‹ Annales des missions franciscaines Volume 3Chapitre 58 sur 107 · MES TRES-CHERS PARENTS · texte numérisé non relu

MES TRES-CHERS PARENTS

L affection qu on porte a ses parents peut bien, quand on en est separe par de tres-grandes distances, etre soumise a de rudes epreuves, mais elle ne saurait jamais s eteindre. Je vous avouerai ingenument ma faiblesse ; toutes les fois que je recois vos lettres, mon coeur tressaille , et je ne les ouvre que d une main tremblante. Peut-etre, me dis-je, contiennent-

*) Elle ne nous est point parvenue.

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elles la nouvelle de la mort de Tun d eux! J ai encore eprouve cette commotion la veille de la Toussaint, quand m est arrivee votre derniere lettre du 26 juin. Beni soifc le Seigneur, qui nous conserve jusqu ici tous vivants et nous donne le temps de nous assurer cette vie qui ne finira jamais ! Chaque moment est une nouvelle grace de Dieu, dont nous devons montrer notre recon naissance, en mettant a profit ce temps si precieux qu il nous accorde.

Peu de jours avant que m arrivat votre excellente lettre, j avais recu quelques details sur la fete de la canonisation de ces confreres privilegies qui ont feconde de leur sang Feglise naissante du Japon. La saintete obtient sa recompense meme ici-bas, et en voyant vingt-trois pauvres fils de S* Francois, jadis le rebut d un monde qui ne les jugea meme pas dignes de vivre, en les voyant , dis-je, admires, applaudis et veneres par le corps si nombreux et si venerable de 1 episcopat de tout Funivers catliolique, qui ne se sentirait la volonte de devenir saint! Que la grandeur de la recompense enflamme done notre ame, loin qu elle se laisse effrayer par les dimcultes de la route; delectet ergo mentem magnitude premiorum, seel non deterreat certamen laborum. Mais tandis que vous passez le temps dans les fetes, je suis , moi, accable de travaux, comme vous pourrez en juger par le fait que je vais vous raconter.

Pour celebrer la solennite de notre saint Patriarche, mon ancien compagnon le P. Marie de Sienne etait venu ici deFarairi; nous chantames la messe , et le soir, apres avoir commemore la mort du saint, il partit pour regagner sa mission, et de mon cote, je me retirai pour reciter Matines. II faut vous dire que cette annee nous nous sommes trouves ici dans une detresse complete, de sorte que la plupart de nos Indiens restaient disperses, et que nous etions presque sans monde qui put nous defendre. Or, j avais a peine termine mon office, lorsque j entends un cri d^epouvante retentir dans les cabanes voisines, et au meme moment trois Indiens de Farairi se presentent a ma porte et m^avertissent qu une bande nombreuse de Tobas etait arrivee a un lieu plante de palmiers, distant de neuf milles, ou se trouvaient plusieurs families de Farairi que la faim avait forces d y chercher des fruits et des racines sauvages; on disait qu ? elles avaient ete attaquees, qu on leur avait tue quatre hommes, qu ; on

avait reduit cinq femmes en servitude, et que deux enfants s etaient a grand peine sauves en se cachant dans les bois; on ajoutait que ces Tobas se disposaient a accourir jusqu a ma resi dence, ami d y detruire notre eglise et notre maison, sachant le petit nombre d Indiens qui m accompagnaient efc me tenaient en surete. Le motif que je vous ai indique vous fera comprendre que ces bonnes gens disaient certainement la verite. De si effrayantes nouvelles me jeterent done dans la consternation; car vous me conuaissez et vous savez que je n ai jamais ete tresbrave. En consequence, j ordonnai que le pen de families qui se trouvaient pres de moi se missent a 1 abri derriere la palissade que des le commencement de ma mission j avais fait construire pour de pareilles eventualites, et la nous attendimes toute la nuit sans fermer Focil 1 arrivee de Fennemi! En effet, a peine le jour (consacre a Notre-Dame du Eosaire) commencait-il a paraitre, que nous viraes la rive opposee du fleuve couverte d Indiens qui s^etaient charbonne le visage, ornes de plumes, armes do lances et de javelots, et disposes au combat. Cette bande etait composee en grande partie de Ciriguans et de Tobas, et pour le surplus, de Tapietes ct de Ciorotes. Je ne saurais dire au juste combien ils etaient, mais je nc crois point me tromper en affirmant quails etaient plus de trois cents, et c etait un trop grand nombre pour nous, qui n etions peut-etre pas cent, en comptaut les femmes et les enfants. Parmi les rebellcs il y en avait beaucoup que je connaissais, pour leur avoir maintes fois procure des vetements et des vivres, entre autres le perfide Cosiyaicln, caci que des Tobas, auquel les cliretiens auraient depuis longtemps ote la vie, si nous ne les en empechions. Mais, quoique si nombreux , les ennemis n oserent point s approeher de nos retrancliements; il n ? y en eut qu un petit detaehement qui s avanca vers nous, et qui brula sous nos yeux, sans qu il nous fut pos sible de nous y opposer, plusieurs cabanes et un long bout de la haie de mon jardin, d ou le feu se communiqua a une partie de la palissade, que nous preservames des flammes avec beaucoup de peine. En ineme temps on faisait tomber sur nous a Finterieur de la palissade une pluie de javelots et de pierres, les cris et les hurlements assourdissaient Tair, les femmes et les enfants tremblaient et pleuraient, et moi, j etais a demi mort de peur. Neanmoins dans un si grand peril une poignee de mes Indiens (une

vingtaine au plus) tinrent ferine aupres de la palissade et se defendirerit si bravement qu ils empecherent les assaillants d y penetrer. Aussi ceux-ci se retirerent-ils apres une demi-heure de vains efforts. Us revinrent neanmoins bientot a la charge avec une egale fureur, mais ils furent de nouveau repousses par les notres que leur premier succes avait enhardis, et quelques in stants apres cette troupe barbare d assassins disparut. Aucun des notres ne perit; deux seulement recurent de legeres blessures. Notre eglise me me, bien qu exposee a toute la fureur de ces barbares,, qui auraient pu Fincendier sans diffieulte et sans resis tance, puisqu elle n a qu un toit de simple paille, resta inlacte, et les assaillants oserent a peine lancer deux javelots dans la porte , comme pour mieux attester notre triomplie. La haute, grande et belle croix, que le tres-reverend P. Zephyrin avait benite et solennellement erigee le 25 juillet dernier, second anniversaire de la fondation de notre mission, resta debout et intacte, continuant a etendre dans les airs ses bras triomphants et a couvrir de son ombre vivinante ces families desolees. Quant a nos ennemis, je ne saurais dire s ils eurent des morts; ce qui est certain, -c est que nous n avons trouve aucun cadavre; mais ce qui est egalement certain, c est que beaucoup s en allerent blesses, tant parce quails prirent precipitamment la fuite, que parce qu ils laisserent le terrain tout ensanglante. II n^y a rien la, du reste, qui doive vous effrayer; vous devez, au contraire, vous rejouir et remercier le Seigneur qui m a protege et delivre avec tant de bonte; car sans son assistance speciale il nous eut certainemerit etc impossible de remporter la victoire, comme vou^ pouvez vous memes en juger. Neanmoins le peril est toujours le meme; car ces rebelles, que ne retiennent ni les liens de la reconnaissance ni la voix de la nature, continuent a se montrer pleins de haine et de cruaute; mais Dieu qui, lui aussi, est toujours le meme, continue dans sa bonte et sa misericorde a nous defendrc et a nous delivrer. S* Prancois Solano veille pour nous, et sous sa protection nous nous sentons en securite. Et n^allez pas attribuer ma confiance a de la presomption; car je n ai cesse et ne cesserai de prendre pour ma personne et pour ces innocentes families toutes les precautions que dicte la prudence humaine, de sorte que, quand meme nos ennemis voudraient nous livrer un nouvel assaut, il ne leur serait point facile de nous vaincre. Maintenant passons a autre chose.

Le P. Augc de Lucques, qui cst alle, il y a quatre ou cinq ans, vous visiter avcc le P. Antoine Granella, est alle au mois de juin dernier recevoir dans le ciel le prix de .ses travaux apostoliques. Le pauvre pere, desirant se debarrasser d une fievre tierce qui le tourmentaient depuis quelque temps, prit mi vomitif trop pen actif pour qu il put le rendre. Tel fut le principe de sa douloureuse et terrible maladie qui mit fin a sa coiirte vie de vingt-six ans. Je me trouvais alors a Itaci, d ou j ecrivis a Joachim, et des que j appris le danger ou etait mon cher confrere, je me rendis a Aguairenda, et j assistai a sa mort, a son service fuhebre et a son enterrement. C etait un ange de nom et de fait, mais puisquc. les justes meme sic salvi erunt, sed quasi per ignem (seront sauves, mais en passant comme par le feu), ne Foubliez pas; car il se souvenait aussi de vous avec plaisir.

Notre petit Antoine voudrait que j ecrivisse des lettres plus longues et que je vous donnasse plus de nouvelles. Maisjepourrais vous faire le meme rcproche avec plus de raison. Si je n eiitre pas dans beaucoup de details sur mes Tobas, c est parce que jc ne les connais pas encore a fond, et que je ne veux pas prendre des vessies pour des lanternes ni debiter des fables. Dites-lui done qu il mortifie un peu sa curiosite, et que quand le temps en sera venu, je tacherai de le con tenter. Je suis enchante qu il ait obtenu le diplome de baclielier en mathematiques et qu il suive le cours d arcliitecture. Tout va bien, mais dites-lui de ma part que celui-la est un mauvais matliematicien qui ne sait pas calculer juste pour gagner le ciel, et pire architecte celui qui ne songe pas a se construire par ses bonnes 03uvres un trone de gloire dans 1 eternite bienheureuse. Eecommandez-lui surtoufe de fuir les mauvaises compagnies, et pour mieux s en garantir, de n en frequenter aucune. Hors les livres necessaires a ses etudes, qu il n en lise point qui ne commencent par un S; c est, vous le savez, un conseil de S 1 Philippe de Neri, ce cher et bon vieillard. S il lisait chaque jour un petit chapitre de I lmitalion de Jesus-Christ, ou de la Pratique de 1 amour de Jesus, ou tic 1 Introduction a la vie devote , il est sur qu il acquerrait, sans se casser la tete, une science plus profonde que celle des mathema tiques, et plus utile que 1 architeeture.

Je vous avais deja ecrit tout cela, quand le P. Marin est venu me visiter, et m a raconte un petit fait qui pent servir d episode

propre a satisfaire la curiosite de notre cher Antoine et a lui donner une idee des braves gens au milieu desquels je vis. Ces jours derniers il y eut a Farairi un Indien, qui un peu malade, desespere de sa misere et de 1 abandon ou les siens le laissaient clans sa maladie, ferma sa cabane le mieux qu il put, j mit le feu , s assit au milieu et se condamna a bruler vif . Aucun des Indiens qui habitaient dans le voisinage et virent le malheureux faire ses preparatifs n alla a son secours, il n y eut meme point une ame compatissante qui ensevelit ses miserables restes. Le P. Marin 1 apprit quand deja les chairs roties etaient devenues la pature des cliiens. Oh ! ne soyez point curieux de connaitre les usages et les mceurs de ces malheureux; car je ne pourrais vous raconter que des choses hideuses. Benie soit la sainte religion catholique dans laquelle nous sommes nes, et qui, en adoucissant les moeurs de Fhomme, en lui enseignant la vraie charite pour lui-meme et pour son prochain, assure son bonheur en ce monde et en Fautre ! Continuez a prier pour moi et croyez moi toujours dans le Seigneur votre tres-affectionne fils,

PR. ALEX ANDRE DE ROME, Miss. Apost. Min. O&s.

EGYPTE. ... "(, , V

Lettre du PE. COLOMB DE BOZZANO, frere lai de la Stride Observance de la Province Romaine, au redacteur des Annales, sur la situation de la Mission Franciscaine de Rosette.

Rosette, ce 6 decembre 1862.

TRES-EEVEREND PERE MARCELLIX,

Le vif souvenir que mon esprit garde de votre Tres-Reverende Paternite , en retour et par reconnaissance de tous les bienfaits dont vous m avez comble, quand j etais pres de vous, m engage a vous adresser ces quelques lignes, ou je vous donne quelques details sur cette ville de Eosette et sur la mission que nous y avons. Quant a la ville, je vous dirai que, situee a 8 lieues de distance au nord-ouest d Alexandrie , elle s offre sous le plus bel aspect, grace a son heureuse position et a son magnifique hori zon. En effet, Eosette domine Tile du Delta, laquelle est formee

par deux bras du Nil qui se divisent au barrage pour pasKser Fun par Eosette , 1 autre par Damiette. La profondeur de chacun de ces bras est telle que , sans les obstacles qui les barreiit a leur embouchure dans la mer, ils seraient navigables pour tous les batiments. Aussi sont-ils continuellement sillonnes par un grand nombre de petits bateaux a vapeur et de barques a rames et a voiles, qui vont et viennent, quoique le nombre en soit fort diminue depuis que Malimoud a fait percer le canal de Mahmoudie, long d environ 20 lieues et coulant directement vers Alexandrie. Quant a Finterieur de la ville, on n y trouve rien de particulier, a ^exception d une quarantaine de mosquees, dont vingt avec de hautes tours laterales d une construction elegante. Le commerce, qui autrefois y apportait de grandes sommes d argent, a disparu; il ne s y vend plus aujourd hui que du riz et des legumes. Quant aux environs, ils forment une immense plaine sans montagnes on collines , sauf de petits promontoires de sable amasse par les vents, cette plaine est arrosee par beaucoup de canaux qui favorisent la croissance des sycomores, des palmiers, des cassiers, des Grangers, des cedres, des bananiers et des dattiers, dont elle est couverte.

Je vais maintenant vous parler de notre mission. J ignore a quelle epoque precise nos confreres se sont etablis dans cette ville; mais des personnes versees dans Fhistoire m assurent que Eosette est la ville ou residait le Prefet de nos missions, comme, du reste, en fait encore foi un ancien sceau que nous possedons, et autour duquel on lit cette inscription : sceau de la mission de Rosette (Sigillum missionis Eoseti). Beaucoup pensent que pen dant longtemps un de nos religieux, deguise en turc, se rendait les jours de fete de cette residence a Alexandrie, aim d y celebrer les divins mysteres. De sorte que ce n etait point Alexandrie, mais Eosette qui etait primitivement le centre de la mission de cette partie de TEgypte. Mais la premiere de ces deux villes ayant dans la suite acquis une grande splendeur, tandis que la seconde etait en pleine decadence, il en resulta que Eosette devint un poste secondaire, ou demeurait un seul missionnaire avec le titre de President. Les choses resterent telles jusqu en 1854, ou en fut nomine superieur le E. P. Hortensio de Livourne, observantin de la Province de Toscane, auquel on adjoignit pour compagnons un pretre (le P. Eabien de Eadda) et un frere lai. Ils habitaient

une maison, qui avait plutot Fair (Tune caverne que d un hospice religieuxj elle se composait de quatre miserables pieces, situees au haufc d un edifice, auquel on n avait acces qu en passant a travers des Turcs, des Juifs et des Schismatiques, et d une petite ehapelle au fond, qui ne differait point du reste. C est pourquoi le Pere President susnomme songea en 1858 a batir un petit convent; s etant a cette fin presente en personne au Vice-roi d Egypte, il en obtint 1 autorisation necessaire, et grace a la generosite de pieux bienfaiteurs , les travaux furent pousses si rapidement, que tout etait termine en 1860, le couvent aussi bien que Feglise, qui fut benie et ouverte le jour de la Nativite de la Sainte Vierge, au milieu de transports de joie universelle.

Main tenant, inon bon Pere, prions le Seigneur d accroitre le nombre des fideles; a dire vrai, il n y en a encore que fort peu, c ? est-a-dire a peine une soixantaine de Levanting et peut-etreune vingtaine d^Europeens, et dans notre ecole nous n avons que dix eleves, tant chretiens que juifs et schismatiques.

Voila tout ce que, pauvre frere lai, je sais vous dire de mon mieux sur notre mission de Eosette, laissant a votre discretion a juger s il convient de publier une lettre si insignifiante dans vos Annales des Missions Franciscaines . Je termine en me recommandant a vos saintes prieres, et en me disant, de Votre Tres-Reverende Paternite, le ties-humble serviteur et confrere,

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