ALBERT, DESMORTIERS, SOPHIE
Je ne sais que penser , et tout ce qui m'arrive aujourd'hui m'étonne et me confond : vous avez , dites-vous, une grâce à me demander? Je suis prêt : que ne ferais-je pas pour vous remercier de la bonté que vous me témoignez, à moi , pauvre et inconnu?
sophie, avec entraînement.
Delà bonté !... pour vous!... moi!...
desmortiers, bas et la retenant.
Sophie !
ALBERT
J'attends vos ordres.
DESMORTIERS
Le devoir que j'ai à remplir exige que j'obtienne toute votre confiance. Je sais déjà par votre ami, monsieur Arthur Rénal, que vous n'êtes point ici chez vous; que des motifs secrets vous obligent à déguiser votre situation dans le monde , et qu'un logement somptueux , rue Taitbout , un cabriolet, toutes les recherches du luxe , attestent l'aisance que vous avez acquise.
sor-mi:.
Serait-il vrai '.'
ALHEUT.
Souffrez que je vous arrête là, monsieur: Arthur, en-
Iraitlé par l'amitié qu'il nie porte , imbu de quelques idées, peut-être trop vraies , sur les moyens de parvenir, s'est permis de vous tromper, et je me reproche de ne l'avoir pas retenu. Rien n'est vrai que ma misère et mon isolement.
DESMORTIERS
Je m'en doutais , et je vous sais gré de cette franchise. Maintenant oserai-je vous demander le récit sincère de ce qui vous est arrivé dans un pays qui est le mien, et que vous avez habité long-temps?
ALBERT
Monsieur!...
DESMORTIERS
IN 'attribuez point à une vainc curiosité une demande qui sans doute vous parait indiscrète : je vous l'ai dit, il est indispensable que j'apprenne de vous tout le passé.
SOPHIE
Monsieur, ne nous refusez pas, je vous en supplie.
ALBERT
Vous le voulez?... Quelque incompréhensible que soit pour moi le mystère dont vous vous enveloppez , quelque répugnance que j'éprouve à reporter ma pensée vers une époque si douloureuse, je vous obéirai : veuillez donc m'écouter, et ne vous étonnez pas si quelquefois des larmes interrompent ce pénible récit. Mais asseyons -nous. (Ils s'asseyent.) Je suis orphelin , monsieur; l'éducation que j'ai reçue, je la dois aux bienfaits d'un riche colon ; à seize ans je le suivis dans ses vastes établissemens où je demeurai pendant plusieurs années comme secrétaire.
DESMORTIEHS.
Votre bienfaiteur se nommait?...
ALBERT
Duhamel : il n'était point aimé de ses nombreux esclaves auxquels son extrême sévérité imposait des chàtimens bien cruels , et moi , touché des maux de ces pauvres gens, je tâchais souvent de déguiser leurs fautes; était-ce un tort?... je dois le croire, puisqu'il m'en a puni. L'amitié que jusqu'à cette époque il m'avait témoignée s'éteignit de jour en jour; je n'étais pas heureux, monsieur, mais enfin je vivais calme et résigné. Monsieur Duhamel avait une fille ; je n'essaierai point de vous peindre sa beauté : jamais une amc plus noble n'embellit des traits
plus gracieux! Elle me témoignait de la bonté; parfois, lorsque me poursuivaient les injustes préventions de son père, elle daignait me consoler d'un regard; je la respectais , je l'honorais comme un de ces êtres privilégiés qui semblent nés pour être l'objet du culte de tout ce qui les environne !... Un soir , j'étais seul, assis dans ma cabane , je vois Adèle entrer tout à coup ; ses yeux brillaient d'un éclat que je ne puis exprimer !... «Albert, me dit-elle, dc- « main on veut me marier à notre méchant voisin, le ri- « che et vieux Melfort ; si l'on m'y force, je me tue ! » Que vous dirai-je ? comment retracer une pareille scène ?. . . Ah ! s'il n'avait fallu que lui sacrifier ma vie!... Je tentais de calmer son désespoir — soudain elle m'interrompt : «Veux-tu me sauver , me dit-elle?» Et comment? Elle me tendit la main et ajouta : « Albert , je t'aime ! je t'aime « depuis long-temps! consens à m'épouser, viens avec « moi, viens , et nous allons recevoir la bénédiction nup- « tiale ! » Le ton qui accompagnait ces paroles, son beau visage baigné de larmes, sa main qui restait tendue vers moi... Comprenez-vous tout ce que j'éprouvais? « Tu hé- « sites, Albert, me dit-elle ? Adieu donc , je vais mourir! » Qui aurait pu résister?... Je balançais pourtant! ma conscience me reprochait mon bonheur comme un crime ; ma tête était en feu, mon cœur bondissait dans ma poitrine... Je cédai , monsieur, je suivis Adèle , elle avait tout préparé ; nous allâmes trouver le prêtre qui nous donna sa bénédiction ; Adèle fut à moi!... que Dieu me pardonne ! Si ma faiblesse fut une faute , le châtiment ne se fit pas attendre... Vous semblez émue, mademoiselle?
SOPHIE
Ah! continuez, monsieur, continuez!... Vous ne soupçonnez pas à quel point ce récit m'intéresse !
Ce qui me reste à vous dire est bien pénible ! . . . Mon Adèle et moi nous nous cachâmes dans la cabane d'un vieux nègre qui lui devait sa liberté et un petit terrain; nous passâmes quelques semaines dans ce misérable réduit, dont l'amour faisait pour nous un séjour de délices!... Mais, hélas! notre retraite fut découverte, mon Adèle me fut arrachée, on me jeta dans un cachot, et je fus livré à la vengeance des lois comme séducteur. Dieu sait si cette accusation était méritée ! Et pourtant je ne me plaignais point du sort qu'on me réservait, car j'avais commis une faute ;
Anna. r.
j'avai ' consenti à dérober une fille à l'autorité paternelle. ; ne auit, des hommes masqués entrèrent dans ma prison ; à la laveur des ténèbres, ils me conduisirent à bord d'un navire prêta mettre à la voile , et ils me donnèrent de l'argent en me disant de ne jamais reparaître , si je tenais à la vie : la vie! que pouvais-je en faire désormais? Pour toujours séparé de ce qui me la faisait chérir, j'allais me précipiter dans les flots, quand un de ces hommes me glissa un billet dans la main: il était d'Adèle. Ange de bonté, elle m'indiquait le port de France où je devais l'attendre, et m'annonçait qu'elle me rejoindrait le plus tôt possible!... Hélas ! je ne l'ai jamais revue !
SOPHIE
Jamais ! . . .
ALBERT
Pardonnez mes larmes, mademoiselle, mon cœur se brise à ce souvenir !.. . Une année entière, j'attendis Je moment qui devait me rendre mon seul bonheur : chaque jour j'allais errer sur les bords de la mer, épiant l'arrivée des bâtimensqui venaient de cette île où j'avais laissé ma vie !.. Oh ! comme mon cœur battait dès que mes regards avaient découvert une voile à l'horison!... jusqu'à l'instant où le navire entrait dans le port, j'espérais!... hélas, mon espérance était bientôt détruite: elle renaissait le lendemain pour s'éteindre encore dans les larmes ! .. . Enfin , un jour, un voyageur, arrivant de l'île Bourbon , me parla de mon Adèle, j'appris...
SOPHIE
Eh bien?...
ALBERT
Elle était morte!... morte!... et son père n'avait point pardonné!... A cette affreuse nouvelle, ma raison s'égara; je fus long-temps , bien long-temps malade ; des soins cruels ni rappelèrent à la vie et au sentiment de mes peines. Seize a^j se sont écoulés depuis ce jour; j'ai traîné dans l'isolement et la pauvreté une existence douloureuse, demandant à l'étude et à mes travaux littéraires des distractions que j'obtenais bien rarement , et du pain qu'ils ne me donnaient pas toujours!... Voilà ma vie, monsieur; j'ai peutêtre mérité mon infortune , car je fus un instant coupable ; mais vous me plaindrez , car j'ai été bien malheureux !
DESMORTIERS
Oui, monsieur, je vous plains , et je vous remercie d'une
preuve de confiance à laquelle je n'avais aucun titre!... Pourtant, excusez encore une question : jamais vous n'aviez tenté de vous faire aimer d'Adèle? jamais vous n'aviez essayé sur cette amc naïve et tendre le pouvoir de la séduction? C'est bien elle, elle seule qui voulut se soustraire aux ordres de son père et qui vous fit son complice ?
ALBERT
Je sais , monsieur, que mon bienfaiteur m'accusa d'ingratitude et de perfidie ; je sais qu'on me supposa plus criminel que je n'étais ; mais cette lettre que je reçus au moment de mon départ, cette lettre, ma seule consolation, et qui tant de fois fut arrosée de mes larmes, elle est là! L'infortunée qui l'écrivit y rappelait, ens'accusant de nos maux, l'événement funeste qui les fit naître. Venez, monsieur, venez, je veux que vous la lisiez! vous verrez que si mon cœur a été faible , jamais il ne fut ingrat ni perfide.
DESMORTIERS
J'y consens, et quoique je ne doute plus de la sincérité de vos paroles , je verrai avec plaisir cet irrécusable témoin de votre probité.
ALBERT
Veuillez m'accompagner dans ce cabinet.
DESMORTIERS , à Sopllie.
Attendez-nous, mon enfant, et surtout commandez à votre émotion.