L EXTÉRIEUR
A Saint-Marc, la croix grecque, qui se dessine si nettement à l'intérieur^ n'est guère sensible au dehors. Un long portique, formé d'une série de petites coupoles, enveloppe le pied de la croix et se prolonge jusqu'aux transepts. Ainsi le plan extérieur se rapproche du carré. Au-dessus de ce portique, règne une triple façade, sans liaison intime avec la masse du monument, et qui très-probablement lui est postérieure d'un demi-siècle. Avant qu'elle eût reçu à sa partie antérieure ce splendide revêtement, la basilique deSaiut-Marc n'offrait au dehors aucun système général de décoration ; n'afiBCtait même aucune prétention architecturale. Comme les édifices religieux de l'Orient, où l'extérieur est complètement sacrifié à l'intérieur, comme Sainte-Sophie elle-même, elle ne présentait qu'une masse informe de briques.
La croix grecque de Saint-Front est dégagée de ses constructions accessoires. Les douze pans, qui forment son développement extérieur, ne sont pas d'égale dimension. Ceux qui marquent les extrémités des quatre branches de la croix se composent du parement de deux gros piliers, et de l'ouverture du grand arc qui les unit. Les huit autres ne comprennent que le parement d'un seul pilier et l'ouverture d'un grand arc, parce que les piliers de la coupole centrale sont tout intérieurs.
On peut en dire autant de Saint-Marc, si l'on isole le monument du portique qui l'environne.
Dans les deux édifices, les grands arcs sont fermés , ainsi que nous l'avons vu, par des murs très-minces et à peu près inutiles à la solidité des masses. De là, des cintres immenses qui se dessinent à Textérieur, et dans lesquels sont encadrées les fenêtres. Du reste on n'a point cherché, comme dans d'autres églises à coupoles de l'Orient, à les utiliser pour la- décoration.
Nous lisons dans Procope une curieuse anecdote, qui peut expliquer trèsbien pourquoi ces cintres sont si apparents, et ne se prolongent pas jusqu'au sol '. On sait que Justinien, comme Salomon son modèle, surveillait lui-même ses constructions, et qu'en véritable artiste il donnait parfois son avis sur de pures difficultés du métier. Il venait de voir s'élever dans les airs cette immense coupole de Sainte-Sohpie , que l'on comparait à la voûte des cieux, lorsque Ânthémius deTralles et ses nombreux élèves accoururent vers lui tout eCFrayés : la haute muraille, qui ferme l'ouverture du grand arc du midi, et de celui du nord, s'afiTaissait. Déjà le marbre des colonnes se gerçait ; déjà le mortier sortait des joints. Justinien remédia aussitôt au mal, et son inspiration lui sembla si remarquable, qu'il crut devoir en rapporter l'honneur à Dieu. Il se contenta de faire démolir la partie supérieure du mur qui menaçait ruine, et le grand arc put ainsi se tasser librement. On vit par là qu'au lieu d'être utile, il était dangereux que les grands arcs fussent liés aux murs qui fermaient leur ouverture, et ce dut être dès lors pour les artistes byzantins un usage consacré, de
1. Ergô imperator, nullâ sumptuum habilâ ratione, ad aediOcationem incubuit, alque artifices coegit ex toto orbe. Antbemius Trallianus, mechanicorum omnium non solum sui , verùm etiam mult6 superioris aevi facile princeps, illius studio deserviebat, intentus digerendo fabris operi, agendorumque imaginibus prseformandis. Unà aderat alter macbinarius , Isidorus nomine, ortu Miiesius, singulari vir intelligentiâ, ac dignus quem Justiuianus Âugustus administrum sibi adjungeret. — Sic Justinianus Aug. Constantinopolitaoam ecclesiam, quae vulgô Magna dicilur, «dificavit, non suis modo sumplibus, sed labore etiam ingenii, et praeclarâ animi contentione, prout mox declarabo. Arcuum, de quibus paulô suprà memini (eos Lora appellent mechanici) (Xo'pcu; Ts aÙTo; ci piioxavciroicT jmxaXouot) , is, qui ad solem orientem oppositus est, bine indè jàm surgebat, medioque imperfecto, manum extremam expectabat; cùm pilœ, quibus incumbebat, sub graviori mole fatiscentes, repente facto vitio, imminentis ruinœ speciem praebueruut. His Antbemius et Isidorus, in maximum adducti metum, rem omnem ad imperatorem referunt , nullam ponentes in arte spem. Illicè imperator, nescio quo instinctu, cœlesti opinor ( neque enim mechanicus est), curvaturam arcOs absolvi jubet. Is narnque, ait, se ipso /ultus, pilis supposais non ampliùs indigebit. — Quo ibi acto , arcubus ad meridiem et aquilonem spectantibus, istud accidit. Loris (ci Xopci), ut vocant, substructione templi superbe elatis, quidquid erat inferius sub pondère laborabat. Columnœ ( xCcnç ) subditae cœroentum perindè demiserant ac si quis ipsas destruxisset. Ejusmodi casu perculsi mecbanici, adito ilerùm imperatori significant quo res loco sit. nie, iterùm usus solertiâ, ità malo occurit : succumbentis fabricœ partes summas arcubusque contiguas extemplô dejici, ac multô post ubi structuras humor penitùs excessisset, reponi jussit. Quo ab illis prsestito, a^dificium ex eofirmitatem obtinuit : uec deest imperatori boc operis testimonium. » Procopb , De Sacris jEdificiis^ t. Il, p. 5, 8 et 9, « de Sanctà Sopbiâ ».
ne donner toute leur élévation aux seconds, que lorsque les premiers avaient achevé leur mouvement. Cette précaution était plus utile encore à Saint-Front que partout ailleurs, et il parait en effet qu'on ne négligea pas de la prendre.
A Périgueux, un entablement, porté sur de robustes modillons, contourne l'édifice. Mais il ne règne que sur le parement des piliers, et, se relevant avec les voussoirs des grands arcs, il couronne les douze façades d'autant de larges frontons. Aux extrémités de la croix, ces frontons, comme les grands arcs auxquels ils sont appliqués, occupent le centre de la façade. Mais ceux qui s'élèvent sur les côtés des angles rentrants de la croix, viennent se réunir au sommet de ces angles sur une énorme console servant de gargouille. Saint-Marc n'a rien de semblable à ce beau couronnement, au moins à présent; mais douze pignons irréguliers de forme et dénués d'ornements correspondent aux douze frontons de Périgueux. Autrefois, ils étaient ornés de corniches à petits modillons, plus menues, parce qu'elles étaient en marbre.
Voilà des traits généraux qui sont communs aux deux édifices. Passons maintenant à la description particulière de Saint-Front.
A l'ouest, la basilique est adossée à des constructions plus anciennes qui servent de base au clocher et qui feront l'objet d'un chapitre particulier. A l'est, une haute et courte abside s'inscrivait dans le grand arc de la coupole, immédiatement au-dessous du fronton. Maintenant, les pieds droits de l'arcade, qui en marquait l'entrée, subsistent seuls; mais, au moyen de cette arcade, à peine plus petite que le grand arc, on détermine la hauteur et la largeur de l'abside. Il nous est même facile de nous en faire une idée assez exacte, au moyen d'une abside secondaire, qui s'est conservée au transept méridional et qui probablement nous en offre une image réduite. Elle devait se terminer en demi-cercle et ne pouvait différer beaucoup de celle de Saint- Marc.
Par suite de la déclivité du terrain qui s'abaisse rapidement vers l'Ille , deux énormes contreforts , ou avant-corps , adossés aux deux gros piliers , flanquaient l'abside maîtresse. L'un est couronné d'un élégant fronton sculpté de palmettes et de modillons; l'autre se termine carrément aujourd'hui , mais on ne peut y méconnaître l'indication d'un autre fronton tout pareil. Tous deux sont évidés intérieurement et percés de deux fenêtres cintrées. Du reste, ces singuliers contreforts en ont eux-mêmes reçu d'autres, qui , dans une restauration très-ancienne , sont venus fortifier leurs angles.
Une pieuse libéralité du cardinal de Talleyrand a donné lieu à la mutilation de cette partie de l'édifice. Vers 1347, le noble prélat fonda la chapelle
des Vicaires de Saint-AntoiDe, et il obtint trop facilement de la bâtir sur l'emplacement de l'abside principale, qui avait été élevée, comme nous le verrons, par une comtesse de Périgord, et qui, au surplus, devait alors, à cause de sa position, se trouver en plus mauvais état qu'aucune autre partie de la basilique. C'était plus qu'une chapelle qu'il établissait, comme le prouve l'acte de fondation (1 ) : c'était une véritable église , secondaire il est vrai , mais indépendante de l'autre et ayant son clergé distinct , sa sacristie distincte Elle fut donc séparée par un mur plein de l'intérieur du vaisseau. La nouvelle abside ne commençait point à partir du grand arc intérieur, mais à cinq mètres de là en arrière des deux avant-corps. Elle respectait donc, selon toute apparence, la partie carrée de l'abside primitive et n'enlevait que le rond-point proprement dit. C'est, à part cette séparation, une de ces chapelles de la Vierge , comme on en soudait souvent au xiv* siècle , au chevet de nos grandes cathédrales. Longue et basse, on voit bien qu'elle appartient au style gothique du Midi. Par un eCFet de cette dégradation que subissait l'art ogival entre les mains des artistes de la langue d'Oc, la chapelle de Saint-Antoine a perdu les caractères les plus essentiels du style auquel elle appartient. Construite à l'époque où les édifices religieux atteignaient leur plus grande légèreté et leur plus grande élévation, elle est plus basse d'un tiers que l'ancienne abside byzantine. Mais ses soubassements sont d'autant plus considérables, il faut le dire, qu'elle s'allonge plus loin sur la pente de la colline.
Cette infériorité de la chapelle gothique facilita, en 1583, une nouvelle restauration. Après les ravages des protestants, la ville de Périgueux secouait alors ses ruines et, d'abbatiale qu'elle était, la basilique restaurée de Saint-Front allait devenir cathédrale. L'évêque, François de Bourdeille, perça le mur qui séparait du reste de l'édifice la chapelle de Saint- Antoine , au moyen d'une arche semblable à celles d'un pont, et qui, bien qu'elle porte à sa clef le millésime de 1 583 , est néanmoins ogivale. Il eut encore la place de pratiquer, au-dessus de cette voûte et du toit de la chapelle, les trois grandes fenêtres inégales qui, partout ailleurs dans la basilique, sont percées sous les grands frontons extérieurs. L'appareil de ces fenêtres , leur nudité, les pâles vitraux qui les garnissent, concourent, avec une date très-lisible et des textes positifs, à prouver cette restauration bien entendue.
4. II est daté du 28 juin 1347. - a Nos Taleyrandus cardinalis quamdam capellain juxtà
ecclesiam beati Frontonis construi fecimus et sufGcienter dotavimus .... In quâcumque
capellâ XII perpétuas capellanias pro XII perpetuis capellanis fundandas, instituendas
duximus »
La façade latérale du nord est percée d'une porte, ainsi que son opposée du sud. Cette porte a été refaite à une époque moderne, et l'on peut lire, audessus de ses voussoirs, la date de 1 581 . Elle est nommée porte du Gras ou du Greffe, en latin «deGradibus» ; sans doute parce qu'autrefois il fallait, pour y arriver, monter des degrés qui rachetaient la déclivité du sol. Un porche immense, de vingt-cinq mètres de développement, la précédait et régnait sur toute l'étendue de la foçade. Une longue chapelle à l'est, et à l'ouasl plusieurs maisons particulières, s'en partagent aujourd'hui l'intérieur; mais il n'est pas assez défiguré pour qu'on ne puisse bien se rendre compte encore , non seulement de sa forme et de sa disposition premières , mais même des restaurations qu'il avait subies. Il s'ouvrait au nord par cmq grandes arcades dont l'une, celle du centre, était beaucoup plus haute et plus large que les autres, et, sur ses flancs, par deux ouvertures de même forme que les premières , mais que la déclivité du sol rendait inutiles. Sa voûte, coupée encore d'arcs-do ubleaux, vis-à-vis de deux piliers, devait être d'arêtes, comme aujourd'hui, mais eu blocage; la travée du milieu plus haute et plus large que les quatre autres. Toute cette constructioR exhaussée , pour comble de singularité , sur une longue crypte de même forme et de même étendue , était contemporaine à peu près de la grande basilique , et il serait facile d'y reconnaître le type des porches byzantins de rOrient, sans que toutefois l'analogie soit complète et parfaite.
La façade latérale du sud était aussi précédée d'un porche, mais d'un porche en charpente, comme l'indique le nom de porte du touin, plus anciennement ce del Touy » et « de Tecto » , que conserve encore la troisième entrée de la basilique. On y montait par un perron d'environ trente marches. C'était d'ailleurs une construction peu importante et dont il ne reste plus que des traces incertaines. Quant à la porte elle-même, malgré les mutilations qu'elle a subies, elle se fait encore remarquer par des formes originales et par les restes d'une ornementation assez recherchée. Haute de plus de quatre mètres, elle est carrée et surmontée d'un tympan arrondi que décorait une archivolte sculptée en entrelacs. C'est la disposition la plus fréquente dans les églises grecques. Mais, ce qui est vraiment bizarre, c'est que la porte de Saint-Front était accompagnée, sur diaque côté, de deux colonnes superposées, qui , au lieu de recevoir les retombées de quelque seconde archivolte, allaient soutenir une jolie corniche sculptée. Quatre grosses consoles, espacées de deux mètres, et dont l'une offre un lion en bas-relief, se détachent encore du nu de la muraille à une assez grande hauteur. Elles retenaient entre elles les deux colonnes supérieures dont elles
conservent l'empreinte, et au-dessous se trouvaient nécessairement deux autres colonnes beaucoup plus allongées.
A l'orient des transepts, deux absides secondaires ont été appliquées. Elles se trouvaient en germe à Saint-Marc : mais, pratiquées sous les grands arcs de la coupole orientale, en avant de la principale abside, elles étaient complètement intérieures. A Saint-Front, l'architecte en a débarrassé l'intérieur de l'édifice, les a agrandies, et leur a donné la place que nous les verrons occuper dans les grandes églises à coupoles de notre pays. Celle du transept du nord, dont il ne reste plus que les belles colonnes qui en décoraient l'entrée, a fait place, au xvi* siècle, à la paroisse de Sainte- Anne, véritable église abritée par la grande basilique, et autrefois pourvue, car ce n'est plus qu'une ruine, d'une vaste crypte, d'un plafond en charpente et d'un seul bais-côté.
Celle du transept méridional subsiste seule et nous donne une image assez fidèle de l'autre. Assez basse au dedans, elle est au dehors d'une hauteur excessive, parce que du côté de la rivière le pavé de l'église domine de dix mètres le sol extérieur. Sa forme allongée dépasse l'hémicycle; elle n'a qu'une seule fenêtre; et des pilastres qui, à leur base, deviennent de véritables contreforts, décorent et fortifient ses murailles. Autrefois, sans doute, des dalles la recouvraient comme toute l'église, mais sa toiture a subi les mêmes transformations que celle du reste de l'édifice.
Aux deux côtés, il y avait place pour deux fenêtres; mais on n'en laissa qu'une, et on préféra lier le flanc septentrional de la chapelle au gros mur de la tête de la croix par un massif de maçonnerie évidé lui-même intérieurement en une petite chapelle semi-circulaire. Même dispositic»n au transept du nord, et des deux côtés ces massifs ont gêné dans leur développement les fenêtres du chœur qui les avoisinaient le plus.
Nous avons dit que des fenêtres régulièrement inégales et toujours groupées trois à trois découpaient les tympans de tous les frontons. Immédiatement au-dessous , mais seulement dans les angles rentrants de la croix » il y en a d'antres plus grandes encore, mais moins régulières. Enfin, les piliers ont aussi, sur celles de leurs faces qu'ils présentent au dehors, deux très-petites fenêtres qui éclairent leurs deux étages. Ces dernières sont tout à fait dénuées d'ornements. Pour les autres, le plus souvent elles sont séparées par des pilastres, et des rosaces très-singulières accompagnent leurs archivoltes. Depuis la première construction, on a muré un grand nombre de ces fenêtres, et cependant un jour éclatant inonde encore l'intérieur de la basilique. Saint-Marc, au contraire, est très-sorabre. La différence
des climats ea donne la raison. A Venise, on n'a percé dans les murs que d'étroites ouvertures et l'on n'a ouvert librement au soleil que les coupoles d'où la lumière descend doucement dans l'édifice. A Périgueux, il n'était pas possible d'isoler de leurs supports, par un cordon de petites fenêtres, de lourdes coupoles de pierres de taille. Mais les murs, presque inutiles à la solidité du monument, qui ferment l'ouverture des grands arcs, ont été découpés à plaisir. Sous notre ciel plus pâle on ne pouvait avoir trop de jour, trop de soleil. D'ailleurs, pour remplacer les plaques de marbre amincies et transparentes dont on fermait les fenêtres en Orient , on disposait chez nous, dès le X* siècle, de toutes les ressources de l'art du verrier, même de vitraux à personnages. Il fallait vraiment que les verriers fussent communs et habiles, pour qu'on se permît de si vastes ouvertures. Il en est qui sont larges de 2" 20 et hautes à proportion, sans meneaux, sans compartiments de pierre d'aucune sorte.
A Saint-Front, les cryptes ne forment point, comme dans un grand nombre d'édifices religieux, une seconde église, l'église des morts sous celle des vivants. Ce sont de simples caveaux de sépulture, en partie taillés dans le roc, qui ne s'ouvrent qu'au dehors de l'édifice, et que, par ce motif, nous allons décrire dès à présent. C'est à l'orient, où la configuration du sol les nécessitait, que ces caveaux se trouvent presque tous. Ils régnent dans tout l'espace compris entre les piliers de la coupole orientale et sous une partie des transepts. Sous l'abside secondaire qui est appliquée à une des branches de la croix, il y en a deux étages. On aurait pu sous le chœur les réunir en un seul vaisseau, les éclairer et les disposer pour l'exercice du culte, car ils ont six mètres sous clef ; mais on n'a songé qu'à la solidité de la construction. Us sont tous voûtés en berceau et construits presque entièrement de moellons noyés dans le mortier, parmi lesquels on remarque des fragments de corniches et de chapiteaux antiques ; mais la base des gros murs extérieurs, les portes, toutes les parties les plus essentielles sont bâties d'énormes pierres taillées avec une rare précision. On dirait une muraille romaine, si les joints n'étaient pas cimentés et si l'appareil du reste de ces substructions n'était pas des plus imparfaits.