MON CHER MONSIEUR EGIDIO
Je partirai, s il plait a Dieu, le 19 du courant, de Constanti nople pour Rome, d ou je me rendrai pour quelques jours dans ma patrie, afin de vous embrasser ainsi que tons mes parents et amis. II y a huit ans que j ai quitte Tltalie; cependant il ne m eut pas encore etc donne de vous revoir, sans un miracle opere en faveur d une dame malade par notre Bienheureux Leo nard de Port-Maurice. On en a fait Texamen convenable, et
j en porte mamtenant la relation a la sacree congregation des rites, par laquelle on espere qu il sera reconnu. En attendant je vais vous le raconter brievement, en protestant que je n y ajoute qu une creance purement humaine, tant que Tautorite infaillible du Saint Siege apostolique n aura point prononce son jugement. ^ II y avait deux ans que M rae Elisabeth Buzuro de Constan tinople soufifrait d un squirrlie an sein droit; il etait d abord tres-petit et sans douleur; mais il avait ensuite grossi au point
cTegaler le volume d une orange, en causant des douleurs tresaigiies et tres-vives, outre un engourdissement de tout le bras, tel qu elle ne pouvait plus le remuer en aucun sens. Deja la tumeur, devenue tres-apparente, tres-dure et violacee, touchait a sa maturite. Aussi la pauvre femme, prise d une affreuse melancolie, avait-elle la figure toute terreuse, efc maigrissant bientot a faire peur, elle perdit entierement ses forces, au point de ne pouvoir plus faire un pas. A la fin, lorsque deja la inalade etait depuis quelque temps reduite a ce triste elat, des medecins furent appeles et declarerent le mal sans remede. Ce diagnostic fut confirme par d autres docteurs qui survinrent; ils tinrent une consultation et ils jugerent que Funique moyen curatif etait Famputation du squirrhe, deja atteint par la gangrene. M mc Buzuro y consentait; neanmoins ^operation fut differee, afin que Fun des trois liommes de Part avertit secretement le mari qu elle ne soustrairait point sa femme a la mort, mais qu j elle lui rendrait settlement Fagonie moins douloureuse. II en resulta que quelques jours apres Foperation ne fut plus possible. Alors quelques soeurs de charite vinrent et preparerent je ne sais quels baumes et onguents, qui ne procurerent toutefois au cun soulagement a la pauvre malade. Elle attendait done Fheure de la mort, mais avec une grande tristesse, a cause des spasmes qu elle craignait devoir la preceder. C est pourquoi , nonobstant Fopposition de son mari qui, par les raisons ci-dessus indiquees, ne consentait pas a, Foperation, elle resolut de s y soumettre, aimant mieux mourir sous les coups du bistouri que de se voir devorer par un cancer. On fixa le jour ou elle devait avoir lieu, et la malade pria notre Pere Jovite de Memo de vouloir bien Fassister en ce moment, afin que, si elle succombait, il lui donnat Fabsolution. Sur ces entrefaites, deux nouveaux missionnaires des notres arriverent de Eome a Constantinople. Entre autres reliques, ils en avaient une de Fhabit de notre bienheureux Leonard de Port Maurice; le P. Jovite la prit aussitot, se rendit dans la soiree du 10 fevrier 1850 pres de la malade, et lui en donna un fragment, en Fexliortant a se recommander au Bienheureux, pour qu il obtint de Dieu sa guerison. M me Buzuro suivit le conseil du Pere et s appliqua ce petit fragment sur la tumeur. S^etant couchee, malgre les douleurs cuisantes que lui eausait, corame a Fordinaire, son squirrhe, elle s en-
dormit profondement, et ne s eveilla qu a la pointe du jour, avec une sensation subite telle que la produirait 1 eau froide, ou plutot avec un frisson courant du haut en has de la partie malade. Get effet la remplit d effroi comme un signe de mauvais augure. Elle n eut done pas d abord le courage de porter la main qu elle avait libre a la tumeur; mais quand a la fin elle 1 y porta, elle s apereut que la tumeur avait disparu. Hors d elle-meme, elle s ecria : au miracle, au miracle! et appela son mari. Celui-ci accourut, et croyant qu elle delirait, cherclia a la calmer; mais comme elle continuait a crier au miracle, il se mit a observer la tumeur et trouva qu elle avait veritablement disparu; le sein avait repris son etat naturel; il n y avait plus ni couleur morbide ni douleur. Son bras, qui etait auparavant lourd, dolent et depourvu de toute souplesse, M me Elisabeth le mouvait aisement dans tous les sens, sans le moindre embarras ni la moindre souffrance : elle avait retrouve tout-a-coup toute sa vigueur naturelle et le teint du visage qu elle avait avant sa maladie. Se levant aussitot sans eprouver le moindre malaise, elle se mit a remercier Dieu, avec son mari, M. Leonard Buzuro, qui, transporte d une joie spirituelle et tout emerveille d j un si grand miracle, opere par le Seigneur a Tintercession du B. Leonard, se prosterna, lui aussi, a terre pour remercier le ciel. Quelques jours apres, M me Buzuro redevint belle et florissante comme auparavant; tous ceux qui Favaient vue reduite par la maladie a cet etat si penible, voisin de la mort, criaient au miracle. Les medecins eux-memes, toujours pen disposes a admettre ces evenements prodigieux, ne purent nier le fait de la guerison subite et la disparition de la tumeur ainsi que de tous les symptomes qui Faccompagnaient. Depuis, M me Elisabeth a tou jours continue a etre bien portante et vigoureuse, sans jamais eprouver les moindres suites de son ancien mal. Aussi, treize ans apres, des professeurs charges de rexaminer juridiquement n ont-ils pas hesite, apres de longues et scrupuleuses recherches, a affirrner, sous la foi du serment, qu elle n avait plus aucun mal, et que la raamelle droite n avait conserve aucun signe, aucune cicatrice, qui indiquat qu^elle eut ete le siege d une tumeur cancereuse, ou que le bistouri y cut jamais penetre, de sorte qu elle est dans le meme etat phy-
siologique et normal quc la mainelle gauche. Et main tenant cette dame continue a jouir d une parfaite sante.
Mais ce n est point la la seule grace obtenue a Constantino ple par 1 intercession du B. Leonard; non, car mirabilia facta sunt nimis (cle grandes merveilles se sont operees) . Oui certainement, surtout depuis qu on a commence le proces du premier miracle. Aussi appelle-t-on ici communement notre Bienheureux le saint qui fait des miracles ; tant s est accrue dans le peuple la devotion envers lui! Je vous en citerai settlement deux exemples, me reservant de vous raconter le reste a mon retour.
1 Irene, femme de Erancois Peri de Sira, ile de Tarchipel grec, laquelle demeure a Constantinople, avait depuis un an a une jambe une petite tumeur qui ayant fini par s ouvrir, mais en grossissant cliaque jour, se convertit en une grande plaie avec tous les caracteres d une fistule ou de quelque antre mal dangereux. Aussi la pauvre femme en eprouvait-elle de tres-fortes douleurs, surtout dans 1 exercice de sa profession de buandiere. Comme sa condition ne lui permettait de recouvrir ni aux medecins ni aux medecines, le mal allait toujours empirant jusqu^a ce que, ne pouvant plus y resister, elle se traina de son mieux chez un medecin turc, nomine Staggi Mustapha. Celuici en combattit la recrudescence au moyen de la pierre infernale, et 1 adoucit ensuite par Femploi d une certaine pommade. Cependant la patiente, quoiqu agee seulement de vingt-six ans, perdait chaque jour ses forces et ses couleurs, de sorte qu elle se vit bientot reduite a ne pouvoir plus remuer le pied, qui avait presque perdu la liberte de se mouvoir. Comme elle se trouvait ainsi a la derniere extremite et que sa belle mere refusait de Faider a faire la lessive, elle se tourna avec une grande foi vers rimage du Bienheureux Leonard de Port-Maurice qu elle avait dans sa maison, en lui disant : " Bienheureux Leonard, vous voyez que je n ai ni medecins ni medecines qui puissent me guerir de mon mal, et je dois neanrnoins travailler pour vivre. Me voici hors d etat de le faire! aidez-moi done, vous qui le pouvez, usez envers inoi de cette bonte que vous avez deja montree a d autres. Baisant ensuite cette image, elle appliqua sur sa plaie un petit fragment de Thabit du Bienheureux que nos Peres lui avaient procure; puis s etant
mis un bon bandage, elle se disposa a travailler ; chose etonnante des ce moment elle ne ressentit plus la moindre gene, de sorte qu elle continua gaiment son ouvrage, jusqu a ce que voulant, apres trois jours employes alaver et a repasser le linge, s assurer de Fetat de sa plaie, elle la trouva cicatrisee. Ceci arriva en 1854. Et la bonne femme, aujourd hui veuve, mene une vie tres-pieuse, ne se lassant pas de glorifier la charite de son bienheureux Bienfaiteur.
2., Nicolas Diani, Livonrnais, domicilie a Constantinople, jeune homme robuste de vingt neuf ans, etant par profession batteur de meules de moulin, souffrait depuis cinq ans des douleurs tres-aigues causees par une fistule qui s etait declaree chez lui au bas ventre. Elles avaient encore augmente a la suite de deux autres fistules qui s etaient ouvertes a la cuisse gauche, et bientot 1 inefficacite des remedes et les suites de plusieurs operations chirurgicales Favaient force de se mettre au lit sans pouvoir remuer. II avait passe au moins sept mois dans ce de plorable etat, quand notre Pere Jovite, etant alle le visiter dans le cours de Tannee 1861, ?exhorta a placer sa confiance dans la puissante intercession du B. Leonard de Port-Maurice, qui le guerirait. Le malade appliqua en effet sur son mal la precieuse relique que lui avait laissee le Pere, et la douleur cessa si bien que des le troisieme jour il put quitter le lit, et des le dixieme reprendre librement sa fatigante besogne. Ayant peu de temps apres ote tons ses bandages, il fut tout surpris de trouver sa plaie parfaitement fermee, et sa jambe, qui s etaifc un peu contracted, revenue a son etat normal. Nicolas Diani continue toujours a etre bien portant et dispos; mais ni de jour ni de nuit il ne quitte un instant la precieuse relique.
Voila, mon cher frere, ce que j^avais a vous dire. Je termine done en vous saluant et vous embrassant, et je me repete
Yotre tres-affectionne frere ^
LEOPOLD D ACQUASANTA,
Mm. ref. Miss* apost..
CHINE
Lett re clu P. ILLUMINE DE PORING, Min. Obs. Miss, apost* en Chine, au Redacteur des Annales, sur les missions de Hu-pe.
Ku-Keng, 4 octobre 1863.
TRES-KEVEREXD PERE MARCELLIX,
Quand j etais en Europe, je ne coinprermis pas que nos Missionnaires pussent etre si avares de leurs nouvelles; mais a, present j ai appris par experience que la grandeur de la moisson, le petit nombre des ouvriers et les occupations incessantes auxquelles ils doivent se livrer, leur otent de 1 esprit toute autre pensee. Si done je me determine a vous ecrire, c est pour tenir la promesse que je vous ai faite en quittant Home. Deja 1 annee derniere je vous ai adresse une lettre que le Beverendissime general me dit ne vous etre point parvenue; mais j espere que celle-ci aura un meilleur sort. Votre Paternite sait que notre vicariat de Hu-pe a Tetendue de toute FItalie : il est divise en quatre districts, dedies aux quatre Evangelistes et gouvernes par quatre vicaires forains. J ai etc destine a celui de S fc Mathieu et je reside a Tien-men, a trois jonrnees de distance d U-Kian (c est la residence actuelle de Feveque) si Ton voyage toujours par le fleuve. Mais un soir j ai du dernierement descendre dans un village ou il y a une trentaine de chretiens, dont plusieurs, ayant sit, je ne sais comment, que je me trouvais sur la barque, vinrent me prendre pour me conduire a une de leurs maisons. Ils y avaient prepare le saint crucifix et un vase d eau benite, etquandj y entrai, ils entonnerent quelques strophes, dont voici H peu pres le sens : // Souverain et misericordieux Seigneur, vous nous avez rachetes par votre bonte, et nous nous sommes eloignes de vous pour suivre nos passions; niais puisque par une plus grande misericorde vous nous avez envoye ce missionnaire, faites qu il aiguillonne notre paresse, qu il aide notre faiblesse, qu il ranime notre charite, et que nous acqu^rions des merites pour reparer les peches que nous avons commis. En outre, nous vous prions de dormer au Pere la sante, la force et la prudence, aim qu il puisse faire connaitre vos misericordes; donnez-nous, a nous, la ferveur dans Tobservation de
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la doctrine qu il nous enseigne, aim que, nous conformant a ses enseignements, nous puissions arriver avec lui a vous posseder dans le Paradis. //
Apres avoir recu Paspersion de Peau benite, ils me firent asseoir, chacun venant se prosterner devant moi comme pour me baiser les p i- eds : ceremonie que pratiquent ici les Chretiens, toutes les fois qu il leur est donne de voir un missionnaire. Ar rive a Tien-men, je fus fort satisfait de ces chretiens, dont plus d une vingtaine vont tous les jours entendre la sainte messe; le dimanche il y en a pres de deux cents qui viennent d une dis tance de quatre et cinq milles, et un plus grand nombre encore dans les principals solennites. Je fus temoin, a la f^te de Noel, d un spectacle bien touchant. C etait dans la soiree de la vigile; Feglise etait dejapleine, lorsqu arriverent pendant la nuit, d une distance de vingt ou meme de trente milles, des families entieres qui, sans songer a se chercher un logement, entraient directement dans Feglise, s y accusaient de leurs fautes, et se joignaient aux autres pour chanter des prieres ; ces braves gens entendirent la rnesse avec devotion et s approcherent presque tous de la Sainte Table. Ils resterent jusqu a 1 apres-midi du lendemain, et avant le soir ils recurent la benediction du Tres- Saint Sacrement, puis ils reprirent le chemin de leur pays. Plus tard j ; ai observe que les memes faits se produisent dans les autres residences. Mais Tien-men presente cette particularite, que les persecutions y arrivent rarement, parce que les chretiens y vivent en parfaite harmonic avec les paiens. En effet, au commence ment de Tannee chinoise (elle se compose de douze lunaisons auxquelles on en ajoute une autre tous les deux ou trois ans , et c est toujours vers le mois de fevrier^ a la difference des autres orientaux, qui n ajoutent pas une lunaison chaque amice) les paiens se nepandent dans les maisons les uns des autres pour se faire des niches, comme cela se pratique cliez nous au carnaval; en cette circonstance Tun d eux predit Thoroscope de la famille qu il visite, et les autres repondent dans leur langue amen. Ceci est arrive depuis que je demeure en ce lieu, mais d une maniere telle que je ne pouvais me persuader que ceux qui visitaient nos chretiens fussent des paiens, car 1 un me dit ; // Vivele christianisme qui est devenu libre ! // Un autre : // Que le lieu saint soit respecte ! " Un troisieme : // Que Dieu soit
dans nos cceurs ! // Un quatrieme : // Que la religion se propage toujours! " Et tous repondaient : amen! En verite, quoique je susse bien que tous ces gens ne louaient Dieu que du bout des levies et que leur cceur etait tres-loin de lui, je n en eprouvai pas moiiis je ne sais quelle consolation. Au mois d avril de la ineme annee 1862, nous qui etions les Missionnaires les plus voisins, nous fiimes appeles par 1 Eveque, afin de celebrer la fete de Paques en sa residence , et la rencontre, que je fis en route, d autres barques de chretiens qui y allaient aussi pour le meme objet produisit sur moi une impression que je ne saurais rendre : il me semblait etre au temps des anciens hebreux, quand tous allaient faire la Paque a Jerusalem. Au niois de juillet je fus ensuite force d accepter la charge de vicaire forain et de partir pour Ku-Keng, district de S fc Jean. Je ne vous decris pas les difficulfces que presente le pays, ni tout ce qu on souffre dans Texercice de notre ministere, tant parce que j en ai deja parle dans une lettre au Eeverendissime P. General, que parce que mon intention n est pas de faire notre propre eloge. Je dois toutefois vous dire que 1 ceuvre de la Sainte Enfance y prospere : nous avons deja recueilli plus de deux cents enfants, outre ceux qu ont adoptes les chretiens et une infinite d autres que nos gardes malades baptisent, en danger de mort, dans les families paiennes. Ici 1 on fait trafic meme des femmes; un pere de famille, n ayant point a manger, a vendu sa femme et sa Me pour un mouton; c est une marchandise qui se paie plus ou inoins cher, non suivant la beaute du visage, mais suivant la petitesse des pieds; car on serre ici tellement les pieds aux fem mes des leur enfance que plus on parvient a en faire disparaitre la plante, plus on leur donne de valeur : coutume absurde comme celle de nos europeennes qui se serrent les cotes , afin d acquerir la taille la plus mince possible.
II me resterait a vous raconter la tournee que Mgr Zanoli a faite en cette annee 1863; elle a dure six mois de voyage extremement penible afin de visiter seulement deux districts, celui de S* Luc et celui de S* Jean, le digne prelat fut recu en triomphe dans chaque chretiente. J etais avec lui quand il alia visiter la residence principale de ce district, situee dans les montagnes de Ku-Keng , et aux environs de laquelle habitent plus de mille chretiens. Nous partimes d^une chretiente, qui se trouve u envi-
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