REVERENDISSIME PÈRE
Je suis bien aise de vous faire savoir que le 14 de ce mois sont partis pour la ville du Caire les cinq frères gris, destinés à la Mission de l'Afrique centrale , ainsi que le Père Térence de Marie Immaculée, religieux de S1 Pierre d'Alcantara de cette province de Naples.
Voici leurs noms : Fr. Joseph Marie des chœurs des anges ; Fr. Pierre de la Passion du Seigneur; Fr. Eléazar des cinq Plaies; Fr. Bonaventura du Sacré Cœur de Marie, et Fr. Romuald de Ste Marie des Anges : un cordonnier, tin agriculteur et trois menuisiers, tous d'excellent caractère. Pendant le temps qu'ils ont passé dans les hôpitaux de Naples, ils ont appris à saigner et à panser les plaies. Daigne le Seigneur les bénir pour la gloire de son saint nom et le salut des âmes !
Cet établissement de la Palma vient, avec la divine grâce, admirablement au secours de la pauvre Afrique et de cette ville même de Naples. Bénissez-moi et croyez-moi,
Votre très-humble et très-obéissant fils , Fr. Louis de Casoria, Min. Obs. réf.
Naples, ce 28 octobre 1861.
Et ici nous nous félicitons encore de pouvoir ajouter que le 9 novembre le P. Jean avait déjà heureusement abordé à Alexandrie, d'où il se proposait de partir le 11 pour le Caire, en se dirigeant de là vers l'Afrique centrale ; nous espérons recevoir prochainement de lui d'amples et édifiantes nouvelles, que nous offrirons à la pieuse curiosité de nos chers lecteurs.
EGYPTE
Lettre que nous a écrite notre digne confrère le Père Alexandre Bassi, Mineur Observantin , sur nos missions en Egypte.
Jérusalem, ce 12 septembre 18 61.
Très- cher et très-esiimé Père Marcelli» ,
Vous savez que c'est au Vieux Caire (l' ancienne Babylone d'Egypte) qu'on vénère la Santa casa , qui servit de demeure à Joseph , Marie et Jésus, durant leur séjour dans le pays des Lagides. Ce sanctuaire se trouve dans l'antique église de Saint Serge, au monastère Cophte de Deer-en-Nassdra. Jouissant depuis cinq siècles et demi du droit d'y célébrer quand et autant que nous voulons, nous avons en 1689 ouvert un hospice à côté de ce lieu vénérable , afin de réparer par un culte assidu le mépris avec lequel ce précieux monument est considéré par les schisinatiques qui le possèdent. Par suite de circonstances qu'il serait trop long de raconter, l'hospice Pranciscain est resté fermé de 1765 jusqu'à l'année dernière, où l'excellent missionnaire Italien le P. Bernardin Persico, premier curé actuel de la nouvelle petite paroisse du Vieux Caire, a obtenu l'autorisation d'aller le rouvrir. Etant là tout seul, il célébrait et prêchait aux jours de fête dans son église paroissiale; aux jours fériés il allait , suivant l'ancien usage , dire la messe dans le sanctuaire presque toujours accompagné de nos bonnes sœurs du Tiers-Ordre, qui, à peine arrivées en Egypte depuis un an, avaient déjà fondé une deuxième maison au Vieux Caire. Et ici, mon cher Marcellin, laissez- moi vous faire admirer le spectacle émouvant de piété que présentait chaque jour cette vieille grotte. La demeure sanctifiée par Marie, témoin de ses inquiétudes virginales et de ses soucis maternels , après avoir été négligée et oubliée pendant tant de siècles , était enfin dignement honorée , comme aux premiers temps du christianisme , par d'autres vierges chrétiennes , pauvres et errantes , elles aussi protégées dans leur prière solitaire par un fils de ce pauvre d'Assise
qui, malgré sa pauvreté, l'ut rumi du vainqueur des croisés. Melech-El-Caniel, et le premier Européen qui ait pu se faire aimer et estimer des Sarrasins. Il est rare que de si beaux spectacles de piété catholique ne touchent et ne convertissent pas quelques infidèles. Deux mois ne s'étaient pas écoulés, que déjà le P. Bernardin avait accru son petit troupeau de plusieurs ouailles qu'il avait arrachées au schisme de Dioscore. Le Patriarche Cophte en frémit, et pour s'en venger il prescrivit à ses moines de St- Serge de fermer à ce dangereux voisin la porte du sanctuaire. Nous recourûmes alors au consulat général de France, pour qu'il fit rétablir le statu quo; et ce consulat obtint du gouvernement local tout ce que nous désirions. Mais les Cophtes se moquèrent et de la France et du gouvernement , et se refusèrent opiniâtrement à rouvrir cette porte. Il faut reconnaître que le gouvernement Egyptien et le consulat Français d'Alexandrie ont donné en cette circonstance l'exemple d'une modération et d'une patience qui touchent à l'héroisme; car ils ont subi tranquillement cet affront , en renonçant , sans aucun motif connu, à faire triompher la cause de la justice, et leur propre cause. Il y a un an que l'on fait des démarches à Alexandrie et à Paris; mais jusqu'ici elles n'ont abouti à rien.
Cependant le curé du Vieux-Caire ne se laisse pas décourager par tous ces obstacles. Après cette première excursion dans le champ du schisme, il en a fait depuis peu une autre dans celui de la réforme. Lisez, mon cher Marcellin , la lettre qu'il m'a envoyée par le dernier vapeur , et si , comme je l'espère, vous la trouvez digne de paraître dans votre Cronaca, veuillez la publier pour la gloire de Dieu et la défense de cette œuvre de la Terre- Sainte trop persécutée, c'est-à-dire, de ces admirables Pères de Terre Sainte qui répondent aux calomnies opiniâtres de leurs ennemis, en montrant à Damas le sang tiède encore de huit de leurs martyrs , et dans presque tous leurs couvents de laborieux Apôtres qui cherchent à gagner de nouvelles âmes à Jésus-Christ ; vous savez que parmi eux il ne faut certes pas placer en dernière ligne mon excellent ami, le P. Bernardin Persico, curé du Vieux-Caire en Egypte.
Je termine ici, mon cher Marcellin, en restant plein de respect pour votre Paternité , et pénétré à la fois d'admiration et de reconnaissance pour le travail incessant que vous exécutez à la gloire de notre ordre.
Votre frère très-affectionné, Alexandre B
Le Vieux- Caire , 19 août 1861.
Très- Cher Alexandre,
Persuadé comme je le suis de vous faire plaisir pour bien des raisons, quand je vous écris , je m'empresse de vous annoncer que j'ai eu , ces jours derniers, la consolation de baptiser dans notre petite église toute une famille protestante.
J'avais appris , il y a quatre mois , qu'un protestant indien habitait le Vieux-Caire depuis environ quatorze ans, avec six enfants dont aucun n'avait été baptisé, Après m' être bien recommandé à Dieu par la médiation de la Sainte-Famille, je visitai Hatchataore Naory ( ainsi s'appelle l'indien) qui m'accueillit poliment. Ce que voyant je n'hésitai pas à lui dire sans tant de préambules , que j'étais le curé du lieu , et qu'ayant su que ses enfants n'avaient pas encore reçu le baptême , j'étais venu m'offrir à le leur administrer. A cette proposition inattendue le protestant souleva quelques difficultés, mais ne se montra pas offensé. Je lui répondis doucement, et peu à peu je parvins, Dieu aidant, à le faire consentir à tout ce que je voulais. Et pour que vous ne pensiez pas, mon cher ami, que je me sois fait illusion sur ses sentiments, je vous cite les paroles mêmes par lesquelles il me les a manifestés : Maintenant , me dit-il, je suis 'pleinement persuadé de la vérité de votre religion catholique. Voilà mes enfants : je les mets tous sous votre direction : instruisez-les et baptisez-les ensuite quand vous voudrez. Je ne cherche point, mon cher Alexandre, à vous exprimer ma joie. Je conduisis sur-le-champ les trois filles aînées à l'école de nos bonnes sœurs, où j'allais tous les jours pour leur enseigner le catéchisme en arabe ; j'allais également l'enseigner chez eux aux trois plus jeunes frères. Après trois mois passés ainsi, j'annonçai au père que ses enfants étaient suffisamment préparés ; et alors il déclara non-seulement de vive voix, main encore par écrit , en présence de deux témoins et du parrain désigné , que c'était paisà volonté libre et formelle que tous ses enfants seraient baptisés suivant le rite latin de l'Eglise catholique, et que hormis cette même Eglise , aucune autre autorité religieuse n'aurait sur eux le moindre droit, etc.
Le 15 du présent mois, jour consacré à la glorieuse Assomption de la vierge Marie, j'accomplis la touchante cérémonie dans notre église, en présence d'une foule nombreuse, émue comme moi jusqu'aux larmes. Les six nouveaux enfants , que la jeune église du Vieux- Caire donna ce jour la à Jésus- Christ , se nomment Marie , Sophie , Sara, Jean, Seth et Jacques, âgés respectivement de 12, de 11 , de 9 , de 8 de 5 et de 3 ans. Je dois encore vous désigner le parrain, mais j'ai voulu réserver son nom jusqu'à la fin comme régal , afin de compléter par une agréable surprise le plaisir que ne peut manquer de vous procurer cette lettre. Eh bien ! celui qui avec sa digne compagne a suivi les Néophytes est votre illustre ami , qui honore
tant en Egypte la religion, les sciences naturelles et l'Italie, sa patrie... .Mais ici vous me prévenez, en prononçant plus vite que je ne saurais l'écrire le nom, cher à tous les gens de bien et à tous les savants, de Figari Bey. Adieu, Alexandre : priez pour moi et aimez toujours
Votre Fr. Bernardin.
Lettre du P. Erasme de Sasso, sur un voyage apostolique quii a fait dans le désert de Suez, au P. Louis de Fabriano, Min. Obs. de la Province des Marches , prédicateur à Alexandrie d'Egypte.
Damiette , 5 novembre 1861.
Mon très-révérend Père,
h Non è grandezza d'impresa d'umanità , ove non vedi il Francescano! « A. F.
Il n'y a point de grande entreprise humaine, où vous ne voyiez un Franciscain.
Me voici tout prêt à satisfaire au désir que vous m'avez manifesté dans votre lettre du 29 octobre dernier, de connaître les détails du voyage que j'ai fait au mois de septembre dans le désert de Suez.
Vous savez qu'on parle clans toute l'Europe de la gigantesque et vraiment merveilleuse entreprise que mène à fin entre Suez et Porto-Saïd (d'un côté sur les bords de la Mer-Rouge, de l'autre sur ceux de la Méditerranée) la Compagnie universelle des travaux de l'isthme de Suez.
A cet effet des chrétiens de toutes les nations, la plupart français, sont épars par centaines dans ces déserts arides , et depuis plus de trois ans ils se trouvent sans prêtres, et privés par là des secours de notre religion.
L'excellent catholique M. Louis de Montaut, ingénieur en chef de cette division, a voulu remédier, du moins en partie, au mal. En conséquence, il a écrit, dans les premiers jours du mois de septembre dernier, au P. Supérieur de Damiette, l'illustre P. Rémi de Pietra- Santa, en le priant de m'envoyer visiter tous les campements établis entre Porto-Saïd et le Ghisr ou ce que d'autres appellent Seuile, pour voir si personne n'avait besoin de mon ministère, et en dernier lieu pour m' arrêter à Ghisr où M* de Montaut réside, afin d'y inaugurer la célébration des divins mystères.
Le 16 septembre je m'embarquai donc sur le lac de Manzele et j'arrivai le lendemain au premier campement, situé au delà d'une petite île du même lac, appelée Dahabie. Là m'étant présenté à Mr E. René Caillié, chef des travaux, j'en fus accueilli avec toute la bienveillance possible. Il me fallut peu de temps pour visiter tout ce campement ; car il est petit, et l'on n'y compte pas plus de 15 chréfiens.
J'en partis le même jour sur un canot, que cet excellent homme me fit préparer, et j'entrai, deux heures après, clans le nouveau canal creusé entre un immense lac de sel à droite et des sables à gauche. Chemin faisant, je visitai le peu de chrétiens qui se trouvaient à la tête des travaux , dans les trois campements qui précèdent le grand campement de Kantara, où j'arrivai après 10 heures d'un voyage extrêmement pénible à cause de l'ardeur des rayons du soleil.
Kantara est un campement construit , partie en briques crues ou cuites , et partie en bois, sur la route que suivent les caravanes qui se rendent d'Egypte en Syrie. A peu de distance de là on voit les ruines d'une antique cité païenne, dont le cimetière renferme beaucoup de momies, outre d'anciennes briques excellentes et des pierres toutes taillées. On y a fait des fouilles pour prendre les pierres sépulcrales, qu'on y trouve en quantité.
Là encore j'ai été accueilli de la manière la plus gracieuse; je m'y suis arrêté deux jours, pendant lesquels j'ai visité l'hôpital, où étaient deux malades à qui ma visite a procuré une singulière consolation ; mais je n'ai pas eu le bonheur d'y célébrer la Sainte Messe , comme beaucoup le désiraient autant que moi, car un coup de soleil que j'essuyai dans le voyage me causa un mal de tête si violent que le premier jour je crus en mourir. Quand je me sentis un peu mieux, je songeai à continuer mon voyage, dont la fin devait être encore plus pénible que le commencement ; car le nouveau canal n'étant pas encore navigable jusqu'à Ghisr, on ne peut s'y rendre que sur des dromadaires.
Je me mis donc en route le 20 au matin de très-bonne heure, de sorte que j'arrivai vers 9 heures au Tardali, qui est un autre campement qu'on est occupé à construire. Le directeur des travaux me conseilla de m'arréter pour ne pas m' exposer de nouveau à un de ces coups de soleil qui en ce pays et à cette heure sont homicides. Je me reposai volontiers jusqu'à 3 heures après-midi; puis je remontai sur ma jument et je marchai jusqu'au Ghisr, qui n'est qu'à une distance de deux lieues.
Ici M. de Montaut avec sa femme et plusieurs autres des principaux employés vinrent à ma rencontre jusqu'à environ une demi lieue de distance, et il me serait impossible d'exprimer par des paroles le bon accueil et les témoignages d'affection que je reçus d'eux tous.
Le lendemain samedi, j'allai visiter leurs familles chez elles, ainsi que presque tous les ouvriers dans les chantiers respectifs, qui y sont en grand nombre et très-vastes. Je visitai aussi l'hôpital, où je trouvai plusieurs malades qui s'écrièrent, les larmes aux yeux : béni soit Dieu, béni soit celui qui vous a fait venir; il y a si longtemps que nous sommes privés de prêtres, et en danger de mourir sans sacrements , comme c'est arrivé à tant d'autres !
De sorte que ce jour là même tous les ouvriers chrétiens se mirent à l'œuvre , qui à terminer un très-bel autel destiné à la nouvelle église , qui à
tourner six grands chandeliers, qui à dresser la lente devant servir de chapelle, qui enfui à disposer et à orner les bannières, et principalement celle de Terre- Sainte.
En conséquence, le 22 dimanche, fête de Notre-Dame des Sept-Douleurs et de St Maurice martyr, je célébrai la messe à 10 heures; et après la messe j'adressai aux assistants, au nombre de plus de 200, quelques paroles en français , pour leur faire comprendre l'obligation où ils étaient de remercier Dieu du bienfait spécial qu'il lem- accordait d'être les premiers qui dans ce désert auraient le bonheur d'assister à un si grand mystère de notre religion, et pour les engager par suite à entonner avec moi un hymne de louange et d'actions de grâces au Seigneur. On chanta donc le Te Deum; puis, précédés d'une musique, qu'on avait fait venir du Grand-Caire et d'Alexandrie, nous nous dirigeâmes processionnellement vers l'emplacement de la nouvelle église et de l'hospice, afin d'en bénir et d'en poser la première pierre. Cette église aura 25 mètres de longueur sur ime largeur proportionnelle, et sera dédiée à St Maurice martyr. La cérémonie terminée, j'adressai de nouveau quelques mots à la foule assemblée, en rappelant que cette pierre resterait comme un monument durable en l'honneur de la religion, de la France et de M. de Montaut. On me répondit par un cri spontané et répété de vive la religion catholique , rire la France] vire M. de Jfoufaut. Le reste de la journée se passa en divertissements honnêtes , tels que des courses de chevaux et de dromadaires, d'autant plus curieuses et plus intéressantes que l'on y voyait les cavaliers bédouins debout sur le dos de ces animaux. Le soir il y eut un grand banquet auquel, malgré toutes mes répugnances, je dus présider.
Le lendemain lundi l'ingénieur en chef me dit qu'on était décidé à ne point me laisser partir, parce qu'on voulait me garder en qualité de curé. Je refusai ces offres, en alléguant que je ne pourrais les accepter qu'en vertu des ordres de l'Evêque et de mon Supérieur de Jérusalem. J'ajoutai qu'on devait commencer par achever l'église et l'hospice, et demander ensuite un prêtre à Monseigneur et au susdit supérieur, qui sans doute feraient droit à cette demande. En conséquence je repartis le mardi matin pour Kantara, et laissant à droite le Eardan, je visitai de nouveau les sept campements dont j'ai parlé plus haut.
A 6 heures après-midi j'arrivai à Kantara, que je quittai le jour suivant ; à 11 heures du soir j'étais à Dahabie, et le lendemain je me mis en route pour Porto- Saïd ; mais, à cause du vent contraire, soit par suite de la mauvaise volonté du Reis (capitaine) de la barque, nous eûmes grand' peine à arriver à Mattane , village au dessus d'une petite île du lac de Manzale, où je fus forcé de passer la nuit au milieu de mille espèces d'insectes. Neuf jours après nous atteignîmes enfin Damiette , où il y a plus de 200 européens, la plupart français, qui, joints aux 900 qui se trouvent à Porto- Saïd, et aux
300 autres qui sont épars dans le désert, forment un chiffre de 1400 chrétiens. Quant aux ouvriers turcs et bédouins qui sont occupés aux travaux du canal, ils s'élèvent à près de 3000, et ce nombre, m'a-t-on dit, s'élèvera bientôt à 4000.
Notons que Ghisr fait partie du pays de Gessen, donné par Pharaon à l'hébreu Joseph pour son père et ses frères. On y exécute actuellement des travaux près de l'ancien canal d'eau douce, abandonné depuis tant de siècles, et que l'on doit diriger sur Bir-Bubalah, centre du pays de Gessen.
Voilà ce que j'avais à vous dire de ma petite mission dans le désert de Suez , qui , j'espère, sera le fondement d'une belle et stable résidence des fils de Saint François dans une région si importante.
Et en vous saluant, je vous assure de nouveau
de la vive affection de votre confrère , Fr. Erasme de Sasso, Franciscain.
Lettre du Père Joseph de S. Remi, Min. Obs., sur les religieuses Franciscaines du Tiers-Ordre du Caire.
Mon très-révérend Père Marcellin ,
Je suis heureux de satisfaire par ma présente lettre au désir que vous avez plusieurs fois exprimé d'avoir des nouvelles de nos sœurs Franciscaines du Tiers-Ordre du Caire. Or , sans vous parler de l'activité et du zèle vraiment généreux avec lesquels , s' oubliant tout à fait elles-mêmes , elles ont cherché un endroit convenable pour ouvrir leur école , je vous dirai qu'au mois de novembre 1859 elles avaient déjà pleinement atteint leur but , en ouvrant une classe d'internes pour les jeunes filles qui aiment à recevoir une éducation soignée , et qui , en conséquence , paient au monastère une légère rétribution , et une classe publique pour toutes les autres jeunes filles indistinctement. Dans la première elles eurent aussitôt trois élèves, et dans la seconde vingt, tant schismatiques que catholiques , et ce nombre s'est accru dans l'année courante , pour les premières jusqu'à 8 , et pour les secondes, jusqu'à 52.
Mais non contentes de cela , les religieuses se sont mises , à force de privations et de sacrifices , en état de recueillir encore bon nombre d'orphelines , auxquelles elles fournissent le logement et la nourriture ; il y en a 18 , douze noires et six blanches , parmi lesquelles une pauvre petite fille aveugle, qui, n'ayant pas trouvé un asile dans les institutions d'Alexandrie ou du Caire , a été reçue par nos religieuses avec un joyeux empressement.
Puis , quand le nombre des maîtresses s'éleva jusqu'à quatorze , elles se rendirent volontiers aux instances réitérées qu'on leur faisait d'ouvrir une autre maison d'éducation au Vieux- Caire, près de la demeure qu'a
habitée la Sainte Famille, lors de la fuite en Egypte : la chose n'eut lieu , du reste, qu'avec l'agrément du pro-délégué apostolique. 11 s'agissait d'une œuvre énunemment utile ; car comme cette ville n'avait point une seule école catholique, tandis que les écoles turques et schismatiques y abondaient, une pareille mesure venait merveilleusement à propos pour sauver bon nombre de jeunes filles, qui déjà commençaient à recevoir et à goûter des leçons soit Mahométancs, soit hétérodoxes. Aussi est-il doux de dire qu'en moins de deux ans nos religieuses eurent le bonheur de voir baptiser dans leur petite église du Caire onze jeunes filles et administrer la sainte communion à quatre d'entre elles ; et au Vieux-Caire , elles en ont fait rentrer dans le sein de l'Eglise quatre autres qui étaient déjà protestantes , et qu'elles accueillirent avec le consentement des parents parmi les orphelines , de peur qu'elles ne fussent de nouveau séduites et réengagées dans le protestantisme.
Tout cela vous permet de juger , mon très-Révérend Père , les grands résultats qu'on peut attendre de cette institution , si la providence divine soutient ces héroïques religieuses, qui, devant tenir ouverte une maison de refuge pour toutes les jeunes orphelines, afin de les soustraire à l'influence des Turcs et des schismatiques , et les pourvoir de toutes les choses nécessaires à la vie , ont tant besoin des secours que peut leur procurer la piété des fidèles d'Europe.
J'ajoute, en terminant, que nos sœurs sont singulièrement heureuses de voir, même hors les jours de fête, accourir les catholiques pour entendre la sainte messe dans leur petite chapelle , qui est si étroite qu'elles doivent en sortir pour faire place aux assistants.
Je vous adresse ci -joint le programme de l'enseignement qu'elles donnent à leurs élèves, et je suis avec de vrais sentiments d'estime ,
Votre très- affectionné confrère, Fu. Joseph de Saisi Remi,
Min. Obs.
Le Caire, 11 septembre 1861.
Programme de V enseignement que donnent aux jeunes fille* au Caire d'Egypte les Sœtirs du Tiers- Ordre de S t- François.
enseignement^littéraiee .
lo Lecture italienne et française.
2o Langues italienne et française avec exercice épistolaire dans chacune de ces langues.
3o Calligraphie de plusieurs genres.
4o Doctrine chrétienne et principes religieux.
5° Educai ion morale et civile.
6o Arithmétique, histoire sainte, histoire universelle et cours élémentaire de géographie.