‹ Annales archéologiques (volume 3)Chapitre 1 sur 240 · DU MOYEN AGE · texte numérisé non relu

DU MOYEN AGE

On peut bien dire que l'homme, à partir du jour où la terre lui fut assujettie et livrée en toute propriété *, n'a pas laissé son domaine en friche. Si le travail lui fut imposé comme une punition, chaque jour, depuis que le monde existe, le genre humain subit sa peine et accomplit sa tâche avec une ardeur qui s'accroît au lieu de se ralentir; car c'est pour notre époque surtout que semble avoir été créée l'expression virgilienne du « labor improbus », de ce labeur, poussé à tort et h travers et qui, pour tout vaincre, ne connaît ni obstacle ni repos.

D'ordinaire, les savants divisent les objets naturels, sur lesquels s'exerce le travail de l'homme, en trois grandes classes : les animaux, les végétaux, les minéraux. Pour se nourrir, l'homme s'attaqua d'abord aux animaux; pour s'abriter, il eut principalement recours aux végétaux, aux feuilles et aux arbres. Ces deux classes subsistent à la surface du globe, et l'homme fut d'abord chasseur et laboureur pour conserver son existence. Mais bientôt , après avoir éventré la surface du sol, il descendit dans les entrailles de la terre et en rapporta des minéraux et des métaux qu'il fit servir à son bonheur et à ses plaisirs, à la gloire de la Divinité et à sa propre satisfaction.

En effet , après avoir assuré l'existence de son corps , l'homme put songer

1. (T ... Et replète terram, et subjicite eam, .. . et dominamini universis anîmantibus». — « Genèse », i, 28.

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à la vie de son àme. Or, il est à remarquer que si les animaux et les végétaux concourent principalement à l'existence matérielle, ce sont les minéraux surtout qui recèlent les éléments de la vie intellectuelle et morale. Les beauxarts, dont il est inutile de donner ici une définition que tout le monde sait pau cœur, sont les agents les plus actifs de Tintelligence, et les éléments dont ils se composent appartiennent principalement aux minéraux. L'architecture, cette reine dont les autres arts ne sont que les sujets, se fait avec des pierres; la sculpture, avec des pierres et des métaux; la peinture, la seule qui soit digne de ce nom à mon avis, c'est-à-dire la peinture monumentale, la mosaïque, la fresque et la peinture sur verre, c'est dans la pierre et dans la partie colorante des métaux qu'elle trouve sa substance; la musique ellemême, cet art incorporel et impalpable, c'est encore aux métaux, au cuivre, à l'airain, à l'or et à l'argent, qu'elle emprunte la classe la plus nombreuse et la plus éclatante de ses instruments.

Sans les minéraux, la musique serait presque muette, la peinture serait blême, la sculpture durerait peu et l'architecture n'existerait pas.

Je viens de dire que la sculpture durerait peu, parce que, sans la pierre et le métal, en n'en ferait qu'en bois; or, entre les autres qualités qui constituent l'art proprement dit, la durée est peut-être la qualité souveraine. On n'a jamais pu faire un art des parfums, parce que le parfum, à peine éclos, s'évapore et meurt; la danse est un art secondaire, parce que le mouvement d'où elle sort ne dure qu'un instant. Il faut le dire, si, par la typographie et la gravure, on n'avait trouvé le moyen de figer en quelque sorte et de fixer les sons, la musique elle-même ne vaudrait guère mieux que la danse. L'architecture, au contraire, la sculpture et la peinture monumentale sont les arts par excellence, surtout à cause de leur durée. La durée, c'est la qualité suprême : que serait Dieu lui-même, si Dieu ne durait pas toujours?

En revenant de Grèce, je faisais quarantaine à Malte , dans le château La Vallette, avec mes compagnons de voyage. Un matin, après une nuit fraîche, nous nous promenions en face de la mer, dans la cour du château, où, à travers les cailloux, pointaient de petits brins d'herbe. A ces petites plantes s'étaient accrochées des gouttelettes de rosée que le soleil levant colorait et faisait briller comme de la lumière cristallisée. Regardez, me dit l'un des nôtres qui avait quelque poésie dans l'âme, si ces larmes de rosée ne sont pas plus belles et plus diversement colorées que les rubis, les saphirs, les topazes et les diamants les mieux taillés ! C'est vrai,- lui répondis-je; mais le diamant dure, le diamant est éternel, et la goutte de rosée, si resplendissante qu'elle soit, n'a qu'une minute pour exister. Nous avions à peine fini

de parler, mon interlocuteur et moi, que les rayons du soleil, devenus plus chauds, avaient bu les ruisseaux de saphirs, les rivières de rubis, les fleuves de topazes et la mer de diamants, et qu'il ne restait plus que des brindilles d'herbe desséchées et que de grossiers cailloux. On aura beau dire, il faut à Tart, pour qu'il mérite vraiment ce nom, une longue, une immortelle durée; faites une statue en neige, plus belle que la Vénus de Milo, si vous le pouvez, et ce ne sera cependant pas de la sculpture réelle^ pas plus que la coupole en gâteau de Savoie ou le temple en sucre candi destinés au dessert de nos tables ne sont des monuments d'architecture.

Certes, je coniprends bien cet orgueil du poëte qui s'écrie ;

« Exegi monumentum œre perennius »;

car il semble attribuer à cette pérennité son génie actuel et sa gloire future.

Cet airain, auquel est comparée la durée des œuvres les plus durables, est précisément la substance principale dont sont composés, avec l'or et l'argent, la plupart des objets dont nous allons parler. Si donc à leur forme, qui est déjà si remarquable, ces œuvres joignent la durée du métal, qui est presque éternelle, on peut dire que l'art s'est élevé en elles jusqu'à son apogée.

Tous ces objets sont religieux. Une autre série, dont nous recueillons déjà les éléments, se compose des objets civils, des ustensiles domestiques; mais ici, en ce moment, il n'est question que des choses mobilières à l'usage du culte et qui se coulent en bronze ou se fabriquent en argent et en or.

En tête, à cause de ses dimensions matérielles et de son importance liturgique, il faut placer l'autel. Une église n'est bâtie, en quelque sorte, que pour couvrir l'autel, comme le vêtement n'est fait que pour proléger l'homme. Sans autel, le temple n'existe pas : ce n'est qu'une grande maison; tandis que l'autel, centre d'où rayonne toute l'église, subsiste seul et par lui-même. 11 est dans l'édifice sacré ce qu'est le cœur dans l'homme : la source de la vie, le « primum vivons » et 1' « ultimum moriens » de tout ce qui tient au culte.

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