‹ Annales des missions franciscaines Volume 3Chapitre 100 sur 107 · QUATRIEME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIEME PARTIE

Voyage en Syrie et en Palestine effectue en 1861 par le P. PERPETUE DAMONTE, Mm. Observ., Professeur de langue italienne au college (avec internal) de Terre-Sainte a Alep.

(Suite. Volr la livraison precedence).

En pariant de 1 Oronte, je ne puis m empecher de penser a uu ami bien cher, qui a malheureusement peri dans les eaux de ce fleuve. C etait un nomine Sciucri Houri d Alep, jeune levantin tres-studieux, dans la verdeur de ses vingt-huit ans, et parlant deja bien 1 italien, le franfais, 1 arabe, le tare et le grec; il aimait beaucoup les Europeens et aurait voulu que tous accourussent en Orient pour y porter Instruction et la civilisation. L instruction, disait-il, est 1 arme puissante qui devra detruire la tyrannic, la servitude et la barbaric au milieu desquelles nous vivons. L instruction nous fera connaitre que c est d ici que les homines sont partis pour se repandre sur toute la surface du globe ; que c est ici que sont lies les arts, les scien ces, 1 industrie, la sculpture, la peinture, la musique, la civilisation, etc. tandis qu ils sont maintenant bannis de ce pays, que d epaisses tenebres plongent dans un profond silence ; car des 1 apparition des hordes musulmanes on y a vu disparaitre tout ce qu il y avait de social et d humain, pour n y plus trouver qu une barbaric grossiere.

Ce fut notre cber Sciucri qui contribua tant en 1859 a la fondation du College de Terre-Sainte d Alep, en faisant comprendre a ses compatriotes les grands avantages que leur procurerait 1 instruction, et en poussant les peres de famille sur lesquels il avait une grande influence a y mettre leurs cnfants. Que de fois ce charmant jeune honime m a console, quand, triste et pensif loin de la terre natale, je m asseyais sur les bords des fleuves de Babylone, en revant a la douce atmosphere de la patrie 1 .

J ) Super jlumina Bahylonis illic scdimus et flciinius cum recordaremur tui, Sion: in, salicibus in medio ejus suspcndimus organa nostra (Ps. 136). J avais bien des raisons de chanter ce psaume en 1860, a Alep, au temps de la persecution des Chretiens, d autant plus que j tUais reellement assis sur les bords des fleuves de Babylone. Le sang des chre"tiens coulait par torrents sur les montagnes du Liban et a Damas, et ces horribles scenes commengaient a se renouveler me"me a Alep. Cinq mille hommes, tant Turcs que Druses, avaient pris les armes, disposes a massacrer les Chretiens, qui, pleins d une terreur panique et d une angoisse mortelle se tenaient enferra6s chez eux dans Tattente d une mort prochaine. Le fleuve Koik, qui prend sa source dans les montagnes de la Cilicie, baigne les murs d Alep et sert

Or Sciucri, etant venu le mois dernier a Antioche, se rendit a Suedie pour quelques affaires, et comme il les avait terminees, il s en retournait a Alep avec un de ses domestiques. Quand il fut arrive a Geza-el-Hadid, il s 5 avana seul dans 1 Oronte pour faire boire son clieval, tandis que son compagnon causait avec le batelier ou pilote turc. Le cheval baissa la tete pour boire et la plongea dans 1 eau qui, etant toujours trouble et limoneuse, ne permet jamais de distinguer si elle est haute ou basse. Le cava lier y tomba la tete en avant, et comme il ne savait pas nager, il fut emporte par le courant et s y noya. L infortune ! il etait deja mort, quand le domestique accourut a son secours. Tire hors de 1 eau, on le fit trans porter a Antioclie par quatre turcs, et comme il etait catholique grec, on 1 ensevelit dans une fosse des mines de 1 eglise Saint-Pierre. Mon pauvre ami laissait dans une desolation extreme un pere, une mere, deux freres, quatre sceurs , que j ai vus, et que j ai entendus exhaler les plaintes les plus douioureuses de n avoir pu fermer en paix les yeux a leur bien-aime Sciucri!

La maison dans laquelle je pris mon logement a Antioche appartenait aux Peres Capucins qui y ont une mission. J y trouvai comme President

i en arroser les superbes jardins; il va de lu se Jeter dans 1 Euphrate, qui, passant pres de Babylone (aujourd hui Bagdad), a son embouchure dans le golfe Persique. Assis done sur les bords de ce fleuve, oh! combien de fois, a la chute dujour expirant, dans un morne silence, la tele penchee sur I epaule, les yeux entr ouvertSjje me suis arre te el laissd assailli> pa>- 1* image d une patrie bien aimee (Manzoni , le 5 mat) (a). Je pensais a la securite et a la liberte dont les chre tiens jouissent en Italic, ou ils peuvent exercer librement leur culte, sans que personne les g^ne, tandis qu ici ils sont soumis ci une eruelle servi tude, recherches et condamnes ti mort, parce qu ils sont Chretiens. Je pen sais & la patrie, aux parents, aux amis que je n aurais peut-etre plus revus en ce monde, et alors, oh! combien redoublaient ma tristesse et ma m^lancolie! Sciuoi et mes eleves m engageaient a rester gai et i chanter un de ces airs joyeux que j etais aecoutume de chanter dans ma patrie. Jlymnum cantale nobis de canticis Sion. Mais je leur repondais douloureusement : a Com ment voulez-vous que je chante un hymne de joie, tandis que huit de mes confreres sont inhumainement immol^s a Damas, avec tant de milliers de chre tiens? Le cimeterre des Turcs, non encore rassasie" de sang, n est-ilpas suspendu sur ma te"te, comme Tepe e de Damocles, pour trancher le fil de mes jours? Quomodo cuntabimus canticiini Domini in terra aliena? (a) Oh! quante volte al tacito

Morir d?un giorno inerte,

Chinato il capo aH omero f

Die luci mezzo aperfo f

Stein, e della car a patria

M as&alse il sovcenir.

(Manzoni , il 5 maygio).

le Pere Valere de Druento (pres de Turin), mon compatriote, qui nous reeut, moi et ines compagnons de voyage, avec une politesse exquise et nous donna une hospitalite vraiment fraternelle. Quelle consolation, quel eontentement on eprouve, lorsqu en arrivant dans un pays eloigne, on y rencontre un ami, un concitoyen, un frere qui vous accueille cordialemcnt, essuic votre sueur, vous lave les pieds, et emploie tons les moyens pour vous remettre des fatigues du long et penible voyage que vous avez fait ! Tel fut pour nous le bon Pere Valere, qui, pendant tout le temps que nous passames a Antioche, ne cessa de nous trailer avec tous les egards possibles. Jc couchai dans une chambre ou arriva, il y a dix ans, un fait horrible : il faut que je vous le raconte, pour que 1 Europe sache a quels perils s expose le Missionnaire qui porte le flambeau de 1 Evangile chez les peuples barbares. En 1851, un certain Pere de Novare, Capuein, fut envoye a Antioche et charge d y fonder une Mission pour les quelques catholiques du rite latin qui s y trouvaicnt 1 . C etait un excellent religieux , brulant du. zele de la gloire de Dieu et dusalut eternel du prochain. Age de 48 ans, il en avait passe 11 en mission; on le vit se consacrer tout entier aux mesures a prendre pour fonder a Antioche une nouvelle egiise, qui lui servit de paroisse ct qui reffiplaat les anciens et inagnifiques temples qui existaient aux temps de St-Pierre, de St-Evode, de St-Ignace et de S^-Jean Chrysostome; aujourd hui ces sanctuaircs out tellement disparu, qu on n en connait meme point 1 emplacement, a 1 exccption de celui clc 1 eglise de St-Pierre dont je parlerai plus loin. Le P. Basile avait amass6 une certainc quantite dc piastres pour construire son edifice ; il avait etc jusqu ii se pourvoir d un harmonium pour faire les ceremonies religieuscs avcc plus de pompe, quand 1 eglise serait batie. Or, voila qu un jour, ou apres son repas il s excrpait a jouer de cet instrument, deux Turcs se presentent, sous le pretexte de lui faire une visite d amitie, et lui disent d f im air riant qu etant fort amateurs de sa musique, ils arrivcnt bien a propos pour 1 entcndre. Tandis que le pauvre Pere Basile laissait courir tranquillement ses doigts sur le clavier, en en tirant dcs sons faibles et doux, 1 un des assassins le saisit de la main gauche par les cheveux, et lui detache de la main droite la tetc du baste avec le tranchant d un cimeterre. Pais, jetant la tete dans un coin de la chambre, et le cadavre sous le divan, les deux assassins prcnnent la fuitc. Quand le domestique du Pere, qui etait sorti pour faire une commission, rentra chez son maitre, il le trouva nageant dans son sang; puis, il sc mit a courir par la ville en criant au meurtre, a V assassin. II parvint bien a savoir quels ctaient les emissaircs et les sicaires, mais la justice nc suivit pas soncours; carle

a ) Cette mission fut ofierte aux Peres Frnnciscains de Terre-Sainte; mais comnie ils etaient oceupes a beaucoup d autres, il ne leur fut point possible de 1 occepter.

crime etait le resultat d un complot ourdi centre le Missionnaire, pour Tempecher de batir son eglise, de sorte que le Pere Basile est encore la, attendant que les Chretiens d Occident aillent venger sa toort. Coucliant dans cette chambre, je vous avoue que dc toute la nuit je ne dormis point, bien que je fusse tres- fatigue : il me scmblait toujours voir 1 ombre du P. Basile m avertissant que deux Tares, deux traitres infames etaient la, 1 epee degainee en main, pour me tuer.

Leve de bonne heure le lendemain matin, je voulus aller celebrer la messe dans 1 ancienne eglise St- Pierre, ou le premier vicaire de Jesus- Christ a erige sa premiere cliairc. Ce lieu se trouve a environ un kilo metre de distance de la ville modcrne, Et ici ne vous attendez pas a voir une superbe basilique, comme celle de St- Pierre sur le mont Vatican a Rome, un vaisseau aussi grand, une coupole aussi elevee, des colonnes de granite et de porphyre aussi belles, des statues aussi colossales, des mausolees aussi magnifiques; non, voua ne trouvez qu une humble petite eglise, creusec dans le roclier du mont Casius (ou mont noir), au sud dc la ville. Elle a dix metres de longueur sur six de largeur, presente une arcade a I extremitc de 1 ouverture du roclier, et semble dc la s etendre en un tem ple tres-vaste. Ce qu on voit aujourd hui n est que le reste d un sanctuaire si venerable; c est un reste qu on n a pu detruire, c est-a-dire une excavation pratiquee dans le flanc du roclier. Mais pour les Chretiens ce lieu est tou jours celebre a cause des souvenirs qui s y eveillent dans Tame. En effet, il rappelie les premiers sacrifices que le Prince des apotres y a celebres, et les discours qu il y a adrcsses au peuple d Antioche; il rappelie les nombreux conciles qui s y sont tenus, ct une longue aerie d e veques qui s y sont succede jusqu a la destruction d Antioche. II rappelie surtout les eloquentes predications de saint Jean Chrysostome, qu on entendit pour la premiere fois dans cette eglise confondre les philosophes de son temps. Tout le monde sait qu en 1 annee 387 de 1 ere vulgaire les liabitants d Antioche, revoltes centre 1 empereur Theodose, mirent en pieces les images qui le rcpreseutaient, abattirent ses statues de bronze, ainsi que celles de son pere, de ses enfants et de I imperatrice Flucille, et que les ayant liees avec des cordes, ils les trainerent par toute la ville , et fmirent par les briser au milieu de clamours insolentes et de sanglants outrages. Une iusulte aussi grave a la Majeste Imperialo devait attirer sur eux un chatiment terrible, et bicntot tous les coupables tomberent dans une affreuse consternation. II y en cut beaucoup qui abandonnerent la cite et se rcfugierent dans les environs; les autrcs sc cucherent dans leurs maisons; personne n osait se mont rer : les rues et les places publiques ne presentaient plus que la solitude du desert. Jamais Antioche ne se trouva dans de pareillcs angoisses !

Des leur arrivee, Cesuire, ministre de rEmpcreur, ct Ellebique, comman dant des troupes, declarerent Antioche decline de ses privileges, interdirent

les spectacles du theatre et de 1 hippodrome et firent fermer Ics bains : chatiment grave dans les pays chauds. Us rechercherent les coupablcs, et principalement les senateurs et les magistrats, qui n avaient point reprime la sedition. Tout le peuple qui etait reste dans la ville affluait aux portes du palais ou les commissaires imperiaux avaient dresse leur tribunal, les malheureux habitants se regardaient 1 un 1 autre, dans une defiance mutuelle et n osant se parler ; car ils avaient vu avec surprise un grand nombre d entre eux saisis par les gardes et enfermes dans ce palais, de la porte duquel ils entendaient les menaces des juges, la voix des bourreaux, le bruit des fouets et les cris dechirants des supplicies, Mais tout cela n etait encore rien. On disait que 1 empereur, a son arrivee, ferait bruler vifs tous les habitants dans leurs maisons, qu il raserait la ville et y ferait passer la charrue, et que desormais la capitale de toute la Syrie serait Laodicee (aujourd hui Latakieh) 1 .

Alors les moines qui habitaient dans les grottes du mont Noir, dans la vallee des saints, dans les deserts de la Syrie et dans les environs d Antioche, descendirent des montagnes, et quittant les cavernes et les cabanes ou ils s etaient enfermes si longtemps, ils coururent volontairement dans les villes pour consoler les affliges, Ils n avaient rien a faire qu a se montrer ; car la vue seule de ces hommes mortifies inspirait des sentiments de respect et de veneration profonde.

Ils se placerent aussitot a la porte du palais, parlerent hardiment aux

) Cette situation deplorable d Antioche a e*te mise en scene par un illustre ecrivain, Gaspard Gozzi, danssa tragedie intitulee : Antioche. Cette piece ne reussit point sur le theatre italien, parce que Yam our n y jouait aucun role. Mais elle re ussit parfaitement au petit theatre d Alep, que j avais ouvert en notre college de Terre-Sainte, pour exercer mes Sieves a la declamation italienne et leur faire perdre 1 accent arabe. Je Tai fait representer (singuliere coincidence!) par tous mes Sieves d Antioche, qui dtaient tout enchantes de retracer les anciens evenements de leur patrie, et furent vivement applaudis par le public Alepin. J en rapporterai ici un passage, ou parle Ce saire, ministre de 1 Empereur :

Qu on emmene charges de chaines hors d Antioche tous les citoyens coupables, et n ecoutons point la pitie! Cite perverse, peuple criminel, paie la juste peine de ta folle audace, et que TEmpereur soit dignement venge de 1 outrage qu il a regu. Levez les yeux, ingrats : voyez d un cote, mutile s et detruits par vos mains encore fremissantes, les bustes glorieux de The odose et de Flacille, ces astres de bonte, de justice et d equite", et de 1 autre voyez-les releves! C est devant ces bustes sacr^s, devant ces monuments que vous avez me prises, que mon maitre veut que je vous frappe d un chatiment terrible. Entendez ses ordres : Punis tous les principaux citoyens d Antio che; depouille la citd de ses privileges; que Laodice e soit la capitale de la Syrie. Bientot je viendrai promener le fer et le feu parmi les habitants; j effacerai la ville de la carte du monde, et la charrue passera sur ses mines.

juges, dcmanderent grace pour les coupables, s offrirent eux-memes en victimes d expiation et declarerent qu ils ne partiraient point de la, sans quo les juges eussent pardonnc au peuple. Certes ils n imitcrent pas les philosophes pa iens, qui s enfuirent au contraire de la ville et allcrent se cacher, de peur de tomber entre les mains des juges et d encourir le commun chatiment. C est cette conduite qui donna lieu a saint Jean Chrysostome de s elever centre eux en ces termes : Ou sont-ils, s ecriait-il, oil sontils ces hommes qui portent des manteaux, la barbe longue et des batons a la main, ces cyniques infames, plus a plaindre quo les chiens qu ils imitent? Tons ont quitte la ville et se sont caches dans des cavernes. On n a vu au milieu de la place publique, comme si rienn etait arrive, ceux qui se montrent par leurs actes veritablement philosophes. Les habitants de la ville se sont enfuis dans les deserts, et les habitants des deserts sont venus dans la ville. Ce qui se passe prouve la faussete de leurs doctrines et la verite des notres. En effet, nos monies, qui ont recu la religion des apotres, imitent leur vertu et leur courage. Ici nous n avons plus besoin de citer des temoignages ecrits en notre faveur. La chose parle de soi, les disciples font voir quels ont etc leurs maitres. Les raisonnements sont inutiles pour demontrer la vanite des paiens et la faiblesse de leurs philo soplies : les effets donnent assez a connaitre qu on ne trouve chez eux que des fables, des fictions, une pure comedie 1 .

Get eloquent discours fut prononce par saint Jean Chrysostome dans cette eglise meme de St -Pierre que j allais visiter, et qu en son temps deja 1 on appelait la Palea ou V antique. Dans un angle de cette eglise on voit encore aujourd hui une source que saint Pierre, croit-on, fit miraculeusement jaillir, comme celle qui se trouve a Rome dans la prison Mamertine et Tullienne. Les Turcs, les Ansariens, les Grecs schismatiques et tons les habitants d Antioche ont aujourd hui encore grande confiance dans cette eau, et les femmes notaniment y vont laver hss langes de leurs enfants, avec 1 espoir qu elle les preservera de tout accident et de toute infirmite. On voit sur les murailles de cette eglise quelques peintures a demi detruites ; mais on ne sait pas a quelle epoque precise elles remontent.

Un lieu aussi sacre doit etre garde de telle sorte qu on empeche les enfants Turcs d y aller chanter leurs chansons arabes, comme ils 1 ont fait jusqu a present. C est pourquoi M. Erouchier, consul de France a Antioche, le fit entourer de murs, suivant 1 autorisation qu il en avait repue du Pacha d Alep, afin que personne n y put penetrer. II en confia les clefs aux Peres Capucins qui gardent le sanctuaire avec des soins jaloux, et n y intupduisent que les voyageurs qui desirent le visiter. C est la que je celebrai la messe sur un autel portatif, attendu qu on n y trouve point

J ) S -Jean Chrysostome, il homeiie.

d autel fixe, et les Peres Bernard ct Valere 1 y celebrerent aussi apres moi.

La messe ditc et les actions de graces faites, nous nous assimes tous sur le penchant d une colline qui doraine 1 antique cite, pour prendre une collation. Nous nous etions fait apporter des figucs, des raisins, des peches (c etait la saison), qui se trouvaient dans les riants vignobles d alentour, et une outre d eau puisee dans les anciennes citernes d Antioche, Le pain nous 1 avions avec nous, et I appetit ne nous manquait point. Tandis que nous mangions et buvions gaiment, nos discours roulaient naturellement sur Antioche, et nous rappelions tous les souvenirs qu eveillent ces ruines celebres. Mes eleves d Antioche, dont j ai deja parle, profitant de i occasion, me prierent de leur donner une derniere lecon par le recit de quelque fait relatif a leur antique patrie, parce qu ils ne reverraient peut-etre jamais plus un maitre qui devait partir pour 1 Italie. Je me rendis volontiers a leurs desirs, et je commenyai a leur parler en ces termes : Antioche s appelait anciennement Antigonie, nom qui lui venait naturellement de celui d Antigone, son ancien fondateur, qui, apres la mort d Alexandre-le -Grand, recut en partage le gouvernement de la Syrie, et qui, seduit par la beaute de ce lieu, le choisit pour sa demeure et y etablit la capitale de son royaume.

Seleucus Nicator, sorti de Baby lone a la tete d une forte arm.ee, vint detruire cette puissance, effapa toutes les traces du passe, renouvela toutes choses et fonda une ere nouvelle pour le pays. II commen^a par appeler cette cite Antioche, en 1 honneur d Antiochus, son pere, dont un grand nombre de ses successeurs porterent aussi le nom. II 1 appela ensuite Laodicee, du nom de sa mere, et Apamee, du nom de sa femme. II donna son propre nom a Seleucie (aujourd hui Suedie), et appela Hieropolis (ou ville sainte) celle ou Ton adorait Astarte ou la Deesse de Syrie. D autres villes encore furent fondees par lui et ornees de palais somptueux, de magniiiques temples d idoles, de beaux quartiers et places, de promenades publiques et de jardins superbes. Mais le theatre ou brilla davantage le genie de ce grand homme de 1 antiquite, qui inaugura la fameuse ere des Seleucides, fut Hieropolis, ou il erigea a la deesse de Syrie le temple le plus auguste et le plus majestueux qu on ait jamais vu dans l ant.iquite. Lucien, une des gloires d An tioche, homme tres- savant, pretre de 1 eglise d xlntioche, chef de 1 ecole theologique de cette ville, qui subit genereusement le martyre l an 312 de 1 ere vulgaire 1 , nous a laisse une description magnifique de ce tem-

*) Lucanus, vir tloctissimus, Antiochenoe ecclesise presbyter, tantum in Scripturarum studio laboravit, ut usque nunc quoodam exemplaria Scripturarum Luciana nuncupentur, etc. - - V. Eusebe, Ilistoire eccttsiastique, VIII, 32, et S 1 - Jerome, DC viris iilustribus f ch. 77.

pie celebre. II dit entr autres clioscs quc cet edifice etait tourne vers 1 Orient, qu il etait cleve de deux toises au dessus du niveau du sol et qu on y raontait par un escalier en pierre. On trouvait d abord un grand portique d une structure admirable, qui contenait beaucoup de sta tues de Priape dans une attitude obscene. Les portes du temple etaient d or ainsi que le toit, sans parler de I interieur, oil Ton voyait briller partout le meme metal. Tout 1 edifice etait divise en deux parties : 1 une, plus elevee que 1 autre, etait comrae le sanctuaire; mais il n etait perrais qu aux principaux pretres d y entrer. On remarquait dans ce sanctuaire deux statues d or representant, 1 une Jupiter porte par des taureaux, 1 autre Junon portee par des lions. Cette deesse etait ornee des symboles de beaucoup d autres Divinites, telles que Minerve, Venus, la lune, Rhee, Diane, Nemesis, les Parques; elle tenait d une main le sceptre et de 1 autre la quenouille; elle avait la tete ceinte de rayons et couronnee de tours. A 1 exterieur du temple il y avait un grand autel dc bronze, accompagne d un grand nombre de statues executees par les meilleurs artistes de ce temps-la. Plus de trois cents pretres n etaient occupes qu a soigner les sacrifices, sans parler d un nombre infini d au tres ministres subalternes. Les pretres etaient vetus de blanc, excepte leur chef qui portait un vetement de pourpre et une tiare d or. Les sacrifices se faisaient deux fois le jour, et avec une plus grande solennite en certaines fetes.

La majeste de ce temple etait rehaussee par une multitude d autres tres-belles statues d Apollon, de Lucine, d Atlas, de Mercure, de Semiramis, d Helene, d Hecube, d Andromaque, de Paris, d Hector, d Achille, de Sardanapale et d Alexandre-le-Grand, au milieu desquelles un nain de bronze faisait des grimaces 1 . Le pavement du temple recouvrait une grande caverne tres-profonde, dans laquelle les Syriens croyaient que les eaux s etaient engouffrees lors du deluge de Deucalion. Lucien atteste bue cet antre etait devenu fort petit et fort etroit de son temps. A peu de distance du temple on voyait un lac peuple de beaucoup de poissons regardes comme sacres ; au centre de ce lac s elevait un autel soutenu sur les eaux et toujours orne de fleurs et parfume de toutes sortes d aromes. La statue d Apollon prononfait les oracles, et elle etait vetue, a la difference des autres, qui etaient nues, de sorte que quelqu un pouvait facilement se cacher sous ses vetements. Avant de repondre, 1 idole se tordait, poussait et culbutait parfois les pretres; quand elle ne voulait pas repondre, elle reprenait immediatement sa place; dans le cas contraire, elle marchait en avant.

Bellori et Montfaucon ont decrit la deesse de Syrie, telle que la

l ) Voir Selden, des Divinites Syriennes.

leur avaient fait connaitre les anciens monuments. La deesse de Syrie, disent-ils, est assise ; elle a sur la tete une mitre ornee dans sa partie inferieure d une enceinte de murs d une ville, avec des tours et des creneauxj ces murs sont surmontes d une couronne de rayons, et la porte de la ville, d un croissant. La deesse porte une espece d aube sur laquelle s etend une tunique qui lui descend jusqu a mi-jambe, et le tout est reconvert d un manteau orne sur le devant des douze signes du zodiaque. Elle a un lion a chacun de ses cotes, et tient de la main gauche un tambour, un sistre, une quenouille et un caducee, tandis que de la main droite elle soutient la foudre sur la point e du doigt du mi lieu, et sur le bras plusieurs animaux et insectes, et,1a cc qu il semble, des fleurs, des fruits, un arc, un carquois, une torche et un serpent. Pirro Ligorio pretend sottement que les eveques Chretiens out emprunte leurs habits de 1 image de cette deesse.

A la saison du printemps on celebrait dans le temple d Hieropolis un sacrifice fort etrange. On rassemblait des chevres, des brebis, des oiseaux, des vetements precieux, des morceaux d or et d argent et des pieces de bois ; puis, quand on les avait ranges autour des idoles, afin qu elles jouissent du spectacle de Pincendie , on mettait le feu a tons ces objets et on les reduisait en cendres. La foule des assis tants etait immense ; ils avaient coutume d apporter avec eux leurs dieux domestiques et de tuer un bouc, puis, s agenouillant sur sa laine eparse a terre, de prendre les pieds et la tete de la victime, et de la poser sur leur propre tete pour prier et invoquer la Deesse. Aussi deux fois Pan, un homme montait sur le sommet des statues de Priape dont j ai parle, et y demeurait pendant sept jours, tandis qu on faisait descendre du haut de Pidole une chaine a laquelle on attachait les dons qu offraient les suppliants; un autre homme se tenait en bas notant les noms de ceux qui les apportaient ; puis, les lisant de nianiere a ce qu ils fussent entendus de celui qui occupait le sommet de la statue, il proferait quelques prieres au son de la cloche. On immolait aussi quelquefois des victimes humaines : il y avait des hommes qui, la tete couronnee de guirlandes, sortaient de la cour du temple et se rendaient sur la cime d un roclier escarpe, d ou ils se jetaient en bas. D autres, plus fanatiques et plus cruels, renfermaient leurs propres erifants dans un sac et precipitaient les malheureux du haut du rocher.

Pendant les sept jours que le pretre passait sur la statue de Priape, on croyait qu il avait des entretiens confklentiels avec la g-rande Deesse. Cette ceremouie avait ete instituee pour renouveler le souvenir des infortunes qui, pour se soustraire a I inondation, s etaient refugies sur les plus hautes montagnes. Une autre fete se celebrait en memoirc de cette effroyable calamite : tous les habitants de la Syrie et de PArabie allaient puiser

de 1 eau dans la mer, la portaient au temple dans des vases scelles, et la presentaient au pretre appele Alectajo ; eelui-ci prenait les vases qu il ouvrait, apres avoir examine le sceau, et jetait 1 eau sur le pavement du temple, d ? ou elle coulait dans une fosse. Dans une autre fete nominee de la descente, les idoles etaient plongees dans le lac dont il.ebt parle ci-dessus. On y plongeait d abord Junon, protectrice des poissous, qui auraient infailliblement peri, si Ton avait commence par y plonger Jupiter. Mais avant 1 immersion, ces deux divinites soutenaient une grande discussion a la suite de laquelle Junon restait victorieuse ct Jupiter lui accordait la preeminence.

Dans la fete du grand inceadie, ou, comme je 1 ai dit plus haut, Ton brulait tant d objtts si divers, les pretres se meurtrissaient les chairs, faisaient un tres-grand bruit avec des tambours efc d autres instruments de musique, s entrefrappaient et jetaient de hauts cris. Quelques autres se mutilaient spontanement dans 1 interieur du temple; ils parcouraient ensuite la ville, acceptaient des habits de femme dont ils se vetaient et prenaient le surnom de Galles. Beaucoup de gens du peuple allaient nager devant 1 autel erige au milieu du lac, invoquaient la Deesse, et lui offraient des bceufs, des boucs et d autres animaux, a 1 exception des pores qui etaient reputes immondes, comme ils le sont encore aujourd hui chez les Turcs et les Israelites. Les poissons etaient consideres comme sacres pour la grande Deesse ; les colombes pour Semiramis ; et Ton nourrissait dans 1 enceinte du temple des taureaux, des lions, des chevaux et des aigles, ani maux qu on avait 1 habitude d apprivoiser. Les jeunes gens et les enfants allaient au temple oifrir leur premiere chevelure et leur premier duvet; a cet eft et on les rasait et Ton conservait ces cheveux et cctte barbe dans une boite d or ou d argent ou Ton deposait en memc temps son nom. Le grand pretre etait vetu de pourpre ct distingue par une tiare ou couronne d or.

Tout etranger, en approchant d Hieropolis, devait se tondre la tete et les sourcils, puis sacrifier un bouc de la maniere que nous avons deja decrite ; si, apres ce sacrifice, il voulait entrer dans la ville, il ne pouvait se laver ni prendre d autre boisson que 1 cau pure, et il ctait oblige a se coucher sur la dure. A peine entre dans la ville, il etait hospitalierement repu par ses compatriotes qui s y trouvaient, initie aux frais du tresor public aux rites et aux ceremonies du lieu, puis marque d un for rouge au cou et aux mains.

Lorsqu un Galle mourait, la pompe funebre diffcrait de celle qu on pratiquait Ji la mort d autres pcrsoimes : ses compagnons transportaient d abord son cadavre dans les faubourgs, 1 etendaient sur le sol et lui lanfaient des pierres; sept jours apres on le replacait dans le cereueil et on le portait au temple. Si quelqu un regardait un mort, il devenait aussitot immonde et ne pouvait entrer dans le temple ni ce jour la, ni les jours suivants, avant de s etre purifie. Tous les parents du defunt se montraient la tete rasee et ne

pouvaient se presenter an temple qu apres un (Kiui de trente jours, pendant lesquels, dit Plutarque, ils se privaient de la lumiere du soleil, se cachant dans les cavernes et clans d autres iieux obscurs.

Un des cloves les plus studieux que j cusse a Alep, nomine Gabriel Houri 1 , m interrompit en disant : je vois, Monsieur le Professeur, que vous me transportez comme par enchantement en ces temps recules ou vivaient nos premiers ancetres, qui, comme vous le elites, etaient enveloppes dans la plus grossiere idolatrie. Mais veuillez me dire ou se trouvait cette ville d Hieropolis, ce celebre sanctuaire des anciens Syriens, qui s y rendaient, je crois, pour faire leurs prieres, pour y celeb re r leurs fetes et leurs sacrifices a la deesse de Syrie, de meme qu aujourd hui les Turcs vont a la Mecque pour venerer Mahomet et les chretiens a Jerusalem pour adorer Jesus-Christ?

a Hieropolis, repondis-je, etait situee pres de Beregit sur les bords do FEuphrate, a Test d Alep" 2 , a une distance de 50 kilometres. On 1 appelle

) Gabriel Houri, jeune homme de vingt ans natif d Antioche, etait des Sieves de mon college celui qui avait 1 esprit le plus penetrant. A peine la nouvelle de J ouverture du college d Alep se fut-elle repandue, qu il se joignit a son cousin Michel Houri et a d autres compagnons dont j ai de ja parle et qui, donnant les premiers 1 exemple, abandonnerent leur patrie, leurs parents et leurs amis (chose rare en ces contrees) pour aller etudier a Alep. II savait de ji-i bien 1 arabe, The breu, le grec, le turc, et il avait appris en peu de temps 1 italien et le frangais. Doue d une grande pene tratiou et anime pour la science d une ardeur extreme, il lit des progres incroyables. II est bien fucheux que ce jeune homme ne puisse point continuer ses eHudes, faute d"e"coles, de livres et de maitres. II serait a desirer qu on introduisit encore au college d Alep 1 enseignement de la philosophie, de la physique, des mathematiques, etc. dans Finte re t de la jeunesse du pays, qui acquerrait certainement ainsi la science des grandes choses. Je proposerais volontiers ce jeune homme pour drogman aux infatigables voyageurs de Vogue et Waddington qui voyagent aujourd hui en Syrie pour decouvrir des monuments; car il lirait et traduirait dans leur langue toutes les inscriptions soit grecques, soit arabes, hebraiques ou syriaques.

2 ) Je clois noter qu a la custodie de Terre-Sainte notre convent d Alep est designd sous le nom latin de Convcntus Jlieiopoliianus. Dans la lettre de ma nomination comme professeur qui me fut donnee a Je"rusalem, on lit : Te clcgigimus ac dcputamus in Professorem linguae italicce in nostro collrgio Hieropolitano. II y a la une erreur qu il faut corriger. Jamais Alep ne s appela Hieropolis. On voit au livre XII* (chap. 14) des Antiquites Juda iques de Flavins Josephe, qu a la fameuse epoque des Seleucides et sous la domination romaine Alep s appelait Beree. Aux temps de Saiil et de David cette ville s appelait Soba, comme on le voit clairement au livre II, chap. 8, v. 3 des Rois. Aujourd hui encore on lui donne en hebreu, en arabe et en syriaque le nom de llaleb-Soba. En italianisant ce nom et en omettant le mot Soba, nous avons Alep. Mais c est un point que je traite plus longuement dans mon Uistoire tVAlep. II y avail une

aujourd lmi en arabe Mabog ou Mamledge, et Ton y voit encore des mines majestueuses qui attestent la grandeur de cette ville batie par Seleucus, votre ancien roi. II y a peu de voyageurs qui se hasardent maintenant a visiter ce lieu celebre, a cause du danger qu ils courraient d etre assassines par les betes feroces. II est actuellement habite par des Circassiens. Peut-etre vous souvenez-vous que nous avons vu 1 hiver dernier a Alep dix mille Circassiens, tant hommes, femmes, enfants des deux sexes, vieillards, jeunes gens, nourrissons et adultes, divises en families et portant tous leurs effets mobiliers. Ces Circassiens, liommes belliqueux et guerriers, habitants des montagnes du Caucase, tinrent longtemps tete aux Russes, qu ils vainquirent dans beauooup de combats. Us fmirent neanmoins par etre battus et entierement dcfalts par leurs implacables ennemis, qui firent prisonnier Schamil, leur terrible chef, detruisirent ses troupes, escaladerent les hauteurs du pays, chasserent ses compagnons de leurs asiles, en firent un carnage affreux, et se rendirent ainsi maitres des montagnes du Caucase.

50,000 Circassiens survecurent au carnage, deposerent les armes et se soumirent a la volonte du gouvernement. L empereur de Russie ordonna a ces cinquante mille hommes d aller habiter en Siberie, ou bien de quitter 1 Empire. Ces infortunes, qui forment parmi les Musulmans une espece de secte reconnaissant Mahomet avec certaines restrictions, prefcrerent recourir a la Sublime Porte, et la conjurerent de les laisser s ctablir sur son territoire. Le sultan accueillit leur supplique et les re9ut dans ses Etats; il en plapa 5000 a Constantinople, 5000 a Tarse, 10,000 en Anatolic, 10,000 dans les landes et les deserts de la Cilicie, et 10,000 autres allerent habiter Mabog ou Mambedge, c est-a-dire raneienne et fameuse Hieropolis. Aujourd hui ilspaissent indistinctement leurs troupeaux au milieu de ces ravins, de ces mines et de ces decombres, au milieu de ces colonnes brisees et de ces statues mutilees, qui offriraient des sujets de si longues etudes au savant europeen, mais qui ne produisent aucune impression sur le barbare et ignorant Circassien. (A continuer).

autre Hieropolis ou Hicrapolis, (e est la mme ville) dont S -Paul fait mention dans son Epitre aux Colossiens, ch. 4, v. 13. Mais cette ville se trouvait dans la Phrygie (aujourd hui 1 Anatolie), en un lieu ou, au dire de Strabon et de Ptoleme e, jaillissaient des eaux tres-chaudes.

Page 1