NOUVELLES DIVERSES SUR LES MISSIONS FRANCISCAINES
AFRIQUE CENTRALE
Un nouveau, désastre a frappé les missions de l'Afrique centrale, où, suivant ce que le P. Bernardin de Vérone, supérieur de cette résidence, écrivait de Schellal, à Mgr Pascal Vuicic, délégué apostolique en Egypte, sept autres missionnaires sont tombés victimes de ces climats homicides; en voilà donc quinze, si on les ajoute aux huit que nous avons mentionnés dans la précédente livraison. En outre, on n'a, depuis plus de sept mois, aucune nouvelle des missionnaires qui se sont rendus à la station de Santacroce; et ceux de Heli-ïvama, tous malades, ont dû, pour échapper à la mort, se transporter à Schellal, en faisant dans le désert un voyage de plus de cinquante jours. Au nombre de ceux. que nous avons perdus en dernier lieu se trouve le P. Samuel de Bologne, Observantin de la Province de Gênes, prêtre d'une vie extrêmement exemplaire et de mœurs irrépréhensibles, auxquelles il joignait une intelligence remarquable, disait le P. Bernardin dans sa lettre du 1G juillet déjà citée. Pauvre missionnaire, ajoutait-il, enlevé à la fleur de l'âge, avant d'atteindre à la station de Saiita-Croce , qui lui avait été assignée!
Ces douloureuses nouvelles nous ont été confirmées de vive voix par le même P. Bernardin, arrivé depuis peu à Rome, afin d'aviser aux moyens de réparer tant de pertes qu'a faites cette périlleuse Mission. On en jugera par la lettre suivante que M. Ferdinand Lafarque, négociant au Soudan, écrivait à cet excellent Père le 20 mai de l'année courante (1SG2) :
Mon Révérend Père,
J'ai le chagrin d'annoncer à Votre Paternité la mort du P. Jean Rcinthaler, Pro-Vicaire . mort à Berber le 1er mai 1SG2.
Le gouverneur de Berber, qui étend sa sollicitude à toutes les principales affaires de ce pays, a fait un inventaire de tous les objets laissés par le défunt.
Ce pauvre missionnaire est mort dans les conditions les plus déplorables. Après de violentes fièvres qu'il prit sur le fleuve Blanc et pendant sou retour, il vit se former à sa hanche un énorme abcès , que reconnut un médecin Arabe ; mais comme le mal avait déjeà fait des progrès, il ne pouvait manquer de causer au pauvre Père de longues et vives souffrances.
La nécessité de se tenir constamment couché sur le dos produisit le long de l'épine dorsale une plaie, dans laquelle on trouva bientôt une multitude de vers qui avaient dévoré tous les muscles et jusqu'à la peau, de sorte que les vertèbres étaient entièrement dénudées ; et telle était l'insensibilité du malheureux patient, que dans les visites que je lui fis avant mon départ, il ne lui arriva point une seule fois de se plaindre d'autres douleurs que celle qu'il éprouvait à la hanche.
De nouvelles lettres qui m'ont été depuis envoyées de Kartum m'ont appris que les autres membres de la Mission avaient tous été gravement malades, que sept ou huit avaient passé du temps à l'éternité, et que probablement tous ces courageux ouvriers auraient, avant la fin de l'année au plus tard, le même sort que le Père Jean.
Il y a vingt ans que j'habite le Soudan, et dans ce laps de temps j'ai fait sur le Fleuve Blanc dix voyages où j'ai été témoin oculaire des efforts infructueux auxquels se sont livrés les Missionnaires , afin d'établir en ces contrées la religion du Christ. Tous, a l'exception de quelques-uns, je les ai vu tomber et descendre dans la tombe à la fleur de l'âge; mais ce qui m'étonne le plus, c'est la constance avec laquelle ils s'obstinent à multiplier le nombre des victimes.
Il en sera toujours ainsi, tant que, se laissant guider par l'enthousiasme plus que par la prudence, ils n'aviseront pas aux moyens efficaces et opportuns de réaliser sûrement leur généreuse pensée , c'est-à-dire l'introduction du christianisme dans ces tristes régions du Fleuve Blanc. Les difficultés sont nombreuses, je me contenterai ici d'en signaler quelquesunes.
lo Le climat du Fleuve Blanc est le plus malsain du monde. Ni celui du Mississipi, ni le climat de Cayenne ne sauraient être comparés à l'air pestilentiel de ces contrées. Je ne puis même pas en excepter Kondokors, où cependant j'ai vu mourir en peu de temps quatre Missionnaires, beaucoup de négociants, ainsi qu'une foule de domestiques Nubiens. Dans la partie basse de ce fleuve régnent les fièvres bilieuses, les dyssenteries, le typhus et mille autres maladies ; dans la partie haute ce sont les fièvres cérébrales, les gastrites , les gastro-entérites et autres maladies du même genre.
2o Ces vastes contrées n'étant occupées par aucune puissance, les guerres et les combats y sont permanents ; car des tribus nombreuses et féroces s'y livrent à des hostilités continuelles , tantôt à raison des récoltes , des troupeaux et des vivres qu'elles enlèvent, tantôt à cause du commerce des esclaves, qui depuis peu d'années a pris un si grand développement dans tout ce pays. Il n'y a pas ombre d'une autorité quelconque parmi ces tribus; chacun s'y rend justice personnellement comme il l'entend.
Les Nègres eux-mêmes, hommes de haute stature, sont inconstants,
capricieux et paresseux. Que de fois ne fus-je pas obligé de prendre les armes, pour obtenir la restitution de quelque objet volé! Et combien de pareils désordres n'a pas soufferts la Mission de Kondokors ! Que de fois, sous mes yeux, n'a-t-elle pas vu son jardin foulé par des troupeaux de buffles, qui en dévoraient en un instant tous les légumes! Que de fois ne suis-je pas allé moi-même au secours des pauvres missionnaires , que des centaines de Nègres révoltés sans aucun motif menaçaient d'une ruine complète! Ah! je ne finirais jamais si je voulais vous raconter dans ma présente lettre tout ce que les pauvres Missionnaires ont eu à souffrir, faute d'une autorité civile ou militaire , qui seule pourrait les garantir contre de si grands désordres !
Lorsque dans un entretien intime, que j'avais avec le Révérend Doni Ignace Knoblecher, je lui faisais toucher du doigt cette situation, avec beaucoup d'autres détails que je passe sous silence, et que je lui signalais comme des obstacles insurmontables pour la Mission, ce digne homme me répondit : Dieu fera un miracle en faveur de nos bonnes intentions. Mais, sauf un miracle, il me semble qu'avant de mettre la main à un projet, il faudrait faire des calculs, des études et un sérieux examen de chaque chose, pour ne se décider qu'après de profondes réflexions, appuyées suides données au moins probables.
Je pense donc et je soutiens que jusqu'ici les Missionnaires, qui voulaient introduire le christianisme sur les bords du Fleuve Blanc, n'ont point; assez cherché à se rendre compte des moyens et des mesures de prudence nécessaires pour assurer à leur zèle de bons résultats.
Je vous dirai franchement, mon Révérend Père, mon opinion sur la possibilité et l'opportunité de continuer la Mission commencée sur le Fleuve Blauc.
lo II serait nécessaire que l'Egypte appartint a une puissance européenne catholique.
2o Que le Soudan fut en quelque sorte rapproché de l'Egypte, au moyen d'un chemin de fer ou d'un canal navigable.
3o Que le Eleuve Blanc fut occupé militairement par cette puissance catholique, afin que chacun eût la liberté d'agir et une garantie dans ses possessions.
4o Que l'administration du Soudan fit exécuter de grands travaux sur le Fleuve Blanc, et creuser des canaux dans tous les sens, afin d'assainir les marais immenses qui rendent ces contrées inhabitables pour les Européens, et surtout pour les allemands.
Alors et seulement alors, les Missionnaires de l'Afrique Centrale, comme vous les appelez , ne présenteraient, plus un paradoxe à la pensée humaine, et le sang généreux des apôtres n'arroserait plus une terre stérile, mais produirait à la longue des fruits certains.
Telle est, mon Révérend Père, mon opinion. J'ai cm de mon devoir de vous la manifester, parce que vous êtes nouvellement arrivé dans ces parties de l'Afrique. Si ces réflexions pouvaient être utiles pour une si grande entreprise, j'en serais bien heureux; car je suis profondément convaincu que, si vous persistez dans votre projet sans les préparations convenables, tous les Missionnaires mourront àia tâche, sans avoir fait un pas dans la carrière qu'ils espèrent parcourir.
Sur ce j'ai l'honneur d'être avec respect,
Votre très- affectionné serviteur, Ferdinand Lafarque.
Berber {en Soudan), ce 20 mai 1SG2.
DÉPART DES MISSIONNAIRES