LES QTÉS LACUSTRES DE LA SUISSE
Var m. Bllaéé WiCI.1JS.
néûUê des Deux-Mondes, 15 février 1861
Gompte-renda présenté par M. F. MiCHAumsti, dans la séance du 10 ayril 1862.
Peadant l'biver de 1853 à 1854, le retrait des eaux du lac de Zimcfa mil à sec une large grève; les ouvriers occupés aux travaux de rendigiiement découvrirent à Obermeilen, sous une couche do vaso d'un demi mètre d^épaisseur, des pilotis, des morceaux de charbon, des pierres noircies par le feu, des ossements et des ustensiles variés qui témoignaient de Texistence d'un ancko TîUage. Ce fut le point do départ d'explorations incessantes; im a sondé les bas-fonds des lacs de la Suisse, de la Savoie, de lHalie et les coucbes alluviales formées sur les rivages de ces lacs et iÉùs les deltas de leurs rivières. On a retrouvé ainsi, en Suisse seotemnt, les restes de 150 villages, et on a retiré de la seule bourgade aquatique de Concise, environ 25,000 objets antiques. GSbs villages étaient composés généralement de deux à trois cents eabsuet; chaque cabane pouvait avoir trois à cinq mètres de Mrgôur. — Il est donc certain qu'à une époque reôllée, de Bombvenses peuplades attirées par les facilités de la pèche, et sans doute parles besoins de la défense, bâtissaient leurs babitatimBau milieu des eaux.
L'étude des objets retrouvés dans la vase a conduit les arcbéo* logues suisses à diviser en trois âges le cycle de l'histoire lacustre; r^e de la pierre, celui du bronze et celui du fer. Les pilotis appartenant an premier âge, ont été rongés par les eaux jusqu'au raz du sol, ceux de la période suivante s'élèventencore au dessus & fond à un mette ou deux. Une des choses qui étonnent te plus ivla rae de ces restes des constructiotis primitivetr, cent l'éuoN oKtil d« trmiB acdoriiptt par de8> ttomoM qtti ii^^ttlèâtkfeùi^
diq)Oiitiûa d'autres outils que des cailloux, et toa ehadMDs ée leurs foyers ; certains villages reposaient sur plus de 40,000 pilotis!
La hache de pierre a joué le plus grand rôle dans Texistence des Lacustres. On la retrouve par centaines sur remplacement des anciens villages, taillée le plus souvent dans un bloc de serpeutinc et emmanchée, au moyen des ligatures ou des mortaises, à rextrémité débranches recourbées, ou assujettie à des manches en bois de cerf. Les flèches, en silex ou en os, étaient flxées à l'extrémité de longs roseaux. Des tas de cailloux aux vives arêtes, trop petits pour être employés à la fabricatioa d'instruments, ne pouvaient avoir d'autre but que de servir à la défense. On prétend mémo que les Lacustres très habiles dans Tart de la guerre, avaient imaginé des boulets incendiaires. Ces instruments de destruction formés de charbon pétn avec de Targile et qu'on perçait d'un trou afin de pouvoir mieux les jeter, étaient lancés, rougis au feu, sur les toits des cabanes ennemies.
Des lames de silex, tranchantes ou dentelées, servaient de couteaux et de scies. On fabriquait des cordes et des câbles avec des fibres textiles, des nattes de chanvre et de lin, et même de véritable toile. On élevait des troupeaux de bœufs, de moutons, de chèvres, do porcs; on fabriquait une espèce de fromage dans des vases perc('*s de trous; on cultivait des arbres fruitiers, tels que le pommier, le poirier, le prunier. Enfin, parmi les débris d'un village du lac de Constance, M. Léhle a découvert un anden magasin de blé, contenant environ cent mesures d'orge et de froment en grains et en épis. Il a trouvé aussi un véritable paia conservé par la carbonisation et consistant en grains broyés auxquels le son adhérait encore. A Texception des œufs et de la volaille, ralimentation des Lacustres ressemblait tout à fait à la nôtre.
La possession des céréales suffirait à elle seule pour prouver que ces peuplades sans nom, avaient déjà de longs siècles de progrès à raconter. H faut ajouter qu'un a trouvé dans les dtés lacustres une foule d'objets attestant un commerce étendu, comme Tambre jaune de la Baltique, le corail de la Méditerranée, la néphrite de TAsie, le silex, etc.
A quels siècles de l'histoire duit-on faire remonter cet Âge de te pierre que nous révèlent les lacs suisses? En comparant la marché actuelle des aUuvions, avec l'éloignement du rivage des piiotit
décoayerts dans la vallée de l'Orbe, on a pu fixer approximativement la fondation du village de Ghamblon à deux mille ans, au moins, avant notre ère. H est donc acquis à la science, qu'un peuple d'agricuUeurs, d'industriels, de commerçants, habitait raelvélie un millier d'années avant la guerre de Troie, et que le climat du pays n'a pas sensiblement varié depuis celte époque. Les arbres et les plantes qui croissent aujourd'hui dans ces contrées, y croissaient alors; les mômes fruits cultivés et sauvages servaient à l'alimentation des hommes. La seule différence révélée par l'élude des débris de l'âge de la pierre, c'est que la châtaigne d'eau et le nénuphar nain, qui n'existent plus maintenant dans les lacs de laSuisse, y croissaient encore en abondance. Cette égalité du clhnat pendant une période de 40 siècles, est une sérieuse objection à l'hypothèse des déluges polahres, proposée par M. Âdhémar.
A l'âge de la pierre, l'âge du bronze succéda brusquement; dans presque toutes les bourgades lacustres la limite de ces deux époques est nettement indiquée par l'incendie des cabanes et par le massacre des populations. Deux races s'étaient entre-choquées. Les nouveaux venus brandissaient dans leurs mains des haches de métal^ et grâce â la supériorité de leurs armes durent avoir facilement raison des pauvres indigènes. — Les villages de celle deuxième période dépassent notablement en nombre ceux de la période précédente. Dans les marais de la Thicle, les pilolis se trouvent en si grande quantité, qu'ils donnent lieu â une véritable exploitation de bois.
L'industrie en possession du métal devint très supérieure; la hache fut toujours la compagne fidèle du guerrier, mais â cette arme de combat s'ajoutèrent de nouveaux instruments de mort : l'épée de bronze et le casse-lôte en pierre. Les flèches , en revanche, deviennent très rares : au lieu d'engager le combat à distance, on uiarche â Tcnnemi, on le combat face à face. Un élégant moule des haches trouvé à Morgcs, témoigne qu'il y avait alors des fabriques spéciales d'instrumonls de bronze, et une barre d'élain trouvée â Ëstavayer, prouve que le bronze n'était pas importé de l'étranger à l'état d'alliage. — Le cheval, â peine représenté pendant l'âge de la pierre, s'était multiplié.
La durée de l'âge de bronze, à en juger d'après sa couche lacustre, fut très longue, — et sa fin ne fut pas moins violente que telle de l'âge de la pierre. Sur 80 bourgades de la deuxième pé*
riode^ trois à peine ofiRrent des vestiges d'Boe ooeupatiOB uMrieure proloDgt^e, presque toutes les autres portent les traces du pillage et de l'incendie. Les nouveaux envahisseurs, les Belvétiens^ — puisque les poteries de Tépoquc romaine se rencontrent dans les cabanes de la troisième période, — étaient forts supérieurs aux populations précédentes. Les glaives quils foi'gcaient pourraient aujourd'hui encore être considérés comme des œuvres d'art; mais ce peuple si remarquable par le côté matériel de la civilisation, professait une religion barbare. Non loin de Lausanne, s'élève un turaulus qui recouvrait quatre vases d'argile remplis de cendres humaines. Une cavité ménagée au-dessus des autres, contenait les charbons et les cendres du bûcher ainsi que les restes calcinés d'animaux, parmis lesquels on reconnaissait le chien, le bœuf et le cheval. Plus haut, s'étendait un lit inégal de grosses pierres brutes, sur lequel gisaient sans ordre quatre squelettes humains, dont l'attitude irréguliére montrait que les corps avaient été jetés violemment sur cette rude couche de cailloux. Des bracelets, des débris de chaînettes, des broches et des ornements divers, indiquaient la parure de femmes, dont la jeunesse ressortait du peu de développement des dents de sagesse, encc^e cachées dans l'alvéole. Â deux kilomètres plus loin, on a trouvé dans un autre lumulus helvétien douze squelettes de jeunes gens, brisés à coup de massue.
Dans les cavaux funéraires de Tàge de la pierre, les morts ont les bras repliés en croissant sur la poitnne, et les genoux ramenés sous le menton, comme pour témoigner par cette attitude de l'enfant avant sa naissance, que l'homme en mouraat rentre dans le sein de la mère universelle. Rien, en tous cas, ne permet de supposer que les premiers habitants de la Suisse aient sacrifié des victimes humaines aux mânes de leurs morts. Ces rites féroces que les Helvétiens célébrèrent plus tard, étaient îbcodnus aux Lacustres.
Hier encore, — dit l'auteur de l'excellent travail que j'essaye d'analyser dans cette note, — avant qu'on eut aperçu des pilotis à travers l'eau transparente des lacs, on ne connaissait pas cette nation qui, pendant vingt siècles peut être, a préparé notre sol pour la civilisation qu'il porte aujourd'hui. C'est elle qui a lutté avec les bëtes féroces, qui a défriché les loréts, cultivé la terre; c est elle qui a fait ce grand travail de colonisation premièrei attribué par les Grecsà leurs demi-dieux.... Aces ménlQPiâdgtail*
ajoutons encore ceci : Elle a fixé un cadre indestructible au développemeut des sociétés futures, en déterminant l'emplacement de la plupart de nos cités. Je m'en rapporte au mémoire inséré dans les Annales delà Société de 1860. La moitié de tout notre die tionnaire géographique^ et voire, des noms propres de familles fiançaises, est parfaitement intelligible en langues scylhiques, — et le dictionnaire breton, c'est-à-dire, l'ancien dictionnaire gaulois, est tout slave. Il est permis désormais d'attribuer l'âge de la pierre aux Finois. Leurs vainqueurs furent les Slaves, surnommés alors Kelti^ c'est-à-dire : Orientaux. La race cruelle des Germains nous donna l'âge du fer.
C*e8t grande merveille, d'interroger au bout des siècles, les cités conservées sous les feux des volcans ou cachées au sein des lacs ; mais la lèvre humaine garde l'empreinte du passé plus fidèlement encore. Quand on aura exploré le dictionnaire avec la sagacité et la sainte patience des explorateurs des vieilles boues suisses, les premières pages de l'histoire, blanches ou barbouillées de mythes, seront lisibles, parce que rien d'important ne s'est passé au monde qui n'ait laissé son mot.
BIBUOTHÈQUE FORËSIENIIE.