CHAPITRE VII. — ToTIPALMES
Le type ornithologique dont dérivent nos Cormorans compte dans l’hémisphère austral un grand nombre de représentants, mais la plupart de ces oiseaux n’appartiennent pas à la région antarctique ; ce ne sont que des émigrants et par conséquent
je n’aurai pas à en parler ici (3). Mais il en est un certain
(1) J. D. Hooker, Flora antarctica, t. IL, p. 210.
(2) Voy. les Cartes jointes à ce mémoire.
(3) Le Cormoran ordinaire, ou Phalacrocoraxz Garbo si commun en Europe, s’étend jusqu’en Australie et sur les côtes de la Nouvelle-Zélande, où il a été
nombre qui présentent des. caractères particuliers et qui appartiennent en propre aux régions avoisinant le pôle sud. Quelques-uns ont à l’âge adulte le ventre blanc et les parties supérieures d’un noir métallique, ils ont été réunis par Reichenbach sous le nom subgénérique de Hypoleucus et leur mode de distribution géographique mérite d’être étudié.
L’un de ces oiseaux, le Phalacrocorax magellanicus (1) est très commun vers la pointe sud de l'Amérique et il est désigné par les matelots et les voyageurs sous le nom de Nigaud ou. de. Ninnie (2). Il varie beaucoup avec l’âge; à l’état adulte et en plumage de noce, la tête et le cou sont d’un noir verdâtre ainsi que le dessus du corps ; une huppe s’élève au-dessus du front. Les orbites, la partie antérieure de la face et l’espace intermandibulaire sont dénudés et colorés en rouge. La poitrine, l’abdomen et les flancs sont blanes (3). Dans le jeune âge, le cou est maculé de blanc (4) et cette teinte peut s'étendre de façon à envahir presque toute la partie antérieure de la gorge.
On trouve tous les intermédiaires entre ces deux formes extré-. mes, ainsi une tache blanche existe souvent sous le menton, ou bien dans la région auriculaire (5) ou occupe presque toute, la portion jugale de la tête. |
Ces Cormorans s’établissent en troupes nombreuses sur les falaises des îles Falkland et ils y construisent leurs nids avec quelques algues cimentées avec de la boue (6). Le Muséum possède plusieurs de ces oiseaux provenant de la même loca-
désigné sous le nom de Phalacrocorax Carboides (Gould), (Birds of Australia, t. VIL pl. 66. Dieffenbach. op. cût., t. I, p. 201).
(4) Pelecanus magellanicus, Gmélin, Linné, Systema nature, t, 1, p. 576.
Magellanic shag, Latham, Synopsis, t. IT, p. 604, n° 20.
(2) Pernetty, Voyage aux îles Malouines, t. 11, p. 23.
Forster, Voyage round the World, t. II, p. 495.
Fanning les appelle Shags (loc. cit., p. 85).
(3) Hombron et Jacquinot, Voyage au Pôle Sud, atlas, pl. 31 bis, fig. {.
(4) Idem, atlas, pl. 81 bis, fig. 2.
(5) C’est la Graculus leucotis de Cuvier.
(6) Abbott, on the Birds of the Falkland Islands (the Ibis, 1861, p. 167). Abbott désigne cette espèce sous le nom de Common Shag.
FAUNE DES RÉGIONS AUSTRALES. 27 lité et recueillis par l’expédition de la Coquille (D) ; sur l’un d'eux, la teinte noire du cou s’étend plus que d'ordinaire et couvre une partié de la poitrine. D’autres ont été tués à Éden dans l’île de Wellington, sur la côte ouest dé là Patagonie, par le docteur Sabatier, médecin de la Magieienne. Cunningham a signalé l'existence de ces Cormorans à Port-Tamar, au sudouest dela terre de Guillaume IV, en Patagonie (2). Ts remontent au nord jusqu’à l’île Chiloé (3).
Le Cormoran à caroncule Phalacrocorax carunculatus (4) ressemble beaucoup à l'espèce précédente, mais la partie antérieure du cou: est toujours entièrement blanche et une large bande de même couleur s’étend sur l’avant-bras. Lesjoues sont constamment noires et la face porte, chez l’adulté, deux caroncules qui s'élèvent. à la: base du bee et se rejoignent souvent sur laligne médiane ; le tour des yeux et les joues sont dénudés et colorésen rouge. Ces oiseauxnichent dans les mêmes parages au sud de la région américaine. À Falkland ils fréquentent les Rookeries des Manchots chrysocomes, leurs nids ne sont pas réunis, mais ils sont.disséminés au milieu de ceux des Gorfous, dont ils s’approprient souvent les maiériaux (5).
Ces oiseaux sont fort communs sur les bords du détroit de Magellan. À l’île de Santa Magdalena où M. Cunningham les a vu réunis par milliers, leurs nids couvraient un espace considérable et quand ils étaient effrayés, ils s’élevaient en l'air en formant un véritable nuage (6). L’amiral Serres, commandant de /a Magicienne,ena vu plusieurs à Punta Arenas (7).
(1) Voyage de la « Coquille », Zool., t. 1, % partie, p. 550. |
(2) Cunningham, Natural history of the strait of Magellan, 1871, p. 478. Voyez aussi Forster, À voyage round the world, t. Il, p. 495.
(3) Pelzeln, Novara, Vôgel, p. 159.
(4) Carunculated Shag, Latham, Synopsis, t. IT, p. 603, n° 19. Pelecanus carunculatus, Gmelin, Linné, Systema naturæ, t. 1, p. 576. (5) Abbott, the Penguins of the Falkland Islands (the Ibis, 1860).
— On the Birds on the Falkland Islands (the Ibis, 1861, p. 166). (6) Cunningham, Natural history'of the strait of Magellan, p. 271 et pl. 13.
— Sclater et Salvin, List of Birds collected in the straits of Magellan by | D' Cunningham (the This, 1869, p. 284).
(7) Collections du Muséum.
Leur présence a été signalée sur la côte ouest de l'Amérique du Sud, à l’ile Chiloé (1) et au Chili (2); ils ont été trouvés à l’île Pitt près de la Nouvelle-Zélande par M. Travers (3). Kerguelen est aussi une des stations de reproduction de ce Cormoran (4). Enfin son aire de distribution géographique paraît s'étendre jusqu'aux îles Croze t(5).
Un autre Cormoran très peu différent des deux espèces dont il vient d’être question, habite les côtes du Pérou et du Chili, Il a été désigné par les naturalistes sous le nom de Phalacrocorax Bougainvillei (6). Le cou de cet oiseau, au lieu d’être entièrement noir comme celui du Phalacrocorax magellanicus porte au-dessous du menton une grande tache blanche et la teinte blanche de la poitrine se prolonge en avant à la base du cou. Ces caractères n’ont que peu d'importance et il est bien difficile de distinguer cet oiseau du Cormoran de Magellan lorsque le plumage n’a pas encore acquis son développement ultime.
(1) Pelzeln, Novara, p. 159. (2) Collection du Muséum. Un exemplaire de ce Cormoran provient du voyage de Gay.
(3) Buller, Birds of New-Zealand, p. 331, pl. 30 fig. 1.
(4) Haliœus verrucosus, Cabanis, Journal fur Ornithologie, 1875, p. 450 DM ture
— Cabanis et Reichenow, Ubersicht auf der Expedition S. M. Schiff GAzZELLA (Journal fur Ornithologie, 1876, p. 329.)
Graculus carunculatus Elliott-Coues, op. cit. (Bulletin U. S. nat. Museum, n° 2, p. 1).
Phalacrocorax verrucosus, Sharpe, op. cit., (Phil. Trans., t. CLX VIII, p. 149).
Graculus carunculatus, Schlegel, Muséum des Pays-Bas, Pelecani, p. 21.
(5) En effet, je trouve dans l’exemplaire du Conspectus avium de Bonaparte, provenant de la bibliothèque de Jules Verreaux, une note écrite de la main de ce dernier naturaliste, dans laquelle, après avoir donné la description de deux Gormorans à caroncule, il ajoute : « Ces deux individus provenaient des Crozet et avaient été envoyés à mon frère Édouard par M. Layard, en juillet 1859, Celui qui avait du blanc à la huppe paraissait le plus adulte, en ce que les caroncules placées à la base du bec étaient bien plus développées. »
(6) Graculus Bougainvillei, Lesson, Zoologie de la Thétis, p. 331. — Complément de Buffon, 2e édit., p. 708.
Graculus albigulu, Brandt., Bulletin Acad. de Saint-Pélersbourg, t. IL, p. 97.
À l’île Campbell, M. H. Filhol à découvert un Cormoran qu’il a désigné sous le nom de Phalacrocorax Campbell (4) et qui est tout à fait intermédiaire au Phalacrocorax carunculatus et au Phalacrocorax Bougainvillei. En effet, il ressemble presque entièrement à ce dernier, mais il porte sur les ailes une bande blanche comme Le Ph. carunculatus. Plusieurs jeunes Cormorans rapportés de lile d’Auckland par l'expédition de l’Astrolabe ont exactement les caractères de ceux de l’île Campbell et c’est à cette espèce que doivent se rapporter les oiseaux de Campbell dont M. Hutton parle sous le nom de Phalacrocorax magellanicus (2).
D’autres espèces, à ventre blanc, habitent également les terres australes mais elles offrent beaucoup moins d’intérêt. Telles le Phalacrocorax varius de la Nouvelle-Zélande et de l’Australie (3), le Phalacrocorax leucogaster de la Nouvelle- Hollande (4), et le Phalacrocroax brevirostris (5), qui semble confiné à la Nouvelle-Zélande et aux îles Ghatham (6).
Le Phalucrocorax punctatus (7), le plus remarquable de tous les Cormorans connus, n’habite que la Nouvelle-Zélande (S) ; sa présence n’a jamais été signalée ailleurs; 1l se distingue nettement par la beauté de son plumage. Le manteau et les scapulaires sont d’un beau gris, et chaque plume porte à son extrémité une petite tache noire. L'oiseau adulte est pourvu
(1) Urile Campbelli, H. Filhol, Note sur une nouvelle espèce d’Urile provenant de l’île Campbell. (Bull. de la Société philomathique, T° série, t. IL, p. 132, 1878.) .
(2) Hutton, Transact. New-Zealand Institute, t. XI, p. 338.
(3) Voyez Gould, Birds of Australia, t. VIT, pl. 65.
— Buller, Birds of New-Zealand, p. 328.
(4) Gould, op. cit., t. VIE, pl. 69.
(5) Gould, Proc. Zool. Soc., 1837, pl. 26.
(6) Buller, Birds of New-Zealand, p. 330, pl. 30, fig 2.
(7) Pelecanus punctatus, Gmelin, Linné, Systema nature, t. I, p. 274.
Spotted Shag, Latham, Gen. syn.. t. IT, p. 602.
(8) The Crested Shag, Cook, Voyage, t. I, p. 151.
Graculus punctatus, Gray (Diffenbach’s Travels in New-Zealand, t. I,
Phalacrocorax punctatus, Buller, Birds of New-Zealand, p. 334, pl. 51.
de deux huppes, l’une frontale, l’autre occipitale; enfin, de chaque côté du cou existe une bande blanche.
Auxiîles Chatham, M. Buller a signalé une autre espèce ou variété (1), qu’il a désignée sous le nom de Phalacrocorax Feathersoni, et dont le plumage est plus foncé que celui du Cormoran ponctué ; la tête et le cou sont noirs, sans trace de bandes blanches. Les caractères généraux qui distinguent ces deux Cormorans se retrouvent chez une autre espèce des côtes du Chili et du Pérou, qui a été appelée Phalacrocorax Gaimardi (2). Aussi les ornithologistes réunissent-ils ces oiseaux dans le petit sous-genre STICTICARBO (3).
J’ajouterai que des oiseaux de ce genre ont été remarqués par divers navigateurs sur beaucoup d’autres points de la région antarctique, mais n’ont pas été décrits avec assez de précision pour être déterminables spécifiquement. Ainsi Forster en a vu à la Géorgie australe (4), et Ross en signale aussi la présence à l’île Auckland et à la Terre Louis- . Philippe (5).
Enfin, les ornithologistes ont inscrit dans les catalogues des Faunes du sud de l'Amérique, de la Nouvelle-Zélande et de l’Australie, beaucoup d’espèces plus ou moins voisines de celles dont il vient d’être question, mais elles ne donnent lieu à aucune remarque qu'il soit utile de présenter 1C1.
Les considérations qui précèdent suffisent à montrer que la faune antarctique compte dans le groupe des Cormorans, deux types qui lui sont spéciaux : le premier, qui comprend les Hypoleucus, est représenté par plusieurs espèces ou races très
voisines les unes des autres; le second, formé par les Sticti-
(1) Phalacrocorax Feathersoni, Buller (the Ibis, 1873, p. 90), Birds of New-Zealand, p. 338, pl. 32.
(2) Carbo Gaimardi, Lesson, Voyage de la « Coquille », Zool., t. XLVIN. — Traité d'Ornithologie, p. 603.
(3) Bonaparte, Conspectus avium, t. IT, p. 174.
(4) Forster, Voyage, t. IL, p. 529.
(5) Voyage to the Southern and Antarctic Region, t. 1, p. 149 et t. IL, p. 420.
FAUNE DES RÉGIONS AUSTRALES. 31 carbo, est peu nombreux en espèces et s’étend de l'Amérique du sud à la Nouvelle-Zélande.
Le Fou de Bassan, ou Sula bassana (1), qui habite les mers aretiques et qui appartient à la même famille que les Cormorans, est représenté dans le sud de l'hémisphère austral par deux espèces ou races qui n’en diffèrent que très peu; ce sont le Sula serrator (2) et le Sula capensis (3).
Le premier de ces oiseaux ressemble par ses teintes et par les parties nues de sa gorge au Sula bassana, mais il est un peu moins gros et toutes les rémiges, ainsi quelesquatre pennes mitoyennes de la queue sont d’un brun fuligineux. Ce Fou habite l'Australie et la Tasmanie (4) et il fréquente aussi la Nouvelle-Zélande (5).
Le Sula capensis présente les mêmes caractères généraux, mais toutes les pennes de la queue, les rémiges et les grandes couvertures alaires sont noires chez l'oiseau adulte: J’ajouterai que la ligne dénudée de la gorge s'étend au-delà de la pre-
(1) Pelecanus bassanus, Linné, Systema naturæ, 1766, t. I, p. 217.
Sula bassana, Brisson, Ornithologie, t. VI, p. 503 et 497 (1760).
(2) Pelecanus serrator, Banks, Sula serrator, G. R. Gray, Genera of Birds. t. LL
Sula Australis, Gould, Proceedings of the Zoological Society of Lôndon, 1840. p. 177.
Sula serrator, Bonaparte, Conspectus avium, t. I, p. 166.
Schlegel, Muséum des Pays-Bas, Pelecani, p. 38:
(3) Sula capensis, Tichstenstein, Mus. Berol. — Bonaparte, Conspectus avium, t. II, p. 165.
Sula melanura, Temminck, Manuel d'Ornithologie, t. IV, p. 569.
(4) Collection du Muséum. Exemplaires rapportés par J. Verreaux. — Gould, Birds of Australia, t. VII, pl. 76.
(5) Collection du Müséu. Exemplaire rapporté par M. Arnoux (Expéd. du capitainé Bérard, 1844).
Diffenbach, op. CE. L'APAD- 00"
Gray, fise of the Birds of Névw-Zealand and adjacent islands (the Tbis, 1862, p. 250).
Buller (Birds of New-Zealand, y. 324) raconte que cette + espèce niche par centaines sur l’ilé White, dans la baie dé Planty.
mière moitié du cou. Il se trouve dans l’Afrique australe (1), mais 11 a été observé aussi au Gabon (2).
Il est facile de se convaincre que les caractères distinctifs de ces trois prétendues espèces n’ont que bien peu d'importance et qu'ils n’existent pas dans le jeune âge, quand le corps est tacheté de brun. Il y a donc lieu de croire que ce ne sont que des races, et il est probable que l’examen d’un nombre considérable de ces Fous montrerait qu’il existe des formes de transition dont les caractères ne sont pas nettement tranchés. Ce qui confirme cette manière de voir, c’est qu’on trouve en Europe un Fou que M. Lefèvre a désigné sous le nom de Fou intermédiaire, et que Baldamus a nommé Sula Lefevri (3), dont les rémiges secondaires et la queue seraient entièrement noires. Aussi, tandis que M. de Selys-Lonchamps l’identifie au Sula bassana, M. Schlesgel le rapporte avec doute au Sula Serrator d'Australie (4). Ces divergences d’opinion chez des ornithologistes aussi compétents, tiennent au peu de fixité des particularités distinctives des oiseaux dont il vient d’être question, et permettent d'admettre qu’ils sont tous descendus d’un même type spécifique et qu'ils se sont ensuite légèrement diversifiés suivant les conditions au milieu desquelles ils vivaient. D’ailleurs, cette tendance vers un mélanisme plus accusé que présentent les Fous de l'Australie et ceux du Cap s’accorde très bien avec des faits du même genre sur lesquels j'ai eu l’occasion d’insister et qui montrent que dans certains types ornithologiques le plumage des espèces australes est mélangé de noir lorsque celui des espèces boréales est tout à fait blanc (5).
Les Fous abondent sur les côtes de l'Amérique méridionale,
(1) Il a été trouvé, par Delalande et J. Verreaux, à Saldanha-Bay et à Algoa- Bay (Notes de J. Verreaux).
(2) Un exemplaire de cette espèce a été envoyé du Gabon à Verreaux par M. Aubry Lecomte, en 1864. Ainsi que l’a indiqué le premier de ces naturalistes dans une note, en marge du Conspectus avium.
(3) Baldamus, Naumania, 1851, t. IV, p. 37. — Ch. Bonaparte. Conspectus avium, t. II, p. 165.
(4) Schlegel, Muséum des Pays-Bas, Pelecani, p. 38.
(5) Comptes rendus de l'Académie des sciences, 1873. T. LXXVI, p. 1551.
mais ils sont beaucoup plus nombreux au Chili et au Pérou qu’en Patagonie ou au détroit de Magellan. Cependant le Muséum a reçu un de ces oiseaux tué dans cette dernière région par le docteur Sabatier, chirurgien de la Magicienne; mais il est rare qu'ils se rapprochent autant du Pôle antarctique. Au contraire, ils nichent par troupes innombrables sur quelques îlots de la côte du Pacifique, entre le 9 et le 21° degré de latitude sud, notamment aux iles Chinchas, et sont connus des Péruviens sous le nom général des Quanues. Leurs excréments accumulés pendant une longue suite de siècles sur ces rochers où la pluie ne tombe que très rarement, y ont constitué les riches dépôts de guano dont l’agriculture fait aujourd’hui un grand usage,et dont l’exploitation se poursuit avec une activité extrême. Or, M. Boussingault nous apprend que d’après les observations faites par M. Rivero, la quantité de guano est telle qu’on ne tenant compte que des stations ou houaneras situées au nord du Rio-Loa, on ne peut l’estimer à moins de 378 millions de quintaux métriques. Ce savant, prenant en considération la quantité de matières excrémentitielles évacuées journellement par ces oiseaux, calculant aussi approximativement le nombre d'individus qui ont dù concourir à la production de ces dépôts, est arrivé de la sorte à établir que depuis six mille ans au moins, les Iles Chinchas ont été habitées par plus de 260000 de ces grands Palmipèdes pélagiens (1).
Au premier abord, cette évaluation peut attendre mais elle s’accorde très bien avec tout ce que les voyageurs nous ra-
content au sujet de l’abondance des oiseaux pêcheurs dans ces
parages. Ainsi, Antonio de Ulloa, en parlant des Quanaes, nous dit : « Quelquefois, en s’élevant desiles, ils forment comme » un nuage qui obscureit le soleil. Ils mettent d’une heure et
. » demie à deuxheures pour passer d’un endroit à un autre sans
» qu’on voit diminuer leur multitude. Ils s’étendent au-dessus
(1) Boussingault, Fragment d’un mémoire sur les gisements de guano dans les îlots et sur les côtes de l’océan Pacifique (Comptes rendus des séances de
| l'Académie des sciences, 1860, t. LI, p. 852).
» de la mer et occupent un grand espace, après quoi ils com- » mencent leur pêche d’une façon fort divertissante ; car se soulevant dans l'air en tournoyant à une hauteur assez » grande, mais proportionnée à leur vue, aussitôt qu’ils apercoivent un poisson, ils fondent dessus, la tête basse, ser- » rant les ailes au corps et frappant avec tant de force qu’on aperçoit le bouillonnement de l’eau d'assez loin. Ils re- » prennent ensuite leur vol en avalant le poisson. Quelquefois, ils demeurent longtemps sous l’eau, et en sortent loin de l'endroit où ils s’y sont précipités, sans doute parce » que le poisson fait effort pour échapper et qu'ils le poursui- » vent, disputant avec lui de légèreté à nager. Ainsi, on les voit » sans cesse dans l'endroit qu'ils fréquentent, les uns se lais- » sant choir dans l’eau, les autres s’élevant ; et comme leur » nombre en est fort grand, c’est un plaisir de voir cette » confusion. Quand ils sont rassasiés, ils se reposent sur les . » ondes ; au coucher du soleil, ils se réunissent, et toute cette » nombreuse bande va chercher un gîte. On a observé au » Callao que les oiseaux qui se gîtent dans les îles et les îlots » situés au nord de ce port, vont dès le matin faire leur pêche » du côté du sud et reviennent le soir dans les lieux d’où ils » sont partis. Quand ils commencent à traverser le port, on » n’en voit ni le commencement mi la fin. (1) »
À quelle espèce appartient le Fou des îles à Guano? Cette question mérite d’être examinée, car elle est assez embrouillée. Tchudi l’a désignée sous le nom de Suwla variegata, et il lui assigne les caractères suivants : la tête, le cou, le dessus du dos et toute la partie inférieure du corps sont d’un blanc éclatant, les ailes et les grandes plumes sont d'un noir brunâtre dans leur portion extérne, mais blanches dans la moitié basilaire dé leur portion interne. Lä partie postérieure du dos, la queue et les flancs sont tachetés de blanc et de hoir. Chez lés jéunés oiseaux, cette moucheturé s'étend sur tout le dos,
DA
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(1) Voyage historique de l'Amérique méridionale (sic), par G. Juan et A. dé Ulloa, 1752, t. I, p. 486.
Dex mi
les côtés et une portion du ventre. Le bec est d’un brun de
corne, les pieds noirs et les iris d’un brun foncé (1).
Quelques auteurs considèrent cette espèce comme distincte de toutes celles du même genre (2). Gray pense qu’elle est identique avec le Sula piscator (3). Gh. Bonaparte l’indique avec un point de doute comme synonyme du Sula cyanops de Sundevall (4). Il suffit de comparer les Fous de la côte du Pérou avec le Sula piscator pour reconnaître à première vue qu’ils en sont très différents par laforme du bec, par les dimensions et par les teintes.Îls se rapprochent aucontraire beaucoup du Sula cyanops (5) de Sundevall, qui lui-même est identique avec le Sula personata de Gould (6). Ges dénominations adoptées dans la plupart des traités d’ornithologie ne peuvent cependant être conservées, car la même espèce a été décrite et nommée par Lesson Sula dactylatra (7). Mais comme celle-ci n’a jamaisété figurée, elle est peu connue des naturalistes et elle a été le plus souvent passée sous silence. Le Muséum de Paris possède l’exemplaire type tué par Lesson à l’île de l’Ascension, et j'ai cru utile de le représenter ici, afin de faire cesser toute confusion (8).
Les jeunes du Sula dactylatra, dont le dos est encore tacheté, ressemblent tellement au Sula variegata de Tchudi, qu'il me paraît impossible de les eu séparer spécifiquement. Mais je n’ai jamais vu de Fous du sud de l'Amérique offrant les
(1) Tchudi, Fauna Peruana, p. 315.
(2) Hume, Remarks on the genus Sula (Stray Feathers, 1871, p. 317).
(3) Gray, Handlist, t. IL, p. 126.
(4) Ch. Bonaparte, Conspectus avium, t. IL, p. 166.
(5) Sundevall, Physiogr. Salksk, Tidskrift., 218, 1837.
(6) Gould, Proceedings of the Zoological Society, 1846, t: XXI.
Sula melanops, Hartlaub et Heuglin (the Ibis, 1859, p. 351, pl. 351, pl. X. fig. 2). É -
(7) Lesson, Voyage de la « Coquille », t. 1, p. 494, 1898; et Traité d’Ornithologie, 1831, p. 601. Fou manche de velours, Sula dactylatra. Espèce confondue avec le Fou de Bassan adulte et le Manga de Velado des Portugais. Plumage blanc pur: aile et queue noires ; bec corné; tarses jaunes; la base du bec cerclée d’une peau nue qui s’étend sur la gorge en forme de demi-cercle. L'ile de l’Ascension, les mers cha udes des Tropiques.
(8) Voyez la planche jointe à ce mémoire.
caractères du Sula dactylatra adulte. Plusieurs exemplaires provenant de cette région existent dans les collections du Muséum, l’un vient de Callao, un autre a été tué à Santa-Cruz par d’Orbigny, un autre, enfin, à Magellan, par le docteur Sabatier, et tous ont le plumage du dos tacheté ; y aurait-il là une race particulière? C’est une question qui ne pourra être résolue que lorsqu'on aura réuni un grand nombre d’exemplaires de cet oiseau.
La Sula dactylatra ou Sula variegata paraît d’ailleurs avoir une répartition géographique fort étendue, car 1l a été également trouvé en Australie (1), à la Nouvelle-Zélande (2), à l’île de l’Ascension (3), aussi bien qu'en Amérique.
D’autres espèces se montrent aussi sur les côtes de ce grand continent, mais plus au nord et dans desrégions plus chaudes. Ainsi le Sula piscatrix (4), dont le lieu d'élection semble être l’île de France (5), a aussi été tué à Cayenne et à Haïti (6); il a . d’ailleurs été rencontré à la Nouvelle-Zélande (7). Le Sula parva (8) visite parfois les côtes du Chili (9), les environs de Rio de Janeiro (10), l'Amérique chaude, le Japon, l'archipel indien et la mer Rouge.
Enfin, M. Neboux, chirurgien de la Vénus, a rapporté en 1839 au Muséum, un Fou provenant de la côte pacifique de
(1) Sula personata, Gould, Birds of Australia, t. IL, pl. 77.
(2) Collection du Muséum, exemplaire rapporté par M. Arnoux, chirurgien de la corvette le Rhin.
(3) Lesson, Voyage de la « Coquille », t. IT, p. 494.
(4) Sula piscatrix, Linné, Systema naturæ, t. I, p. 217, 1766.
Sula candida, Brisson, Ornithologie, t. VI, p. 501.
Sula rubripes, Gould, Proc. Zool. Soc., 1837, p. 156.
Sula rubripeda, Peale, United States exploring expedition. Birds, p. 274, pl. 83.
(5) Cette espèce est très commune aux Seychelles, d’où M. Lantz en a envoyé de nombreux spécimens au Muséum.
(6) Le Muséum possède un de ces Fous, envoyé de Cayenne par M. Martin, et un autre plus jeune provenant d'Haïti et dû à M. Ricord.
(7) Collection du Muséum, M. Arnoux.
(8) Gmelin, Systema naturæ, t. 1, p. 579, 1788.
(9) Collection du Muséum.
(10) Pelzeln, Reise Novara, Vogel, p. 156.
l'Amérique, qui me paraît constituer une espèce nouvelle bien caractérisée par la forme de son bec et la nature des plumes du cou. J’ai désigné cet oiseau sous le nom de Sula Nebouxii (1), et j'en donne ici une figure (2).
Il résulte de cette étude, que le type zoologique représenté par les Fous, n'appartient pas à la Faune antarctique, mais à la Faune de l’hémisphère boréal ou des contrées équatoriales. Ces oiseaux, qui se plient facilement à des conditions d’existence diverses, ont pu s'étendre sur les terres australes et s’y reproduire, et ils semblent y avoir donné naissance, dans certains cas, à des races particulières.
La Frégate, ou Fregata Aquila (3), se montre quelquefois à Kerguelen (4) et aux îles Crozet (5), mais ce n’est que par accident et elle ne fait pas partie de la Faune dont l’étude nous occupe ici; elle arrive de temps en temps à la Nouvelle-Zé-
(1) Cet oiseau n’est pas encore complètement adulte. Son bec est grêle et d’une longueur remarquable, il mesure, à partir des plumes du front, 11 centimètres, tandis que chez les plus grands Sula dactylatra le bec ne dépasse pas 10 centimètres. Les plumes de la tête et du dessus du cou sont étroites et lancéolées au lieu d’être arrondies comme d'ordinaire, et elles rappellent un peu par leur forme celles des Pélicans, elles sont brunes à leur base et blanches à leur extrémité. Le dessous du cou, la poitrine et le ventre sont blancs, le dos est brun, l'extrémité des plumes qui le couvrent est blanchâtre. Les ailes sont entièrement brunes. Les ailes et les pattes sont de la même dimension que celles du Sula dactylatra. L'espace dénudé de la gorge, au lieu d’être arrondi comme chez cette dernière espèce, forme un angle en arrière de la mandibule inférieure. Cet oiseau, indiqué comme provenant de la côte Pacifique de l'Amérique, a probablement été capturé au Ghili, où la Vénus a fait un long séjour.
(2) Voyez la planche jointe à ce mémoire.
(3) The man of War-Bird, Edwards, Gleanings, t. VI, p. 209, pl. 309 (1760).
Pelecanus aquilus, Linné, Systema naturæ, t. 1, p. 216 (1766).
Fregata aquila, Iliger, Prodromus, p. 279, 1811.
Tachypetes aquila, Viallot, Nouveau dictionnaire d'histoire naturelle, t. XI, p. 143, 1817.
(4) Cabanis et Reichenow, 0p. cit. (Journal fur Ornithologie, 1876, p. 329).
(9) Notes manuscrites de J. Verreaux (il avait recu cette Frégate, en 1859, de M. Layard). Ç
lande (1), mais Forster ne l’a aperçue que dans le voisinage de la région intertropicale par 27 degrés de latitude sud (2), et nous savons qu'ellen’est pas rare à la Nouvelle-Calédonie (3),en Australie et dans les mers chaudes ; elle est particulièrement commune aux îles Seychelles (4) et à Sainte-Hélène (5). On comprend d’ailleurs facilement comment un oiseau doué d’ailes aussi puissantes peut s'éloigner beaucoup de ses stations de reproduction. Ainsi une Frégate a été vue en 1853 par M. Bévalet par le travers des îles Lofoden (6).
Les Pélicans, les Phaëtons et les Anhingas ne fréquentent pas les régions antarctiques ; quelques-uns de ces oiseaux pélaoiens arrivent Jusque sur les côtes du Chili et de l'Australie, ainsi qu'au cap de Bonne-Espérance, mais, de même que la Frégate, 1ls appartiennent essentiellement à la zone intertropicale, et par conséquent je n'ai pas à en parler ici.