‹ Annales de la peintureChapitre 57 sur 72 · PRADIER · texte numérisé non relu

PRADIER

Il me reste à parler un instant d'un des plus célèbres statuaires des temps modernes, qui appartient au midi , par quelques uns de ses travaux ; sa place

dans notre école de Marseille, pouvant être contestée, je dirai les motifs qui m'ont engagé à y faire figurer son nom.

Pradier né à Genève, mais dont la famille était originaire de Lunel , s'était épris d'un amour d'artiste pour les provinces méridionales de la France, le soleil de la Provence surtout lui rappellait celui de la Grèce. Son action, disait-il, conservait le marbre et le colorait admirablement avec le temps , tandis qu'à Paris , en plein air, par l'effet de la pluie, et de l'humidité , le marbre noircissait et parfois ses lignes s'effaçaient ; aussi ne négligeait-il aucune occasion de peupler le midi de ses œuvres. C'est ainsi que tour à tour il a enrichit de ses travaux les départements du Rhône, de Vaucluse, du Gard, de l'Hérault, de la Haute-Garonne et du Var. — Marseille seule ne possédait rien de lui. Pradier avait entrevu dans l'avenir la splendeur croissante de la cité Phocéenne, il rêvait d'y laisser un souvenir digne de son génie ; la .fatalité ne l'a pas permis.

En mentionnant dans mon livre les projets qu'il avait médités pour nous, j'accomplis au nom de mes concitoyens qui partagent mes sentiments, une tardive et bien faible réparation.

Munis de renseignements précieux et authentiques qui m'ont été fournis par M. Tur, ancien maire de Nimes, lequel a vécu pendant cinq ans dans l'intimité de l'illustre artiste, je saisis avec bonheur l'occasion de les publier. Je laisse la parole à M. Tur.

« Pradier communiqua à M. deSulleau et à M. Fournier deux projets qu'il avait conçu pour Marseille, l'un devait consacrer le souvenir de Puget et l'autre celui de Belsunce. Gomme le Louvre ne laissera jamais sortir de son Musée le chef-d'œuvre de Puget (le Milon de

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Crotone). Pradier avait eu l'admirable pensée de former avec un seul bloc de marbre , le Milon de Crotone et la statue de Puget, de sorte que les marseillais auraient contemplé à la fois, la statue du Michel-Ange français et son chef-d'œuvre. Certes, reproduire le Milon de Crotone après Puget, quelle audace !... mais l'audace sied au génie.

« Je vis le modèle de ce projet : Puget vêtu à la mode de Louis XIV, avec distinction, avait à ses pieds son chapeau orné d'une plume. 11 tenait d'une main son ciseau et de l'autre sa massette ; il considérait la statue qu'il venait de Gnir.

« Quand à la statue de Belsunce , sa vue suffisait pour attendrir ; je regarde comme un malheur public qu'elle n'ait pas été exécutée. Pradier avait étudié cette héroïque figure, il avait lu d'abord, m'avait-il dit, avec une religieuse attention, les fastes de la peste de Marseille. Pour reproduire les traits de ce saint évêque il s'était inspiré du jour où il sortit de son palais épiscopal, la corde au cou, les pieds nus pour aller célébrer la sainte messe sur le Grand Cours. Ce moment était solennel, la mortalité était à son comble et le saint prélat au milieu de la ferveur de sa chaleureuse prière à Dieu, s'évanouit au pied de l'autel. C'était l'instant choisi par Pradier. La figure de son Belsunce était sublime de douleur et de dévouement.

Telles sont les impressions que j'éprouvai en voyant les esquisses de ces deux grands projets : sous le rapport de l'art, la statue de Puget eut été une œuvre capitale, mais sous le rapport du sentiment et de l'émotion de l'àme, Belsunce l'eut emporté.»

En lisant ces lignes on se prend à regretter doublement les circonstances fatales qui firent avorter ces magnifiques projets dont ^Marseille se fut un jour enorgueillie , s'ils eussent été exécutés.

Nous avons vu à notre grande exposition les modèles réduits de la Fontaine monumentale de Nimes , j'en pourrais faire moi-même la description, mais j'en laisse la satisfaction à M. Tur et. je consigne ici les autres détails pleins d'intérêts qu'il m'a fourni sur ses relations avec le grand artiste.

« Les cinq colosses, en marbre de carrare, dont se compose la Fontaine de Nimes , représentent : le Gardon, la fontaine de Nimes , le Rhône, la fontaine d'Eure et l'antique cité de Nimes.

« La statue du Gardon, qu'on a appelé du Michel- Ange radouci, est un véritable chef-d'œuvre; elle offre un caractère à part ; le grand artiste était entré, pour cette œuvre, dans une voie nouvelle, c'était une manière plus simple et plus grandiose. Il l'aurait adoptée probablement, pour son Homère et pour son groupe d'Ulysse enlevant le corps d'Achille, dont j'ai admiré le modèle à son atelier, à l'Institut.

« La mélancolie coquette de la Naïade de Nimes, la noble et farouche expression de la Tête du Rhône avec les emblèmes de la fertilité , de l'abondance et de la dévastation, la grâce harmonieuse de la Naïade de l'Eure, l'attitude altière de l'antique cité, entourent admirablement l'impétueux Gardon , ce chef-d'œuvre que j'ai précédemment nommé.

« Nimes n'oubliera jamais qu'il doit ce merveilleux monument à sa Municipalité.

« Pradier, précédé d'une grande renommée, me fut recommandé par mon ami le général de Feuchère, à l'époque où il vint à Nimes pour y commencer ses grands travaux.

« Son aspect était noble et prévenait en sa faveur. Une taille moyenne, mais bien prise, de beaux yeux , une blonde chevelure flottant sur ses épaules, un air de

distinction répandu sur toute sa personne ; tel m'apparut cet illustre artiste. Je le vis , plus tard , dans le monde, il ajoutait à son costume le manteau à la Henri IV, avec l'épée, — c'était celui de Michel-Ange !

« Je l'accueillis de la façon qui plait aux grands artistes, en lui disant : « Monsieur, soyez le bienvenu, et en lui tendant la main , voulez-vous loger chez moi ? je puis vous y recevoir ; je déjeune à onze heures, je dîne à six, tous les jours votre couvert sera mis à ma table. Aimez vous la promenade ? Je mets à votre disposition ma voiture et mes chevaux , en un mot , vous êtes, ici, chez vous.

« — J'userai, parfois, me répondit-il, en me prenant la main, de ce que vous m'offrez si cordialement, sauf le logement que j'ai retenu à l'hôtel du Luxembourg, devant y recevoir beaucoup de monde et ne voulant pas embarrasser votre gracieuse hospitalité, et il ajouta: — Avez- vous un piano ? — Oui. — Envoyez le moi. — Pouvez-vousm'envoyer quelques meubles pour garnir mon atelier ? — Sans doute. Et dès le premier jour , nous fûmes les meilleurs amis du monde.

« Dans l'intervalle de ses travaux, je le conduisais à materredeSt-Psicolas. Il s'y plaisait beaucoup ; il allait venait, chassait, dormait, mangeait, veillait et jamais aucune observation de ma part !. . .

« Il monta, même, un jour sur le toit d'une magnanière pour y redresser un tuyau de poêle et je ne dis mot; il était ravi de la liberté dont il jouissait dans toute sa plénitude , et dans le fait , n'était-il pas chez lui 1

« Pradier s'amusait à la ferme à dessiner des sujets de troupeaux ; il voulait en former des bas-reliefs au pied de la statue du Gardon.

« Il avait remarqué dans un coin du jardin potager, le fût brisé d'une colonne en pierre, je lui en racontai l'histoire, le fait est authentique, le voici :

« Deux hauts fonctionnaires, dans le Gard, croyaient à la stabilité de l'empire, — et, qui donc, ne l'aurait pas cru solidement établi le 11 mars 1811 ? Ils avaient eu la pensée de planter des ormeaux sur la route de iNimes à Uzès, sur le plateau de la forêt de St-INicolas, en l'honneur de la naissance du roi de Rome.

« Ils gravèrent sur le fût de la colonne , l'inscription suivante :

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