : t< Service de Sa Majesté'. » 11 l'ouvrit. C'était un mot de M. John Pipe, le priant, dès son arrivée, de l'avertir à son bureau de propagande ; « Victoria Street, 287. »
Barbet décida de s'y rendre lui-même. Il avait apporté de Londres un guide allemand, par Daedeker. Il n'osa pas l'exhiber dans la rue, mais avant de sortir il l'éludia, puis partit, s'égara et consulta un policeman qui lui dit dans sa langue : « Toujours tout droit... surtout ne pas prendre de rue à gauche. » Il ne comprit rien, mais le policeman ayant accompagné sa phrase d'un mouvement de bras, Barbet y vit un geste indicatif et prit à gauche la première rue. Il mit ainsi trois quarts d'heure, au lieu de dix minutes, à trouver Victoria Street, et préoccupé par le but à atteindre, il ne songea môme pas à regarder par où il passait.
Le 287 était une maison vaste, moderne, de ce faux style Benaissancc compliqué qu'affectionnent nos voisins. Barbet monta trois étages, et sur un carreau dépoli vit en lettres dorées : « John Pipe. » 11 cogna. On entendait un bruit de machine à écrire, mais personne de bouger. Il recogna. Puis il tourna le bouton de la porte, qui résista. Diable! Pourtant la machine continuait : il y avait quelqu'un. Etait-ce un sourd? Il se remit à tambouriner. La machine machina. Alors, humilié, il devint rouge et pensa rageusement :
— Il n'y a qu'un Anglais pour avoir ce tou-
142 LE MAJOn PIPE ET SON PÈRE
pet!... Espèce d'Iroquois, il travaille et fait semblant de ne rien entendre... On a beau dire... ces gens-là sont d'un égoïsme !
Il frappa encore :
— Tu ne veux pas te /déranger? Au revoir, mon vieux !
11 redescendit l'escalier; il était encore pins rouge.
— Qu'est-ce que je vais fiche, moi, maintenant, dans cette ville où ils parlent tous une langue incompréhensible?... C'est quand môme raide!
Sous la porte, un monsieur le salua, et, brusquement :
— Mongsieur Babette, peut-être?
— Moi-même, monsieur, dit l'autre sèchement.
— Ah! mongsieur, alors, je suis très heureux, car je suis chargé vous recevoir... Je suis John Pipe.
Le visage de Barbet s'éclaira :
— Monsieur, je descends de votre bureau, oh je pensais que vous étiez : car on y entend quelqu'un travailler.
— Quelqu'un? Oh! il n'est personne... ou ce serait donc un voleur.
Et il rit, M. John Pipe.
Il avait un eharmant bon visage, plein d'une bienveillante curiosité. Il expliqua, remontant avec Barbet :
— C'est sans doute le machine des télégrammes, n'est-ce pas? II marche toute seule. Extrêmement commode... mais il sait point ouvrir le porte... Ah ! Ah !
M. John Pipe paraissait bien aussi gai que son lils James. C'était nn homme plus menu et aussi plus expressif. Les yeux surtout étaient étonnants, dans une figure maigre et colorée, — des yeux clairs, rêveurs, ayant l'air de chercher un nuage, — au-dessus de deux pommettes rouges, couperosées, tandis que le bas des joues et le menton étaient noirs d'une barbe sans cesse rasée. Des lèvres fines, un nez mince, un long cou, une tête un peu surprise mais attentive et complaisante, le teint trop coloré avec un regard de vrai poète, quelque chose enfin d'étrange et pourtant d'attirant, une maigreur où pointait l'intelligence et, en dépit d'un physique presque drôle, une âme candide et fraîche qui mettait une lueur dans les prunelles.
Il plut à Barbet qui, en examinant cette tête, songeait à la sienne et se disait : « C'est curieux qu'il m'ait reconnu tout de suite. »
— Hein? demanda -t-ïl, j'ai bien l'air d'un Français?
Il souriait avec suffisance.
— Oh! répondit sérieusement M. John Pipe, aujourd'hui je attendais personne autre.
— Ah ! oui... reprit Barbet, c'est que... je suis d'une vieille famille française... On ne connaît pas dans ma famille trace d'étran^çers... mais... continua-t-il en toussotant, savez-vous de qui je vous apporte des nouvelles?
— Oh! nô.
— J'arrive du front britannique, monsieur Pipe!
— Du front? Ah!
— Alors, devinez: qui ai-je vu?
— Oh! dois-je? Serait-ce James?... Pas possible ! . . . Mon cher mongsieur, vous auriez vu mon cher garçon?
— Je l'ai quitté voici trois heures.
— Mon Dieu!... Oh!... que cela me plaît, niongsieur Babette... Dites. Ainsi est-il bien?... El dans le bon esprit?
— Monsieur John Pipe, votre fils est un gaillard ! Il a le moral et le physique des troupes victorieuses.
— Réellement ? Oh ! je vous remercie, dit
M. John Pipe qui avait des larmes plein les yeux. Je me sentais anxieux; je trouvais ce guerre si affreux... je plains fort mon fils et s€is générations!
— Lui ne se plaint pas, monsieur Pipe, c'est un vaillant allié !
Comme si ce dernier mot lui déplaisait un peu, brusquement M. John Pipe changea la conversation :
— Parlez-vous anglais, mongsieur Babette?... Est-ce que, déjà, Londres vous a donné plaisir? Désirez-vous fumer?
— Hélas! je ne fume jamais, dit Barbet; je parle... peu l'anglais, et... Londres certes m'a paru remarquable.
lis avaient tous deux pénétré dans la petite pièce de la machine, qui était simplement un enregistreur télégraphique, et, s'asseyant, M. John Pipe, avec des yeux brillants, demanda : « Que voulez- vous dire, vous dites remarquable? »
— Mon Dieu I fit Barbet aui prit, dans un fauteuil d'osier, une pose avanlageuse, Londres m'apparaît si différent de Paris ! Paris, le Paris de guerre... c'est la mort!
— Oh!... réellement? dit John Pipe, hochant la tète d'un air de lourd regret. Moi qui me rap-
146 LE MAJOR PIPE ET SON PtRE
pelle des jardines et des arbres françaises sur le Seine...
— Ça, les arbres et jardins n'ont pas bougé. Je parle de la population...
— Yes, oh ! population... c'est une grande malheur... moi qui me rappelle des petites ouvrières si gentilles...
— Oh ! les ouvrières sont toujours là, mais c'est... un je ne sais quoi...
— Yes, yes, interrompit M. John Pipe avec un geste violent, ce Guillaume qui jeta ces peuples dans le guerre, que mérite cet homme assassin, mongsieur Babette, je vous demande?
— Guillaume ?... Pouh ! dit Barbet se gonflant, je ne sais pas si ce triste personnage a joué un si grand rôle!... Il me semble une étiquette pour les raisonnements populaires... La catastrophe, vous savez, était fatale.
M. John Pipe le regardait maintenant avec une attention condescendante.
— Moi, reprit Barbet, je la prévoyais si bien... Et, un doigt sur le nez, il conta sa visite aux
forts de l'Est, puis son article : « Français, défendez-vous : vous n'êtes pas défendus I »
— Seulement, ajouta-t-il, une hirondelle ne fait pas le printemps.
LE MAJOR PlPIi ET SON PERE 147
Il conclut :
— Je ne m'emballe pas ; ni pessimiste ni optimiste; je suis réaliste... C'est pourquoi je suis heureux d'être en Angleterre, et... qu'allez-vous me faire voir, cher monsieur Pipe?
— Quant à cela, il faut d'abord que je m'excuserai, répondit M. John Pipe, car je serai mauvais guide, je crains.
— Eh ! Pourquoi? dit Barbet riant.
— Parce que... oh! le guerre je aime pas!
— Croyez- vous que quelqu'un l'aime?
— Yes... beaucoup... sont intéressés ! dit M. John Pipe. Moi je étais effrayé. Moi, dans le vie, je aime les papillones, les gazones, le beau temps, les jeunesses. Moi je aime les charmants beaux poètes, et les couleurs, et les belles histoires... puis les parfums, enfin tout ce qui vaut n'est-ce pas. Au lieu, mongsieur Babette, je ai ordre vous faire voir les marines, des usines, une camp de soldats, toutes choses oii je reconnais point le plaisir de vivre.
Tout cela était dit doucement, sans rancœur, avec un mélancolique sourire. Et Barbet fit :
— Mais moi aussi j'adore le printemps et les demoiselles, mon cher monsieur... Seulement... Il convient de vivre avec son temps !
— C'est pourquoi, reprit M. John Pipe, sortant avec la meilleure grâce du monde des ordres, des plans, tout le programme, ce soir, mongsieur Babette, nous partons, vous voyez, et nous allons vers Shcffield.
— Sheffield. Parfait! Vous connaissez?
— Du tout.
— On y fabrique des rasoirs?
— Yes, ils disent, et, aussi, quelques gros canons.
— Passionnant !
— Si on comprend.
— Dame, moi, depuis que j'ai vu les forts de lEst...
— Ah ! yes... Et alors, après-demain, nous devrons aller à Glasgow.
— Glasgow? Attendez. C'est tout à fait... làb^is?
Barbet faisait un geste circulaire pour ne pas se compromettre.
— Sur le Clyde, dit M. John Pipe.
— C'est cela, fit Barbet.
Il ajouta :
— Si vous aviez une carte... une... petite carte. ,, ça m'amuserait pour le voyage... non
p«ur voir chaque ville, mais... le rapport, les distances...
— Je prendrai, dit M. John Pipe. Et alors le troisième jour nous rentrerons.
— Déjà?
— Pour partir, car nous irons à Harwich, base navale, yes... Puis, le lendemain, nous verrons une grand camp, si vous êtes pas encore i'atigué de voir des armées.
— Cher monsieur Pipe, c'est vous qui choisirez, selon vos préférences.
M. John Pipe eut un charmant rire :
— Oii ! moi je préférerais vous emmener dans le campagne, mongsieur Babette, jouer du ttûteau dans les prairies; mais que dirait mon Gouvernement?... Pourtant, le dimanche étant jour du Seigneur et non de l'Etat, je vous prierai, le dimanche, venir voir les autours de Londres. Ce sera votre dernier jour. Nous visiterons plus rien sur le guerre.
— Eh ! bien, mais, dit Barbet, voilà un programme complet. Et... aurons-nous, — je vous demande cela par curiosité, — une réception quelconque ?
— Il y a ce soir.
— Ce soir même?
— Sir Marmaduke, n'est-ce pas, qui s'intéressait beaucoup aux plantes et animaux, très savant et fort riche, il voulait vous oiïrir à souper, en votre honneur et en celle de Si Uadj ben el Haouri, qui nous accompagnera dans le camp, étant là pour le Maroc.
— Gomment? fit Barbet, il y a d'autres envoyés que moi?
— Oh!... pas même genre, dit M. John Pipe avec galanterie. Car il semble très gentil, mais tout de môme il avait... comment dois-je dire... un peu un figure de un marchand de bazar...
Barbet s'esclaiïa.
— Et il représente qui? Quoi? Qu'est-ce?
— Il est... il dit... résident.
— Ah! oui. Un bonhomme avec un burnous
— Pardone. Je saisis point burnous.
— Si : ce grand machin..,
— Ah! yes, machin!
Et Barbet s'esclaffa encore.
Puis M. John Pipe exprima de nouveau, avec des regards tendres, sa joie indicible d'avoir des nouvelles de son garçon. Après quoi, Barbet pril congé de son nouveau guide jusqu'au diner.
Il rentra à l'hôtel pour rovètir son liabit. Il ouvrit l'armoire. Plus d'habit! Indigné, il sonna,
et sa colère tomba sur un garçon qui ne comprenait pas le français.
La femme de chambre vint. Elle n'avait jamais vu d'habit. Alors, Barbet croisa les bras :
— Il me le faut !
On appela groom, portier, maîtres d'hôtel. Aucun n'avait connaissance de rien. Et Barbet, menaçant, venait de dire :
— L'hôtel est responsable!
Quand, subitement, il devint cramoisi : il se rappelait l'avoir mis lui-môme sur le balcon pour le do'ciîiffonner à l'air. Alors il bredouilla :
— Retirez-vous. J'aviserai...
Puis, sa porte refermée, il murmura :
— Ça, comme gaffe... ça, par exemple I...
Il s'habilla. Et la joie de se voir dans un habit qui lui prenait bien la taille lui fit oublier sa confusion. Devant la glace, il tirait ses manchcltes, quand on cogna. La femme de chambre apportait une lettre. Elle ne put s'empêcher de dire : « Ahl monsieur a son... ? »
— Oui. Erreur de chambre... Une lettre? H la congédia.
C'était un mot de M. John Pipe, s'excusant de n'avoir pas pensé à lui dire de ne pas mettre un
habit, parce que, au sortir de table, on prendrait le train.
Darbet eut un mouvement de rage.
— Il se paye ma tête !
Puis il se rendit à l'évidence : un habit en chemin de fer, la nuit... Il l'enleva donc avec mauvaise humeur, mais, reprenant son veston, il l'accrocha par un boulon qui lui resta dans la main.
— Zut! fit-il. J'ai dit que je mettrais mon habit! Je me changerai, sans que personne s'en doute, dans le lavabo du restaurant... Il faut être débrouillard... Ces Anglais sont figés.
De nouveau il se regarda, et fut content de lui. D'une plume large, il jeta sur une carte ces quelques mots pour sa femme : « Voyage prodigieux! Ce soir dîner de gala. Je t'embrasse. » Et avec son bagage, il se fit conduire au banquet de sir Marmaduke.
Il arriva en retard, un retard calculé. Et il ne fut pas fâché de s'apercevoir qu'on l'attendait. Un petit vieillard blanc de poil et tout rouge de figure se précipita pour l'accueillir et lui présenter les autres convives, un pâle poète, un arninteur ventru, un diplomate aux mains de femme, l'excellent M. John Pipe, et le résident marocain
LE MAJOR PlPIi ET SON PÈRE 153
qui était beau à faire rôver. Il était nonchalant et élégant ; il avait des yeux profonds et des dents éclatantes, un teint chaud et un costume pompeux ; enfin Barbet s'inclina sans lui marchander le respect; et il s'assit à table, sans mot dire.
Mais sir Marmaduke le rendit à l'aise en lui déclarant tout de suite, dans un langage haché, liésitant, haletant de bon vieillard congestionné, et presque nègre, que c'était une gloire pour la grande Angleterre de recevoir un grand journaliste de la grande France.
Tous les autres écoutaient courtoisement, avec des regards approbateurs. Alors, Barbet commença :
— Sir... une émotion m'étreint de penser que parmi vous, Londoniens distingués, je représente ce pays à la gloire séculaire, mais qui, avouonsle, n'a pas su, avant cette guerre, vous apprécier à votre valeur.
Il s'arrêta une seconde pour humer une huître.
— Vous avez eu pour nous Français, hommes de la Révolution, des Droits de l'Homme, do toutes les libertés et les générosités.,, LUI,,, LUI...
11 huoia encore une huUr@,
lt;4 tE MAJOR PIPE KT SON PÈRE
— ... VOUS avez eu un geste inoubliable, en vous rangeant à nos côtés, le jour du viol de la Belgique.
M. John Pipe, souriant, se permit de dire avec douceur :
— Laisser le Belgique, aurait pas été honorable pour notre réputation...
Et là-dessus, sir Marmaduke recommença à parler sa langue touffue et obscure comme une forêt vierge. Lui aussi vanta la France, et Paris, et il dit qu'étant jeune, au Muséum, il avait vu « Mongsieur Chevreul » qui racontait qu'étant jeune lui-même, il avait vu guillotiner Robespierre.
— Par exemple, dit Barbet, que c'est curieux ! Et il pensait que lui-même étant encore presque
jeune, il était invité par ce vieillard, et qu'il pourrait ainsi redire à de plus jeunes encore, etc., etc..
Mais pendant quil songeait ainsi, sir Marmaduke se pencnait de l'autre côté vers le superbe Si Hadj ben el Haouri qui arrivait de France.
— Quand nous débarquâmes en Marseille, disait ce personnage, il y avait de nombreux bateaux. J'en comptai cent quatre-vingt-trois. Les douaniers, qui étaient vingt-deux, furent contents
LE MAJOn PIPE ET SON PÈRE 155
de nous voir, car ils ne contrôlèrent aucun des bagages que nous avions au nombre de quarantesept, et ils refusèrent d'être payés. A la douane, nous vîmes quatre constructions grandioses et trois machines merveilleuses, et on ne peut pas tout dire, c'est trop beau... mais que Dieu protège la France !
Puis, lui aussi mangeait des huîtres. LUI... LUI...
Enfin, ce fut un déjeuner charmant, à la louange des Français et de leur pays superbe. On n'y parla des Iles Britanniques qu'à la fin, quand Barbet, un peu étourdi par six verres de vin d'Anjou, n'avait plus tout son sens critique pour profiter de la conversation ; mais les veines chaudes, il voyait tout facile et il se disait :
— Je décrirai ce dîner admirable ! Je ferai savoir que ces gens-là nous aiment!...
M. John Pipe s'était levé.
— Mongsieur Babette, ne manquons pas le train, je vous prie...
L'autre approuva. Il ne pensa même paà à enlever son habit. Il fit des remerciements qui avaient la chaleur du vin d'Anjou ; il serra la main de chaque convive, la tenant entre les siennes comme un candidat démocrate élu remercie ses
cleclciirs. Et au fond du taxi. qui, dans la nuit, les emportait vers la gare, il dit à M. John Pipe :
— Quelle ville, ce Londres! Quelle foule! Quelle civilisation ! Vos autobus se suivent ! Et sir Marmaduke ! . .. Cet homme-là connaît la France comme pas un Français.
Malheureusement, il avait un hoquet léger et ne pouvait exprimer sa pensée avec toute la précision désirable.
Puis, il eut bientôt sommeil : le voyage, les émotions, ce dîner chaleureux... Rref, dès qu'il fut en wagon, tandis que M. John Pipe, confortable en sa couverture, ouvrait un petit livre relié de peau claire, et qui s'intitulait : « Sur les plaisirs chajnpêtres », Barbet se couvrit le crîlnc d'une étonnante casquette faite d'une laine molle, bigarrée et hideuse, ce que les Français qui n'ont pas passé la Manche appellent une casquette anglaise, et il s'endormit, les deux pouces joints, la bouche ouverte.
Le train roula toute la nuit.
Quand les premières douces lueurs du jour éclairèrent le wagon, M. John Pipe avait fini son livre, et il sourit à Taube. Barbet n'avait pas
bougé. Vers deux heures, en rêvant, il avait balbutié simplement : « On y fabrique des rasoirs ». Sa pensée, sans doute, errait autour de Slief- Deld oij l'on arriva vers six heures.
Ah ! Sheffield, lorsqu'on y débarque, quel terrible étonnenient! Barbet, joyeux dès la gare, dit:
— Que de fumée ! Splendide effort !
Mais M. John Pipe fit d'un ton résigné :
— On croirait nous sommes en enfer.
Ces deux hommes n'étaient pas au diapason. L'un,, toute la nuit, s'était pénétré par une lecture, du charme de la campagne ; et, tout de suite, dans ce pays effrayant, il se sentit malheureux. Tandis que l'autre ayant dormi son soûl, s'étirait, plus robuste, prêt à admirer la force énorme de l'industrie anglaise, même dans une atmosphère de charbon. Barbet avait l'esprit plein d'allégresse. M. John Pipe se sentait un cœur sans joie.
Le fait est que pour un homme sensible Sheffield ne paraît plus une ville, et M. John Pipe ne vit qu'un immense tourbillon de fumée, avec des choses indistinctes dedans : une terre pitoyable, chargée de suie, l'air n'étant qu'un brouillard sous un ciel invisible; et il songea qu'en vain
laS LE MAJui; PIPE ET SON PERK
les saisons devaient passer, sans se dislinguer les unes des autres, sinon par le froid et le chaud. Mais la lumière du printemps ne devait pas atteindre ce pays. D'ailleurs qu'y éclairer? Il ne pousse plus un arbre; pas un oiseau n'y vole; le dernier poisson de la rivière a crevé. Seul l'homme, plus fort ou plus fou, réussit à vivre dans une brume qui fait songer à une all'reuse bataille.
C'est qu'on y forge — à cette idde, d'avance Barbet frémissait d'enthousiasme — on y forge, avec des feux plus aveuglants que l'éclair et, sous le tonnerre des pilons, tout ce qui doit éclater d'horrible dans les combats. Là des engins faits pour la mort sortent d'un enfantement farouche.
M. John Pipe eut tout de suite la gorge serrée. Son œil, en ces lieux, n'avait rien à voir que des murs d'une couleur morte, des bicoques blafardes, des cheminées qui souillent le ciel, des remblais de détritus, faits de la cendre des fours. — Au milieu de ces hideurs, une pauvre église s'efforce de prier pour la misère humaine, mais les fabriques l'étouiïent de la puanteur de leurs entonnoirs et ses prières expirent, asphyxiées. Elle est menue, noire, affreuse. Des morts,
LE MAJOR PIPE Ef SON PÈkr 159
utûur, dorment dans le charbon, dans une terre infernale, sous des croix noires, sous des buis noirs, et leurs noms ne se lisent plus, écrits noir sur du noir. Il faut quinze jours de beau temps sur le pays voisin, avec un soleil formidable et entêté, pour percer cette couche flottante de fumée noire ou rousse. Alors, parfois, par un matin qui fait rêver le reste du monde, il arrive jusqu'aux murs de cette cité minable, quelques rayons pâles, tremblants, qui s'accrochent aux vitres sales des bâtisses. Les enfants, étonnés, sortent pour « attraper » le soleil. Le temps de se mettre au jeu : le rayon s'évanouit. Ces enfants-là sont nés pour l'usine, l'effort et les sueurs dans la brume.
Mais ils ne songent pas à ces choses. Il n'y a même qu'un visiteur comme M. John Pipe pour y songer. L'homme s'accoutume au pire destin ; le travail l'absorbe, tue ses désirs et ses regrets ; et au bout d'une journée de fatigue dans le ronflement de l'atelier poussiéreux, il goûte encore le repos dans la fumée du dehors.
Dès que la cloche sonne l'heure d'être libre, des portes de chaque usine il s'échappe un flot d'hommes qui courent, haletants du désir de quitter les machines et de rentrer prendre leurs
160 LE Major pipe et son pkre
pauvres pipes. Ils suivent des rues encrassées, entre des murs qui crachent des jets de vapeur, et leurs visages, comme les habits, comme la chaussée, comme les toits, comme le ciel, sont ternes, poudreux et couverts d'une matière fine, calcinée, desséchée, résidu de fabrique, cendde l'industrie, qui vole, flotte, se pose sur tout. et qui fait songer à une immense destruction plutôt qu'à la force d'une création nouvelle.
— Mon Dieu! se lamentait M. John Pipe, pour nos yeux, pour le cœur, pour l'esprit, que de saisissement dans une cité pareille !
Les yeux qui n'ont pas l'habitude de cette détresse cherchent des couleurs, des reflets qui vivent. Ni le ciel, ni la terre ne les peuvent donner. Mais, soudain, dans un faubourg obscur, on découvre quelque marchand d'oranges, et il suffit d'une corbeille de ces fruits merveilleux, venus d'un pays de lumière, pour donner de la joie et de la stupeur. Des charcutiers aussi pendent à leurs étalages des saucisses d'un rouge vif qui sont un étonnement. Surtout, dès qu'on sait par le calendrier qu'Avril paraît aux environs, presque toutes les femmes, môme les plus pauvres et les plus lasses, se sentent un vague à l'âme et aiment à se payer des chapeaux roses,
LE MAJOR PIPE ET SON PÈRE iGl
des chapeaux enfantins, campagnards, touchants, des chapeaux naïfs et attendris, des chapeaux nécessaires au milieu de cette cité travailleuse et funèbre. Mais la suie flottante les atteint, les souille et les reco.uvre, et, après une semaine de printemps imaginaire, les chapeaux roses ne sont que des chapeaux noirs.
Le cœur, lui, se serre, surtout un cœur à la John Pipe, dès qu'on songe que, sans doute, les hommes d'un tel pays, en le quittant, n'en emportent aucun regret. Ceux qui sont à la guerre, sous les obus, dans la vermine et la boue, souhaitent-ils revivra un jour sous cette fumée, sur cette terre noire? Eh! bien, oui, toujours, quand même. Et M. John Pipe n'en douta plus quand il eut vu une vieille reconduire son grand gars de soldat, dans l'air fumeux de la rue, jusqu'à une ferraille de tramway qui partait pour la gare. C'était le soir, un de ces soirs amers sans crépuscule. Heure lamentable sur des choses désolées. Mais le grand soldat ne voyait que les yeux de sa vieille : tout le pays, pour lui, brillait en eux. Et il avait des larmes sur les siens.
Enfin, l'esprit qui raisonne se demande si une telle ville n'est pas une malédiction spéciale de la Providence. Tout y sent le travail épuisant
les poumons y étouffent; rien que du noir pour les prunelles et de la mélancolie pour l'àme. Seulement, le patron d'une usine qui vint prendre à l'hôtel M. John Pipe et Barbet pour les accompagner à travers cette vaste cité, où tout paraît consumé plutôt que vivant, leur dit, alors que M. John Pipe se lamentait sur l'étendue forcée mais funeste de ces industries guerrières :
— Messieurs, il y a trente ans, ne s'étalait ici, sous le ciel, qu'un immense champ de blé. Chaque jour je le traversais pour gagner l'école avec mes livres et mon petit panier. Et je suivais, trottant menu, un sentier qui filait droit parmi les gerbes !
Ah! A cette évocation, M. John Pipe fut à la fois transporté et navré. — Un champ de blé ! Il y voyait des alouettes... puis les faucheurs, puis des glaneuses ; et il fermait les yeux sur son rêve, lorsque Barbet dit avec force :
— C'est splendide d'avoir créé ça en trente ans!
Alors, le patron qui, d'ailleurs, avait l'aspect d'un ouvrier, marche molle et veston sale, ajouta :
— En deu.v ans de guerre, monsieur, tout a doublé.
— Inouï! reprit Barbet.
Lui se mit à comparer Saint-Gliamond, qu'il avait failli voir, le Creusot, dont ses amis lui avaient parlé. Et... ce n'était pas comparable. L'Angleterçe était un pays fantastique ; il s'inclinait devant les Anglais.
En allant vers l'usine, réglant son pas sur celui du patron, il demanda encore :
— Vous fabriquez de gros obus?
— Huit cents par jour, autant par nuit.
— Vous avez des canons de 420?
— En train quelques douzaines.
— Des 280?
— Plusieurs milliers... Messieurs, dit le patron, traversons cette voie avant le train qui vient: train de tonneaux d'huile, trente-six wagons; ce serait long à regarder passer... Ici, marchons vite, il pleut de la vapeur... Là, attention : le pied enfonce; on a dû détourner la rivière, la rejeter à gauche, combler son lit : il fallait de la place pour l'usine.
Et tandis qu'il parlait, M. John Pipe venait derrière, trébuchant et remuant les lèvres, car il se parlait à soi-même :
— Quel malheur que les pauvres hommes ils soient ainsi égarés,
— Monsieur, cria le patron, encore un train !
164 LE MAJOn PIPE ET SON PÈRE
M, John Pipe fit un bond, glissa sur une plaque tournante et, doucement, se trouva assis sur son derrière. Il se releva avec humour :
— Oh ! dit-il, je suis pas fait pour tant de machineries.
Et Barbet, avec un peu de dédain, pensait familièrement :
— Il est quand même gourde, le frère!
Derrière une locomotive essoufflée, trois prolonges s'en venaient, supportant un canon de quinze mètres, qui arrivait à l'état brut et paraissait monstrueux dès que les wagons tour naient, car lui, là-dessus, restait raide, immobile, masse puissante et indomptable.
Et pourtant les hommes de cette usine étaient là pour le dompter. Il allait subir le feu fantastique des fours, la compression de moules énormes, le pilonnage sous des marteaux géants. Déjà il n'était plus qu'un esclave, mais un esclave magnifique.
C'est cette pensée, inaccessible à l'âme délicate de M. John Pipe, qui exultait l'esprit de Barbet, amateur de gros spectacles. Mais au lieu d'être attentif simplement, ce diable (l'homme, avec sa manie de se faire valoir, expliquait, dès qu'il devait écouler.
LE MAJOR PIPE El' SON PERE 165
— Votre effort, disait-il, est fabuleux! A mon journal, j'ai eu les chiffres. Gela confond l'imagination !
Le patron, lui, était au courant, sans être confondu. Placidement, il guida ses deux visiteurs dans l'usine, grande à elle seule comme une petite ville, où plus de cinq mille hommes peinaient pour venir à bout d'une matière rétive d'abord, si docile ensuite, terrible puis admirable,
— et il leur fit voir un épisode de la lutte gigantesque de notre pauvre humanité, qui veut se servir de toutes les forces de la terre, les régler et les faire siennes.
La simple matière de ces canons qui pourront écraser des armées, des maisons et des cathédrales, môme informe, est souverainement belle.
— Quand on apporte ces masses d'acier, quand elles sont d'abord dans un coin de l'usine, gisant sur le sol, énormes, on se demande si c'est un commencement ou un écroulement, une naissance ou une destruction? On croit voiries jouets d'un enfant de Titan, fantasque, qui démolit ce qu'il construit, casse tout, ne range rien. On est dans le domaine de la légende.
Puis, on traverse une cour, et l'on entre dans la féerie. Voici les fours. Les fours sont du rêve
166 LE MAJOR P:PE et son PÈRE
réalisé: ils éblouissent riraagination. Quand l'un d'eux s'ouvre, c'est pour les prunelles un enrichissement si formidable que l'on crie grâce, que c'est trop, que cela ne paraît plus vrai. Le soleil n'est pas si aveuglant; ce n'est plus m6me du feu, car le feu est un élément qui s'humanise et semble fait pour nous ; c'est une vision qui aveugle, une lumière qui coule, éclate en bulles, n'a plus de couleur. Et les yeux brûlés ne peuvent plus voir, et seul l'esprit rêve. — Quand on ouvre un four, quelle imprudence de regarder! iMais il faut s'émerveiller tout autour de la transiiguration des choses et des êtres qui baignent dans son rayonnement. Le hall sombre flamboie ; tous les ouvriers paraissent subitement beaux, car la chair des visages et des bras est dorée ; et c'est comme une caresse sous qui tout s'harmonise, s'illumine, s'épanouit. On ne voit que des hommes, mais l'on songe à des forces divines.
Le canon, quand il sort de ces fours, est superbe et redoutable.
Il frémit, il bout, ilest rouge comme la guerre, et sa chaleur, à quinze mètres, brûle les joues et les yeux. Les hommes en ont peur; ils s'en emparent, ils le maintiennent, mais surtout ils lo fuient; et gauchement, maladroits, le serrant
avec des pinces, ils remmènent tant bien que mal, en détournant la tête. Qu'ils sont peu de chose, alors, ces ouvriers timides, qui, pourtant, jouent aux « créateurs » ! Le canon, heureusement, est suspendu par les chaînes d'une grue plus forte que lui et qui en a vu d'autres. Il est dangereux, mais dominé ; et malgré la colère de son corps qui bouillonne, il arrive, maîtrisé, sous le pilon.
Le pilon est si haut qu'il faut lever la tête pour le voir descendre. Ses pieds tiennent aux entrailles du sol; quand il tombe, l'usine tremble. D'abord, il s'empare, il dispose et s'assure; puis, il a l'air de viser, il s'élance, il écrase et c'est un éclatement du métal dans la rage. Le bruit sec qui résonne prouve la dure résistance, et l'on voit s'échapper de courtes flammes furieuses qui voudraient mordre l'ouvrier. Il se tient à distance; il n'en peut plus de chaleur; la sueur coule sur ses bras et les veines de son Cou ; il halète. Puis il faut reprendre le monstre rouge, le tirer, le traîner et le laisser pour qu'il s'apaise, pour qu'il, refroidisse sur ce terrain brûlé, dans un air gris qui sent la houille.
Après quoi il deviendra, lui, le grand canon. la Droie de la petite machinerie, du simple tour
qui dans la graisse le limera, le polira, le réduira, guidé peut-ôtre simplement par une main de femme sans force et toute menue. Et d'étape en étape, parmi les ateliers étendus comme des villes, au milieu des poulies actives de haut en bas, tandis que des grues circulent, massives, de long en large, il viendra jusqu'aux doigts d'ouvriers minutieux qui eux, ne craignant plus rien, monteront à cheval sur lui pour l'achever, le fignoler et faire qu'il soit un monstre précis et bon tueur.
C'est un spectacle étrange de voir ainsi, parfois, dix gros canons de marine, côte à côte, qui se travaillent comme des montres, avec des limes fines et des pinces minuscules. Le canon brutal et écraseur, pour qui il a fallu, dans les fours, des feux d'enfer, et dont la forme est née sous les plus gros piloris qu'aient fait les hommes, canon qu'on renforça en enroulant autour plus de deux cents kilomètres de fil de fer serré, maintenant, des ouvriers qui ont des airs d'artistes, avec des cheveux longs et des bagues aux doigts, le finissent dans le détail comme un bijou délicat.
L'usine de guerre est pleine de ces contrastes. C'est l'homme, au corps si vulnérable, qui maîtrise une matière effrayante et dont la fon^e slu-
péfie; il s'en sert, mais s'étonne; il est fort et il redoute ; il risque tout puis il est prudent.
Cette faiblesse et cette petitesse, M. John Pipe les sentit au vif. Barbet, au contraire, s'enorgueillit d'une telle puissance. Lui n'était pas las de parler. Non qu'il eût des questions à poser pour apprendre ; il savait : il y avait beau jour qu'il s'intéressait à l'industrie, et c'est avec un air entendu que devant les lours il disait :
— Je connais : six cents degrés là-dedans. Puis, devant les pilons :
— Pilons de vingt tonnes. Il n'y a qu'à les regarder.
M. John Pipe, lui, ne connaissait rien à rien et avait vraiment peine à s'intéresser à si tristes choses, mais il concevait tout de môme quelque joie à accompagner un visiteur aussi savant.
Avec son bon air modeste, il dit :
— Je vous admire grandement, mongsieur Babette. Moi, devant de tels fourneaux, devant ces écraseurs et ces machinations, je comprends jamais ce qu'on fabrique... quoique je sais bien, hélas! ce sont point tartes aux fruits ni douxbonbons.
— xVllons, lit Barbet, vous vous amusez à ne rien comprendre.
— Oh non! Je peux pas...
M. John Pipe protestait sincèrement.
Et alors Barbet le regarda bien. 11 était comique, presque un peu falot dans son macfarlane doré, avec sa cravate où l'on eût dit qu'était peint un paysage. Vraiment, il ne pouvait pas s'exallor sur l'industrie. Et il s'en excusait.
Comme ils sortaient et qu'à travers des cours sombres le patron les ramenait vers son bureau, M. John Pipe, une seconde, s'arrêta à considérer deux petites filles qui jouaient devant la loge du concierge. Autour d'elles, tout était gris, terne et cendré. Ciel et terre, en ce pays, sont épuisés et comme flétris par une création ardente et démesurée. Pourtant, elles avaient du cœur h. jouer et elles jouaient au volant, si petites auprès de l'usine énorme, et leur volant allait d'une raquette à l'autre, comme un oiseau blanc eflaré de l'air fumeux où l'on eût dit qu'il donnait des coups d'aile.
M. John Pipe leur sourit ; des images plus gaies s'animèrent en sa cervelle ; et une fois dans le bureau du patron, celui-ci sorti, il confia à Barbet :
— Moi je peux pas m'intéresser avec des machines; le vie est tellement belle, n'est-ce pas? J'aime trop le vie. Puis les grands inventions que
font les hommes ils sont splendides, seulement dans l'âme des poètes, car, eux, dans les choses que ils racontent, tout il est facile et rien il est triste. Vous jamais voyez les pauvres ouvriers... Ainsi, quand un poète il disait, il y a mille ans, qu'un jour nous volerons, ça ce était splendide : mais de voir, aujourd'hui, fabriquer les aéroplanes, dites-moi, est-ce pas pénible comme toute usine? Et quand un poète, encore, il dit aujourd'hui que nous devons aller dans le lune, ça ce était une idée ravissante, maiis de y aller combien tuera de pauvres travailleurs?... Et puis, mongsieur Babette, comment ils peuvent-ils faire, ces patrons, de vivre dans des offices aussi mélancoliques?... Voyez donc ces sombres choses sur le table : obus, petits fers éclatés. Oh! que j'aime mieux les fleurs et un coquillage oii vous entendez le mer !
Barbet, amusé, dit gaîment :
— Vous n'êtes guère de votre siècle.
— Hélas ! reprit M. John Pipe. Si les braves gens qui vivirent vers le Moyen âge ils ressusciteraient tout à coup, je crois je pourrais seulement leur montrer ces affreuses choses, mais je saurais rien expliquer que ce qu'ils ont connu : les nuages, les jardines et les jeunes vierges...
— Ah ! Ah !
A ce dernier mot, Barbet éclata de rire. El le patron rentra.
Heure du déjeuner. Cinq messieurs, graves et lourds, le suivaient. Il y avait deux administrateurs, un ingénieur chef, deux contremaîtres. Trois d'entre eux portaient d'imposantes lunettes en or. Tous avaient l'air flegmatiques et absorbés.
M. John Pipe leur présenta Barbet comme un grand journaliste de Paris. Ils s'inclinèrent, en ayant l'air de penser à autre chose, et ils introduisirent leurs deux hôte» dans la salle à manger, immense pièce cossue, dont les murs étaient en marbre blanc et vert. Tcat le monde s'assit autour d'une table si grande que chaque convive était à un mètre de son voisin, et un serveur apporta sur un plat d'argent un quartier de mouton si gargantuesque que M. John Pipe se dit : « Ce doit être le bête entière... » Tandis que l'un de ces messieurs découpait avec un couteau comme un sabre, Barbet, doctoral, contia à l'ingénieur qui était près de lui :
— Monsieur, j'ai vu, et je suis émerveillé. L'autre tendait l'oreille avec respect.
— Monsieur, cette gigantesque fabrique de ma-
chines à tuer, continua Barbet, a quelque chose de grandiose.
— Je vous demande pardon, fit humblement M. John Pipe, ce monsieur, je crois, comprend pas français.
— Ah !... excusez, bredouilla Barbet, qui ravala son discours.
M. John Pipe lui versa alors d'un petit vin rose et le déjeuner commença. Entre eux, sans s'occuper du grand journaliste de Paris, ces messieurs de l'usine, tout en mangeant avec régularité, commencèrent, dans leur langue, une longue conversation oiî ils avaient l'air d'échanger avec calme des pensées d'affaires ; leurs fronts se plissaient, les visages exprimaient une recherche, et Barbet, qui n'écoutait guère quand on parlait sa langue, paraissait attentif, cette fois, et cherchait à deviner ce qu'il était assuré de ne pas comprendre.
11 crut un instant que M. John Pipe allait le renseigner sur le sens de cet idiome bizarre, aux exclamations gutturales ; mais M. John Pipe ne suivit que d'une oreille distraite : il s'agissait de salaires « des grèves auxquelles les ouvriers n'ont pas droit et du travail qui est leur devoir », affîrmatien émise d'un ton si dur que M. John Pipe
se demanda en frissonnant si cet énorme quartier (le viande dont ils mangeaient, n'était pas tout simplement de l'ouvrier rôti. Et c'est pour détourner cette affreuse pensée qu'il dit à Barbet :
— Venant de Folkestone à Londres, mongsieur Dàbetle, avez-vous pas remarqué dedans les vertes prairies beaucoup de brebis avec leurs petits que vous appelez des agneaux, je crois?... Et nous mangeons un agneau. Ainsi... il sautelait hier, et le voici dans sauce aujourd'hui.... et il est bon, bien cuit et parfumé, mais... c'est malheureux tout de même.
A la vérité, M. John Pipe n'était guère affligé : il souriait. Mais Barbet pesta que ce satané bonhomme fût incapable de s'intéresser à autre chose qu'à ce qui... n'était pas intéressant. — Il parlait des agneaux e* de leurs mères à Sheffield I Barbet, lui, se sentait fort au milieu de ces industries redoutables et de ces industriels énigmatiques. Il se disait : « Voilà notre siècle, bravo ! Voilà des gens qui l'ont compris, bravo ! Vive l'Angleterre ! Bravo ! » Et quand le serveur lui offrit du whisky, il tendit son verre gaillardement.
Les industriels ne furent pas chiches, après le
repas : ils offrirent à leurs iiôtes des cigares excellents ; et, même dans la fumée, ils continuèrent de discuter questions sérieuses et un peu affligeantes, — r ce que M. John Pipe traduisit à Barbet en ces termes :
— Je crois il faudrait un bon déluge pour nettoyer les idées mauvaises aux hommes, et les rafraîchir dans leur entendement.
Enfin, on se leva de table et pour le malheur de M. John Pipe... on continua la visite ! Oui, on revit des ateliers, des halls, des fours grands comme des maisons, des monceaux de houille, des forges, des chambres de moteurs, des usines et des usines ; puis, tout un village en bois, construit depuis la guerre et déjà noir de suie, pour les ouvriers et leurs familles. M. John Pipp n'en pouvait plus de voir tant de choses charbonneuses par terre, tant de restes de limaille partout, tant d'hommes travailler dans la graisse, dans le bruit, dans un air sale et épuisant. Et il était plus accablé encore quand on lui remettait des catalogues, des barèmes, des statistiques, où était notée la marche ascendante de la fabrication.
— Pensez, expliquait-il avec mélancolie, le soir en rentrant à l'hôtel, pensez, mongsieur Babette,
176 LE MAJOn PIPE ET SON PÈHE
que pendant nous dormirons, les ouvriers ils continueront de traîner, de tirer, de scier, de huiler, et demain, quand le Seigneur Dieu il fera encore une fois le soleil, il aura le beau spectacle de huit cents obus plus.
Dans le hall de l'hôtel il crut avoir une consolation. 11 venait d'apercevoir trois fleurs dans un vase, sur la grande cheminée. Il courut à elles et il s'apprêtait à les respirer, mais ses yeux gourmands s'aperçurent qu'elles étaient en étoffe et en fil de fer. Alors, il dit à Barbet :
— Ah ! vous excuserez, je vous prie, mon Gouvernement de Angleterre, qui vous dérangea de votre beau pays pour vous montrer telles choses.
— Je sais ravi, dit Barbet, je vais raconter tout ça.
— En ce cas, triste métier de être journaliste, pensait M. John Pipe en remontant dans sa chambre.
11 était vraiment las : les jambes brisées d'avoir rôdé dans tous les coins de l'usine, et l'Ame bien abattue de n'avoir rien vu qui fût rassérénant. Il sonna la femme de chambre et demanda du fou.
Quand il fut préparé, il l'alluma lui-même avec toutes les brochures que ces messieurs,
aimablement, venaient de lui donner. Et dès que les premières flammes partirent, l'éclairant, le réchauffant, dansant, sautant, expirant, se rallumant, vives, prestes, étonnantes, et jolies, — alors, tout de suite, il oublia sa journée, la guerre si cruelle et son abominable machinerie; et il laissa, ce brave M. John Pipe, sa pensée rêveuse errer sur le feu fantasque, où il découvrit mille choses féeriques, admirables et délicieuses.
Le lendemain, M. John Pipe était alerte et guilleret. A Barbet qui lui demanda :
— Avez- vous passé une bonne nuit ?
Il répondit :
— Oh ! merci. Aujourd'hui je suis bien heureux.
D'abord, de quitter Sheffield.
Ensuite d'avoir lu le journal, qu'il traduisit en ces termes à Barbet : « Fritz battu. Trois villages capturés. Deux mille cent prisonniers... et on continue de compter ! »
Enfin, on prenait le train pour Glasgow, et cette fois on eût dit que c'était M. John Pipe l'invité, tant il avait de désir et de curiosité. — Glasgow !
Les chantiers de la marine anglaise ! Quoique Anglais, il ne les connaissait pas, et celte simple annonce suffisait à l'émerveiller, lui qui avait toujours été amoureux de tous les bateaux.
— Môme à vapeur? lui dit Barbet.
— Oh ! le vapeur est dedans, mais l'Océan est dehors, avec aventures et frayeurs, et tant de grandes choses qui émouvantent les gens de la terre.
Un jeune officier de marine, aux yeux vert pâle, comme devaient en avoir les plus beaux dieux de la mer, vint les attendre au train et leur fit traverser la ville en auto. Jl était doux, timide, et comme M. John Pipe lui disait d'avance sa joie, il rougit très fort.
Les fameux chantiers sont loin de la gare. On parcourt d'abord plusieurs kilomètres dans une ville médiocre et dans de mornes faubourgs. Et M. John Pipe ayant vu des maisons misérables et de pauvres enfants chélifs répandus par les rues, il commençait de s'inquiéter, mais on atteignit les chantiers promis, et là, transporté par l'œuvre, il oublia les ouvriers.
La poésie de M. John Pipe, pour la première fois, tua sa tendresse. D'abord, des chantiers au ^idud airl Et puis, un spectacle si prenant, si
complet ! C'est une vision gigantesque, qui tient de la féerie ; de la réalité qui a encore la magie du rêve; le passage de l'un à l'autre; on assiste à une immense création ; on voit naître une flotte.
Et ce n'est encore qu'un fantôme de flotte, une énorme matière en train de prendre forme, des squelettes qui deviendront des navires, mais l'armature y est déjà si précise qu'on a l'illusion que, sous les yeux, tout prend corps, que les carènes se modèlent, que les mâts se dressent, que toutes les carcasses deviennent des êtres, — ces êtres vivants que sont les bateaux.
Car un bateau vit dès qu'on le commence. Il n'est d'abord qu'une idée de bateau ; un moule figure sa coque ; mais cela seul fait songer au grand balancement des navigations. Il est à sec, rivé au sol : on le voit dans l'eau déjà flottant. Il est rude et de bois lourd : il paraît accompli et léger. Tout de suite il y a dans un bateau naissant comme un désir aventureux d'échapper à la terre. Il ne repose que sur sa quille et des étais; et l'on sent que son destin est dans le hasard des flots liquides et des vents ailés. Alors, d'avance, on lui donne sa tendresse; les yeux émerveillés l'achèvent; on devine un navire au lieu d'en
182 LE MAJOR PIPE BT SOK PÈR2
voir l'essoi; on n'est que dans un chantier : on voit un port. Hardi, les ouvriers d'Angleterre ! Et quoique la marée remonte la Glyde, la gonfle ou la désenfle, on voudrait que la mer allongeât jusque-là ses vagues pour caresser déjà ce corps de navire, que des mains d'hommes, fiévreusement, consolident.
• Côte à côte, et tout le long d'un vaste estuaire, dans l'air salé qui vient du large, ils sont là par douzaines en train de se faire et de croître ; et les forts ouvriers qui ont pris. l'habitude de créer ces grandes choses hardies, n'ont môme plus de feu ni d'étonnement dans les prunelles.
Cependant, chaque vaisseau c'est un espoir particulier. 11 y a le cuirassé, grand, à lui seul, comme une usine, qui, dès qu'on l'entreprend, a cette allure de chef qu'il doit garder dans les combats; les destroyers, que des équipes façonnent à deux, à trois, tels des jumeaux; le sous-marin, avec sa forme de projectile aveugle et néfaste; et enfin le grand navire dont les flancs maternels évoquent des cargaisons, le commerce au long cours et le lointain Orient, d'où Ton revient avec des charges mirifiques. Tout cet avenir n'est beau que parce qu'il est l'enfant d'un passé merveilleux ; l'histoire du peuple britan-
nique, illustrée par tant de marins, combattants ou voyageurs, donne de l'éclat à ces promesses; et la flotte de demain vient au monde, somptueuse aussitôt par des souvenirs qui la grandissent plus vite que l'effort de dix mille ouvriers.
Mais il faut s'élever au-dessus de ces chantiers énormes pour juger l'importance des vaisseaux que la terre d'Angleterre prépare à son empire naval. Une grue de cent soixante pieds domine tout, plus géante que les géants qu'elle aide à construire. Il faut manter jusqu'au sommet. D'en bas, c'est elle qui écrase et qui stupéfie ; d'en haut, on s'explique qu'elle soit forte et qu'elle travaille avec aisance, car tout paraît réduit et s'humanise.
M. John Pipe n'avait rien d'un gymnaste ; mais il tenait à voir ces merveilles dans leur ensemble. Et il grimpa les cent soixante pieds derrière Barbet, ayant le nez sur les talons de celui-ci, son maci'arlane volant au vent, le serrant aux jambes, son chapeau s'entêtant à vouloir s'envoler, ses cheveux se rabattant sur les yeux. Et l'escalier de la grue était fait de marches en fer, étroites, entre lesquelles M. John Pipe voyait le vide, des cuirassés, les chantiers, les bateaux, la
Clyde, tout cela dans le souffle large contre qiii il était obligé de lutter.
Mais quand il fut parvenu à la plate-forme supérieure, il ne put s'empêcher de s'exclamer : « Oh! que tout ceci est admirable! » Par égard pour Barbet, il avait la délicatesse de dire sa joie en langue française, mais Barbet ne lui en sut pas gré. Barbet était perdu. Il ne pouvait plus dire : « Dans nos chantiers navals en France... » ni expliquer ce qu'on fabrique chez nous... Alors? Regarder? Il se croyait d'une intelligence trop vivante pour être simplement passif et laisser ses yeux s'enrichir avec des images; il avait donc de l'amertume, Barbet; et à l'inverse de ce qui s'était passé à Sheffield, c'est lui qui remarqua que vue d'en haut, l'œuvre de l'homme est chose petite ! Gomme tous ces chantiers paraissaient réduits, ces bassins étroits, ces navires des joujoux ! Et que dire du faubourg voisin, minuscule sur sa colline, avec une église dont le clocher n'avait pas plus d'importance que le m;\t d'une barque de pêche ? Les bateaux ne sont pas des maisons : ils sont des villes; et ils se construisent comme elles, avec une armée d'hommes, des tombereaux, des machines, et des trains. C'était, aux pieds des visiteurs, un immense dé-
«ordre, grouillement de choses et de gens, et, par-dessus tout, la force tranquille de ces grues qui prennent, qui soulèvent, qui déposent, et qui sont à la fois des esclaves et des puissances.
Mais plus haut encore il y avait le ciel, dont les nuages ont l'air nés de la fièvre de cet enfantement. Ciel de travail, pesant et tourmenté qui n'a pas, lui-même, la sérénité des grandes choses accomplies. Tout y glisse et s'y mêle, projetant des ombres fuyantes sur cette terre qui fourmille, tremble et fume, parce qu'il y a là de la vie qui se crée.
Quoi de plus vivant qu'un bateau? 11 se confie à la mer et il fait partie d'elle. Il a un nom, une histoire, des dangers à courir, un honneur à défendre. 11 connaît de rudes jours, et s'il meurt à la peine, le pays se souvient et salue sa mémoire. Gloire aux bateaux dès qu'on les fait, car ils exigeront des marins courageux. Ils appellent la valeur et la hardiesse. Leur vie est vaillante, leur mort héroïque. Parmi les créations du génie de l'homme, ils sont la plus noble et la plus passionnante. C'est M. John Pipe qui avait raison.
Et, descendant d'un pied malhabile les deux cents marches étroites de la grue, M. John Pipe songeait, en voyant ces chantiers entre ses
jambes, en serrant la rampe, en fermant les yeux, étourdi de vertige, — il songeait qu'à tant d'ingénieurs et de contremaîtres placés là pour construire ces gigantesques bâtiments, l'Etat devrait adjoindre le poète le plus grand du pays, le plus sensible et le plus pur, pour leur donner l'âme qu'ils doivent avoir.
Aussitôt que M. John Pipe et Barbet eurent le pied à terre, le jeune officier, en rougissant encore, se montra d'abord soucieux de la fatigue qu'il allait leur causer. Puis il leur dit :
— Gentlemen, je suis chargé vous montrer un vaisseau grand... mais pas fini et je vous prie m'cxcuser.
Sa raideur déférente prouvait le sentiment sincère dont il soutenait ces derniers mots, sentiment d'une charmante candeur, puisque c'était le regret touchant que tout ne fût pas on état pour la venue de ces messieurs. Mais, justement, ils étaient là pour voir des choses commençantes et inachevées, d'innombrables équipes au travail, et pour entendre la grande rumeur des machines et des ouvriers, sur un coin de terre enfantant pour la mer des bateaux.
En galant homme, heureux d'offrir un des plus beaux coups d'œil de sa patrie, il les mena
LE MAJOR PlPÈ ET SON PÈftE 187
donc visiter ce que la marine britannique, pourtant forte dans tous les temps et plus riche que toute autre, a créé jusqu'ici de plus puissant et de plus magnifique. Et à la porte du chantier il ne leur dit pas : « Attention! Ouvrez les yeux! » Il laissa M. John Pipe s'abandonner à sa surprise et faire un « oh ! » d'étonnement.
Le décor, cependant, n'avait aucune splendeur. Un paysage pauvret, dans un vent aigre, sous un ciel morne. Rien, vraiment, qui soit l'aide de Dieu ; mais dans cette médiocrité naturelle, une création prodigieuse de l'homme. Ce que nos yeux trouvent grand n'est, maintes fois, qu'enchantement de la lumière qui caresse, habille et transfigure. Mais quand les choses sont seules et nues, dans un jour gris, il faut que le génie les marque fortement pour qu'elles puissent agrandir encore nos yeux blasés. Le cuirassé anglais que Barbet et M. John Pipe virent, par ce jour sans soleil, n'a pas d'égal au monde : il s'impose par son seul aspect.
Il est massif et somptueux, mais il a de la grice, et ses lignes sont douces. Il est terrible dans sa simplicité. Lourd, il étale de larges flancs pour contenir mille marins ; mais sa poupe est légère, et il y a, dans sa proue mince, une audace
orgueilleuse. La loyauté des hommes qui l'ont construit, comme de ceux qui mourront pour le défendre, est marquée dans la franchise avec laquelle il fut conçu, dessiné, façonné. Cet énorme colosse de guerre, qui aurait pu n'être qu'une forte machine horrihle, a de la noblesse et de la conscience. N'importe quel pavillon ne pourrait flotter sur lui ; par sa forme il figure l'àme d'une nation juste. M. John Pipe, grand amoureux de la paix, sentit le levain de la guerre qui gonflait dans son cœur; et tout de suite il voulut voir l'homme qui possédait ces chantiers, et qui pourrait dire :
— Ce navire est sorti de chez moi...
ce navire qui évoquait déjà des combats et des tcmpôtes, du sang, des morts, ce navire, imoge héroïque et efl'rayante de l'Age moderne, de quoi faire fuir tous les vieux Dieux de la mer, accoutumés pourtant aMx choses farouches, — quatre cents ouvriers l'achevaient et grouillaient dessus; et mêlé à ces gens, indistinct, fait comme eux, surveillant, travaillant, le « patron » qui devait mettre sa marque sur ce monstre, passa sans que M. John Pipe pût distinguer, ni aux yeux, ni à 1 habit, que c'était un des hommes importants de l'Angleterre.
L'important c'était que le cuirassé fût prêt à défendre le pays quinze jours plus tard. Par sa coque, depuis six mois, il était déjà tel qu'il continuerait d'être; mais c'était un œuf énorme où la vie couvait. Tout prenait corps et s'achevait, se fignolait; il était sa propre usine, à la- fois l'atelier, la machine et la chose énorme créée. Et le jour où il prendra la mer, on verra s'échapper toute une fourmilière d'hommes et de femmes que son ventre aura l'air d'enfanter, et qu'il rendra simplement à la terre et à ses chantiers.
Les machines fantastiques, les blockhaus, épais comme des tours de château, tout est entre les mains d'un peuple d'ouvriers qui dégrossissent, taillent, liment. On vernit, on polit; tout l'acier et le cuivre de l'intérieur éclate; et l'on dirait que c'est l'àme du cuirassé qu'on cherche et qui brille. Mais sur les ponts et entreponts, des peintres s'évertuent, au contraire, à ternir tout de tons gris, car il faut que le corps, lui, reste sévère, et ces longs canons monstrueux, dont la gueule, au repos, est déjà une menace, sont d'une couleur éteinte, qui refusera le plus petit reflet au soleil.
Dès qu'on s'enfonce dans cette large et puis-
santé machine, au milieu de ces honraies qui la consolident et de ces femmes qui l'embellissent, on a de Thébétement, on se perd. La vapeur des machines emplit l'air, les moteurs électriques l'énervent, on est environné de forces surhumaines, mais ce sont des mains d'hommes qui en disposent, qui les domptent et les règlent. On voit des grappes d'ouvriers balancés à des échelles de corde; d'autres qui rampent pour raboter le plancher. C'est un effort prodigieux en tous sens. Alors la tête s'échauffe et s'étourdit. Et M. John Pipe s'échappa, le cœur troublé par ce grand travail de guerre, où il y avait déjà la fièvre d'une bataille.
Dehors, comme l'air lui parut léger! Des mouettes tournaient et planaient sur ce grand vaisseau, ayant l'air de le presser de partir. Dans leurs ailes blanches, elles lui apportaient l'air de la mer qui, tout près, l'attendait. Et tandis que Barbet demandait la force des macliines et commençait ainsi : « Le dernier que j'ai visité en France... » M. John Pipe pensait qu'à ce grand navire il ne manquait qu'un oriffamme en haut des mâts. Alors il quittera le bassin trop petit, dont l'eau terne paraît lasse de l'avoir soutenu pendant des mois, il partira, robuste et bien au
LE MAJOR PIPK ET SON PERB 191
point, et sa proue décidée marchera vers le Hasard.
Dieu fasse qu'il soit clément, mais les mers sont profondes et l'ennemi est perfide. Quatre cents ouvriers d'Angleterre ont donné tout un an de leurs forces et de leurs sueurs pour le construire et le mettre à l'eau. Il emportera toute une armée d'iîommes jeunes et solides, avec des munitions pour écraser une flotte... mais si le destin ne lui sourit pas... il se peut que par un jour de malheur, avec toute sa jeunesse et ses canons, en trois minutes il s'engloutisse!
Cette pensée-là figea soudain M. John Pipe, et à la seconde où, partant, il lui donnait un dernier regard, il ne put se tenir de balbutier son inquiétude au jeune officier qui les avait conduits; mais lui était soldat, et à cet instant il ne fut plus timide. Le drame qu'en une phrase M. John Pipe venait d'évoquer, lui fit dire simplement mais nettement, du ton d'un homme qui prévoit sans s'effarer :
— Yes... Aussi, dans quinze jours, on en com mence un autre !
vu
M. John Pipe partit de Glasgow fortifié, ékctrisé, ti-aiibformé, ressentant en son cœur, tout à coup, la beauté singulière du courage guerrier. Et il tvait peut-être fallu qu'il respirât l'odeur de la mer, qui donne à tout ce qu'elle porte, et balance, et engouilre, une terrible grandeur; mais, quittant des marins, il grilla, tout de suite, d'en revoir d'autres. Le programme, justement, indiquait que l'on ne retournait à Londres que pour repartir vers Harwich, base navale. Alors, dans le train, il trépigna d'impatience... Où était M. John Pipe, le rêveur? 11 parlait bateaux, batailles, des frégates et de Nelson, et il disait :
— Ah ! la vie des marins, mongsicur Babette j
Je v^wUis tant mon cher garçon il aurait été marin ! Il choisit de être ingénieur, et j'ai de la peine pour lui, qui fait le sale guerre dans les humides boues. Oh ! il est préférable le navigatione de tous côtés du monde, et de s'éveiller dans les soleils de Orient!
— Mais, dit Barbet, rageur, on ne fait pas la guerre qu'en Orient, monsieur Pipe! Il y a la mer du Nord avec ses sous-marins et ses mines !
Bah ! Barbet ne réussit pas à briser l'élan de M. John Pipe. Peut-être était-il à cheval sur une nuée qui menaçait de crever et de le jeter à terre, mais, avant que sa nuée crevât, comme il se trouvait à l'aise dessus! H y dansait, le cœur léger. Et sans doute il se croyait un peu trop citoyen de la vieille Angleterre, au temps des frégates et des boulets ronds; mais Barbet aurait pu attendre que la réalité le désabusât, sans tenter, par des raisonnements prosaïques, de lui enlever le plaisir de ses illusions.
M. John Pipe était dans un jour robuste; il n'était plus seulement bucolique et sentimental. Brusquement il sentait en lui l'hérédité de ses aïeux, grands-pères, grands-oncles, hommes d'action ou de sport, marchands, navigateurs; mais c'éliiit un désir secret de voyage et d'aventures,
LE MAJOR PlPE ET SON PÈRE iO'6
bien plus que de combats et de beaux sacrifices, que son âme retrouvait, fantaisiste avant tout.
Sa fantaisie, elle s'affirma dans la façon dont il se vôlit à son passage à Londres, avant de partir pour Uarwich. Il laissa son complet de voyage, en laine trop épaisse et trop raide. Il mit un pantalon d'un tissu plus lé^er, où le pli se marquait bien, un chapeau de roman, mou et de couleur blonde, un paletot en ratine douce, gros ble«, ceinturé à la taille, et enfin des guêtres en toile beige qui lui égayaient les pieds. Il était délicieux, amusant et charmant, parce qu'on devinait, à le voir, le plaisir qu'il avait pris à s'habiller, — un peu fantasque, un peu falot, léger, échappé d'une féerie moderne, et comme pour compléter cette allure impayable d'Anglais qui suit sa seule idée sans souci de l'opinion, il s'était mis sur une légère entaille faite par son rasoir à la joue, un petit bout d'étoupe qui s'agitait à l'air sitôt qu'il marchait vite.
Barbet, rien qu'à le voir, se sentit d'une humeur joyeuse; la veille, il était agacé; ce jour-là il revenait à des sentiments charitables. Il pensa:
— C'est une caricature, mais quel type!
Puis, prévoyant que l'autre ne pourrait pas répondre, il lui demanda tout de môme :
196 lE Major pipe et son pêhs
— Monsieur John Pipe, entre nous, combien votre marine a-t-elle pris de sous-marins boclies?
— Oh ! mongsieur Babette, dit M. John Pipe, j'aimerais mieux vous me demanderiez des choses sur le quadrature du cercle : je connais autant.
Barbet éclata de rire.
— Je me renseignerai auprès de ces messieurs de la marine.
L'arrivée à Harwich fut presque dramatique, car le ciel, serein au départ, s'était couvert et fondit soudain, noyant la terre. Infortuné monsieur John Pipe, avec son chapeau blond, son brin d'étoupe et ses guêtres claires 1
— Ah ! ah ! dit Barbet gaîment, voilà ce que c'est que d'avoir une coquetterie de demoiselle.
— Oui, je... vais demander une parapluie au chef de gare, dit M. John Pipe.
Il pénétra dans le bureau de cet employé et revint l'œil allumé de joie, disant :
— Il arrive des nouvelles, mongsieur Babette. Le armée anglaise a encore capturé deux villages et trois mille prisonniers.
— Trois mille? dit Barbet. Avec les deux mille d'avant-hier, cela fait cinq! Eh! dites donc!
— Yes. Et on continue de compter, dit M. John Pipe, y
Puis il montra un parapluie... inouï! — un parapluie tel que devrait en avoir un amiral, si les amiraux pouvaient avoir un parapluie, — un parapluie avec des glands dorés comme un chapeau d'évêque, et je ne sais quels ornements luxueux sur le manche, tels ces bas-reliefs aux inscriptions de victoire qu'on voit sur les colonnes triomphales des places publiques. Enfin M. John Pipe était beau avec cet instrument de gloire, et ce fut presque un malheur que les cataractes du ciel cessassent juste au moment où il l'ouvrait.
A cette minute précise un officier de marine accourut vers lui, ôta sa casquette et le salua ainsi que son compagnon, disant qu'il le saluait, car il avait reçu de l'Amirauté l'ordre de venir le saluer... Cette entrée en matière, de la part d'un civil, eût pu paraître maladroite, mais d'un militaire elle était correcte, disciplinée et bien charmante.
L'officier de marine était un Commodore, dont la mâchoire rappelait celle des requins. Il évoquait donc des scènes redoutables. Néanmoins, Barbet souffla avec courage à M. John Pipe :
— Annoncez -lui que je suis chargé de mission.
— Oh! yes... Mongsieur Babette, important
french journaliste, dit M. John Pipe, chargé d'une mission pour tout savoir dTins ce qu'on pourra lui montrer.
Le Commodore était raide, mais il eut un large mouvement de mâchoire, et il en sortit le mot : « Yes ». Puis il guida ces messieurs vers le quai au bord duquel on voyait des masses grises émergeant de l'eau.
— Sous-marins, prononça le Commodore.
— Ah! très bien. Dites-lui vite, glissa Barbet, que je me passionne pour cette question sousmarine.
— Yes. Mongsieur Babette, dit M. John Pipe, il avait beaucoup écrit déjà sur les sous-marins, grands articles à retentissement: « Défendez- vous, vous êtes pas défendus ! »
— Non, ça, murmura Barbet, c'est sur les forts de l'Est... mais ça ne fait rien.
Et prenant la parole lui-même, il dit avec gravité :
— Mon commandant, je suis envoyé par le Gouvernement français pour me rendre compte de la manière décisive dont vous luttez contre les pirates.
De grosses gouttes, puis une averse drue, furent la réponse, en môme temps qu'un second « Yes »
LE MAJOR PIPE ET SON PÈRE iOO
du Commodore, qui d'ailleurs n'avait rien compris à cette longue phrase, débitée trop vite. M. John Pipe ouvrit « sa parapluie glorieuse ». A la suite du commandant et de Barbet, il évolua, tel un Japonais, sur une mince planchette au-dessus de l'eau, où la pluie faisait des ronds précipités. Et à la queue-leu-leu, ils s'engouffrèrent dans un sous-marin oh plongeait une échelle de fer. Seul, le parapluie doré ne passa pas. M. John Pipe avait déjà son pardessus de ratine bleue qui lui remontait et bouffait sous les aisselles. Il venait de mettre une de ses guêtres claires dans une mare d'huile ; il fallut le secours du Commodore pour empoigner le tout, rétablir l'équilibre, fermer le parapluie.
Puis, cet officier commença d'expliquer l'appareil énigmatique et affreux dans lequel ils étaient descendus. Cage étroite, métallique, remplie de tuyaux, de roues, de vis, de cadrans, de réservoirs. M. John Pipe, déjà déprimé par sa descente pénible et son pied huilé, sentit son âme s'abattre en lui tout à coup, comme un château de cartes. Mon Dieu! Est-ce à cela qu'aboutissait tout son espoir vibrant en la visite des bateaux? Il soupira, accablé. Comment de malheureux hommes pouvaient-ils vivre là-dedans? Mais cette ques-
tien n'intéressait pas Barbet qui, fiévreusement, discutait avec le Commodore sur le lancement des torpilles, la si jçni(i cation des chiflres sur chaque cadran, les degrés de ceci, l'évaluation de cela. Et il semblait transporté d'aise, cet homme, d'apprendre ces choses sans beauté.
Ce ne fut qu'au bout d'un quart d'heure que M. John Pipe put demander quelques détails sur la vie des marins, enfermés en de pareilles machines à supplices. De peur de se graisser, il tenait son pardessus serré, à deux mains, et dans cette attitude précaire et frileuse, il écoutait, navré, que de juin à septembre on ne pouvait, dans un sous-marin, respirer plus de trois heures sur vingt-quatre, à cause des nuits trop claires qui ne permettaient pas d'immerger, et qu'au surplus, au bout de la neuvième heure, l'air était si vicié qu'on ne réussissait pas à y faire flamber même une allumette. Aussi, les équipages n'étaient-ils composés que de volontaires ; les officiers, sans cesse, avaient l'œil dans une lunelle; leur vue ne résistait pas à ce surmenage. Enfin, M. John Pipe, qui n'avait plus le courage de penser ni à Nelson ni aux frégates, retrouvait une marine transformée, gâchée, aussi laide que l'industrie, fabriquée par elle, sentant l'usine, la
Le MAJOh PIPE ET SON PÈRE 201
machinerie, la science moderne, la fatigue, l'crcintement, l'épuisement, — la mort au lieu de la douce vie.
Il en était tout mou quand il sortit du sousmarin. Il faillit tomber dans l'eau en repassant sur la planche de bois ; et il avait perdu le morceau d'étoupe qui voletait sur sa joue.
Infortuné monsieur John Pipe! Sans allégresse
suivit le Commodore et Barbet dans une vedette qui se mit à danser sur la mer et les emmena, à travers la pluie, dans tous les coins de la rade. On était dans un brouillard d'eau ; vaguement on apercevait de grands navires mouillés près de la pointe que la côte faisait à l'horizon, et Barbet, dont la pensée semblait active, pérorait :
— Quand mon journal m'a envoyé à Brest pour la queslion transatlantique... dans une rade que celle-ci me rappelle...
Peut-être n'avait-elle aucun rapport, sinon qu'une rade est toujours une rade, mais c'était un besoin chez Barbet, au lieu de regarder l'Angleterre, de toujours parler de la F'rance, — comme chaque fois qu'on lui montrait une chose nouvelle, il fallait qu'il dit : « Je suis au courant. » Puis il donnait des détails vrais ou faux.
La vedette était comme lui, trépidante. Elle allait, revenait; sur l'ordre de riiomme à la mû,choire de requin, elle s'essoufflait à traverser la rade en tous sens ; elle accostait à un quai pour faire voir à ces messieurs une grosse mine allemande pochée la semaine d'avant; elle repartait en pleine eau jusqu'à un vieux dragueur plein de poulies, de cabestans, de fils et de filets, routier de l'océan, pouilleux d'aspect, mais qui s'était couvert de gloire en allant plus de cent fois audevant des mines pour les cueillir avec celte prudence et cet esprit de ruse tranquille qui se lisaient sur la létc de ses vieux loups de mer.
Le temps de recevoir un nouveau grain, de se prendre le pied dans des cordes, on remonlail dans la vedelte, teuf teuf, teuf teuf. Et elle filait de toutes ses forces vers les phares de l'entrée de la rade, vers la haute mer, vers un destroyer.
Navire mince, celui-là, agile, léger, qui doit attaquer avec audace ou s'eï;quivcr avec adresse. Le risque-tout des batailles, au repos il est sympathique, car il garde un air fier et hardi. Lorsque la vedette vint se ranger tout contre, on eût dit (juc ce petit navire était tout chargé de piles et de timbres électriques, car il se mit à sonner de partout. Alors, par trois ouvertures, sur le pont.
l'équipage émergea, s'assembla, s'aligna, et dès que chacun fut à sa place, on vit un jeune officier maigre, avec une énorme tête rieuse, sortir le dernier du ventre du bateau.
Il avait des mouvements secs et drôles. En hilte il enfilait des gants. Puis il aperçut les visiteurs et salua, très raide. Le Commodore à la mâchoire de requin présenta M. John Pipe et Barbet « important journaliste chargé de mission ». L'officier salua encore, prit la tôte des trois personnages, et en moins d'une minute leur fit faire le tour de son pont de bateau, qui était minuscule. A râvant, tout à coup, il stoppa et prononça :
— Canon. Yes!
Puis il rit.
11 repartit, marcha jusqu'à l'arrière et stoppa pour redire : « Canon. Yes! »
C'était fini. M. John Pipe et Barbet avaient vu un destroyer dans ses détails. Il n'y avait plus qu'à remercier; l'officier resalua donc, rit plus fort, et avec de nouveaux mouvements secs s'enfonça dans le ventre de son petit navire, en enlevant ses gants.
Tandis que la vedette s'éloignait, tous les timbres résonnèrent, et l'équipage aussi disparut.
Teuf teuf, teuf teuf, teuf teiif, on dansait sur l'eau que le petit bateau fendait et qui, de ciiaque côté, éclaboussait joyeusement. Déjà on était à l'autre bout de la rade; la pluie avait cessé; le ciel s'était rouvert; le soleil brillait et mettait des taches vives partout sur la mer mouvante. M. John Pipe allait beaucoup mieux. Ce mouvement rapide, ce ballottement en tous sens l'avaient ranimé, ravigoté; en une demi-heure il avait grimpé ou était descendu dix fois par des escaliers de marins qui semblaient faits pour des singes. Huit fois sur dix il avait failli tomber à la mer; à la neuvième, il s'accoutuma, et Barbet put lui dire :
— D'ici quelques années vous aurez le pied marin, monsieur John Pipe!
Il s'amusa de la boutade. L'officier du torpilleur l'avait enchanté. Le soleil enfin le dérida et l'épanouit. C'était comme une résurrection de la mer, un réchauffement et une illumination de tout, de l'eau, des hommes et de leurs bateaux. Et pour comble d'étonnement et de bonheur, la vedeUe semblait maintenant emmener son monde vers un immense navire qui de loin avait tout l'air de ces frégates admirables dont M. John Pipe, amateur de vieilles images, parlait toujours,
au lieu de se louer d'être un citoyen de la moderne Angleterre.
Bâtiment énorme, avec trois étages de hublots, des mâts démesurés, un pont qui devait être une place publique, une proue ornée d'une grande figure de Victoire en chêne peint, et des ancres géantes qui pendaient sur ses flancs. Vite, les yeux brillants, M. John Pipe demanda ce qu'était ce grand navire, et l'homme à la mâchoire de requin répondit :
— Oh ! celui-ci il ne fait point le guerre !
A ces mots, Barbet eut un rire avantageux, et il échangea avec le Commodore un regard de gens qui s'entendent; mais cela n'était pas fait pour désarmer M. John Pipe, qui avait la joie de voir réalisé un échantillon de la marine pittoresque telle qu'il la rêvait. 11 se moquait bien qu'elle ne fît pas la guerre, cette vieille coque étonnante. Raison de plus pour l'aimer... Qu'il était beau, ce bateau, en plein milieu de la rade, sous le soleil qui lui redonnait un violent coup de peinture I C'était un des aïeux de la flotte britannique ; il se reposait en une eau calme, tandis que ces affreuses ferrailles bataillaient, se crevaient et se coulaient. Lui, il prenait encore le vent de la mer, et quoique survivant dans un âge bien
pénible, il restait commode, confortable, un vieux navire antique sur lequel on était peut-être mort quelquefois, mais sur lequel, aussi, maints grandspères ou grands-oucles de M. Jolin Pipe avaient dû fort bien vivre.
Quand il mit le pied sur le pont, comme il le trouva vaste, net et beau ! C'était un pont pour passer des revues, un pont sans canons, pont de navire marchand où l'on évoquait des promenades de long en large durant des traversées sous des ciels merveilleux. — Ah ! ce plancher serré, si bien fait, il en eut des tressauteraents de plaisir, M. John Pipe. Des mousses, vêtus de loile écrue, lavaient à grands seaux d'eau, pieds nus sur la planche mouillée ; une corde grinçait dans la poulie du màt; le soleil faisait briller les cuivres des bastingages. Ma foi, il oubliait qu'il fût en 1917! Il n'y avait plus de Boches pour lui, ni de Guillaume II, ni de sous-marins, ni aucune de ces néfastes machines qui réduisent l'homme à l'état de brute et ne laissent à la vie aucun prétexte pour être aimée, môme supportée. L'imagination de M. John Pipe, aidée par la réalité, le transportait au dernier siècle. Il ne craignait plus l'huile pour son pardessus et il était heureux d'avoir encore une guêtre claire.
— Nous déjeunerons sur ce bateau, fit le Commodore à la mâchoire de requin.
Sur ce bateau! M. John Pipe se sentit faim tout de suite.
— Et nous déjeunerons avec Mister Eiphinston, Ministre au Ravitaillement, dit encore le Commodore à la mâchoire de requin.
A cette seconde nouvelle, ce fut Barbet l'homme heureux. Il souffla à M. John Pipe :
— N'oubliez pas de dire au ministre que c'est le Gouvernement qui m'envoie !...
A l'arrière du vieux bateau il y avait un grand salon en demi-cercle, avec tout un alignement de petites fenêtres carrées, qui étaient remplies par la vue de la mer et de la rade.
— Que j'aime ce salone ! s'exclama M. John Pipe.
— Oui : hélas, c'est pour la paix... et il y a la guerre, reprit avec un rire sarcastique Barbet, qui voulait se faire bien juger.
Mais... c'était justement le salon du Commodore, et cet homme à la mâchoire de requin qui venait de leur faire voir d'horribles sous-marins, un destroyer échappé des pires combats modernes, un dragueur qui péchait des mines, c'était là, sur ce bateau pacifique et retraité, qu'il
se reposait, qu'il logeait entre deux tournées sur mer, qu'il fumait sa pipe, qu'il cultivait ses pommes de terre !
Car il avait des pommes de terre en caisses, à la porte du salon, et elles poussaient charitablement, avec la même vigueur que dans un champ. Que M. John Pipe fut attendri par ce spectacle ! Il y avait aussi un perroquet des lies sur un perchoir, un ouistiti qui s'enfuyait devan les visiteurs et, de loin, les regardait de son œil de pauvre homme. « Que tout cela il était charmant ! » murmura M. John Pipe. Et Barbet, des yeux, cherchait le ministre au Ravitaillement.
Le ministre se lavait les mains dans le cabinet de toilette : on entendait un grand bruit d'eau. En l'attendant, le Commodore à la mâchoire de requin fit voir à ces messieurs, dans son salon, mille choses à quoi il tenait et qui flattaient son amour-propre : la photographie de M""" Sarah Bernhardt, signée : « elle était venue sur son bateau »; celle de George V, mais pas signée « il avait toujours dû venir sur son bateau » ; un bouddah rapporté des Indes ; un morceau de toile d'un aéroplane boche; des débris de bombes de Zeppelin.
— Ah ! dit Barbet lyrique, quelques dépouilles de ces Barbares !
Puis il profita de l'occasion pour poser une question qui le démangeait et qui, là, était en situation, puisqu'il se trouvait parmi des marins combattants.
— Mon commandant, dites-moi, est-ce que le Deutschland a bien été pris par les Anglais?
Le Deutschland c'était ce grand sous -marin ravitailleur allemand, dont la presse française n'a cessé de dire pendant quinze jours : « 11 est pris ! Les Anglais le tiennent ! » pour imprimer ensuite pendant quinze autres jours que les Boches se targuaient auprès des neutres de l'avoir dans leurs eaux. Barbet se disait donc : « Me voici à la vraie source. Je rapporterai un tuyau sûr... je ferai un article. » Bref, sa question était une interwiew, et il guettait la physionomie du Commodore ; il allait savoir, le temps que l'autre assemblât quelques détails précis. Mais le Commodore regarda Barbet avec une stupeur inquiète, comme s'il était impressionné soudain de découvrir cfeez un homme qu'il supposait intelligent une vraie médiocrité ; puis, en chef qui ne perd pas son temps à des potins, qui ne les comprend pas, qui ne s'y intéresse jamais et qui a bien assez
210 LK major pipé Et SON PÈRE
de ce qu'il a à faire, il répondit poliment, nwiîs avec fermeté :
— Vous excuserez, mongsieur .. le Deufschland... ce n'est pas dans mon secteur...
En retour il s'offrit à conter ce qu'il avait fait et il parla avec humour d'un Zeppelin qui était tombé tout près, abattu par les canons de la défense côtière. L'équipage sain et sauf s'était rendu et deux policemen avaient emmené simplement tout ce monde boche au poste de police. Du Zeppelin chacun avait pris quelque chose.
D'un air mystérieux, le Commodore demanda à M. John Pipe si M. Barbet était marié?
— Yes, dit M. John Pipe, le murmure m'est venu que certes il est marié.
Alors le Commodore offrit à Barbet «ne bague faite avec un peu d'aluminium de ce monstre aérien.
— Oh ! dit Barbet, que vous Ates aima...
La porte s'ouvrit : on vit entrer un haut personnage, vêtu d'une redingote et d'un gilet blanc: le Ministre au Ravitaillement, M. Elphinston.
Barbet salua profondément. Le Commodore fit les présentations ainsi qu'il canvenait, mais M. Ëlphinston ne savait môme pas dire » bon-
ur » en langue française. Il ne comprit donc pas toute l'importance du rôle de Barbet ; il préfe'ra, étant données ses fonctions publiques, aller contempler les pommes de terre en caisse et il félicita avec chaleur le Commodore par des exclamations gutturales, en cadence.
Puis, on se mit à table.
Pour la cérémonie alimentaire, on vit paraître deux officiers nouveaux ; Tun d'eux savait le français; il s'assit auprès de Barbet qui avait M. John Pipe de l'autre côté et qui, placé en face de M. Elphinston, pensa tout de suite en le considérant ;
— Celui-là, au moins, a l'air de savoir ce qu'il veut... Pour choisir leurs hommes d'État, ils sont merveilleux ces Anglais !
Etant assez naïf, comme beaucoup de journalistes, il était fier de déjeuner avec un membre du Gouvernement britannique, et il songea : « Il faut que je mette une carte à ma femme et une au patron. » Sa joie lui donnait faim; il commençait à comprendre le plaisir de M. John Pipe sur ce vieux bateau qui n'avait plus de qualités guerrières, mais où l'on pouvait manger paisiblement et longuement. Il jeta les yeux sur le menu : il ne comprit rien.
Mais à peine eut-il avalé un simple œuf sur le plat que le marin serveur, sur le menu en question, lui désigna deux lignes.
11 ne saisissait toujours rien ; il dit : « Bon. 'C'est parlait! », rougit, puis, devant l'air égaré du marin, il reprit les trois seuls mots anglais qu'il connaissait : « Yes » et « Very well ». Le marin demeurait toujours. Il fallut l'aide de M. John Pipe. Ce dernier, aimablement, expliqua qu'on ne demandait pas à Barbet une acceptation, mais un choix : l'Angleterre vivait sous un régime de restrictions. Aussi après les œufs le menu du Commodore, même quand M. EJphinston déjeunait, était ainsi arrêté : un seul plat : gigot de pré-s.alé dans une sauce à la menthe, ou tarte aux groseilles à maquereaux.
— Je... je veux de la tarte, balbutia Barbet, saisi par cette liberté d'esprit qui sacrilie les invités à ce qui semble raisonnable.
11 est vrai qu'entre deux plats, les Anglais choisissent toujours le plus substantiel. Barbet fut seul à manger de la tarte. Et le Commodore en eut tant de surprise qu'il dit avec bonne grâce :
— Ce était toujours les Français qui résistent le plus...
Barbet se mita causer avec son voisin l'officier.
Grand jeune homme blond, plein de douceur dans le visage, il se prêtait à dire tout ce que Barbet voulait. 11 venait de naviguer vingt-deux mois dans la Méditerranée orientale et il n'était rentré en Angleterre que parce que le destroyer sur lequel il commandait avait été coulé : déplorable accident de marine ; abordage avec un autre navire anglais.
— Oh ! dit Barbet, vous avez dû avoir une grande peine?
— Yes.
— Au moins vous êtes-vous sauvé facilement ?
— Yes, yes ! Quand il sombrait, nous étions transportés sur un autre.
— Je vais ça, fit Barbet. Spectacle tragique (une fois de plus il guettait l'article à faire) ; ça devait être poignant... Vous pleuriez tous?...
— Yes.
— La nuit tombait?
— Yes.
— Je vois... avec des lueurs tragiques dans le ciel.
— Oh ! yes.
— Monsieur, vous ne sauriez croire k aue point vos détails m'émeuvent, dit Barbet. J'écri»
dans un grand quotidien de Paris. J'ai fait là des campagnes retentissantes, dont, peut-être, vous avez entendu parler.
— Yes.
— C'est moi qui, quelques mois avant la guerre, visitant les forts de l'Est...
M. John Pipe se pencha vers Barbet.
— Mongsieur Babette, je crois mongsieur Elphinston. Ministre au Ravitaillement, il veut dire quelque chose.
Barbet regarda le Minisire. Le visage de ce dernier était transformé. Il était fort rouge, et, papillotant des yeux, paraissait bien ému. Depuis dix minutes, ne pouvant parler avec ce journaliste, car il ne connaissait pas un mot de français, il tentait du moins d'être aimable et bon, lui passant le sel, le sucre, le vin, le pain, et chaque fois il souriait; mais maintenant que le repas touchait à sa fin, il voulait plus et mieux. Il se leva, il regarda fixement Barbet : ses yeux s'embrumèrent d'émotion. 11 boutonna sa redingote pour sembler plus correct et pour que ses paroles eussent un air officiel; puis, ouvrant grand la bouche, comme s'il craignait d'être ma: compris, — guindé, maladroit, follement troublé et bien touchant, l «v ,nt son verre, iixant des
yenx Barbet, important journaliste, il dit avec un fort accent et d'une voix qui tremblait comme toute sa grande personne :
— Vi... Vive Verdun!
C'était tout ce qu'il savait, tout ce qu'il pouvait
dire dans la langue de son invité.
Puis il se rassit tout d'une pièce ; et il respira fort, regardant toujours Barbet.
Et Barbet alors se leva, mais brusquement, fougueusement, passionné, cabotin et le bras droit tendu vers le Ministre, il jeta au plafond le cri de :
— Vive l'Angleterre !
Il lança un coup d'œil à M. Elphinston; puis par peur de n'avoir pas été compris, il recommença :
— England for ever !
Cette fois M. Elphinston s'inclina. En sorle que Barbet se crut autorisé à continuer en français :
— En saluant Verdun, monsieur le Minislro, c'est toute l'Armée française que vous honorez. En son nom je vous remercie. Nos chers poilus, avec qui je me suis entretenu tant de fois, méritent toutes les admirations. Mais les entendre louer par des alliés loyaux et puissants, c'est pour moi une émotion double et durable. Je
redirai à ceux des nôtres qui souffrent héroïquement dans la boue et sous les obus, ce que j'ai eu la joie d'entendre sur la terre sacrée de la noble Angleterre, et je sens ainsi — car j'ai toujours eu la fierté de mon métier de journaliste, — que mon modeste voyage sera pourtant l'occasion dune amilié plus fervente entre nos deux grands pays !
Quand Barbet eut terminé, le Ministre du Ravitaillement qui, hélas ! n'avait rien saisi, s'inclina une l'ois de plus. Le Commodore se curait les dents; il fît un sifllement approbateur de sa langue, appuyée sur ses grosses molaires ; M, John Pipe avait un sourire attendri ; et tous les marins serveurs, debout, raides, semblaient vraiment impressionnés.
Cette apostrophe patriotique de Barbet, c'était l'achèvement de la visite à Ilarwich. Barbet se sépara des marins, enchanté d'eux parce qu'il s'était senti lui-mùme éloquent et admiré. A l'heure du départ, le soleil inondait de ses rayons le ciel, la mer et la terre. Tous les vaisseaux de la marine britannique brillaient en rade; de la joie et de l'espérance flottaient sur toutes choses. Kt Barbet, aux côtés 4u Commodore, répétait avec un front plissé comme un penseur :
— C'est beau... C'est admirable!...
Enfin, une auto attendait ces messieurs ; il fallut se séparer.
Barbet, tête nue, dit encore :
— Mon commandant, je n'ai plus de mots... Puis l'auto prit la route de Londres.
Dans l'auto, Barbet se carra avantageusement aux côtés de M. John Pipe, comme il faisait avec James sur le front, et d'une voix admirative, il demanda :
— Qu'est-ce que vous pensez de ce ministre-là? Dix idées lui affluaient à la cervelle : « Quelle
volonté dans les yeux ! Quelle simplicité dans le cœur! Comme il représente bien l'Angleterre!... » Mais avant qu'il eût le temps de les exprimer, M. John Pipe, qui se sentait lucide et heureux, répondit doucement :
— Oh ! il est bien aimable !
— N'est-ce pas?
— Et surtout il est bien bête...
— Hein?
— On difficilement peut être député et rester civilisé...
llum!... Barbet se détourna. Et il ne dit plus rien, mais, rageusement, il pensait :
— C'est décidément lui qui est idiot, ce pauvi bonhomme! Des boutades, toujours, pour touL ! Quel fantoche !
Puis, il rumina encore :
— Ça doit être un faux Anglais.
11 lui demanda :
— Monsieur John Pipe, vous êtes natif de quel pays ?
— De Irlande, mongsieur Babette.
— Ah! Voilà...
L'Irlande : lutte avec l'Angleterre. Les vrais Anglais ne sont pas sur ce modèle. Un vrai Anglais c'est un monsieur fort, solide, flegmatique et précis. Seulement cette exception confirmait la règle... et Barbet redevint aimable. Il parla avec admiration du Commodore et des restrictions de son menu ; il admira l'esprit d'indépendance britannique et répéta encore : « England for ever! » Mais il avait un creux : la tarte ne l'avait pas nourri pour la journée. Au bout d'une heure d'auto, il demanda si l'on ne pourrait pas prendre le thé. M. John Pipe de répondre :
— Oh ! yes, dans un beau paysage.
Et sur le bord de la Tamise, en un endroit médiocre d'ailleurs, car le printemps commençant n'y avait encore mis que des bourgeons, sans
feuilles, M. John Pipe fit arrêter, descendit, et devint élégiaque.
Son imagination, en ces premiers jours de mai, lui faisait voir les rives de la Tamise telles qu'elles seraient aux derniers jours de juin. 11 évoquait la fraîcheur de l'air, la douceur de l'eau, l'intimité de ces lieux où, par un chaud aprèsmidi, on entend des bruits charmants et familiers : chant d'un oiseau qui aime, le vent dans les roseaux, une rame qui s'égoutte. Et il dit à Barbet :
— N'est-ce pas, c'est beau ?
Malheureusement, une jeune bonne blonde,
avec des joues enluminées, accorte en son tablier à volants, apporta dans une corbeille deux petits carrés de mie chichement mesurés, et il est vrai qu'elle fit un sourire, mais tout de suite elle dit :
— Un, messieurs !
Un seul? Alors, ensemble, avec une précipitation bien humaine, M. John Pipe et Barbet tendirent la main, pensant chacun prendre le plus gros; mais la bonne prit un air penché pour dire :
— Ils sont pesés...
Ils digérèrent sans peine ce goûter frugal. La soirée était fine et transparente ; ils se sentaient
légers comme elle ; mais ils avaient du plaisir à être des gens de vertu.
Gomme ils rentraient dans Londres, M. Joliu Pipe fit voir à. Barbet une maison avec cette pancarte sur la porte : « Ici les habitants ont modéré leur appétit dans un intérêt patriotique et ont adopté les restrictions que conseille le Gouvernement. » C'était une maison heureuse de servir d'exemple. Les Anglais, citoyens libres de bien faire, sont toujours émus d'avoir bien fait et ils aiment que cela soit signale, pourvu que la formule reste simple et sans emphase, avec un rien d'humour dans la tournure, qui marque de la finesse et de la tenue.
Barbet se sentait une faim terrible. 11 dit :
— C'est beau de se restreindre... Mais nous avons fait plus que notre devoir. Nous méritons aussi notre pancarte. Ce soir enfin allons-nous manger ? '
M. John Pipe, souriant, répondit :
— Je veux vous mener dans une restaurant où vous devez trouver un garçon compatriote yes.
— Ah? D'où donc?
— De Montmartre, oh ! oh !
L'annonce était exacte. Le garçon de Mont-
martre avait le pur accent traînard de Paris, et il substituait à l'impeccable raisonnement londonien les à peu près de sa bohémienne cervelle de la Butte.
— Garçon, demanda Barbet, lorsqu'on est de Pantruche — j'en suis — est-ce qu'on n'a droit ici qu'à un morceau de pain?
— Un kilo, si monsieur veut. Et je salue bien monsieur de Paris, répondit le garçon, clignant de l'œil.
— Je suis un vieux journaliste, mon ami, dit Barbet. Vous avez dû lire cent fois ma prose. Vous ne vous rappelez pas une série d'articles qui ont fait du potin : « Défendez-vous, vous n'êtes pas défendus ! »
— N'êtes pas défendus... ça ne m'élonnerait pas que je me rappelle, dit le garçon.
— Bravo! fit Barbet... Et la viande, on n'a
Iroit qu'à un plat?
— Pour monsieur de Paris, dix-huit plats, rcondit le garçon, clignant l'autre œil.
— Quant aux vins...
— La cave !
— Et les liqueurs?
Là, le garçon de Montmartre eut un sourire
— Ces messieurs n'ont plus que cinq minutes. I! est neuf heures moins cinq : les liqueurs, ça finit à neuf heures.
— Alors, fit Barbet, ce sera pour une autre iois.
— Mais, reprit béatement le garçon de Montmartre, baissant les yeux comme une coquette et parlant bas, les poings sur la table, monsieur a jusqu'à neuf heures et demie pour les boire.
M. John Pipe, quoique consciencieux Anglais, était trop enclin à la fantaisie pour ne pas être ravi de la plaisante roublardise de cet homme, et, mangeant le potage, il dit à Barbet :
— Tout le monde, chez vous, il sait causer. Ces simples serviteurs qui connaissent point le grammaire, ils avaient l'esprit comme du feu! Les mots ils sortent et ils pétillent! Oh! j'aime le France!... Dans le France, même les gensses bêtes ils sont intelligents.
Barbet approuva avec pompe et oublia presque l'Angleterre, les Anglais, leur hospitalité, son voyage. Il était fier surtout, en cette fin de journée, d'appartenir à un peuple bavard, qui joue si facilement avec les idées et les phrases, 11 s'aimait bien, ce soir-là. Barbet, et de ce fait il trouvait plus de charme à M. John Pipe. Aussi, eut-il
ijiie déception quand, au sortir du restaurant, ce dernier lui annonça en rougissant :
— Demain je serai bien au regret, mais il sera impossible pour vous accompagner.
— Gomment, dit Barbet, vous avez des affaires ressées?
Yes.
Quel malheur!
— Donc, dit M. John Pipe, toujours rouge comme s'il faisait un mensonge, je vous délivre le feuille... le feuille que l'Etat-Major il envoie... vous lirez... c'est pour le camp... moi je pourrais pas visiter.
Alors, Barbet comprit : ce satané bonhomme était incapable, môme d'avance, de surmonter l'ennui que, même de loin, lui inspiraient des soldats, de la discipline et des exercices. Barbet prit la feuille et lut ceci :
« De?nain le Général P..., du camp de A..., recevra avec bien du plaisir M. le journaliste français Barbet, ainsi que M. le Résident du Maroc Si Hadj ben el Haouri (Zut, s'interrompit Barbet, encore ce sauvage!). Le Major 0... ira à la rencontre de ces messieurs et se tiendra à neuf heures pour les attendre, à un kilomètre à l'ouest de la gare, au sud du camp. »
âS4 LE MAJOR PIPI ET SON PÈRB
Barbet relut deux fois; puis, M. John Pipe dit gentiment :
— Je vous souhaite bonne journée... C'était peut-être une brave major, mais je pourrais pas m'intéresser. . . Car, déjà, ce kilomètre à l'ouest, ce... était trop militaire... et... vraiment trop béte!
Et il avait cessé de rougir. Il était devenu très affirmatif. Il tendit à Barbet une main tflfcctueusc; puis il disparut.
Le lendemain rwatin, Barbet «lormait quand le garçon frappa à la porte.
— Monsieur est attendu en bas.
Bigre! Encore au lit. Pas moyen, même, de se raser... En hâte, il avala un café au lait amer, car on n'avait consenti à lui donner que deux grammes de sucre dans une enveloppe; et essoufflé, habillé de travers, peigné en ohien fou, il rejoignit dans une auto le superbe Si Hadj ben el Haouri, voluptueusement étalé sur la banquette du fond. Saints. Bredouillements. La voiture partit et alors, d'une voix grave, avec un noble sourire qui montrait ses dents d'un magnifique ivoire, le superbe Si Hadj ben el Uaouri commença en ces termes :
— Heureux, n'est-ce pas monsieur, qui peut voyager et embellir son esprit! Il voit des industries splendides, des cultures nombreuses dans les régions principales... et on ne peut pas tout voir : c'est trop beau ! Mais sur ce qu'on voit, que Dieu soit loué!
— Ah! monsieur le Résident du Maroc, que je suis de votre avis! dit Barbet, achevant de se boutonner. Aujourd'hui nous allons dans le plus grand camp qu'aient les Anglais : j'en suis tout heureux. Vous souciez-vous de ces questions? Moi, peu de mois avant la guerre, j'ai visité les forts de l'Est et fait dans mon journal une campagne retentissante. En sorte que tout ce qui
oucke à l'eiïort militaire me passionne.
A ces mots, le superbe Si Hadj ben el Haouri s'inclina.
— Monsieur, que Dieu vous protège, et en donne beaucoup tels que vous au Gouvernement français. Merci.
Puis il s'extasia sur les rues, les maisons, la grandeur et la force de ce pays.
— Connaissez-vous Paris? lui dit Barbet.
— Oh I Paris ! reprit le superbe Si Hadj uen el Haouri, on ne peut compter ses merveilles. Les constructions se touchent pendant seize ki-
lomètres. Sur le fleuve il y a vingt- huit ponts. Entre chaque pont cinq cents mètres. La longueur du pont est de cent quatre-vingts mètres. Tous ces chiffres, je les ai relevés moi-même. Que Dieu protège Paris!
C'est en conversations de ce genre que se passa la route de Londres au camp de A... Campagne en prairies, en bosquets, avec beaucoup de petites villes proches les unes des autres.
— Que tout cela est beau ! dit le superbe Si Hadj ben el Haouri. Quelle puissance a la France!
— L'Angleterre, fit Barbet.
— Que dis-je! l'Angleterre...
— Ce sont des gens très forts, dit Barbet. Vous allez voir leur armée.
Mais pour la voir, il fallait trouver le major 0..., à un kilomètre à l'ouest de la gare, au sud du camp. Barbet transmit l'indication au chauffeur qui, devant la voie du chemin de fer, chercha à s'orienter. 11 trouva l'ouest : un chemin de terre mauvais suivait cette direction; il y risqua sa voiture, et à un kilomètre exactement, sous un pont, ces messieurs aperçurent un major écossais qui attendait au port d'armes.
Le superbe Si Hadj ben el Haouri fut émer-
228 Ll MAIOR PIPE ET SON PËRG
veillé. Il Yoyait là une preuve admirable de science et de discipline militaire. Puis, c« major écossais avait le visage rouge, des lunettes d'or brillantes et tout un costume spécial qui retenait l'attention ; le superbe Si Hadj ben el Haouri resta médusé. Barbet aussi subit malgré lui le prestige de cette servitude volontaire et de cet habillement étonnant; à la réflexion <( un kilomètre à l'ouest de la gare », cela lui parut sentir son esprit manœuvrier, l'habitude des cartes, de l'orientation, de l'ordre exécuté avec minutie. Et fort courtoisement il salua.
— Oh! merveille! fit le superbe Si Hadj ben el Haouri, commençant de suivre l'officier écossais. Que Dieu conserve ce commandant!
Ce commandant avait le pas preste et cadencé. Sur ses fortes jambes nues et velues, sa petite jupe à carreaux s'agitait par la marche. Pour tenir ses bas, sous le genou, il portait, comme au grand Siècle, des canons rouges. Sur son ventre pendait un sac en poil de chèvre, orné d'une tôle de cerf en argent, et il avait sur l'oreille un charmant bonnet de police, avec un ruban de soie noire.
Etait-il intimidé de conduire des visiteurs qui ui semblaient importants? Tout à coup, il devint
plus rouge encore, et s'étant contenté d'un sourire qui signifiait : « Messieurs, vous n'avez qu'à me suivre... » il fila devant eux, marchant de côté, en leur lançant tous les vingt mètres un regard furtif et dévoué.
Il était neuf heures du matin. Dociles, Barbet et le superbe Si Hadj ben el Haouri s'attachèrent aux pas de cet homme qui était compétent et décidé. — A midi, ils ne l'avaient pas quitté d'une semelle; ils avaient parcouru tous les coins et recoins du camp ; ils avaient vu mille et une choses et ils étaient rompus de fatigue, reins brisés et cervelle expirante, comme une flamme de veilleuse qui, au petit jour, en est à ses derniers soubresauts.
Avec un sourire, l'officier écossais guida d'abord Barbet et le superbe Si Hadj ben el Haouri vers une troupe de soldats qui, par terre, couchés, sur le ventre, faisaient semblant de tirer avec de petites carabines courtes. Ils se trouvaient sur un monticule d'où l'on découvrait un très vaste ciel. L'âme de M. John Pipe se fût émue de cet horizon.
Le commandant écossais s'arrêta, montra les hommes, devint rouge écarlate à croire que sa figure allait éclater, et en deux phrases rapides
expliqua ce que ces hommes faisaient. Barbet, comme entraîné par ces consonances anglaises, répondit avec un ^rand sérieux :
— Ah ! Very intéressant !
Un, deux, un, deux. Le commandant rep?.rlit de son pas militaire. Ou traversa un petit bois de sapins noirs. On grimpa, et on redescendit une colline de sable blanc, puis on arriva devant des trous dans lesquels une trentaine de soldats s'exerçaient au tir de ces petits canons qu'on appelle dans notre armée des « crapou illots ».
— Yes. Yes. Very well! affirma Barbet.
Quant au superbe Si Hadj ben el Haouri, il
n'eut le temps d'avoir qu'un soupir dadmiration, car les crapouillots partirent à la fois, lançant vers le ciel des projectiles qui n'étaient pas chargés, et qui devaient servir simplement à montrer à ces messieurs la courbe décrite.
Le commandant écossais se tenait en haut de la tranchée d'où les hommes liraient. 11 avait pris une digne attitude, un poing sur la hanche. De sa main gantée il désignait, dans le ciel bleu, le trajet des petits obus, et le vent, léger, agitait le ruban de son bonnet comme en signe d'allégresse.
Barbet se sentit conquis. Mais, tout de suite, à travers la lande de bruyères, on gagna un vaste
creux, au fond duquel était construit un abri souterrain, où ces messieurs, à la suite de l'olTicier, plongèrent. Un trou dans la terre était ménagé pour la vue. Le commandant leva un doigt. On entendit un sifflement, puis comme un écrasement mou, suivi d'une explosion formidable, et Barbet, suffoqué, et le superbe Si Hadj ben el Ilaouri, tressaillant, virent à vingt mètres la terre s'ouvrir et sauter.
Barbet prit le temps d'avaler sa salive, puis il murmura :
— Diable!... C'est du tir réel!
Encore vingt fois des explosifs furieux vinrent, au milieu de lourds flocons d'une fumée noire, déchirer le sol et l'émietter en l'air. Et Barbet remarqua :
— C'est quand même effrayant ce qu'endurent nos poilus!
Le commandant comprit-il bien? Il se tourna vers le journaliste et répondit par un bon rire.
Après quoi, sur un appel du dehors, les trois visiteurs sortirent de l'abri, et au pas cadencé, ils longèrent des baraques où l'on voyait des Anglais paisibles ranger des caisses en métal blanc; puis ils arrivèrent à une butte de terre, en haut de laquelle il y avait, sur de hauts châssis de bois
plantés dans le sol, des affiches en toile blanche, avec des inscriptions noires et rouges, dont les phrases fisissaient par d'énormes points d'exclamation.
— Qu'est-ce cela? dit Barbet.
— Oh !.,. yes, fit le commandant e'cossais.
— Pardone, je demande : qu'est-ce cela? fit Barbet, appuyant sur ces syllabes françaises, comme si son ton plus fort équivalait à une traduction.
Mais le commandant reprit :
— Ah!... Ohî... Théâtre!
Ils escaladèrent la butte et découvrirent un cirque en gradins de bois, sur lesquels étaient assis cinq à six cents jeunes hommes et leurs officiers. L'un de ces derniers parlait français. En rougissant d'une terrible façon, le commandant écossais lui amena Barbet, qui dit tout de suite :
— Mon . apitaine, envoyé par mon Gouvernement et par la Presse française...
— Oh ! mongsieur, dit joyeusement le capituinc en l'interrompant, je vous prie vous asseoir et vous allez voir le théâtre.
Il avait une figure ronde, pleine d'humour, d«?s yeux plissés très rieurs, de grosses lèvres farceuses, et les joues étaient rasées, mais le haut
des pommettes gardait toute une rangée de poils blonds, comiques à voir de près.
Dans un français excellent, avec verve, il expliqua à Barbet que tous ces soldats assis autour de lui étaient des recrues nouvelles qui n'avaient pas encore été à la guerre, mais qu'on leur en donnait un avant-goût en leur en montrant le « spectacle » pour ainsi dire, là, au milieu de la piste.
11 y avait, en effet, dans ce cirque, une tranchée creusée, minutieusement imitée, avec parapets, sacs, banquettes de terre, cagnas et abris souterrains, et dans cette tranchée évoluaient une vingtaine de soldats, que le capitaine montra à Barbet et au superbe Si Hadj ben el Haouri, leur disant :
— Vous allez voir, ils sont fort drôles. Ce sont de farceurs garçons, savez-vous! Ils ont été à le guerre, ont reçu quelques blessures, et revenus, reposés, ils vont enseigner pour les camarades... comment vous dites... ceux qui savent pas?
— Inexpérimentés, fit Barbet.
— Nô.
— Si, si. Inexpérimentés.
— Nô... Les camarades, les... Ah! les autres,
yes... Us vont enseigner pour les autres le vrai guerre que ils ont l'ait, afin les autres ils aient dans les yeux les choses terribles que un doit pas faire.
Et Barbet, au lieu d'assister à des exercices artificiels ou d'entendre des théories abstraites, vit des soldats ayant la cruelle expérience du front, jouer devant ces jeunes troupes, et dans tous les détails, la tragi-comédie de la guerre.
Un sergent, dans cette tranchée du cirque, réveille un fantassin qui fait semblant de dormir. Il le secoue : « C'est à toi de prendre la faction. » L'autre se frotte les yeux et dit : « Non, pas à moi!... Pourquoi toujours à moi?... De sitôt que ce sera à moi... » Il fait mine de se rendormir. Alors, impératif, le sergent le pousse par l'épaulo et le colle au créneau. Le soldat est furieux, hausse les épaules, tape du pied.
— Vous voyez, mongsieur, n'est-ce pas, il joue bien son rôle, dit en s'épanouissant le capitaine.
Et en même temps, il annonça à ses jeunes hommes : « Attention! Guettez bien. Il est de mauvaise humeur; il va faire une sottise ! »
Il ne se passe pas deux minutes avant qu'il la fasse, et elle est terrible car, rageur, il lève la
tête au-clessus du parapet. Une balle boche siffle ; le bonhomme s'écroule; deux soldats se précipitent : rien à faire. C'est un cadavre. La balle l'a frappé au front.
Alors, le capitaine se leva et dit :
— Vous avez vu? Eh bien, c'est cela se faire tuer bêtement.
Et à Barbet et au superbe Si Hadj ben el Haouri il remontra du doigt les grandes pancartes de toile blanche qui dominaient le cirque, et sur le ton d'un général qui fait une proclamation, il leur traduisit ce qui y était écrit :
« Soldats d'Angleterre, ne vous faites pas tuer bêlement! Le pays a perdu trop d'hommes de cette façon ! »
— Merveilleux ! dit Barbet transporté. C'est ce qui manque chez nous !
Il serrait le poing :
— En France. . . c'est un grand pays, la France. . . mais...
— Oh ! monsieur, interrompit le superbe Si Hadj ben el Haouri en entendant ces mots, j'ai vu en France tant de si grandioses et belles choses, tant de théâtres, de palais, de magasins et de cultures, et tout le monde avec moi a été si
â3Ô LE MAJOR PIPK ET SON PÈRE
poli, que si j'y étais resté, je serais devenu fou... Que Dieu, monsieur, vou» aide, puisqu'il a faii la France !
— Je ne dis pas, reprit Barbet agacé, mais toul de même...
— Régardez, régardez, fit vivement le capitaine, comment ça est bien joué et intéressant !
— Ah ! very, ça very ! balbutia Barbet, qui ne savait plus trop dans quelle langue il parlait.
Et il vit encore le sergent reprocher vertement à un homme de ne pas s'être rasé, l'homme humilié se raser mal, prendre la glace du périscope, et au lieu de la remettre en place, la fourrer négligemment dans sa chemise, au fond de son sac. Un quart d'heure se passe. Les Boches attaquent. Affolement; bousculade. Tout le monde cherche le périscope ; personne ne le trouve. La tranchée est prise : dix tués, vingt prisonniers.
— Ah ! Ah ! s'esclafTa le capitaine, ils jouent bien, hein?
Et il recommença, se tournant vers ses troupes :
— Voilà : à cause d'un idiot!
Barbet s'était levé. Ses pensées le dressaient. Il dit :
— Vous êtes un peuple de grands réalistes. Des faits, pas de phrases.
^" Le commandant écossais s'approcha. Il rougissait très fort.
— Gentlemen, dit le capitaine, il demande vous le suiviez pour voir le suite. Alors, bonsoir... mais je suis heureux vous avoir connus... Vive France ! !
- Il riait. Ses lèvres étaient luisantes de bonheur et il était tout secoué par son rire.
— On aura le Boche, yes... Eh ! Eh ! Et tout ce que on tuera pas, on fera maigrir! Ah ! Ah !
Barbet lui serra les mains, puis, en hâte, suivit l'Écossais, tandis que le superbe Si Hadj ben el Haouri remerciait encore le Seigneur.
Un, deux. Quel pas il avait cet Ecossais, et cette brusque manière de s'arrêter : pan ! puis de joindre les talons.
On était dans un endroit encore tout différent : une sorte de piste sablée et descendante, qui finissait brusquement en boyaux et tranchées.
Le commandant fit un signe. Une troupe de cinquante hommes, dissimulée derrière un buisson, parut, fit claquer ses armes et demeura au garde à vous, prête à entendre un ordre et à l'exécuter.
Le commandant fit placer ces messieurs sur une sorte d'observatoire, d'où le regard plongeait
dans les boyaux. Il leva la main, et les hommes commencèrent l'exercice que l'on désirait montrer à Barbet et au superbe Si Hadj ben el Haouri.
D'abord, ils se tassèrent tous les cinquante à l'extrémité de la première tranchée; ils mirent baïonnette au canon ; et leurs figures, alors, commencèrent d'exprimer une émotion violente. Ils étaient figés, les yeux mêmes immobiles, avec tout le corps tendu et les narines qui palpitaient. Puis leur sous-officier engagea les premiers dans le couloir de terre, et ils se mirent à simuler ce que l'affreuse langue guerrière appelle : « le nettoyage des boyaux. »
, C'était à croire qu'ils nettoyaient pour de bon : un instant tapis et silencieux, ils s'élancèrent, souples et rapides, et ils se jetèrent sur l'ennemi qui était représenté par des sacs de son, placés dans les détours des boyaux ou au fond des cagnas. Ils étaient rageurs, rouges, suants, les prunelles dilatées, et ils arrivèrent sur ce son, qui sans doute criait « Boche ! » à leur imagination, en poussant des cris horribles de bêtes fauves.
Le superbe Si Hadj ben el Haouri bredouilla : « Oh!... que Dieu... que Dieu est grand! » Et Barbet... ne trouva rien à dire. Il regardait ces
visages enflammés par un sentiment qui paraissait vrai, à la fois terrible et superbe, et il en avait la chair de poule. Ces grands réalistes l'étaient presque trop.
— Gentlemen, excusez-moi, par ici, dit le commandant écossais, qui reprit sa marche rapide et vigoureuse à travers le camp.
Il souriait toujours, ne cessant pas d'être toujours violemment rouge.
Un chemin de terre; un petit bois; des baraques.
— Ah ! dit Barbet au superbe Si Hadj ben el Haouri, il va nous montrer les provisions de bouche.
11 désignait une baraque ;
— Coftserves?
— Yes, dit l'Écossais; école officiers.
Ils entrèrent; ils furent présentés à un général dont toutes les dents sortaient et qui avait, sur sa visière de casquette, deux rangées de palmes violemment dorées. A l'arrivée de ces messieurs, était à sa table ; il appuya sur trois boutons, deux ordonnances vinrent, qui fermèrent soineusement les fenêtres et les portes. On tira "ane tenture. Un oflicier qui était là sortit. Puis, quaiftd tout fut calme et la pièce bïen close, le
général se leva et l'air soucieux demanda au commandant de quoi il s'agissait.
A voix basse ils échangèrent quelques phrases. Alors le général regarda ses bottes avec fixité, et annonça enfin mystérieusement à ces messieurs qu'ils étaient « dans une école d'officiers ».
Il se promena ensuite de long en large, et se décida à dire que si cela les intéressait, il pourrait les faire assister à une séance-exercice.
— Oh ! mon général, se permit de murmurer Barbet avec émoi, votre olï're sera d'autant mieux accueillie que c'est la grande presse parisienne qui m'envoie et que, m'étant personnellement occupé de questions militaires...
Il n'acheva pas sa phrase, dérouté par l'air complètement obtus du général qui, avec ses dents sorties et sa visière lui emboîtant le front, ne donnait aucun signe d'intelligence extérieure. 11 avait de gros yeux ronds, une petite moustache hérissée et ramassée sous le nez qui semblait démangé d'une envie d'éternuer, et sa veste courte dégageait un derrière niais sur des jambes démesurées.
Il resonna. Une ordonnance parut, lui apporta un stick, duquel il fouetta sa botte, et il sortit le premier, priant les trois visiteurs de le suivre.
Ils marchèrent cinq minutes durant lesquelles le général dit d'une voix forte, — d'abord : « Beau temps, n'est-il pas? » — puis : « Le guerre est gagnée, yes! ». Barbet sourit. On arrivait à un champ de manœuvre, prairie vaste, verte, plate, sous un ciel dont les nuages nuancés eussent retenu les yeux de M. John Pipe, qui n'aimait pas les laisser errer sur terre pour y voir simplement des exercices de soldats; et c'était cela le spectacle qu'offrait celte prairie, mais au lieu d'hommes de troupe, on faisait pivoter des officiers. Qui on ? Un grand diable de lieutenant manchot, deux mètres, trente-cinq ans, une victime de la guerre à qui, tout de même, il restait de la voix. On eût dit qu'il s'entretenait avec Dieu, tant elle résonnait jusqu'à la voûte du ciel ; mais si le timbre était puissant, la langue était imagée et la verdeur des expressions laissait vite percevoir qu'il ne s'adressait qu'à des hommes... à des hommes-officiers pourtant.
Ils étaient là une quarantaine de commandants, au garde à vous, talons joints, tête haute. L'un d'eux s'était détaché et, dans la prairie, s'éveruait à faire manœuvrer une compagnie. Les iiommes tournaient, s'agitaient par longues rangées, puis quatre par quatre, en colonne; et ils
étaient petits dans cette grande prairie, avec leurs fusils sur l'épaule qui, de loin, paraissaient de simples minces bâtons. Le commandant suait, se trompait, avait l'air bien ému. Et c'est lui que, devant tous les autres, le manchot, qui pourtant n'était que lieutenant, traitait comme on traite le plus idiot des simples soldats. Gomment cela se pouvait-il? Barbet essayait d'ajuster à cette scène les idées qu'il avait depuis toujours sur la hiérarchie et la discipline, et ses yeux comptaient et recomptaient les galons des manches, sans que sa cervelle pût s'expliquer pourquoi un inférieur avait ainsi le droit de molester un supérieur. Il dut recourir aux lumières du général, quoique celui-ci, sur son visage, n'indiquât point qu'il en possédât. Mais la question de Barbet le fit tout s'ébrouer, et sa visière dorée en eut un tressautement.
— Comment, mongsieur, comment!... Mais le lieutenant, je vous prie, est-il pas un vrai lieutenant de ancienne armée... enfin un lieutenant! Au lieu le commandant, il est là provisoire, pour le guerre, comme tout le monde, pour balayer le Boche, mais il est pas commandant : il est marchand de biscuits !
Autre face des choses. Nouvelle manière d'in-
LE MAJOR riPK F.t SON PÈRE i43
terpréler la hiérarchie. Tout à coup, ces grands réalistes fermaient les yeux pour ne voir que l'idée, oubliaient le nombre des galons, et ne considéraient que la vraie valeur de l'homme. « Enfin, se dit Barbet, sont-ils inteHigents... et anarchistes, ou sont-ils très bêtes et pleins de mépris pour le civil au profit du militaire? Ou encore... » C'était à n'y rien comprendre. — En tout cas, le général n'avait guère l'air satisfait que ce journaliste eût posé une si simple question. Il parlait presque avec colère, et postillonnait sur Barbet. Heureusement, le commandant écossais changea le cours de ses idées; il s'approcha, rougit, et fit voir l'heure sur sa montre. Alors le général, ses dents sorties, esquissa un large sourire, et tendit la main à Barbet et au superbe Si Hadj ben cl Haouri, tandis que de l'autre il fouettait vigoureusement sa botte avec son stick. On se sépara. Le commandant reprit son pas alerte : un, deux, un, deux, et ces messieurs suivirent.
Visite des stands pour les tirs; visite du gymnase ; visite des dortoirs, réfectoires et bureaux ; visite d'écuries; visite des cuisines, et tout cela dans le détail, avec la patience minutieuse anglaise, mais tout cela tambour battant et au pas
244 LE MAJOR PIPE ET SON PÈRfi
cadencé. Enfin, Barbet et le superbe Si HaHj ben el Haouri allaient demander grâce, quand on arriva au club des officiers, où le commandant écossais annonça en devenant très rouge : « Déj'ner, y es ! »
— Ah! soupira Barbet... bonne nouvelle !
Ce club était charmant. Une salle à manger d'un style anglo-hollantlais moderne, avec des murs et une cheminée de faïence, un plafoçd à solives, une moquette rouge. Il y avait des eauxfortes représentant des scènes de chasse, et les bonnes portaient des bonnets drôles sur de petits visages colorés et éveillés. Barbet eût bien voulu manger lentement. Il eût aimé un peu parler. Il s'y essaya. Résumant la matinée, il dit :
— Si vis pacem, para bellum.
Et encore :
— Vous entraînez votre armée avec une étrange bonne humeur, ne négligeant rien, mais... passez-moi l'expression, on sent que tout ce fourbi militaire... n'est que passager chez vous... Dès la paix le marchand de biscuits rebiscuitcra... C'est une armée matériellement définitive mais moralement provisoire, et
— Oh ! ves, dit le commandant écossais.
LE MAJOR MPE ET SON PÈRB 248
Mais ce sacré commandant ne cessait de rougii' et d'être pressé. Il était esclave d'un programme : la journée n'était pas finie. Il montra une feuille de papier. Ces messieurs devaient reprendre l'auto à deux heures, et, tout près de Londres, visiter une usine de munitions.
— Munitions ! Mais nous ne sommes pas préve nus, dit Barbet de mauvaise humeur. Je commence à connaître ça, les munitions!... Oh! moi, je veux me reposer.
Puis il remarqua sur la feuille qu'il y avait trois mots soulignés, et le commandant écossais, baragouinant comme il put, lui expliqua que cela voulait dire : « Ateliers de femmes. »
— Ah ! dit Barbet, si c'est pour voir des femmes... le travail des femmes ça c'est toujours intéressant...
Il retrouva sa gravité de parole, et il continua, pour le commandant qui ne comprenait rien mais eut une extrême rougeur subite :
— Après la guerre, la question de la concurrence féminine, n'est-ce pas...
Un, deux. On marchait vers l'auto. Ces messieurs montèrent, le commandant écossais devint cramoisi (cette fois ses mollets môme rougirent), et eu route pour l'usine.
Très las, le superbe Si Hadj ben el Haouri souriait aussi avec béatitude.
Barbet, s'installant à son côté, dit d'un air ré- (léchi :
— Croyez-vous que ces Écossais aient une culotte sous leur petite jupe?... On discute ça en France... Je me demande si c'est possible qu'ils aillent le derrière à l'air?...
Mais le superbe Si Hadj ben el Haouri ne sut répondre que ces mots :
— Tout cela est admirable. Que Dieu protège le peuple écossais !
— Abruti ! pensa tout bas Barbet.
Après quoi, l'un et l'autre, ils s'assoupirent, n'eurent aucune conscience du chemin suivi, et s'éveillèrent lorsque le chauffeur, ouvant la portière, leur déclara qu'ils étaient à l'usine.
Ah ! le décor était changé : plus de campagne, une rue sale, des murs lépreux, un ciel gris de fer. Barbet sentait une courbature, il grogna en descendant de l'auto. Mais un petit vieillard velu, hirsute, affreux, qui portait sur un nez bourgeonnant des lunettes de travers, était venu à leur rencontre, et il s'empressait, frétillait, ricanait, tel un homme qui vraiment a une surprise à montrer.
LE MAJ©R l'IPE ET SON PÈRE 247
Barbet et le superbe Si Hadj ben el Haoïui firent d'abord une halte dans son bureau. En soufflant et reniflant, il leur annonça avec allégresse qu'il avait deux mille cinq cents femmes occupées à fabriquer par jour huit cents obus lourds et autant par nuit, et que, parmi ces deux mille cinq cents femmes, c'était à qui travaillerait avec le plus d'ardeur. Puis il commença deux ou trais phrases laudatives, qui ne réussirent pas à sortir tout à fait, et il s'en tira par un rire, disant : « Venez, venez ! Vite, venez vite ! » Alors, Barbet et le superbe Si Hadj ben el Haouri entrèrent dans des ateliers où, dès la porte, ils ne purent s'empêcher d'écarquiller les yeux, car ces ateliers étaient décorés comme pour une fête, de feuillages et de drapeaux. Barbet pensa :
— C'est en notre honneur.
Il voulut boutonner correctement son veston : deux boutons manquaient. Puis, le patron leur dit que cette décoration était là depuis trois ans : seulement, on la renouvelait : ces femmes avaient besoin d'un tel décor pour travailler dans la joie.
Des tours tournaient, des courroies couraient, d'énormes grues évoluaient dans toute la longueur de l'atelier. Il y avait tout l'horrible bruit
de la machinerie moderne et dans l'air toute la fatigue qui monte de ce travail mécanique ininterrompu «t épuisant; mais sous les feuillages et les drapeaux, il y avait aussi un étonnant entrain, et l'on sentait de la gaîté au travail dans ces cervelles de travailleuses.
D'ailleurs, elles étaient toutes surprenantes de propreté, de jeunesse et de charme. Leur seule tenue était un indice qu'elles s'installaient, chaque matin, avec l'ardeur qu'on met aux choses nouvelles ; pour la millième fois elles recommençaient, en ayant l'air de commencer. Elles portaient une hlouse propre, et surtout un bonnet, — oh! si drôle : un bonnet à faire des chansons dessus, — bonnet de baigneuse, bouffant ou serré, qui d'abord semble le même pour toutes, mais que chaque main de femme sait vite faire sien, en l'inclinant, en l'ajustant aux tempes, en enfermant le chignon, tandis qu'un bout d'oreille passo, ou que trois cheveux s'ébouriffent; coiffure faite de rien, mais qui convient à toutes, coiffure nationale, bonnet du pays travaillant pour la guerre, et qui selon qu'on le pose sur des cheveux blonds ou noirs exprime le môme idéal, à la manière claire ou à la manière forte.
— Elles sont charmantes, dit Barbet avec une
sincérité profonde, en détachant, d'une voix convaincue, les syllabes du dernier mot.
Puis, se rapprochant du patron qu'il commençait à trouver sympathique, il lui confia :
— Nos Françaises ne sont pas ainsi ! Les Françaises ont du mérite et du courage : elles font leur devoir; mais les vôtres, monsieur, ont l'air de s'amuser !
— Vous dites juste, expliqua le patron ; elles 5'amusenl.
11 en donna la preuve. Quinze jours avant, ne leur avait-il pas offert des machines transporteuses pour alléger leur peine. Or, elles lui avaient délégué trois d'entre elles pour lui dire : « Des machines ! Vous n'y pensez pas ! Ça allégerait le travail, mais ça enlèverait le plaisir ! » Le plaisir c'est, avec des bras mignons, de porter des obus trop lourds, de se mettre à trois, et d'éclater de rire.
11 donna encore à Barbet ce détail que toutes étaient des femmes, des filles et des sœurs de soldats. Bien mieux, l'une avait épousé un artilleur français. Fille d'auberge dans un cantonnement d'Artois, elle l'avait un jour servi. Est-ce lui qui fut charmant pour demander du « pinard »? Est-ce elle qui déploya toutes ses grâces à l'ap-
porter? Bref, quoiqu'elle ne sût pas un traître mot de français, et que lui ne songeât même pas à savoir la moitié d'un mot d'anglais, ils se plurent violemment et s'épousèrent. Union ardente et muette ; puis l'artilleur retourna à ses canons. Alors, en conscience, elle se dit que son devoir, maintenant, était d'aider son bonhomme et que, puisqu'il faisait partir des obus, c'était bien le moins de lui en fournir. Elle passa en Angleterre et entra à l'usine. Au bout de quatre mois, l'artilleur eut une permission ; il courut voir de l'autre côté de l'eau ce que fabriquait sa petite bonne femme. Il vit d'abord les tas d'obus dans la cour ; et il fut si émervoillc que, dans son vert langage de poilu, il ne trouva à dire que cette phrase expressive :
— Que nouba d' penser qu'les autres, là-bas, ils auront tout ça su' la gueule !
La petite entendit, comprit à demi-mot, éclata de rire, et retint l'expression, la première et la seule qu'elle sût en français.
— Je vais vous la faire voir, fit le vieux, frétillant.
Elle surveillait un tour au fond de l'atelier. Chaque fois qu'un obus lui passait par les mains, d'un bout de craie, prestement, elle marquait su-r
sa machine à combien elle en était depuis le mutin : cent cinquante, cent cinquante-deux. Elle avait des manches courtes, qui laissaient voir un bras clair et charmant, jeune et tendre et ne paraissant pas fait pour ces lourds travaux de guerre ; mais elle s'en acquittait avec tant de grâce que Barbet ne pouvait plus la quitter des yeux, et il vit bien, en Français polisson, que lorsqu'elle tournait la roue de son tour, elle avait un joli mouvement de poitrine qui était une promesse de bonheur pour l'artilleur français.
Il s'approcha, la regarda, lui sourit. Le patron, en anglais, dit :
— Madame, ce monsieur est un journaliste français.
Alors, la petite lâcha ses outils, dressa tôte et poitrine, et bien campée, -<;ambrée fièrement, avec un accent iudélinissable et montrant tous les obus de l'atelier :
— Que nouba, mongsieur, s'écria-t-elle, penseur L autres là-bas, auront ça sou le gueule !
Barbet éclata de rire. Il voulut lui serrer In main. Tout l'atelier regardait. Le vieux patron avait les larmes aux yeux, et le superbe Si Hadj ben el llaouri murmura :
— Dieu soit loué ! Merci. Que l'Angleterre esi grande !
Cette usine, pour Barbet, ét.ait une révélation. De telles ouvrières embellissaient l'industrie. 11 pensait à M. John Pipe et se disait :
— Pourquoi n'est-il pas venu, cette tête de mule? Il le fait exprès, il ne veut pas voir. Sacré type, va !
Et il admirait encore ces femmes autour de leurs machines puissantes ou précises; il les trouva délurées et pleines d'ardeur.
— Monsieur, dit-il au patron, une usine c'est laid, d'ordinaire ; mais la vôtre est remplie par le soleil de cette jeunesse.
Que de détails lui paraissaient charmants ! Toutes ces jeunes feinmes tournaient de gros obus, mais avaient des fossettes aux joues. On les voyait les mains dans la graisse, mais le cou sortait d'un col de broderie fine, et elles regardaient sans eiïronlcrie, avec assurance, comme des femmes gentilles et contentes. — Ce vieux ]k tron avait bien raison de frétiller et d'être heure nv , et certes, il était laid, et ses lunettes étaient si salf^ qu'il voyait peut-être derrière, mais que Barb» I lui, ne pouvait voir ses yeux. JS 'importe : il l'admirait; et l'autre bégayait ainsi son contentement :
— A quatre heures, moHsieur, elles vont prendre le thé au lait... C'est confortable.... Et... quand l'Angleterre a fait l'emprunt, monsieur... elles ont donné quatre cent cinquante livres. . . et. . .
11 ne finissait pas d'énumérer leurs qualités.
Avec Barbet et le superbe Si Hadj ben el
flaouri, il repassa dans son bureau. Au mur, il
leur fit voir des barèmes, des statistiques, il dit
es progrès et ses espérances. Puis, il leur remit
à chacun une grande enveloppe
— Vous emporterez.
— Que vous êtes gentil, lit Barbet. Brochure sur l'usine ?
L'autre cligna de l'œil, se frotta les mains, et il était toujours très laid, très sale, mais aussi bien attendrissant quand il reprit :
— Nô. Ce est elles... la photo de elles. Vous les reverrez toutes... c'est le complet groupe... et... je suis dans le milieu.
Barbet n'avait jamais vu patron si attendrissant. Il eût même aimé deviser sur cette nouveauté que lui offrait le Royaume-Uni ; mais l'auto, cette petite cage qui contenait peu d'air, le rendormit assez vite, ainsi que le superbe Si Hadj ben el Haouri, et le soir, après avoir quitté ce personnage, dont il se dit secrètement : « En voilà en-
core un crétin ! », il était trop las pour faire autre chose que se coucher.
Le lendemain était dimanche, jour du Seigneur, comme aimait à dire M. John Pipe, et de M. John Pipe, Barbet reçut au réveil un mot lui annonçant qu'il viendrait le chercher sitôt le déjeuner pour s'en aller ensemble dans la campagne, près de Londres.
Alors Barbet, ne sachant que faire de sa matinée, décida, ma foi, de n'en rien faire du tout. Il traîna au lit, passa dans son cabinet de toilette, regarda la baignoire, se dit : « En somme, j'ai droit à un bain, je vais prendre un bain », se baigna, se sécha, se rasa, se coupa, puis il demanda, au moyen de ce qu'il possédait d'anglais, un café au lait, et on lui apporta une omelette au jambon. Il la trouva savoureuse. Il écrivit à sa femme : « Tout ce que je vois est fabuleux. Ça ne se raconte pas ». Il sortit dans Londres : il y acheta un rasoir de Sheffîeld. Puis, tenant à rapporter des cigarettes anglaises, il entra dans une de ces innombrables boutiques de tabac, dont les devantures comblées de boites bariolent les rues, et il fit emplette d'un paquet de cigarettes turques.
Il était midi. Il chercha un restaurant, et devant Charing-Gross, il tomba dans les bras... de M. John Pipe... Par exemple!... de M. John Pipe qui n'était pas seul! qui... donnait le bras à une jeune femme très fraîche, et qui, d'ailleurs, ne parut nullement troublé d'être rencontré en cette aimable compagnie. Au contraire ; il présenta tout de suite :
— Monsieur Barbet, Français, important journaliste... Evelyn...
Il était rajeuni, tout frais de teint, les yeux vifs, et il avait revêtu un complet gris clair, avec de petites et grosses taches noires, d'une étoffe curieuse, mêlée, mouchetée, qui lui donnait l'aspect d'un joyeux chien de berger. Le pantalon avait un pli au bas qui le relevait sur des souliers jaunes de couleur vive aussi et gaie. Mais Barbet était surtout bien occupé par la jeune femme, qui lui parut gentille. Toute jeunette : vingt ans, pas plus, un peu maigre encore, mais d'une grâce touchante, quelque chose de fluet, d'inquiet, d'intéressant... Elle n'était pas mal Evelyn ? Eh ! eh !.. . Alors ? C'était sa bonne amie à ce sacré John Pipe ? C'est qu'il avait une façon de la tenir serrée par le bras...
— Mongsieur Babette, voulez-vous me per-
mettre? Est-ce que vous aimeriez, puisque nous rencontrons, venir déjeuner ensemble?
— Monsieur John Pipe, repartit Barbet, je ne voudrais pas être indiscret!
Mais il se défendait mal; il avait follement envie de déjeuner avec cette jeune personne. Depuis huit jours il n'était qu'avec des hommes : il était las des hommes. Et elle avait un chapeau fort gracieux, cette petite, un chapeau de paille couleur vieux miel, puis un tailleur beige d'un ton fragile et joli...
— Monsieur John Pipe, sans façon, j'accepte.
— Ail right! Alors, je suis bien content, répondit M. John Pipe.
11 reprit le bras de son aimable compagne, et il l'emmena, ainsi que Barbet, près de Piccadilly, dans un restaurant dont il disait grand bien.
Aussitôt à table. Barbet acheva d'abord d'examiner Evelyn.
C'était une petite Anglaise brune, aux épaules tombantes, aux seins tout jeunets, et sous la chemisette qu'elle venait de dégager en ouvrant son tailleur, on voyait de la lingerie finement brodée qui gonflait, un peu libre sur ce corps oainco d'adolescente ; mais elle avait une narine
palpitante et émue et un rien de fatigue sous les yeux qui fit penser à Barbet que... c'était une fausse novice. Ah! ces Anglaises!... Et ce sacré John Pipe!... Evelyn ! Voilà! Pas plus de pudeur que ça ! Il vous la présentait. Tout de même, c'était du nez de tomber sur eux juste au moment où ils allaient s'offrir un petit déjeuner amoureux et sans doute savoureux !
— Je commande des huîtres, fais-je? dit M. John Pipe.
— Tout ce que vous voudrez, dit Barbet. Lui, ce qu'il eût voulu, c'était causer avec la
demoiselle ; mais elle ne paraissait rien entendre au français, et sans s'occuper d'ailleurs de ce journaliste plus que s'il n'existait point, de ses petits doigts minces elle mettait son couvert en ordre, rajustait son chapeau, et refermait un peu sur son cou le corsage en crêpe de chine rose.
— Cré nom ! se dit Barbet. 11 n'a pas mal choisi ce vieux John Pipe.
Ce déjeuner fut d'abord fort agréable. M. John Pipe annonça qu'il avait reçu une lettre de son cher garçon James, qui lui disait avoir commencé à M. Barbet une histoire très drôle, n'avoir pas eu le temps de l'achever avant qu'il partît, et qui, de ce fait, l'envoyait par écrit, la contant tout
au long; mais M. John Pipe avait laissé la lettre chez lui, et comme il ne voulait pas déflorer la prose du major James, il raconta seulement que rhistoire était épique et promit de l'apporter le lendemain à Barbet, lorsqu'il irait le reconduire au train.
— C'est vrai, je pars demain, dit Barbet, mélancolique, en regardant Evelyn.
Mais Evelyn ne regardait toujours pas Barbet. Si M. John Pipe parlait, elle écoutait, sérieuse et charmante d'attention ; mais dès que Barbet ouvrait la bouche, elle fixait des yeux son assiette avec timidité. Il se dit : « Elle est plus gênée que lui, parbleu. » Et en son esprit il continuait d'accuser ce bonhomme John Pipe d'une impudeur assez révoltante.
Ces pensées se faisaient plus aiguës en lui, du fait que, tout de suite après le premier plat, il venait de ressentir des douleurs d'entrailles assez Tives et qui ne cessaient pas. Finalement, il se trouva fort mal en train, puis commença de dire : « Oh!... je veux manger peu », tandis quo M. John Pipe, après avoir bu un seul verre de vin, devenait joyeux, rieur, et répétait :
— C'est dimanche, et je veux emmener vous pour voir le campagne.
LE MAJOH PIPE ET SOJV PÈRE 259
Evelyn le suivait des yeux, des yeux de vingt ans, d'une pureté qui firent songer à Barbet, malgré sa violente colique :
— Elle est capable de l'aimer! Il n'est pas gêné de s'offrir des tendrons qui ont trente ans de moins que lui ! Ah ! le sauvage !
C'était sa colique, surtout, qui sauvagement le ravageait. Il se tournait sur sa chaise, sans force pour avaler, quand M. John Pipe, de plus en plus gai, commença de lui décrire le château d'Hampton-Gourt, qu'il Fallait mener voir.
— Tout rouge briques dans le verdure, il vous plaira bien, mongsieur Babette! Et on voit, dans l'intérieur, une cour avec gazones, bassines, et grands fenêtres du siècle précédent qui sont réservées pour les veuves d'amirals... Oh! ce est une délice ! Mais le chose émouvant, ce était, au dehors, une petite jardine où nous resterons, si vous aimez, avec de grosses pavés dedans les allées, puis une Vénus, des fleurs potagères, tout simple et beau... Oh! mongsieur Babette, jardine française, jardine pleine de goût, et audessus le ciel il souffle les nuages et bénit toutes choses qui poussent, et l'air y circule bien heureux, et l'homme il sent son cœur rafraîchi.
— Je... vous demande pardon, dit Barbet... je... suis un convive déplorable... je souffre, figurez-vous....
— Vous souffrez? Comment donc?
— De l'estomac... je... j'ai une crise subite.
— Pas possible! Quelle pitié! Mongsieur Babette! Oh!... nous voulons, n'est-ce pas, commander aussitôt le café... Le café, peut-ôtre, vous guérira... Garçone, café!
1 Le garçon apporta alors un instrument extraordinaire, composé de vases et de boules de verre au-dessus d'une lampe que M. John Pipe alluma lui-même, souriant à Evelyn qui guettait, sérieuse. Une flamme jaillit, qui s'en allait de droite et de gauche, léchant la nappe et jetant des lueurs dans les yeux argentés d'Evelyn. Elle regardait, pensive, respirant doucement, et" elle avait aux coins de la bouche deux petites ombres fines et charmantes. De l'eau, qui était dans une des deux boules de verre, commença, par l'effet de la chaleur, à monter dans l'autre; elle prit le café, et redescendit avec lui.
— C'est amusant, n'est-ce pas, le petite système, dit gentiment M. John Pipe. Ça vous fera du bien à voir.
LE MAJOR riPE ET SON PÈRE 261
Barbet se tortillait, affreusement pâle; il balbutia :
— Je vais... être obligé de rentrer à l'hôtel.
— Oh ! réellement vrai ? Que je suis triste ! dit M. John Pipe qui soudain prit une mine affligée. Buvez chaud, mongsieur Babette.
11 lui versa son café. Barbet dit :
— Je ne pourrai même pas... je souffre tellement.
Il cherchait son mouchoir et ne le trouvait pas. M. John Pipe lui lendit le sien, qui était en soie verte, et alors, malgré la colique qui lui tordait les intestins. Barbet eut encore une pensée sans amitié à l'égard de cet excellent homme : « Mouchoir de grue », se dit-il.
11 se leva.
— Je voudrais une voiture...
11 quitta M. John Pipe en. deux temps trois mouvements : ses douleurs devenaient violentes ; il n'eut plus, pour la charmante miss Evclyn, qu'un regard rapide et dédaigneux.
Et, rentré à l'hôtel, se roulant sur son lit, il jugea l'Angleterre un pays comme les autres, et M. John Pipe un digne fils de la perfide Albion. Puis, se frottant le ventre, geignant, il murmura même : « On veut s'aveugler ! On se dit
qu'on raconte des blagues depuis cinq siècles ! Des blagues?... Il n'y a pas de fumée sans feu... Quelles salfités m'ont-ils fait manger!... Dieu que je souffre !... »
Enfln, il demanda une infusion chaude, se calma, s'assoupit et dormit jusqu'au lendemain, jour de son départ.
Il s'éveilla, soulagé mais faible. Il n'eut qu<^ le temps de faire sa valise, car il partait de bonne heure. Il arriva à la gare, essoufflé, et le premier visage qu'il vit fut celui de M. John Pipe.
Seul, cette fois. M. John Pipe ne se dévergondait donc que le jour du Seigneur? Mais puisqu'il se trouvait seul, Barbet, qui n'était plus de méchante humeur comme la veille, après l'avoir copieusement renseigné sur ses douleurs de ventre, Barbet, malicieux, demanda tout de suite :
— Miss Evelyn, dites-moi, va bien aujourd'hui?
— Oh ! yes, reprit M. John Pipe avec un regard très pur. Je vous remercie. Ma fille est heureuse, étant d'un heureux sexe.
— Hein! dit Barbet, c'est votre... Ah! je... Et, bêlement, il bredouilla encore :
— Votre fille... Oui, oui, oui... Et vous n'en avez pas d'autre?...
— Aucune autre, dit M. John Pipe. Vous connaissez toutes mes filles en une.
Barbet s'embrouillait et devenait rouge d'avoir été si sot. Puis, il eut un fort ricanement et il dit avec vivacité : « Elle est charmante... seulement... j'étais si malade... J'ai été bien peu galant. J'aurais voulu... revoir miss Evelyn pour m'excuser. »
M. John Pipe répondit simplement :
— Oh ! je crois votre train est sur le première voie.
— Je l'ai trouvée tout à fait jolie, insista Barbet qui reprenait ses esprits. Et vous la couvez, dame...
— C'est que, vous voyez, elle rappelle sa charmante et jeune mère, que je perdis dans le fleur de ses jours, dit avec une douceur infinie M. John Pipe.
Puis, comme s'il se méfiait de la galanterie un peu indiscrète de ce Français, il ajouta vivement : « Dans votre train, je crois il faut prendre votre place. »
Il avait, ce matin-là, un chapeau gris perle, d'un ton délicat, sous lequel son teint bizarre rappelait le ton rougeâtre des briques. Barbet le regardait.
— Ne m'avez-vous pas dit, monsieur Jolni Pipe, que le château d'Hampton-Gourt était en briques rouges?
— Oh ! yes. Ma fille et moi avons été hier pour l'admirer encore. Grande belle chose. Nous sommes revenus remplis de tendresse et louant Dieu le Seigneur tout puissant.
— Mais, dit Barbet avec une ironie supérieure, ce n'est pas Dieu qui a fait Hampton-Court ?
— Yes, yes, car sans Dieu, mongsieur Babette, les hommes ne savent avoir aucun goût ni génie. Et c'est à cause que le génie habite votre pays <iuc l'on a inscrit dessus vos pièces de monnaie les plus grosses que « Dieu protège le Franco ». Mongsieur Babette, avec chacun des Anglais, j'aime le France !
Ils longeaient tous deux le train, guettant dans les compartiments.
— Et moi, monsieur John Pipe, dit Barbet, avec tous les Français j'aime l'Angleterre !
Mais il avait un geste solennel, tandis que M. John Pipe était toujours ému.
— J'aime le France, reprit doucement M. John Pipe, car c'est le pays dans le monde le plus îligne, vraiment, pour être aimé, mongsieur Bàbclle. Oh ! il existe des peuples riches, en des
tas de choses : les uns sont forts par le gymnastique ; d'autres, ils ont des religions avec bizarres Dieux que admire le voyageur; d'autres, ils prospèrent par les industries ; certains ils sont courageux; d'autres rêveurs. Mais le Franco, plus de tout ça qu'il possède pareil aux autres, il recherche d'être aimé, et il est malheureux à ne point l'être.
— Oh ! ça, très juste, dit Barbet, qui sentait sourdre en lui des sources d'affection; le plus humble de nos poilus ne marche bien que si son officier l'aime.
— Et ainsi, continua M. John Pipe, nous, les Anglais, sommes des peuples supérieurs, mais vous, en France... vous êtes un peu supérieurs aux peuples les plus supérieurs... Mongsieur Babette, voici un bon coin... il faut vous montiez.
Barbet monta, mit son bagage, redescendit.
— Le France et le Angleterre, dit M. John Pipe, comme ils ignoraient l'un l'autre, n'est-il pas ! Le vie est courte ; nous faisons chacun nos affaires et le temps manque de connaître les des autres. Alors les Français disaient les Anglais perfides, et les Anglais ils croyaient tous les Français ils mangent des grenouilles trois lois un jour! Oui, mongsieur Babette !
— Ah!... Gomme tout cela est juste! murmura encore Barbet, frappé cette fois de la lucidité et de la finesse du bonhomme.
Et à cette idée il rageait de n'avoir pas compris la veille que miss Evelyn était miss Pipe. En somme, avec son air de n'y pas toucher, l'autre lui avait joué un tour, et Barbet s'était tenu sur la réserve parce qu'il avait cru... Diable! H eu serrait les poings!
Sans avoir l'air de deviner rien de ces pensées agitées et presque rancunières, M. John Pipe poursuivait, regardant Barbet avec des yeux de bon chien qui va se séparer d'un ami :
— Que je suis bien heureux, mongsieur Babette, vous avoir connu dans si tragique année ! Il faut nous continuions nous écrire, voulez-vous? Et je veux lire les articles que vous faiserez sur le Angleterre.
— Je vous les enverrai, dit Barbet généreux.
Une seconde ils furent distraits par l'embarquement d'une douzaine de petites nurses, toutes jeunettes, bien laides et affreusement déguisées, avec des capelines en serge sèche et des chapeaux de paille à rubans tricolores, mais qui étaient touchantes aussi par le sentiment qui les animait. L'une d'entre elles avait ses vieux parents;
ils la reconduisaient; ils essayaient ae l'aire bonne contenance, par de pauvres sourires, autant de grimaces sans habileté; tout à coup, la mère prit sa petite, qui était maigre, jaune et mal ?fTablée, mais qu'elle trouvait sans doute pleine «le gentillesse et de bon goût avec son cœur de mère qui l'avait élevée et embrassée pendant vingt ans, et lui donnant des baisers partout, faisant tomber son chapeau, bousculant sa figure en une minute de désespoir que sa retenue avait aggravé, elle lui dit à travers deux sanglots :
— Petite... je t'en supplie, ne te fais pas torpiller !
Et la petite promit :
— Maman, sois tranquille.
C'est le père qui les sépara. Il était aussi malheureux que sa femme, raide et rouge de chagrin, mais il ne pleurait pas, et il lui dit après avoir serré sa fille :
— Viens-t'en, ma bonne...
Il la prit par la main. Il marchait comme un automate; la vieille se laissait tirer, se retournait, faisait des signe?, et quand ils eurent disparu, Barbet et M. John Pipe virent la petite monter dans son wagon, s'affaler sur la banquette *t pleurer dans ses mains. Ses mains cachaient
son pauvre laid visage, mais elle avait des mains blanches et jolies. M. John Pipe dit, la gorge serrée :
— Braves petites mains qui vont soigner des misérables! Oh! le guerre, mongsieur Bâbelt?, quel imbécile criminel, ce Fritz!
On fermait les portières. Barbet, en deux mots» exprima combien il était reconnaissant à ses hôtes britanniques de leur accueil exquis et il déclara à M. John Pipe qu'il était le dignt père d'un fils tel que lui.
A ce rappel de son fils, M. John Pipe sauta :
— Oh! je suis oubliant! Le lettre... le lettre de mon bon humeuré garçon contenant le histoire si drôle !
Par bonheur, on chargeait encore des bagages dans le fourgon du train. M. John Pipe eut le temps de fouiller dans son portefeuille et cette fois, enfin, Barbet connut l'histoire impayable du jeune major James Pipe.
L'histoire se passe à Salonique. Des Anglais viennent de prendre une tranchée ennemie; dedans ils trouvent des Boches et un bouc, qui doit venir des lignes turques et être là pour la boucherie; enfin, de cette tranchée, il s'échappe une redoutable infection.
« Les Boches, écrivait donc James Pipe, ils
« étaient là, abrutis à force de canon; le bouc il
« était là, mélancolique de son sort; et l'infec-
« tion, l'officier il disait c'était l'odeur naturelle
« des Boches, quand ses soldats ils croyaient
« c'est le bouc. Alors, après l'attaque, tout le
« monde prenant thé et tartines, ils discutè-
« rent... »
M. John Pipe, qui lisait la prose du brave James, en était à ces mots, quand on entendit deux coups de sifflet. Le train partait-il?
— Mongsieur Babette, dit M. John Pipe, montez vite, voulez-vous pas, et placez-vous dans le porte que je vous dise la fin de le histoire drôle de mon cher garçon. Pour voyager, cela donne toujours plaisir.
Barbet grimpa dans son wagon, et M. John Pipe, lisant son fils James, continua ainsi :
« Donc, l'officier il ordonna les hommes lui « amener le bouc et les Boches afin on compare « l'infection. Donc, on amène le bouc : l'officier « tombe évanoui. Les soldats s'élancent, frottent, « raniment; durant ce temps on amène les « Boches; et alors... »
Le train resifflait et s'ébranlait.
270 LE MAJOR PÎTE tT SON PLRB
« ... alors, mongsieur Bàbelle, c'est le bouc « qui a évanoui ! »
Barbet, éclatant de rire, n'eut pas le temps de reprendre les mains de M. John Pipe, mais put lui crier, dans l'allégresse, avec tout son cœur cette fois :
— Que vous êtes charmant! Remerciez votre fils! Vive l'Angleterre!
Le train filait. M. John Pipe diminuait de taille, mais Barbet distinguait encore son bon sourire sur sa figure rouge brique, et M. John Pipe, tout ému, agitait les deux mains, tenant de l'une son chapeau gris perle, et de l'autre la lettre admirable de son délicieux garçon.
— Zut! se dit Barbet dans le train, dès qu'il eut quitté Londres, j'ai oublié de demander à Monsieur John Pipe si les Ecossais ont vraiment une petite culotte sous leur robe.
Mais il se consola par cette pensée que les Anglais ne savent pas toujours répondre aux renseignements qu'on postule d'eux... Le Deutschland... il revenait sans aucune précision au sujet (lu Deutschland!
Sur le bateau qui le ramena à Boulogne-sur- Mer, il posa de nouveau la question à un officier qu'il crut entendre parler le français, mais celle lois il ne sembla même pas compris. Aussi fut-il vraiment heureux lorsque, rentré dans son chcY
pays de France, roulant en chemin de fer et pour passer le temps contant sa tournée à ses compagnons de voyage, il entendit un important monsieur décoré lui dire :
— Mais, monsieur, le Deutschland, il n'est nisl besoin d'être Anglais ni grand clerc pour savoir ce qu'il en est advenu ! Je suis des docks de Boulogne, et par un concours de circonstances que je ne puis détailler, je connais exactement le sort tragi-comique de ce sale sous-marin Loche. Voulez-vous l'histoire? Le Deutschland a. parfaitement réussi, comme on nous Ta dit, à rentrer dans les eaux de Hambourg. Seulement, sans être vu, un sous-marin anglais a réussi également à le suivre. Les Boches, heureux de retrouver leur canaille de bateau, ont voulu fêter son retour; toutes les fanfares de ia ville sont donc venues, monsieur, dans de petits canots, le saluer, l'entourer, l'inonder d'harmonie, et c'est alors qu'au beau milieu de ia fête, le sous-marin anglais, avec l'humour qui caractérise cette nation, a enToyé une bonne torpiM«, en sorte que tout a sauté, Deutschland et fanfares !
— Ça, par exemple ! fit Barbet transporté.
Il retrouvait, enlin, les bonnes histoires de son pays.
— Et je VOUS garantis iles détails authentique?, se crut obligé d'ajouter le monsieur des docks en se caressant la barbe.
Sitôt à Paris, ce fut la première histoire que Barbet conta sur l'Angleierr^. Sa femme y trouva un parfum bien britannique.
Ah! sa femme! Elle 1-attendait à la gare, îfi mangea des yeux, fourragea dans sa valise.
— Mais où sont tes notes, dis-moi ? Je n* trouve que du linge sale?
Il reprit gravement ;
— Ma chère, tu ne sais pas la vie que j'ai menée. Tu te figures qu'on a le temps de prendre des notes... Sans compter que j'ai horreur de ça... c'est bon pour les petites choses... Ge qa:& je viens de voir et-de vivre demande à être traité largement! Je n'ai pas envie de m'enfermer dans mon bureau; j'ai besoin de grand air. Veux- tu venir au café ? Je vais commencer à te raconter... commencer seulement, car j'en ai pour huit jours. Ah! ma pauvre amie, que je suis las, mais que c'est bien !
— Les Anglais ?
— Peuple admirable I
— N'est-ce pas ?
— Quelle force, quelle volonté!
274 Ll MAJOR PIPE ET SON PÈRB
— Alors, vingt articles?
— Ça, nous verrons... il faut que tout se classe, se lasse, se masse.
Elle le prit par le bras, et, souriant :
— Je ne te les demande pas pour ce soir! 11 dit avec une rancœur subite :
— Le patron, lui, est capable de me les demander.
Bt dans cette phrase il y avait toute la mauvaise humeur du journaliste, qui, quatre-vingt-quinze fois sur cent, n'est qu'un pauvre avocat condamné à écrire, et qui souffre, et se rebiffe, et marmonne, chaque fois qu'il ne peut plus remettre à la semaine suivante et qu'il lui faut irrévocablement prendre le porte-plume. Journaliste, c'està-dire homme qui parle tout le jour, mais qui est torturé par Técriture. Pourtant, il savait deux très bonnes histoires, faciles à raconter et dont il pouvait faire de la copie instantanée : le bouc et le Deutschland, — deux histoires à effet, ce qu'il faut au public.
— Tiens, dit-il à sa femme, nous irons au café tout à l'heure. Filons d'abord au journal, voir le patron. Tu monteras, je vais te présenter et lai soumettre deux premières idées que j'ai. Tu ^'as voir : elles ne sont pas mal.
Elle accepta avec des yeux brillants. 11 la traitait comme il ne l'avait jamais fait encore. Elle le sentait l'homme du jour, l'homme qui sait des choses, qui va les dire dans un grand quotidien et qui doit pouvoir entrer chez le patron quand il veut, comme il veut, y amenant qui il veut.
Malheureusement, ils attendirent trois quarts d'heure dans l'antichambre.
Au bout de ce temps, ils trouvèrent un homme maussade et pressé, qui ne regarda même pas M"® Barbet et qui accueillit son rédacteur comme s'il l'avait vu le matin môme.
— Vous avez quelque chose d'urgent à me dire, mon cher?
Et pour accompagner le ton bref, la main tremblotait, impatiente.
— Patron, dit Barbet, je reviens d'Angleterre.
— Avec des articles?
— Patron, balbutia Barbet, il y a mille choses à faire...
— Lesquelles?
— Ah ! patron, d'abord... je voudrais vous soumettre une ou deux idées que j'ai, et qui...
— Est-ce long ?
— Non, patron. Voici : je crois, n'est-ce pas, que le journalisme c'est de l'imagerie ; j'entends.
il faut frapper rimagination ; aussi j'ai rapporté lieux choses typiques...
— Vite, mon ciier, j'ai un rendez- vous.
— Patron, la première se passe dans les tranchées de Salonique. Les Anglais trouvent des Boches et un bouc...
— L'histoire du bouc qui s'évanouit?
— Vous la connaissez?
— Mon cher, elle a été dans dix journaux exQusants !
— Pas possible ? Quand donc ?
— Elle a couru tout Paris» et vous aller la dénicher à Londres !
— Permettez, patron.
— Mon cher, je n'ai que deux minutes. Seconde histoire?
— Patron, si vous êtes pressé...
— Dites.
— Celle-là, patron, est sérieuse. C'est un récit de guerre à la manière anglaise.
— Allons, dites !
— Vous savez, patron, que le DetitscÂIand est rentré dans les eaux allemandes : nou» avons môme été les premiers à donner la nouvelle...
— Et- ce n'était pas vrai !
— Ah! Pardon! Et il a coulé, patron! Une
torpille anglaise l'a coulé en plein port de Hambourg, alors que...
— Qu'est-ce que vous me chantez là! L'histoire de la fanfare ?
— Vous la connaissez aussi ?
— Oh ! celle-là, mon vieux, il ne faut pas me la faire, non, parce que celle-là, c'est moi qui l'ai lancée !
— Vous?
— Au revoir, Barbet, écrivez des artlctcs sérieux, mon brave, croyez-moi : vous n'ôtes pas fait pour le comique. Puisque vous revenez d'Angleterre, vous devez savoir le nombre de leurs sous-marins, combien ils fabriquent d'obus par jour, ce qu'ils ont exactement de soldats dans leurs camps ; et e'èst ça qui intéresse le public, des chiffres, des chiffres exacts, puisés à bonne source. Vous les avez dans vos bagages ? Sortezles, mon cher. Et là-dessus, je m'en vais... Ah !... une petite remarque : vous savez que nous ne sommes plus qu'à deux pages quatre fois par semaine ; crise du papier, publicité fichue, alors il faut se réduire. A combien étiez-vous?
— Heu... Cent francs, patron.
— Je suis obligé de vous mettre à soixantequinze. Vous vous rattraperez en faisant plus d'ar-
licles. Je ne vous promets pas de les faire passer, mais... faites toujours, qu'on ait de l'avance. Et puis pas de littérature, hein, des faits. Au revoir, liarbel !
Il ne salua môme pas madame, et Barbet attendit qu'il eût disparu pour dire :
— Quelle brute !
11 croisa les bras, indigné. Sa femme, encore étourdie, avait besoin d'un temps pour rassembler ses esprits. Ils sortirent.
— Filons au café, dit Barbet d'une voix tragique. J'ai soif.
Ils s'installèrent à une terrasse.
Quand ils eurent deux consommations. Barbet, devant sa femme devenue muette, commença de taper la table du poing, de souffler avec son nez et de monologuer en ces termes :
— C'est tout de môme nauséabond, le journalisme ! Enfin, tu as vu : voilà nos directeurs ! Des goujats I Hommes d'affaires, agents de publicité, marchands de soupe ! Ça n'a ni goût ni ftme, ça résout tout en chiffres : il s'est trahi luimême ! Et surtout ça tue tout ce qu'on a de noble et de pittoresque en soi. Là-bas j'ai vu les ciioses les plus étonnantes du monde. Ce sont des gens... je cherche le mot... nous n'avons pas
de mot... Alors, ce que veut ce mufle, c'est que je parle d'eux froidement, que je rogne à la fois mes ailes et les leurs !... Eh bien ça, jamais ! Je m'en irai, je quitterai cette sale boîte...
— Ah ! je ne sais que te répondre, soupira timidement madame Barbet.
— Si je te racontais, continuart-il, enflammé, comment j'ai été reçu !
— Oui. Qui t'a reçu ?
— Tout le monde : des officiers, des marins, des ministres ! Et c'est un peuple, on ne sait rien de lui, comme il ne savait rien de nous ; il croyait que nous mangions des grenouilles l
— Oh?
— Je le tiens d'un ministre ; c'est une indication grave. Or ils m'ont mené voir tout : flotte, armée, usines et front. On ne peut pas supposer; on ne peut même pas espérer avec des articles...
— Quel malheur, interrompit alors madame Barbet, nerveuse, de trouver des crétins pareils !
— Mais patience ! dit Barbet, affectant soudain le calme. On sait que j'ai vu et bien vu, on veut m'étouff'er. Nous vivons dans un pays...
— Chut... il y a un monsieur qui t'écoute, à droite.
— Je m'en liche !... Un pays ignorant et qui ne
veut pas qu'on l'éclairé — jaloux, et qui veut être seul à l'honneur. Les Anglais, on était content de les avoir quand on appelait : « An secours ! » ; maintenant, ils gênent : on trouve qu'ils en font trop, qu'ils vont toiit récolter. Alors on dit : « Oui, ils sont admirables », puis on passe vite, de peur de savoir à qwel point, et... Eh bien! moi, je tiendrai tête f
Le garçon rôdait autour des tables, ïl lui lança cette phrase-là dans le nez ; puis il paya, prit sa femme par le bras et sur le boulevard, parmi les gens qui circulaient, il se sentit un homme fort, décidé, tenace.
— Je dirai ce que j'ai vu. Je m'adresserai à des feuilles indépendantes.
Madame Barbet était triste.
— Y en a-t-il ?
Alors, il eut un geste superbe, ub geste de piibliciste qui commence à plaider, comme si tous ses lecteurs étaient là pour l'entendre, mais qui s'en tient au préambule de la plaidoirie et qui, s'étourdissant, oublie toute la peine qu'il aura ensuite à accoucher de vraies idées, à les classer et à les présenter. N'importe. Il était beau d'inconscience, si fier de son voyage et si ignorant de lui-même, quand il répondit :
LE MAJOR riPE ET SON PÈRE 281
— S'il n'y en a pas, noas reprendrons le train, ma chère — à deux cette fois — train et bateau, et nous irons vivre en Angleterre, parce que ça, c'est un pays ! avec ce qu'on peut appeler des hommes ! et là-bas, moi, je n'aurai pas peur de leur dire à eux-mêmes qu'ils sont étonnants !