TEES-CHER PERE HENRI
II y a plusieurs jours qtie j ai repu votre tres-chere lettre du 15 septembre dernier, par laquelle vous me doimez de vos nouvelles et vous me demandez des renseignements sur 1 etat de cette Mission de Terre-Sainte. Si la presente, avec les details que je vais vous communiquer, arrive en core a temps pour que vous puissiez vous en servir, je suis heureux de vous dire que la Mission de Terre-Sainte est parfaitement montee : un Missionnaire capable et zele peut y faire autant de bien qu il veut. Ne vous imaginez pas que le Missionnaire en Terre-Sainte ressemble a ces Missionnaires de Chine ou d Afrique , qui nous apparaissent , a la lecture de leurs exploits, comme des hommes d un autre monde, abandonnes a la divine Providence sans maison et sans vetements, mourant tantot de froid, tantot de chaud , mangeant les ecorces des arbres et que sais-je encore? Tout cela n arrive point en Terre-Sainte, parce que, Dieu merci, la Mission est reglee a 1 instar d une province : elle a de bons convents, et les sujets out de bons superieurs, et ceux-ci un excellent et digne custode qui n a qu un mot a dire pour qu on lui obeisse , toujours pret a vous ecouter et a pourvoir aux besoins de tous ; de telle sorte que le Missionnaire de Terre- Sainte, en meme temps qu il ne doit penser a rien pour les clioses necessaires a la vie, est extremement tranquille dans 1 exercice de sou ministere apostolique , parce que 1 obeissance le dirige pour ainsi dire en tous ses actes. Avantage immense de pouvoir pratiquer ainsi 1 obeissance et de mar cher dans un chemin sur ! N equivaut-il pas au privilege de la communica tion directe avec Dieu dont doivent avoir besoin les Missionnaires des Es quimaux et des Negrcs !
Mais en quoi done consiste le ministere du Missionnaire de Terre-Sainte ! Je vous le dirais en deux mots , et j aurais bientot h ni , si le laconisme pouvait se concilier avec le desir que vous m exprimez d avoir des renseigne ments detailles.
Eh bien ! le Missionnaire qui vient en Terre-Sainte doit d abord posscder les bonnes qualites de la cire, qui rcpoit toutes les impressions sans se preter plus volontiers a Tune qu a 1 autre. Ert-d autres termes il faut qu il remplissc tour-a-tour le role de cure, dc superieur, de maitre d ecole , de confesseur de rcligieuses, de simple Missionnaire assistant les maladcs ou siegeant au
confessional, on encore de souffieur aux orgues : pour lui tout ccla et le reste doit etre un. Son premier soin doit etre d apprendre au plus vite 1 arabe, afin de se rendre prop re a tout ; car ici la connaissance n est pas seulement essentielle , elle est la quintessence de I essentialite. Hoc opus , hie labor : comraencez par bien apprendre 1 arabe, puis, apporter de la bonne volonte, et, bien entendu, 1 honnetete et. la moralite necessaire pour traiter avec le monde sans contracter ses souillures ; cela suffit pour qu on ait un Missionnaire excellent, qui sans transporter les montagnes ou faire des conversions miraculeuses , peut operer un bien immense , inappreciable. Oh ! si vous saviez qual bien opere en ce pays-ci un Missionnaire doue de pareilles qualites ! Je vous dirais presque que s il y a de la foi en ce malheureux pays, il faut en attribuer le merite a nos vieux Missionnaires et au zele infatigable des nouveaux, qui out su la propager et la cultivcr, en la preservant des atteintes de 1 heresie et du scnisrne, produits naturels du terroir et de la population. Un bonnet e et digne Missionnaire est comme le fanal d un port qui, dans les tempetes, se montre a tons les navires battus par le vent. Je compare volontiers 1 Orient a une mer, a raison de tant de rifces catholiques et non catholiques qui y existent ; ces rites, meme les catholiques , ne s aimeut guere entre eux, et ils sont toujours domin.es par Fesprit sophistique des Orientaux. Ils ne craignent pas assez Rome, qui est eloignee, et il en resulte que de petites difficultes, qu on n etouffe pas a leur naissance, deviennent souvent de grosses affaires tres-perilleuses. Mais le Mis sionnaire les prevoit, et s il est tel qu il doit etre, il peut les prevenir et ecarter ainsi des maux qui auraient fini par devenir irremediables. Comme etranger au pays, ainsi qu aux rivalries et aux susceptibilites des rites indi genes, il a la confiance de tous, et tous en effet lui demandent des conseils , tous le constituent 1 arbitre de leurs differends. Les eveques ne dedaignent pas do le consulter ; ils vont au contraire lui center leurs peines et trouvent chez le Missionnaire de Terre-Sainte un appui dans leurs embarras et un soutien dans les mesures qu ils adoptent d apres son avis. S il est tel que je 1 ai dit, il est aussi utile que le Missionnaire des Indes ou de la Chine, et si ce dernier a besom de grandes vertus, le premier n en a pas moins besoin. Je pense qu il faut peut-etre au Missionnaire de Terre-Sainte une plus grande humilite pour ne pas desircr la gloire mondaine, qui s attaclie assez souvent a la vie et aux ceuvres des Missionnaires des autres regions. Non, 1 eclat et le bruit ne sont pas la recompense de nos travaux en Terre-Sainte! Nous ne dcvons nous y consacrer qu a des choses, qui, quoique grandes et remarquables dans leur ensemble, ne meritent pas d etre publiees en de tail dans les journaux. Mais il se fait du bien et ce bien est considerable , et parfois il faut le faire malgre celui qui en profite, parce qu il est presque toujours I objct de la critique de 1 envie et d une jalousie peu chrcticnnc. Neanmoins, laissez-moi le repeter, il se fait beaucoup de bien , ct si les
homines ne s en aperpoivent pas, qu importe au Missionnaire ? En verite. nous serious bien aveugles si dans le sacrifice que nous faisons de notre personne , nous voulions snr 1 autel memo du sacrifice nous couronner des roses de la terre !
On m a engage plus d uiie fois a ecrire sur cette mission quelques pages qui pussent etre inserees dans un journal, dans les Annales ou aillcurs. Je ue 1 ai pas fait et je ne le ferai pas encore. Et pourquoi? Le pourquoi est clair, et il est impossible que vous ne le compreniez pas ? Parce quo la vie du Missionnaire de Terre- Sainte doit ressembler a celle du premier grand Mis sionnaire, le divin Jesus qui n a pas fait moins dans les trente ans de sa vie cachee qu il n a fait dans les trois dernieres annees de sa vie publique.
Voila a peu pres ce que j ai cru necessaire de vous dire en reponse a Fexcellente lettre par laquelle vous me demandez des renseignements sur cette Mission. Et comme je crois que ce n est point par hasard ou par simple curiosite que vous les avez demandes, mais plutot par le desir que vous avez de vous y attacker, je me permettrai de vous y encourager et de vous y pousser aussi vivement que je le sais et que je le puis. Ce que je vous ai dit me parait suffisant pour vous decider, si vous avez 1 esprit vide de toute pensee basse et mondaine, et plutot le coeur plein de bon vouloir et d humilitc. Ah! que vons me feriez rire si vous ne reserviez votre estime que pour les Missions ou Ton emploie les tenailles, les epieux et les grils a rotir les Missionnaires ? Quoi! Se faire omnia omnibus, comme le doit faire le Missionnaire de Terre- Sainte , sans que jamais rien vienne flatter son amour propre , c est-a-dire sans que quelque grand resultat sensible le console, n est- ce pas chose aussi difficile que de recevoir quel ques coups de baton dans les jambes, ou quelques coups de pierres sur le dos, ou meme de pires traitements ? Du reste, si Dieu nous avait donne la vocation du martvre, il pourrait arriver que les occasions ne manquassent point ici non plus : elles n ont point manque a tant de Missionnaires qui out 6te de mon temps battus et meurtris par les Turcs, ou dont le couvent entier a etc livre aux flammes, comme vous le savez.
Courage done, je vous le repete; desormais je prierai le Seigneur de vous affermir dans vos desseins. La Terre- Sainte a besom aujourd hui de beaucoup d ouvriers, non-seulement pour se maintenir solidement dans les lieux qu elle occupe depuis des siecles , mais encore pour envoyer des Mission naires en tant d autres lieux ou les catholiques en demandcnt et ou les heretiques eux- monies en sollicitent. Je ne vous parle point des nouveaux hos pices et maisons ou verts en Egypte, ou les Peres de Terre- Sainte out un champ immense a cultiver, et Dieu veuille qu ils en aient les moyens necessaires, mais de cette mission d Alep qui est un acheminemcnt a une nouvelle mission pour Zeit un et Maraasc, pays heretiques, quo la Terre- Sainte a rendus ou rendra catholiques. Si vous vcniez en Orient, jc serais, certes,
bieu aisedevous voir, et surtout de vous avoir avec moi; car, comme vous le savez, il y a ici pour les nouveaux Missionnaires un college de langue arabe , ct c est moi qui Fenseigne. Oh ! que je voudrais que vous dussiez aussi enseigner a ma petite classe de latin et de mathematiques les chiffres, les regies les plus difficiles des logarithmes et les gerondifs !
Si vous avez occasion de voir le P. General, baisez-lui la main et demandez lui la benediction pour moi et pour toute cette familie religieuse. Je vous salue de coeur, me recommande a vos prieres et me declare votre frere et ami.
FB. LUDOVIC DE RAVENNE, Min. Ols.