‹ Annales archéologiques (volume 2)Chapitre 12 sur 135 · I. — TEMPÉRANCE ET MODÉRATION · texte numérisé non relu

I. — TEMPÉRANCE ET MODÉRATION

Tempérance est le côté matériel. Modération est la face morale de la même vertu.

La Tempérance de Michel Ck)lomb, au tombeau de François II, duc de Bretagne, ne présente que les attributs de la Modération. A la main droite un frein des plus solides; à la main gauche, une horloge. Le frein qu'elle tient par les rênes enseigne que Thomme doit commander à ses passions : les diriger quand elles dévient, les réfréner quand elles s'emportent. Mais les paroles sont encore plus difficiles à gouverner que les actions et je comprends parfaitement que Giotto, dans la chapelle de 1' « Arena », à Padoue, ait représenté la Tempérance ayant le frein non pas à la main, mais à la bouche^. La même figure tient de la main gauche une épée au fourreau; ce fourreau, elle le noue avec son baudrier ou de fortes lanières, pour montrer qu'il ne faut jamais tirer une épée qu'avec la plus grande peine. Au lieu d'un glaive, la Tempérance française de Nantes tient une horloge^. Cette petite machine, j'en demande pardon à Michel Colomb, figurerait peut-être mieux aux mains de la Prudence, car l'homme prudent sait toujours l'heure qu'il est : il arrive à point, il se retire au moment juste, il fait toute chose avec poids et mesure. A la renaissance, au moment où Ton venait, non pas d'inventer, mais de per-

4. Selvatico, a Gapellina neir Arena di Padova». In-8, Padova, i836, tavola 8. — La Tempérance des stalles de Saint-Bertrand de Comminges se pose elle-même ce frein sur sa bouche.

2. La Tempérance de la chapelle municipale de Sienne, peinte par Thaddée Bartholi, tient un sablier qui est le père de Thorloge.

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fectionner les horloges et les montres, on était disposé à mettre cette machine chronométrique partout. Pour nous en tenir aux Vertus, puisque c^est le sujet de cet article, on Ta donnée comme attribut à la Tempérance, à la Prudence. à la Justice et même à la Force. La Prudence des stalles de Saint-Bertrand de Comminges (1537-1539) porte une horloge à sa main gauche.

Au Palais de Justice de Paris, sur la tour de THorloge, le cadran appliqué contre la face orientale est flanqué, à gauche, de la Justice, à droite, de la Loi, deux grandes statues de femme exécutées, avec armoiries et inscriptions, sous Henri III, en 1585, et refaites avec une grande habileté, en 1851 , par M. Toussaint. Sous ce cadran, on lisait et on lit encore :

MACHINA, QVM BIS SBX TAM JUSTE DIVIDIT HORAS, • JVSTITIAM SERVARB MONET LBGESQUE TUERI.

Ainsi cette horloge, qui divise les heures en douze avec tant de justesse, avertit la Justice de conserver et de défendre les lois^. Mais cette Justice de Henri III se dédouble en Justice proprement dite et en Loi. Or, cette Loi, qui porte un code et une épée nue, ressemble singulièrement à la Force, en sorte qu'on peut dire que Thorloge a été donnée comme attribut à chacune de quatre Vertus cardinales; évidemment c'est un abus, et il fallait, comme à Saint-Bertrand de Comminges, la réserver exclusivement à la Prudence.

Nous l'avons dit, avec ces attributs du frein et de l'horloge, cette Vertu, qui mesure ses paroles et ses actions, est plutôt morale que physique et doit s'appeler la Modération. Mais, comme Tempérance, depuis le moyen âge jusqu'à nos jours, en passant par la renaissance, on l'a représentée versant de l'eau dans le vin qu'elle va boire. Son nom même, qui se disait Atrampance^, indique cette action : car « tremper son vin » se dit aujourd'hui encore chez les paysans de la Champagne qui mettent quelquefois de l'eau dans leur vin ^. Envisagée ainsi, la Tempérance peut s'appeler la Sobriété. Dans le manuscrit de M. de Bastard, c'est d'une évidence absolue. La miniature consacrée h V tt Atrampance » représente une femme voilée et couronnée , assise à table, ayant devant elle un pain rond en boule et un hanap d'or, auxquels elle ne touche pas. Elle avertit une autre femme, assise à table, près d'elle, d'être

4. F. DE GuiLHBRinr, « Itinéraire de Paris », page 303. — Cette horloge du palais fui la première grosse machine de ce genre qu'on ait vue à Paris ; elle fut posée en 4370.

t. Manuscrit de M. le comte de Bastard.

3. Il est vrai qu'on y dit aussi « tremper la soupe »; mais par extension, ce qui signifie « humecter » ou « mouiller » le pain dont se fait la soupe.

ki ANNALES AftCHÉOLOGIOliES.

tempérante : de ne prendre qu'un des deux poissons étalés sur un plat d'argent et quelques bouchées de la moitié d*un pain placé devant elle. Cest un tableau complet, ce que peut exécuter une miniature. Mais, quand il s'agit d'une statue, il faut épargner l'argent, le temps, la place et s'en tenir au nécessaire. Aussi toutes les statues et statuettes de la Tempérance en Sobriété représentent seulement une femme tenant deux vases, dont l'un consacré à l'eau quelle verse dans le second où est le vin. Ainsi est-elle sculptée au portail sud de la cathédrale de Como, à la base gauche de l'archivolte de la porte. Sur un cartel placé près d'elle on lit :

TEMPERAIiTIA • SOBRIE • ET • IVSTE • ET • PIB • VIVIT • IN • HOC • 8BCVL0

Ce « pie vivit in hoc seculo » , cette vie pieuse dans le monde semble expliquer le costume, plutôt religieux que séculier, porté par la Tempérance de Michel Colomb à Nantes et de Giotto à Padoue. A Nantes, elle a bien un bourrelet, une sorte de turban sur la tête; mais, comme aux religieuses, un voile lui couvre le derrière de la tête, une guimpe lui cache le cou, la robe ressemble à une aube et son manteau à une chape. Cette espèce de chape est même agrafée par un large pectoral d'orfèvrerie comme ceux qu'on voit encore dans les anciens trésors ecclésiastiques. Quant à la douce et simple physionomie de cette statue de Colomb, c'est évidemment celle d'une femme « régulière » et non mondaine; elle diffère entièrement de la physionomie de la Force, que nous connaissons, de la Prudence et de la Justice, que nous allons voir.

Lorsque j^étais à Rome, j'ai étudié avec un soin tout particulier le magnifique tombeau du pape Sixte lY, fondu en bronze, en i&93, par l'illustre orfèvre, bronzier, sculpteur et peintre Antoine Polaiolo. Les Arts libéraux et les Vertus encadrent la grave figure du Souverain Pontife. La Tempérance touche, pour ainsi dire, à l'estomac du pape. C'est une grande jeune femme qui est assise sur des nuages, dans le ciel, et qui a des anges à ses pieds. De la main gauche^lle assujettit sur son genou gauche un bassin où, de la main droite, elle verse un liquide qui sort d'un petit vase. Elle jette quelques gouttes de vin dans un grand bassin d'eau. Au moment oii je prenais mes notes, j'aperçus un petit chapelet réel, comme ceux que je venais de faire bénir au pape Pie IX, à l'extrémité duquel était suspendue une médaille de la sainte Vierge. Ce chapelet avait été mis tout récemment autour du petit vase qui est censé contenir le vin. J'ai supposé que c'était quelqu'un coupable d'intempérance qui l'avait mis là comme on dépose un ex-voto. Ou bien que c'était une femme, épouse, mère, fille, qui, par ce faible don, demandait à la

divine Vertu un peu de tempérance pour un être qui lui était cher, mari, fils ou père. Ce petit chapelet, ainsi offert en ex-voto, à une Vertu d'origine payenne, comme nous offrons des cierges à la sainte Vierge, par exemple, m'a profondément touché.

Ainsi la Tempérance, comme Sobriété, met du vin dans son eau^;- comme Modération, elle a un frein et une horloge; mais. Modération ou Sobriété, elle prend la figure et le costume d'une religieuse.

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