TRES-UEVEREND PERE MARCELLIN
En lisant vos belles et si utiles Annales de nos Missions, autant je sens mon cosur se remplir de joie au r6cit des progres merveilleux que fait chaque jour la foi catholique dans toutes les
parties de la terre, autant il se sert (Tune poignante douleur, quand j apprends qu un malheur quelconque frappe quelque part les genereux apotres qui travaillent a la repandre, comme il vient d arriver a nos confreres partis pour 1 Afrique Centrale. Je suis deja vieux, mon bon Pere; neanmoins je, me declare pret a partir, moi aussi, pour ce pays, au moins jusqu a Scellal, afin de ne point laisser tomber une entreprise qui interesse a un si haut point la gloire de Dieu et la conversion au Christ d un si grand nombre d ames; aussi espere-je que 1 Ordre cherchera le moyen de retablir cette Mission de maniere a atteindre le but en vue duquel elle a etc fondee, sans subir les sacrifices terribles que nous ne out coiite les debuts.
Permettez-moi de vous manifester ici a cet egard une opinion en complet disaccord avec les propositions de M r Lafarque, qu il est impossible de mettre a execution; d oii il s ensuivrait que la mission tomberait. Mais je soutiens qu on pourrait prevenir en partie les revers essuyes par le Pere Jean Reinthaler et ses compagnons, si nos confreres d ltalie, au lieu de se transporter directement jusqu au 10 e degre de latitude, et plus loin encore, jusqu a Kondocoro ( au 5 e degre, suivant la carte de M r Debono) , faisaient , avant de passer le Sennaar (en arabe dent de feu), de longues haltes, ne s approchant que peu-a-peu des re gions ou regne une devorante chaleur. Voici comment M r Debono parle de ces regions : // Le soleil n y est plus une divinite bien- // faisante, c est vraiment TApollon exterminateur; dans ces deserts brulants la vie devient un fardeau, 1 etude perd ses cnar- // mes accoutumes et la contemplation ses reves enchanteurs; la // conversation est un effort, et la solitude insupportable; rien ne n s eveille en nous, sinon un ardent desir de nous soustraire a // cet embrasement de la nature. /. Cela est surtout vrai pour les Allemands, qui partent d un degre de latitude plus eleve que les Italiens, comme Fa aussi remarque M r Lafarque, quand il dit que ce climat est particulierement homicide pour les enfants de TAllemagne.
Nos Missionnaires ne devraient done point entreprendre leur ceuvre apostolique a partir du cinquieme degre, mais seulement au-dela du vingt-quatrieme degre, ou est situe Scellal, premiere station et premiere cataracte, de laquelle a Kartum il y en a cinq autres, en remontant le cours da Nil; et il
faudrait fonder une station a chaque cataracte, car les bords de cette partie du fleuve sont tons habites , et dans toute la basse Nubie, qui prend de ce cote une extension conside rable, on ne voit que villages sur villages. Or, pourquoi notre mission ne pourrait-elle pas s emparer de ce beau champ? Pourqnoi ne pourrions-nous pas en faire un centre, d ou, le moment venu, nous pousserions en avant nos operations apostoliques? D aufcant plus que le nouveau vice-roi, Ismail Pacha, parait tres-dispose a favoriser les sciences et la civilisation des peuples qui lui sont sounds, et que nous eviterons ainsi un voyage si difficile de quarante jours dans le desert, qui s etend de Scellal a Kartum, et dont la description que nous clonne M. Dandolo fait fremir le lecteur d epouvante. II faut savoir, en outre, que cette partie du Nil, malgre les cataractes, est navigable pendant quatre mois entiers, c est-a-dire d aout a la fin de novembre; il y a ensuite une interruption dont doit tenir compte celui qui ne veut pas exposer vainement sa vie, sans obtenir aucun resultat utile pour I humanite au service de laquelle il la consacre. En s arretant ensuite dans la Nubie inierieure, entre Scellal et Kartum, le Missionnaire pourrait se rapprocher graduellernent de la Haute-Nubie, et s accoutumer assez aux chaleurs intenses du climat pour arriver jusqu au Sennaar et meme jusqu au point extreme de la mission, qui est Kondocoro.
Si mon idee se realisait, elle servirait encore grandement a raffranchissement de ces pauvres Maures, desquels, en seize mois, j ai rachete au moins 66 sujets, avec les aumones que j ai recues pour cette oeuvre charitable. Et soyez sur qu en cela ^intervention, efficace d^un Missionnaire vaut plus que toutes les notes et protestations des puissances europeennes ; en definitive, comme Fobserve encore M. Lafarque, elles n^ont pu, avec toutes leurs reclamations, rien obtenir au profit de ces infort one s. Ici le concours de 1 excellent ecclesiastique Don Olivieri, notre concitoyen, pourrait nous etre extremement utile, et voici comment. D ordinaire la traite des Negres se fait quand le Nil est plein; on les met alors dans la cale des navires comme des marchandises, et on les mene au Caire. Ces navires descendent le Nil de Kartum u Scellal, et passent necessairement la ou je propose d etablir les diverses stations
cle la mission; il nous serait done facile d acheter ces pauv 7 res esclaves avec les aumones de 1 ceuvre charitable du rachat, et de les soustraire ainsi a une cruelle speculation. Comme d ailleurs la mission possede a Kartum et a Scellal des terrains etendus (qu on agrandirait, en cas de besom), nous pourrions a la fois catechiser les Negres et leur enseigner (aux hom ines) la culture des champs (ce qui leur fournirait des vivres et des veteinents) et les arts mecaniques de premiere necessite. En meme temps les jeunes filles apprenclraient a filer, a coudre, a tisser, afin de les mettre a meme de se procurer de leurs propres mains des v6tements, puisque dans certaines tribus elles n ont meme pas de pagne pour se couvrir. line fois chretiens et reunis en families, nous les renverrions accompagnes d un missionnaire dans leur pays, ou de cette maniere la foi catholique ne pourrait manquer de jeter de profondes racines. En outre , ce serait le moyen de reduire de beaucoup les depenses enormes qu exige maintenant 1 affranchissement de quelques-uns de ces malheureux,
Fixe, mon Tres-Eeverend Pere, dans cette ville du Caire comme missionnaire et catechiste des Maures, j ai cru bon de vous manifester rnon opinion, sur la maniere de venir en aide a cette mission et a de malheureuses creatures, qui font vraiment pitie , a tel point que si Yotre Paternite, depositaire de totites les relations envoyees par nos confreres, et zelee promotrice de nos missions , voyait les scenes douloureuses qui se passent souvent sous nos yeux ; vous en mourriez d^horreur. Mais je ne veux pas vous ennuyer davantage; recomjnandez-moi dans vos prieres au Seigneur et croyez-moi de cceur
Yotre tres-affectionne confrere,
PR. MAXIME DE PANTASINA, (Yallee cle Dolcedo en Ligurie), Miss, apost., Mm, Obs,
TROISIEME P ARTIE
> OUVELLES DIVERSES CONCEBNANT LES MISSIONS FRANCISCAINES.