RELIQUAIRE DE SAINT JUXIEN, DE l'AN
DANS L'ÉGLISE DE SAINT- SI LTESTRB (HAUTE- VIENNE). — PROVIENT DE L'aBBATE DE GRANDMONT. — HAUT., 30 CENT.
Toutes les reliques n'étaient pas également précieuses, ni les reliquaires également beaux; mais quand, d'un saint illustre, on possédait une relique insigne, on cherchait ce qui pouvait exister de plus riche en matière, de plus ancien en date, de plus remarquable en art pour l'y renfermer, comme on renferme la divinité, sous les espèces du pain et du vin, dans les vases les plus riches, dans les plus somptueux tabernacles. On ne s'inquiétait même pas de la provenance de ces objets ; pourvu qu'ils fussent d'un prix inestimable et d'une antiquité reculée, on leur pardonnait d'olTrir souvent des scènes fort libres du paganisme et d'avoir pu servir au culte des faux dieux : ils étaient beaux, ils étaient riches, ils étaient vieux; on ne leur en demandait pas davange et on les regardait comme les seuls dignes de contenir les débris d'un saint, les reliques de la Vierge, les vêtements et même la chair du Christ*. Dans le trésor de Saint-Maurice en Valais, un vase de sardoine,
saint placé au-dessus du cylindre de cristal est appelé Beatls Jlnianus; or, saint Junien fut solitaire, non évoque, et M. Texier dit avec raison qu'il faudrait changer le petit évoque de notre gravure.
\. Le trésor de l'abbaye de Saint-Denys possédait autrefois un vase de porphyre rouge monté dans une forme d'aigle, serres, ailes, cou et tête, en argent doré et habilement travaillé. Ce vase est probablement antique ; l'abbé Suger le ût monter ainsi au xii* siècle pour y mettre une de
monté en or et sculpté, en camée, d'une scène de Tlliade, contient du sang des martyrs de la légion thébéenne. Un autre vase, d'origine arabe, en or émaillé d'émaux cloisonnés, contient également du sang des mêmes martyrs. Suivant la légende, le premier, tout païen qu'il fût, aurait été apporté du ciel, par un ange, au grand saint Martin, au moment où il venait de faire sortir près d*Agaune, dans la vallée de Virolley, une fontaine de sang sur le lieu même où saint Maurice et ses compagnons avaient été décapités. Le second aurait été donné à l'abbaye d'Agaune par l'empereur Charlemagne. De là le nom imposé à ces objets, qui s'appellent, le premier, « Vase de saint Martin», le second, « Aiguière de Charlemagne^ ».
L'abbaye de Grandmont possédait elle-même une petite aiguière en cristal, qui est probablement antique, et où se voit gravé un gros aigle au vol
fS. — RELIQUAIRE EN BURETTE MONTÉE SUR UN PIED. — XIII'' SIÈCLE.
DAK8 l'Église de saikt-geoiiges-les-la:ides (haute-viekke). — hauteur totale, 35 cent.
abaissé. Ce cristal a été saisi, au commencement du xiii* siècle, dans une monture en argent ciselé, gravé et niellé, d'un art vraiment incomparable.
ses plus précieuses reliques, et il le dit dans un inscription gravée à la -naissance du col de la béte de proie.
Inclvdi gemmis lapis iste meretvr et avro Marmor erat sed in his marmore carior est.
Le marbre, l'or et les gemmes ont du prix, mais la relique est plus précieuse encore. Dans son a Dictionnaire raisonné du mobilier français », pages tl4-â^, planches 7 et 8, M. Viollet-Ie- Duc a donné une gravure de ce bizarre reliquaire. Le dessin est d'une rare énergie et je ne voudrais pas me fier à cet aigle vraiment terrible.
1. Ces deux vases, nous les avons vus de nos yeux et longuement admirés en 1854, dans le trésor de Téglise Saint-Maurice. En voir le dessin et la description minutieuse dans l'a Histoire de l'architecture sacrée en Suisse », par M. Blavignac, pages 151-158, planches xiv-xvi. — M. Blavignac, page 455, cite à ce propos la coupe de Ptolémée ou de Mithridate, en sardoine, donnée à l'abbaye de Saint-Denys par Charles le Simple; cette coupe, où sont gravées des bacchanales, renferme cependant de très-saintes reliques.
Le tout a la forme d'une élégante burette, et nous ne connaissons guèi*e de modèle ni plus ancien ni plus beau que ce petit vase liturgique qu'on rencontre si rarement aujourd'hui dans nos trésors. Mais, pour prouver l'importance qu'on y attachait et le faire voir plus facilement au milieu des autres reliquaires de Grandmont, on l'a exhaussé sur un pied de calice, en cuivre ciselé et gravé, coupé par un nœud de cristal. Toutefois, ce pied a été spécialement exécuté pour la burette, car le plateau en est ovale, comme la burette même, afin d'en mieux épouser la forme.
C'est au dévouement, nous pouvons le dire, de M. l'abbé Texier, que nous devons la connaissance, la communication et le moulage de ce précieux reliquaire que nous faisons reproduire en ce moment.
L'abondance des reliques a toujours été telle, au moyen âge, que la plupart des reliquaires, surtout les châsses, les boîtes, les coffres, les pyxides, les monstrances proprement dites, ont contenu des objets ou des reliques de plusieurs saints. A l'exception des chefs, des bras et des pieds, qui ne sont ordinairement consacrés qu'à cette partie du corps d'un saint et d'un saint unique, on peut affirmer, en conséquence de la mention qu'en font les inventaires et les authentiques attachés aux reliquaires mêmes, que ces vases renfermaient des reliques fort diverses. Ainsi, dans les inventaires du trésor de Grandmont, publiés par M. l'abbé Texier*, on voit, par exemple, des mentions de ce genre pour un seul reliquaire :
« De corrigiis quibus fuit verberatum corpus Domini; de sancto Eutropio ; de capillis beatae Gatharinaî ; de sanctis Lupo, Bartholomeo apostolo ; de cunabulo et ossibus beatae Mariae Magdalenœ^. »
Quelquefois les reliques sont très-nombreuses, mais anonymes, et l'on écrit sur un paquet d'ossements :
« De sanctis reliquiis quorum nomen Deus novit ^. »
11 y a donc des reliquaires individuels, des reliquaires multiples et des reliquaires presque universels. Un des plus intéressants de cette dernière espèce est le suivant, que nous avons même surnommé le reliquaire de tous les saints, parce qu'il en contient un si grand nombre, qu'on peut croire qu'il aurait voulu, si c'eût été possible, les contenir tous. Ainsi, avant tout, reliques de Notre-Seigneur et de la sainte Vierge; puis des saints Jean-Baptiste, André, Philippe, Barthélemi, Barnabe, Thomas, Jacques Majeur, Innocents, Marc, Luc, Etienne, premier martyr, Laurent, Vincent, Ignace, Eustache, Théodore,
h, a Dictionnaire d'orfèvrerie chrétienne », colonnes 825-905. % Même ouvrage, colonne 875.