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DE PARIS

M. de Malesherbes goûtait fort le talent de Rousseau ; en sa qualité de Directeur de la Librairie, il pouvait lui rendre, pour l'impression et la libre circulation de ses ouvrages, les plus grands services, étant données les entraves de tous genres qui gênaient l'expression de la pensée au dix-liuitième siècle. M. de Maleslierbes n'y manqua pas : Rousseau faisait imprimer la Nouvelle-Héloïse en Hollande ; or, les épreuves d'un si long ouvrage auraient été très coûteuses à expédier par la poste ; Maleslierbes les lui fit venir en franchise et, quand l'ouvrage fut imprimé, il ne permit à l'édition hollandaise d'être débilée en France, qu'après qu'une édition française eût été achevée au profit de Rousseau.

Ce qu'il a fait pour la Nouvelle-Héloïse, Malesherbes est prêt mainlenant à le faire pour VEmile, mais il agit cette fois de concert avec M"'^ de Luxembourg. Cest le libraire Duchesne qui a été chargé de l'impression : or, pendant que l'ouvrage s'imprime à Paris, Rousseau, impatient des lenteurs du libraire, s'imagine que ce sont les jésuites qui retardent l'impression; et

Bibliographie : Rousseau; Confessions, U, 11. — Grimm ; Correspondance littéraire, V. — Collé : Journal. — Bachaumont : Mémoires secrets. — Bosscha : Lettres inédites de Rousseau à Rey, 1858. — Streckeisr^n-Moultou : J.-J. Rousseau, ses amis et ses ennemis, II. — Laiison : Documents inédits sur la condamnation et la censure de V Emile {Annales J.-J. R., I, 95). — Manuscrits : Lettres inédites de ou à Rousseau (Bibliothèque de la Ville de Neuchâtel).

pourquoi les jésuites? parce que les jésuites ont en mains l'éducation de la jeunesse et que, par l'É/nz'/e, il montre qu'on peut se passer d'eux. Bientôt même, l'impression n'allant pas plus rite malgré ses objurgations au libraire, il va se mettre en tête que celui-ci l'a trahi, qu'il s'est vendu aux jésuites et que ceux-ci, sachant qu'il est malade, attendent qu'il soit mort pour faire paraître, alors seulement, un Emile tronqué et arrangé à leur façon. Pendant qu'il est en proie à ces transes, il harcèle Malesherbes et la maréchale de lettres éperdues : la maréchale court à Paris chez le libraire, se fait montrer les épreuves, le manuscrit ; Malesherbes, de son côté, se renseigne, et tous deux s'efforcent de tranquilliser le malheureux Rousseau. Voulant marquer les bontés singulières de Malesherbes et de M™^ de Luxembourg pour l'auteur d'Emile, Brunetière écrit ces lignes expressives : « Dans le siècle de la faveur, du privilège et de la tyrannie, Rousseau ne se dérange pas du fond de sa retraite : un premier président de la Cour des Aides se charge maintenant des commissions du fils de l'horloger de Genève ; et l'ancien laquais des Vercellis fait courir, d'imprimerie en imprimerie, à travers la rue Saint-Jacques, la femme dont le nom seul évoque toutes les élégances de l'ancien régime : Madeleine-Angélique de Neuville-Villeroy, duchesse de Montmorency-Luxembourg (1). »

Entin le livre s'imprime, il va paraître : Rousseau reconnaît qu'il a agi comme un fou et, plein de confusion, il écrit à Malesherbes (23 décembre 1761), une curieuse lettre d'excuses, où on lit ceci : « depuis plus de six semaines, ma conduite et mes lettres ne sont qu'un tissu d'iniquités, de folies, d'impertinences... Vous avez tout fait pour calmer mon délire. » Rousseau ici se connaît et s'analyse très bien et, plus tard, dans les Confessions, se rappelant ses ridicules soupçons, il écrit cette phrase, qui aurait dû faire réfléchir ceux qui l'ont cru sur parole, quand il a accusé successivement tous ses amis : « il est élonnant quelle foule de faits et de circonstances vint, dans mon

(1) Bruuetière : Nouo. études criliques sur Vhist. de la litt. franc., 1882, p. 225.

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esprit, se calquer sur cette folie et lui donner un air de vraisemblance, quedis-je? m'y montrer Vévidence et la démonstration. » Quand il reconnut que sa démonstration était absurde, il écrivit à Moultou (23 décembre 1761) : « J'ai imaginé des calomnies contre deux honnêtes libraires, dont l'un n'a de torts que quelques retards involontaires, et l'autre, un zèle plein de générosité et de désintéressement que j'ai payé, pour toute reconnaissance, d'une accusation de fourberie... Je ne sais quel aveuglement m'a fait inventer, pour en noircir ma vie et l'honneur d'autrui, ce tissu d'horreurs. »

Mais des maux plus réels allaient fondre sur lui et changer le cours de sa destinée. VÉmile avait paru vers la fin de mai 1762 ; la vente s'en faisait publiquement et sans encombre ; Rousseau, pleinement rassuré, jouissait en paix de sa gloire et de ses doux loisirs à Montmorency, quand, dans la nuit du 8 au 9 juin, il fut réveillé en sursaut et prié de se rendre en hâte auprès de la maréchale : il était décrété de prise de corps et l'on allait le saisir à la première heure. Que s'était-il donc passé, et comment expliquer ce coup de théâtre? — C'est le problème de VÉmile, problème qui peut se formuler ainsi : comment Rousseau a-l-il pu être condamné, et si rigoureusement, alors qu'il avait de si puissants protecteurs, et pourquoi ceux-ci ne l'ont-ils pas défendu? On a généralement accepté, en cette affaire, les affirmations et les insinuations de Rousseau dans les Confessions : de celles-ci il résulterait que ses protecteurs, dès qu'ils ont vu venir l'orage, se sont empressés de faire passer la frontière à leur compromettant ami, le sacrifiant ainsi à leur propre sécurité, ou, tout au moins, au souci de leur réputation et de leur tranquillité. Pour la mémoire des Luxembourg et de Malesherbes, il vaut la peine de porter, si l'on peut, quelque lumière dans cette mystérieuse affaire, qui devait avoir pour Rousseau de si terribles conséquences. Mais si nous voulons essayer d'établir la responsabilité de chacun, il nous faut suivre pas à pas les différentes phases de cette histoire, depuis le moment de l'impression d'Emile, jusqu'à la fuite précipitée de Rousseau à Yverdon.

Tout d'abord, pour ce qui regarde l'impression d'Emile, la première idée de Rousseau est excellente : c'est de faire imprimer l'ouvrage à l'étranger et, plus tard seulement, de le faire, si l'on veut, réimprimer en France, la réimpression ne se heurtant pas aux mêmes difficultés qu'une première impression. Pour celle-ci, en effet, s'il voulait avoir le permis d'imprimer, Rousseau devait accepter un censeur, faire subir à son livre « une mutilation, à laquelle (disait-il), il ne consentirait jamais ». Et d'ailleurs, même le permis d'imprimer n'écartait pas tout danger : « puisque la permission du magistrat ne met à couvert de rien, qu'aurai-je à répondre à ceux qui viendront me dire : pourquoi imprimez-vous chez nous des maximes hérétiques et républicaines ? Je dirai que ce sont les miennes et celles de mon pays? fort bien, me dira-t-on, que ne les imprimez-vous hors de chez nous ? » (à Coindet, 1761).

Mais M™»* de Luxembourg a une autre idée : « comme elle me reprochait de me laisser duper par mes libraires, elle voulut que je lui laissasse le soin de faire imprimer cet ouvrage (l'Emile), afin d'en tirer un meilleur parti.» (Confessions 1, 10) (1). Rousseau alors, cédant aux amicales instances de M"^^ de Luxembourg, lui laisse le soin de faire imprimer VEmile « sous l'expresse condition, a(firme-t-il, qu'il ne s'imprimerait point en France. » Et comme Malesherbes entre dans les vues de M""^ de Luxembourg, Rousseau n'a plus d'objection à faire, «l'impression d'un livre approuvé (non pas officiellement, ce qui importe beaucoup, et Rousseau le sait bien) par M. de Malesherbes étant par cela seul légitime ». Et cependant, ajoute-t-il dans les Confessions, * par un scrupule extraordinaire,/ea::ig'ea/ toujours que l'ouvrage s'imprimerait en Hollande, et même par le libraire Néaulme, que je ne me contentai pas d'indiquer, mais que f en prévins ». Et il remit son manuscrit à M'"^ de Luxembourg. Il raconte plus

(1) « Les impressions faites en Hollande ou en Suisse étaient forcément plus longues, plus coûteuses, et n'étaient pas exemptes de tout risque, puisque les ballots venant de l'étranger passaient toujours à la douane et aux Chambres syndicales des villes frontières. Aussi, avait-on parfois avantage à faire imprimer en France. » (Belin : Le commerce des livres prohibés à Paris, de 1750 à 1789, 1U13, p 50).

loin dans ses Confessions : « Après avoir demeuré longtemps sans entendre parler de VEmile depuis que je l'avais remis à M™* de Luxembourg, j'appris enfin que le marché en avait été conclu à Paris avec le libraire Duchesne et, par celui-ci, avec le libraire Néaulme d'Amsterdam. M'"'' de Luxembourg m'envoya les deux doubles de mon traité avec Duchesne pour les signer. Je reconnus l'écriture pour être de la même main dont étaient celles des lettres de M. de Malesherbes qu'il ne m'écrivait pas de sa propre main. Cette certitude que mon traité se faisait de l'aveu (tacite, ne l'oublions pas) et sous les yeux du magistrat, me le fit signer avec confiance. Duchesne me donnait de ce manuscrit six mille francs, la moitié comptant et, je crois, cent ou deux cents exemplaires. Après avoir signé les deux doubles, je les renvoyai tous deux à M"^^ de Luxembourg qui l'avait ainsi désiré ; elle en donna un à Duchesne, elle garda l'autre, au lieu de me le renvoyer, et je ne l'ai jamais revu. »

Nous pouvons le voir nous-même et voici ce que nous y lisons : Rousseau « reconnaît avoir vendu et livré au sieur Duchesne, libraire à Paris, un manuscrit de sa composition intitulé: Emile ou Traité de VEdiication, pour en jouir, lui et ses ayants cause, comme de chose qui leur appartient en propriété » (29 août 1761). Ce libellé n'implique-t-il pas le droit, pour Duchesne, d'imprimer lui-même le manuscrit et de l'imprimer où et comme il lui plaira? « L'auteur d'un ouvrage qui cède à un libraire son manuscrit lui communique tous ses droits et dans toute leur intégrité. » Ainsi parlent les libraires dans leur Requête au Roi au sujet des arrêts du 30 août 1777; et, de même, Laboulaye et Guiffrey, dans leur ouvrage sur « La propriété littéraire au xviii^ siècle » (1859), s'expriment ainsi : « Les libraires de Paris avaient toujours pensé que leur droit sur les manuscrits qu'ils achetaient était aussi étendu que celui de l'auteur même ; ... le cessionnaire ne doutait pas qu'il ne succédât aux droits les plus complets et les plus certains (de l'auteur) et se considérait comme maître perpétuel et absolu de ce qu'il avait payé et acheté » ; — toutes choses que n'ignorait pas Rousseau, on le verra plus loin.

De fait, l'ouvrage s'imprime en même temps, à Paris par les soins de Ducliesne, et à Amsterdam par les soins de Néaulme sur les feuilles corrigées que lui envoie Ducliesne. Mais Rousseau va s'apercevoir, en corrigeant les feuilles, que son ouvrage s'imprime à Paris, alors qu'il avait « exigé qu'il s'imprimerait en Hollande? » En effet: « Je vis bien que l'ouvrage s'imprimait en France ainsi qu'en Hollande; que pouvais-je faire? Je n'étais plus maître de mon manuscrit (depuis le traité avec Ducliesne). Loin d'avoir trempé dans l'édition de France, je m'y étais toujours opposé ; mais enfin, puisque cette édition se faisait bon gré malgré moi, et puisqu'elle servait de modèle à l'autre, il fallait bien y jeter les yeux et voir les épreuves pour ne pas laisser estropier et défigurer mon livre. » Ainsi, il a finalement consenti à l'impression faite à Paris, et il n'est pas tout à fait dans le vrai quand il écrit encore le 5 juin 1762, à Néaulme : « J'aurais souhaité de grand cœur que le tout fût passé par vos mains seules (exact), et qu'on n'eût traité qu'avec vous ; mais n'ayant pas été consulté dans cette affaire, je ne puis répondre de ce qui s'est fait à mon insu. » Ce n'est pas à son insu qu'un traité sans condition a été passé avec Ducliesne, puisqu'il l'a signé. Par précaution, Duchesne voulait qu'on indiquai sur le titre que l'ouvrage sortait des presses de Néaulme à La Haye. Rousseau protesta : « Je ne vois point sans répugnance, écrivitil à Duchesne, ces mots de La Haye et de Jean Néaulme sur un livre imprimé à Paris, en sorte que l'ouvrage d'un ami de la vérité commence par un mensonge » (26 mars 1762). L'ami de la vérité céda et le livre imprimé à Paris fut dit imprimé à La Haye, ce qui d'ailleurs ne trompa personne ; et quand « l'ami de la vérité », dans sa Lettre à Beaumont, écrira : « Un Genevois fait imprimer un livre en Hollande, et par arrêt du Parlement de Paris ce livre est brûlé sans respect pour le Souverain dont il porte le privilège t, ce sera là une assez forte inexactitude, puisque le livre a été aussi et dabord imprimé à Paris. N'en estce pas une autre, et de plus grande conséquence, de soutenir, comme Rousseau l'a toujours fait, que l'impression à Paris avait été faite malgré lui? C'est, il est vrai, suivant Musset-Pathay, ce

qu'établirait d'irréfutable façon un très curieux document cité par lui dans son Histoire de la vie et des ouvrages de J.-J. Rousseau (seulement dans l'édition de 1821, t. ii, 550), et présenté au lecteur de la façon suivante : « Voici une pièce qui, s'il en était besoin, prouverait la véracité de Rousseau. C'est un certificat que M. de Maleslierbes lui délivra, relativement à VÉmile. L'auteur n'en fit jamais usage. Elle a été trouvée (ladite pièce) dans ses papiers et publiée en 1791, conséquemment du vivant du magistrat qui l'avait donnée à Jean-Jacques. Je la transcris dans le seizième volume de l'édition in-4° ». Cette pièce ne se trouve pas au tome xvi de l'édition in-4°, de Genève ; mais on la peut lire dans la seconde partie des Confessions, t. iv, de l'édition Du Peyrou (Neuchâtel, imprimerie Fauche-Borel, 1790) en appendice, p. 445. Ce document est précédé de ces mots : « Déclaration trouvée dans les papiers de l'auteur », et, en note : « Cette déclaration, qui a été fournie à l'auteur par le célèbre magistrat qui l'a signée, pour lui servir de pièce justificative, a paru trop importante pour ne pas l'insérer ici. »

Voici ce document, très important en effet, et très inattendu : « Quand M. Rousseau traita de son ouvrage intitulé Emile ou de r Éducation, ceux avec qui il conclut son marché lui dirent que leur intention était de le faire imprimer en Hollande (ainsi rien n'est écrit, et surtout rien n'est « exigé » par Rousseau au sujet de l'impression). Un libraire, devenu possesseur du manuscrit, demanda (sans doute à Maleslierbes) la permission de le faire imprimer (ostensiblement) en France, sans en avertir l'auteur. On lui nomma un censeur. Le censeur, ayant examiné les premiers cahiers, donna une liste de quelques changements qu'il croyait nécessaires. Cette liste fut communiquée à M. Rousseau, à qui l'on avait appris (?) quelque temps auparavant qu'on avait commencé à imprimer son ouvrage à Paris. II déclara au magistrat chargé de la librairie qu'il était inutile de faire des changements aux premiers cahiers, parce que la lecture de la suite ferait connaître que l'ouvrage entier ne pourrait jamais être permis (avoir un permis d'imprimer) en France. Il ajouta qu'il ne voulait rien faire en fraude des lois, et qu'il

n'avait fait son livre que pour être imprimé en Hollande, où il croyait qu'il pouvait paraître sans contrevenir à la loi du pays. Ce fut d'après cette déclaration, faite par M. Rousseau, que le censeur eut ordre de discontinuer l'examen et qu'on dit au libraire qu'il n'aurait jamais de permission. D'après ces faits, qui sont très certains, et qui ne seront point désavoués, M. Rousseau peut assurer que, si le livre intitulé Emile ou de V Éducation a été imprimé à Paris, malgré les défenses (du magistrat), c'est à son insu, et même qu'il a fait ce qui dépendait de lui pour l'empêcher. Les faits contenus dans ce Mémoire sont exactement vrais ; et puisque M. Rousseau désire que je le lui certifie, c'est une satisfaction que je ne peux lui refuser. A Paris, le 31 janvier 1766, Signé Lamoignon de Malesherbes (1). »

Ces mots « le censeur, corrections à faire d, s'accordent

avec les Confessions : « On dit au libraire qu'il n'aurait jamais de permission ». Entendez : de permission officielle. Mais il peut, s'il veut, et Rousseau n'a aucun droit de l'en empêcher, imprimer à Paris sans permission ou avec la permission tacite du magistrat, puisqu'il est maître absolu du manuscrit, ce que ne dit pas le certificat ci-dessus.

A ce certificat signé Malesherbes, il est curieux de comparer ces lignes d'une lettre que ce même Malesherbes écrivait à Rousseau le H décembre 1761 : « Je savais, il y a longtemps, que l'ouvrage s'imprimait en France ; je croyais que vous le saviez aussi ; c'est pour cela que j'ai oublié de vous le mander. Il n'y a en cela rien qu'on ait voulu faire à votre insu. » C'est donc qu'à cette date (14 décembre) Rousseau venait de se plaindre à Malesherbes qu'à son insu on imprimât à Paris. Rousseau, pourtant, avait écrit le 19 octobre à Duchesne : « Mandez-moi quels sont vos arrangements pour faire tirer, afin que je vous renvoie les feuilles, de manière que vos ouvriers n'attendent pas. » Et le 21 octobre : a Vous imprimez, Monsieur, le plus considérable de mes ouvrages (2). » Ainsi ce n'est pas seulement Malesherbes,

(1) J'ai donné le texte de l'original qui se trouve à Neuchâtel et qu'a transcrit M^sson dans son excellente édition critique de la Profession de foi du vicaire Savoyard, Hachette, 1914, Introduction, p. XLV.

(2) Musset-Pathay : Œuvres inédites de J.-J. Rousseau, l, 71, 80.

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c'est Rousseau lui-même qui, le 14 décembre, savait depuis longtemps que l'ouvrage s'imprimait en France (1).

Maintenant ce certificat de Malesherbes est- il bien authentique? Si Rousseau a eu réellement en mains une attestation aussi importante et qu'il avait, on l'a vu, sollicitée, comment se fait-il qu'il n'en ait pas dit un mot dans les Confessions, où il a si fort à cœur de rendre Malesherbes et M"™^ de Luxembourg responsables de sa condamnation ? Pourtant on n'a pas le droit de récuser ce certificat, parce qu'on n'a pas le droit de douter de la bonne foi de Du Peyrou qui nous l'a conservé. Il me semble qu'un fragment de lettre de Rousseau établirait, s'il en était besoin, l'authenticité de la pièce en question (2). Le 10 mai 1766, de Wootton, Rousseau écrivait à Malesherbes : «... depuis qu'à mon dernier voyage à Paris j'ai si bien achevé de vous connaître. Oui, Monsieur, avouer un tort, le déclarer (dans le dit certificat, je crois) est un etTort de justice assez rare; mais s'accuser au malheureux qu'on a perdu quoiqu'innocemment et ne l'en aimer que davantage est un acte de force qui n'appartenait qu'à vous. » Rousseau était, en effet, vraiment « malheureux », quand

(1) Le 16 décembre 1761 Malesherbes précisait sa précédente lettre par les renseignements suivants adressés à Rousseau : « Le premier marché de Duchesne était fait dans la supposition (il ne dit pas : à la condition) qu'on imprimerait en Hollande. Depuis ce temps -là on a imaginé, pour plus grande facilité, d'imprimer en France. Je l'ai su, mais j'ai feint de ne pas le savoir, et j'avais pour cela des raisons trop longues à détailler dans une lettre... Vous vous souvenez, Monsieur, que vous même ne pensiez pas que votre livre pût être imprimé publiquement en France. Vous ne le désiriez pas même, parce qu'il aurait fallu pour cela le soumettre à la censure, ce qui vous répugnait extrêmement. C'est pour cela qu'il a été nécessaire d'envelopper de quelques ténèbres l'édition qui se faisait en France (il s'agit donc d'une édition clandestine à laquelle Rousseau a prêté les mains ; et l'on ne voit pas dés lors comment il pouvait prétendre qu'il était « parfaitement en règles », la protection de Malesherbes devant rester secrète). L'état mental où vous êtes m'a obligé à avouer (en m'en occupant) cette édition beaucoup plus que je n'aurais voulu faire, puisqu'il a fallu en parler à Duchesne pour vous tranquilliser. Voilà tout le nœud de cette intrigue. » (Streckeisen-Moultou, If, 422). Nous acceptons, pour ces deux lettres, les dates rectifiées par M. Eug. Ritter, dans ses Nouvelles Recherches sur les Confessions, 1880.

(2) Masson estime que les deux premiers paragraphes du certificat manuscrit « ont été vraisemblablement rédigés par Rousseau et recopiés par un secrétaire de Malesherbes. Seules, les dernières lignes : « Les faits contenus », etc — sont de l'écriture de Malesherbes » (ibid.).

il vit Malesherbes lors de ce voyage à Paris où il séjourna, de décembre 1765 à janvier 1766; il put alors demander à Malesherbes, et peut-être lui présenter le « certificat », rédigé par lui dès janvier; Malesherbes le signa, ne voulant pas « refuser cette satisfaction », comme il dit, « à M. Rousseau », et surtout, comme il est permis d'interpréter sa pensée, à Rousseau « malheureux ». Mais il aurait pu tout aussi bien, à la demande de Rousseau faire la réponse qu'il fit à Voltaire au sujet d'une édition subreptice de VEssai sur les Mœurs : « Je peux dire que le libraire ne tient point le manuscrit de vous directement ; mais quand j'auiai dit tout cela, vous n'en serez pas plus avancé ; ceux qui sont portés à croire que le manuscrit a été imprimé de voire consentement ne trouveront, dans tout ce que je pourrais leur dire, rien de capable de les détromper. »

Ce qui me parait, en effet, le plus probable, c'est que Rousseau, pour l'impression à Paris, s'est contenté de vagues promesses et n'a pas du tout « exigé », comme il l'affirme, que l'impression se fît à fétranger. Et voici qui confirme, je crois, ma supposition : la première moitié de Y Emile étant imprimée, il voudrait arrêter l'impression, en France, de la seconde moitié, bien plus compromettante, puisqu'elle contient la Profession de foi du Vicaire savoyard, et il instruit de ses démarches la maréchale : « J'ai écrit à Duchesne de suspendre ; comme, de peur d'en trop dire, je ne lui ai écrit que par forme de conseil, il n'en a tenu compte. » Rousseau ne pouvait, en effet, que conseiller Duchesne et Duchesne, on le voit, pouvait passer outre.

Ainsi, pour l'impression de VEmile, à Paris, Rousseau s'est laissé faire ; il n'a rien ignoré, et même il pouvait tout prévoir, car le traité qu'il a signé avec Duchesne comportait si bien, nous l'avons vu, le droit, pour Duchesne, d'imprimer à Paris que Rousseau écrivait à Moultou : « Je crois que le libraire (Duchesne) a pris le parti de revenir au premier engagement et de faire imprimer en Hollande comme il s'y était engagé (on a vu de quelle façon); car c'était toujours malgré moi (il ne dit pas : malgré nos conventions) que, pour augmenter son gain, il prenait le parti (qu'il était donc libre de prendre) de faire

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imprimer en France, quoique de ma part je fusse autant en règle (?) qu'il me convient et que je n'eusse rien fait sans l'aveu (tacite) du magistrat. Mais maintenant que le libraire a reçu et payé le manuscrit, il en est le maître » (25 avril 1762).

UEmile dut paraître dans la seconde quinzaine de mai 1762; car Bachaumont écrit le 22 mai qu'il a paru « depuis quelques jours ». On lisait au frontispice : « Emile ou de l'Education, par Jean-Jacques Rousseau, citoyen de Genève )); il y avait deux éditions, imprimées à Paris par Duchesne, mais publiées, avec le nom du libraire Jean Néaulme et le nom de la ville de La Haye pour l'édition in-8°, et d'Amsterdam pour l'édition in-12. L'ouvrage, qui était attendu avec impatience, piqua vivement la curiosité ; dès le 26 mai « il fait très grand bruit », et, à cette date, Bachaumont, relatant a qu'il y a des choses très hardies contre la religion et le gouvernement », estime que « ce livre à coup sûr fera de la peine à son auteur. » Cinq jours plus tard, il signale « le scandale occasionné par VEmile », et il ajoute : « le glaive et Vencensoir se réunissent contre l'auteur, et ses amis lui ont témoigné qu'il y avait à craindre pour lui. »

Bachaumont était fort bien renseigné : quand Rousseau avait lu à son ami Duclos la Profession de foi du Vicaire savoyard, Duclos avait admiré, mais s'était étonné que « cela fît partie d'un livre imprimé à Paris » ; et, comme Rousseau répliquait qu'on devrait l'imprimer au Louvre par ordre du Roi : a J'en conviens, me dit-il, mais faites-moi le plaisir de ne dire à personne que vous m'avez lu ce morceau » (Confessions, II, 11). Bientôt c'est Malesherbes qui, par l'organe du maréchal, fait demander à Rousseau ses lettres relatives à VEmile. Et c'est enfin un M. de Blair (et non Blaire, comme il est écrit dans les Confessions), conseiller au Parlement, ce qui est grave, qui s'écrie (c'est Rousseau qui le fait parler) : « Voilà un fort beau livre, mais dont il sera parlé dans peu, plus qu'il ne serait à désirer pour l'auteur. »

Quel effet de si alarmants propos produisirent-ils sur Rousseau ? « il ne fit qu'en rire », dit-il, certain qu'il était « de l'utilité et de la beauté de son ouvrage ». Au fond, il était, je crois, plus inquiet qu'il ne le dit dans ses Confessions et dans ses lettres ;

car, s'il avait souhaité si ardemment (.\ue la deuxième partie (contenant le Vicaire Savoyard) fût ôtée à Duchesne et imprimée en Hollande, c'est qu'il se rendait parfaitement compte, et il n'avait pas besoin de Duclos pour cela, que les deux derniers volumes, s'ils étaient, comme il l'écrivait à Rey (18 février 1762), « encore mieux écrits et plus intéressants que les premiers »étaient aussi « pleins de choses hardies et fortes qui, malgré toute la faveur du magistrat, ne pourraient qu'élever des difficultés. » Aussi écrivait-il assez alarmé, et le même jour, à la maréchale que, pour la partie qui n'était pas encore imprimée, « il souhaitait fort, tant pour la sûreté du libraire que pour sa propre tranquillité, qu'elle ne fût pas imprimée en France. » Or voilà que tout s'est imprimé à Paris, que ses amis s'inquiètent et prennent leurs précautions ; et pourtant il est, dit-il, « tranquille », et rien ne trouble sa u sécurité. »

Que signifie cette sérénité parfaite qu'il affecte dans ses Confessions, et qui nous surprend fort de la part d'un esprit si avisé et d'un caractère qui ne nous a pas habitués à tant d'intrépidité ? Le coup qui allait le frapper, s'il espérait y échapper grâce à ses puissants protecteurs, ne le surprit pas, je crois, autant qu'il le dit dans ses Confessions. Les avertissements les plus sérieux et les plus précis ne lui avaient pas manqué : dès le 3 juin, nous le savons par Bachaumont, « l'Emile est arrêté par la police », et Rousseau l'apprend sans doute le jour même par ce billet (inédit) de Duchesne : « Je vous apprends avec peine que nous sommes arrêtés par la police et que je ne puis rien débiter... Si par hasar-d on vous demandait quelqu'éclaircissement louchant notre traité, je vous prie de garder là-dessus un secret qui ne doit être su que de nous deux; ne rendre aucun compte est le mieux. » Trois jours après, c'est la lettre du curé de Deuil dont Rousseau parle dans ses Confessions : « M. le maréchal, dit-il, reçut du curé de Deuil une lettre portant l'avis qu'il disait avoir eu de bonne part, que le parlement devait procéder contre moi avec la dernière sévérité et que tel jour, qu'il marqua, je serais décrété de prise de corps. » Cette lettre (manuscrite), la voici : 0 Lundi 6 juin 6 heures de l'après-midi, Martin, curé de

Deuil, au maréchal de Luxembourg : « Je reçois dans le moment une lettre de Paris d'une personne digne de foi qui me dit: Je suis assuré que J.-J. Rousseau sera déféré aujourd'hui au Parlement ; tous les avis sont au plus violent, il sera décrété et il y a tout lieu de craindre quon ne s en tienne pas là ; il n'a pas de temps à perdre pour se mettre à couvert ou pour prendre telle précaution qu il jugera à propos. On dit tout haut au Palais qu'il est inutile de brûler les livres et que cest aux auteurs quil faut s'adresser rtout cela est souligné par le curé). Voilà les termes de la letlre que je reçois. Je serais parti sur le champ pour en faire part à M. Rousseau ; mais d'après la fermeté que je lui connais, j'ai craint de ne pas pouvoir le déterminer à prendre de précautions ; c'est ce qui m'a engagé à m'adresser à Voire Grandeur qui le déterminera à prendre un parti convenable. »

Rousseau prétend que le curé de Deuil étant ami de Grimm et de M™^ d'Epina}^ (1), il jugea « cet avis de fabrique holbachique » : on ne s'explique guère pourquoi Grimm et d'Holbach auraient pris la peine de l'avertir ou de l'efîrayer. La lettre du curé est du 6 juin, c'est-à-dire de trois jours antérieure au décret, et elle était bien faite pour troubler la quiétude de Rousseau. Pourquoi donc, dans les Confessions, exagère-t-il, comme je le pense, sa sécurité, et nous parle-t-ii avec insistance de sa gaîté, inaltérable, à l'en croire, jusqu'au moment de sa condamnation qui aurait été pour lui un coup de surprise et comme un coup de foudre? Il me semble que le récit fameux des Confessions a été, sauf erreur, très habilement composé pour bien faire ressortir ce contraste : d'une part, voici un Rousseau qui, étant en règle avec les lois, «se sent parfaitement irréprochable », et garde sa belle humeur, car « il ne craint pas que M'"" de Luxembourg le laisse dans l'embarras pour un tort qui, s'il existait, était tout entier à elle seule)) ; et, d'autre part, voici des gens qui s'affolent, des protecteurs qui, se voyant subitement compromis, ne songent qu'à se mettre en sûreté aux dépens de leur protégé. Ce contraste est admirablement souligné,

(1) Est-ce parce que Grimm aurait, paraît-il, placé à Deuil M^^e Levasseur?

et même dramatisé, dans la scène nocturne où Rousseau qui dort bien tranquille, est brusquement réveillé à 2 heures du matin par du bruit et de la lumière et prié d'aller conférer tout de suite avec la maréchale « qui venait de se coucher, mais ne voulait pas s'endormir avant de m'avoir vu. Je m'habillai à la hâte et j'y courus. » Et il apprend, stupéfait, sa condamnation. Avant de montrer de quelle manière il va essayer d'en conjurer les effets, expliquons d'abord comment ei pourquoi il fut condamné.

On l'a vu, deux semaines avaient suffi pour enflammer les esprits et alarmer à la fois le gouvernement et le clergé ; et nous pouvons déjà prévoir qu'il sera impossible aux Luxembourg et à Malesherbes de tenir tête à l'orage. Celui-ci éclate le 9 juin. Ce jour-là le Parlement condamne VÉmile à être lacéré et brûlé et l'auteur est décrété de prise de corps. M. Lanson remarque (Annales J.-J. R. I. 95) que les conseillers, qui siégeaient ce jour-là à la Grand Chambre, ayant un très grand nombre d'années de service, « n'appartenaient pas aux générations empoisonnées par la tolérance philosophique », et que le rapporteur désigné (Lenoir) était un clerc, et il en conclut, je crois avec raison, que la condamnation était résolue d'avance : n'avons-nous pas entendu Bachaumont, puis le curé de Deuil, annoncer cette condamnation plusieurs jours avant le décret? C'était un bruit public ; et c'est ce qui nous explique que Grimm, huit jours seulement après l'apparition de VEmile, pût informer ses correspondants que le Parlement allait poursuivre l'auteur et que « vraisemblablement M. Rousseau sera obligé de quitler la France )) (Corresp. littér. V, 104). « Le petit nombre de juges est remarquable, dit M. Lanson. Aucun des honoraires qui pouvaient défendre ou absoudre VEmile n'était là : ni le président Hénault, ni Malesherbes, ni Trudaine de Bouligny, ni (]uelques autres dont les sentiments étaient connus » ; il n'était évidemment pas possible à des conseillers de défendre le livre en plein Parlement. Mais le Parlement lui-même n'a-t-il pas été, sinon entniiné — il n'avait pas besoin de l'être, — du moins soutenu et encouragé par un mouvement, et comme par un

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soulèvemeni de l'opinion ? Bachaumont, on l'a vu, parlait le 31 mai du « scandale » de VEmile ; et, la veille du décret, le prince de Conli écrivait à la maréchale que « l'effervescence était extrême ». Tout cela n'expliquerait-il pas la grande hâte du Parlement qui, à peine rentré des vacances de Pentecôte, lesquelles avaient duré jusqu'au 6 juin, ainsi que le remarque M. Lanson, rendit son arrêt dès le 9 ?

Si du reste cet arrêt fut si sévère, ce fut pour des motifs qui nous sont connus : à l'époque où nous sommes, en 1762, la grande préoccupation du Parlement qui était, comme on sait, janséniste, c'était de prendre, par la suppression des jésuites, une éclatante revanche de la destruction de Port-Royal. Mais frapper les jésuites, n'était-ce pas frapper du même coup l'Eglise elle-même, et cela alors que l'Assemblée du clergé l'année précédente (novembre 1761) et, plus tard, le pape lui-même, Clément XIII, dans son Consistoire du 3 juin 1762, venaient de prendre la défense de la Société de Jésus? Mais surtout les Parlementaires, en faisant la guerre aux jésuites, ne se faisaientils pas les auxiliaires des philosophes qui, non contents de battre en brèche les dogmes de la religion établie, semblaient vouloir par des livres, tels précisément que VEmile, ravir à l'Église et à ses plus ardents défenseurs, les jésuites, l'éducation de la jeunesse française ? Pour ôter donc le droit à ses adversaires de suspecter son orthodoxie et son attachement à l'Église, et pour qu'on ne pût surtout l'accuser de pactiser avec le philosophisme, le Parlement n'avait qu'un moyen : c'était de condamner solennellement l'ouvrage philosophique qui avait alors le plus de succès, et de frapper l'écrivain téméraire qui, dédaignant les subterfuges usités jusque là chez ses confrères en philosophie, attaquait ouvertement et sans ambages les dogmes les plus révérés de la religion catholique. C'est donc avec raison que Rousseau écrivait le 15 juin 1762 à Moultou : « le Parlement voulait fermer la bouche aux dévots en poursuivant les jésuites. » La condamnation d'Emile, en même temps qu'un certificat d'orthodoxie que se délivrait le Parlement, était la préface, et comme la rançon anticipée, de la suppression des jésuites.

Le malin donc du mercredi 9 juin 1762, les gens du Roi, sur le réquisitoire de l'avocat-général M^ Orner Joly de Fleur}'', ordonnent qu'un imprimé en 4 volumes in-8° intitulé Emile ou de rEducaiion, par Jean-Jacques Rousseau, citoyen de Genève, dit imprimé à La Haye 1762, sera lacéré et brûlé en la cour du Palais au pied du grand Escalier et l'auteur pris et appréhendé au corps et amené es-prisons de la Conciergerie pour être ouï et interrogé (1). Devant cet arrêt brutal que va faire Rousseau ? Il a le choix entre trois partis : il peut se laisser emprisonner — ou se cacher — ou fuir avant l'arrivée des huissiers du Parlement. Nous qui le connaissons, nous savons d'avance qu'il prendra le parti qu'on lui fera prendre. Que vont donc lui conseiller ses amis? Leur situation est angoissante, et elle rétait bien avant l'arrêt du Parlement parce que, plus clairvoyants que Rousseau, ils avaient vu venir l'orage ; et, après avoir essayé vainement de le conjurer, ils avaient songé aux moyens de soustraire Rousseau, et de se soustraire-eux-mêmes, aux conséquences de l'arrêt. Mais le prince de Conti n'avait rien pu obtenir, l'instruction judiciaire, une fois commencée, devant suivre son cours. Car, ce qu'il ne faut pas perdre de vue, dans cette affaire si embrouillée de VEmile, c'est que de tout temps en France, et quelque despotique ou capricieux que fût le régime du bon plaisir, les grands corps de l'État ne cessaient pas de

(1) L'arrêt du Parlement (qui reproduit le réquisitoire de Jolj-^ de Fleury) a été imprimé au tome XIII, page 242, de l'édition de Genève, in-l". L'original de l'arrêt est dans le « Registre du Conseil du Parlement», t. 132, p. 29 (à la Bibliothèque des avocats, au Palais de Justice de Paris). On y lit, entre autres accusations a que, conséquemment à ce S3'stème de n'admettre que la religion naturelle, il d'auteur) ose essayer de détruire la vérité de l'Ecriture sainte et des prophéties, la certitude des miracles énoncés dans les livres saints, l'infaillibilité de la Révélation, l'autorité de l'Eglise ;... que tels sont les principes impies et détestables de cet écrivain qui soumet la religion à l'examen de la raison, qui n'établit qu'une foi purement humaine ;.. qu'à ces impiétés il ajoute des détails indécents, des explications qui blessent la bienséance et la pudeur, des propositions qui tendent... à affaiblir le respect et l'amour des peuples pour leurs Rois. Que seraient d'ailleurs des sujets élevés dans de pareilles maximes, sinon des hommes préoccupés du scepticisme et de la tolérance?. .. quelles régies pour les mœurs? quels hommes pour la religion et pour l'État que des enfants élevés dans des principes qui font également horreur au chrétien et au citoyen ! »

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jouir de leurs droits séculaires ; par exemple, même un maréchal de France, comme le maréchal de Luxembourg, et môme un prince du sang, tel que le prince de Conti, ne pouvaient pas porter atteinte aux droits du Parlement et entraver le cours de la justice. Garai dit très bien, à propos justement de la condamnation de VEmile, que les évêques et les cours de justice étaient « deux puissances qui ne cédaient pas toujours, même au trône (1)». Il va de soi que Malesherbes, en sa double qualité de président de la Cour des Aides et de Directeur de la Librairie, pouvait, moins que tout autre, songer à intervenir une fois que le Parlement était saisi. Il le pouvait d'autant moins, et, d'autre part, les Luxembourg et le prince de Conti étaient d'autant plus empêchés d'agir en faveur de Rousseau, que ce n'était pas le Parlement seul qui s'était attaqué à l'auteur de VÉmile : le gouvernement lui-même avait pris parti, à l'instigation peut-être de Choiseul, qui voulait se défendre ainsi contre tout soupçon de partialité en faveur des philosophes au moment où il songeait à abattre les jésuites ; ainsi s'expliquerait ce mot du billet de Conti à la maréchale : « rien ne peut parer le coup, la Cour l'exige. »

Faut-il, à ces raisons d'ordre politique, ajouter certains griefs personnels de Choiseul contre Rousseau, comme paraît le suggérer cet énigmatique passage des Confessions ? a Un matin que j'étais seul avec M. de Luxembourg, il me dit : avez-vous parlé mal de M. de Choiseul dans le Contrat social? — Moi, lui dis-je en reculant de surprise, non, je vous jure ; mais j'en ai fait en revanche, et d'une plume qui n'est pas louangeuse, le plus bel éloge que ministre ait reçu. Et tout de suite je lui rapportai le passage. — Et dans VÉmile ? reprit-il. — Pas un mot, répondis je ; il n'y a pas un seul mot qui le regarde. — Ah ! dit-il avec plus de vivacité qu'il n'en avait d'ordinaire, il fallait faire la même chose dans l'autre livre, ou être plus clair. — J'ai cru l'être, ajoutais-je, je l'estimais assez pour cela. — II allait reprendre la parole ; je le vis prêt à s'ouvrir ; il se retint et se tut.

(1) Garât: Mémoires historiques sur le xviif siècle, 1821, II, 157.

Malheureuse politique de courtisan qui, dans les meilleurs cœurs, domine l'amitié même ! »

Le passage en question du Contrat social se trouve au chapitre VI du livre III, et voici évidemment les mots qui, au dire du maréchal, n'étaient pas assez clairs. Rousseau dit, d'une part, que les hommes qui, dans une monarchie parviennent aux premières places, « ne sont le plus souvent que de petits brouillons, de petits fripons, de petits intrigants, à qui les petits talents, qui font dans les cours parvenir aux grandes places, ne servent qu'à montrer au public leur ineptie aussitôt qu'ils y sont parvenus. » Il ajoute d'autre part : '< Quand, par quelqu'heureux hasard, un de ces hommes nés pour gouverner prend le timon des affaires dans une monarchie presqu'abimée par ce tas de jolis régisseurs, on est tout surpris des ressources qu'il trouve et cela fait époque dans un pays. » Rousseau, qui est souvent obscur, et parfois à dessein, et qui s'étonne après de n'avoir pas été compris, aurait peut-être dû avertir le lecteur que lorsqu'il parlait d'un « tas de jolis régisseurs », le brillant Choiseul n'était pas compris dans le tas, mais qu'au contraire c'était lui qui était (( né pour gouverner. » Il expliquera sa pensée six ans plus tard dans une lettre à M. de Choiseul (27 mars 1768), lettre qui, assure-t-il, eût été superflue, si M. de Luxembourg eût pris la peine de transmettre à M. de Choiseul la conversation qu'il avait eue avec lui Rousseau, et que nous avons citée, au sujet de ce malencontreux passage du Contrat social : « malheureusement, a]oute-t-il avec une belle désinvolture, le meilleur et le plus aimable des hommes n'en fut pas toujours le plus courageux (1). »

(I) Choiseul était-il à cette date personnellement hostile à Rousseau ? Nous n'en savons rien. Ce que nous savons, mais par un mot de lui qui est postérieur à la condamnation d'Emile, c'est qu'il ne professait pas pour le caractère et le talent de Rousseau une bien vive admiration : il l'appelle (en 17G4 et nous retrouverons cette citation plus loin) « cette peste de Rousseau », et il trouvera que les Lettres dé la Montagne sont « d'un ennui affreux ». Un mot de M»»» du Deffaud nous montre la maréchale de Luxembourg « ennemie des C oiseul », en 1771 ; enfin, la duchesse de Choisuul, dans ses lettres à M"" du DefTand, est très dure pour Rousseau.

N'oltaire, qui ne laisse rien perdre, se servira perfidement du passage, cité

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Quoi qu'il en soit, il est évident que la cour, aussi bien que le Parlement, voulant la condamnation de Rousseau, cette condamnation était certaine. On pouvait du moins à Montmorency essayer d'en atténuer, et peut-être même d'en éluder les plus graves conséquences pour le condamné. On hésita d'abord, me semble-t-il, entre les divers partis qui s'offraient : fuir, se cacher, ou se laisser prendre. Avant la fatale nuit, où Rousseau apprit qu'il était décrété, M™^ de Roufflers, très renseignée par le prince de Conti, et conséquemment très inquiète, engageait Rousseau à devancer l'arrêt du Parlement et à se réfugier en Angleterre, où elle comptait de nombreux amis : mais Rousseau, fermement convaincu qu'il pourrait toujours s'abriter, en cas de danger, derrière ses puissants protecteurs, ne pouvait se décider à partir. M™*" de Roufflers lui suggéra alors un expédient auquel il voulut bien se résigner, mais à la condition qu'on agît sans lui : « C'était, nous dit-il lui-même, la Rastille pour quelques semaines comme un moyen de me soustraire à la juridiction du Parlement qui ne se mêle pas des prisonniers d'État. 0 Rousseau appelle cela une « singulière grâce » ; mais le conseil de M"»* de Roufflers pouvait être bon. N'était-ce pas, en effet. M*"^ de Luxembourg qui, sur la prière de Rousseau, avait intercédé jadis auprès de M. de Saint-Florentin, en faveur de Morellet, prisonnier à la Rastille ? Or M. de Saint-Florentin, Secrétaire d'État de la maison du Roi et ministre tout puissant pendant de longues années, était justement l'intermédiaire entre le clergé et le Roi. C'est à lui, en même temps qu'au Chancelier de Lamoignon, que le Procureur général du Parlement s'était empressé d'écrire dès le 10 juin pour l'informer de l'arrêt rendu la veille contre V Emile. « Je vous promets, avait écrit jadis à Rousseau M™® de Luxembourg, que je ne laisserai pas M. de Saint-Florentin en repos que l'affaire (de iMorellet)

plus haut, du Contrat, pour nuire à Rousseau et faire sa cour en même temps ; il écrira à Ghoiseul en février 1766 : Jean-Jacques, le précepteur des rois et des ministres qui a imprimé dans son Contrat insocial « qu'il n'y a, à la cour de France, que de petits fripons, qui obtiennent de petites places par de petites intrigues. ^)

ne soit lerminée comme vous le désirez » ; et quelques jours après Morellet quittait la Bastille. Si nous en croyons Collé (Journal, août 1760) un ami avait conseillé à Helvétius de ne pas désavouer son livre De VEsprit parce qu'il ne risquait que ceci : perdre sa place de maitre d'hôtel de la reine et « au pis, trois mois de Bastille ». Quoi qu'il en soit, M™^ de Boufflers parut avoir abandonné son projet : « elle ne m'en parla plus », dit Rousseau, et l'on arrive ainsi à la nuit du 8 juin, Rousseau s'obstinant à ne pas bouger.

Mais enfin le moment est venu de se décider et promptement: « à 7 heures du matin, écrit le prince de Conti, il sera décrété de prise de corps et l'on enverra sur le champ le saisir. J'ai obtenu qu'on ne le poursuivra pas s'il s'éloigne ; mais s'il persiste à vouloir se laisser prendre, il sera pris. » Pour ne pas se laisser prendre, il fallait maintenant ou fuir ou se cacher. On proposa à Rousseau, sans doute M™*= de Boufflers, d'aller secrètement au Temple, où le prince de Conti pouvait lui assurer un asile inviolable, le Temple étant hors de la juridiction du Parlement. De son côté M. de Luxembourg offrit de le garder quelques jours chez lui incognito : « Je m'obstinai, dit Rousseau, à vouloir partir dès le jour même plutôt que de rester caché où que ce pût être. » Au fond il prit peur, ce qu'on n'a pas du reste le droit de lui reprocher en pareille occurrence. Réveillé brusquement de sa demi-tranquillité, et sa vive sensibilité le portant aux extrêmes, tout à coup il se vit perdu. « Le Parlement, écrivait-il quelques jours plus tard à Moultou, m'eût fait soufTrir les plus cruelles tortures ; il m'eût fait brûler vif. » De Pontarlier, il écrira à la maréchale : « Sitôt que je fus parti, je croyais toujours entendre la maréchaussée à mes trousses » ; et son premier mot, arrivé en lieu sûr, à Yverdon, sera pour le prince de Conti : « Je dois à votre Altesse ma vie, ma liberté. »

Avait-il couru vraiment de si grands dangers ? ce qui est certain, et ce qui explique son émoi, c'est qu'à Montmorency il n'avait pas été seul à craindre le pire. Le 16 juin M'"*' de Boufflers écrivait à Hume : « On prétend que, s'il n'avait pas pris la

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fuite, il aurait été condamné à mort. » Aurait-on été jusque là ? il est bien sûr que non. Sans doute on avait, par une déclaration du 16 avril 1757, édicté la peine de mort contre tout auteur d'ouvrage séditieux ; mais cette loi, trop draconienne pour être appliquée, ne devait faire tomber la tête d'aucun philosophe. M"'^de Bouttlers, dans cette même lettre à Hume, ajoute, après réflexion, qu'elle a « peine à croire qu'on eût pu aller si loin sur la qualité d'étranger )). Elle conclut pourtant que, (( quoi qu'il en soit, il eût été imprudent à lui de rester en France dans de pareilles conditions. » Je crois au contraire que Rousseau aurait mieux fait de ne pas quitter la France, et, sinon de se laisser emprisonner, du moins, comme on le lui proposait, soit d'aller secrètement au Temple, où on ne pouvait le saisir, soit, bien plutôt, de se tenir caché chez le maréchal de Luxembourg le temps nécessaire pour permettre à ses amis de lui venir en aide au moment opportun, une fois l'orage passé. Nous savons, en effet, s'il fût resté en France, chez les Luxembourg ou ailleurs, tout ce qui eût été épargné à Rousseau : c'est à savoir les cruelles aventures qui l'attendaient à Genève, à Motiers, à Wootton; et qui allaient, en déchirant son cœur, faire sombrer sa raison. Que Voltaire fût exilé de Paris, ce n'était pas un grand mal pour sa personne, car il avait de quoi se consoler et s'égayer à Ferney ; et c'était un grand bien pour son talent, qui se renouvela très heureusement dans sa retraite. Mais pour Rousseau, pauvre et misanthrope, l'exil loin de ses amis de Paris, c'était la gêne, sinon la misère ; c'était la vie vagabonde qui allait recommencer, la fuite éperdue de lieu en lieu et, pour perpétuel réconfort, le tête-à-tète avec Thérèse ! Il valait la peine, en vérité, de courir le risque d'une réclusion plus ou moins longue et volontaire, parce que ce risque n'était pas, je crois, aussi périlleux que se l'imaginèrent les gens alarmés, et, ce me semble, atîolés de Montmorency, dans cette mémorable nuit du 8 juin. Turgot, qui était homme de gouvernement, et dont on peut invoquer l'opinion en cette affaire, écrivait à Condorcet : « le Parlement aurait été bien fâché de le prendre ; si Rousseau eût voulu, il eût facilement évité cet orage en se

cachant deux ou trois mois (1). » Faut-il dès lors incriminer ses amis qui n'ont pas su, ou qui, peut-être, n'ont pas voulu l'empêcher de partir ? Le 17 juin, Rousseau écrivait d'Yverdon à Thérèse : « Vous savez le vrai motif de mon départ ; si personne n'eût été compromis dans cette malheureuse affaire, je ne serais sûrement pas parti, n'ayant rien à me reprocher. » Les gens « compromis », c'étaient M. de Malesherbes et la maréchale de Luxembourg et Rousseau ne serait donc parti que par égard pour eux. Mais alors, en le laissant, ou, mieux encore, — car nous connaissons le caractère hésitant de Rousseau — en le faisant partir, ses amis n'auraient songé qu'à assurer leur repos, et ils seraient vraiment responsables des malheurs qui vont fondre sur le fugitif?

Pour Malesherbes, tout d'abord, que peut-on lui reprocher? deux choses : d'avoir mal conseillé Rousseau en lui persuadant de laisser imprimer VÉmile à Paris, et d'avoir lui-même favorisé l'impression d'un livre qu'il aurait dû être le premier à trouver trop hardi et, conséquemment, dangereux pour l'auteur. Comment, en effet, un Directeur de la Librairie a-t-il pu approuver des hardiesses, non seulement de pensée, mais d'expression, qui sautent tellement aux yeux que, dès l'apparition du livre, maint lecteur, nous l'avons vu, prédit « le scandale » qui va éclater, et que le bon Néaulme, à mesure qu'il imprime à Amsterdam les feuilles sur la Révélation et les miracles, épouvanté « des affaires qu'il va s'attirer » en débitant un tel ouvrage, écrit à l'auteur que des amis, qu'il a consultés, partagent son sentiment, et supplie Rousseau « de corriger et d'adoucir les passages les plus forts ? » (inédit, 22 mars 1762j. Au dire de Rousseau dans ses Confessions, Malesherbes lui aurait écrit « une longue lettre toute de sa main, pour lui prouver que la Profession de foi du vicaire savoyard était précisément une pièce faite pour avoir l'approbation du genre humain et celle de

(1) Correspondance inédite de Turgot et de Condorcet, 1882, 272. « A cette époque (1762), dit Lacretelle, il n'eût été au pouvoir ni de l'autorité royale, ni des parlements, de faire subir une peine rigoureuse à un homme qui régnait sur les esprits par la puissance de l'enthousiasme. » {Histoire de France pendant le XVÏIh siècle), 1810, IV, 143.

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la cour dans la circonstance. » Et Rousseau, qui sait à quoi s'en tenir sur l'orthodoxie de son Vicaire, et qiii tremble que cette belle « pièce » ne fasse interdire tout l'ouvrage, ajoute avec raison qu'il fut surpris « de voir ce magistrat, toujours si craintif, devenir si coulant dans cette affaire ». Seulement Rousseau, ne donnant pas la lettre même de Malesherbes (il la cite de mémoire), cette lettre ne peut être invoquée contre son auteur. Nous avons, en revanche, une lettre authentique de Malesherbes, de laquelle il ressort, je crois, que Malesherbes, tout simplement, n'a pas lu VÉmile parce qu'il n'a pas eu le temps de le lire. Il a emporté à la campagne le manuscrit de VÉmile, dit-il à Rousseau le 25 octobre, et le 18 novembre il lui écrit : « C'est abuser de votre complaisance. Monsieur, que de garder si longtemps l'ouvrage que vous m'avez confié. Je désirais d'avoir le temps de le lire avec l'attention qu'il mérite ; et, si j'avais prévu que cela me mènerait si loin, je n'aurais pas attendu jusqu'à présent; maisje me flattais de jour en jour d'être en état de vous le renvoyer après avoir satisfait l'extrême curiosité qu'il m'inspirait. Ce serait mettre votre patience à une plus grande épreuve que de vous donner mon avis détaillé sur une théorie qui, par mille raisons, est au-dessus de ma portée. Je me contente de vous assurer que l'ouvrage entier m'a fait le même plaisir que tout ce qui sort de votre plume. » Je ne sais si je m'abuse, mais il me semble que c'est à peu près cela qu'on écrit à un auteur dont on estime le talent, quand on a seulement feuilleté son dernier ouvrage. Sans doute il est assez naturel que Malesherbes n'ait pas eu le loisir de lire jusqu'au bout, et en manuscrit, un ouvrage aussi démesurément long que VEmile. Mais a-t-il du moins lu, et avec toute l'attention qu'elle mérite, la Profession de foi? S'il ne l'a pas lue, alors que Rousseau lui a fait part de ses craintes au sujet de ce morceau qui contient, comme on sait, les attaques les plus directes et les plus audacieuses contre le catholicisme, il a eu grandement tort ; et s'il l'a lue attentivement, comment alors l'a-t-il laissé passer? dans l'un et l'autre cas, n'est-il pas à blâmer? On s'explique d'autant moins sa conduite en cette affaire que, lors de l'impression de la

Nouvelle-Héloise, il avait fait des critiques excessives, à quoi pense sans doute Rousseau quand il le dit « si craintif ». Et, d'autre part, il connaissait le ton agressif et les brutales audaces de Rousseau, lui qui écrivait le 13 novembre 1762 à celui-ci : « dans tous les temps, j'ai blâmé, ou plutôt j'ai gémi de votre imprudence à produire votre façon de penser en tout genre. » Et, en effet, si Malesherbes a réellement lu VEmile, il a pu saluer au passage, lui, un des premiers serviteurs du Roi, des phrases comme celle-ci : « pourquoi les rois sont-ils sans pitié pour leurs sujets? » Et lui, le Président de la Cour des Aides, qui siège comme juge honoraire au Parlement de Paris, il a contemplé ce tableau où il a pu se reconnaître avec ses collègues et son jeune roi : « Je comprends que le rugissement dun lion épouvante les animaux et qu'ils tremblent en voyant sa terrible hure; mais si jamais on vit un spectacle indécent, odieux, risible, c'est un corps de magistrats, le chef à la tête, en habit de cérémonie, prosternés devant un enfant au maillot, qu'ils haranguent en termes pompeux, et qui crie et bave pour toute réponse. » Et cela est écrit, non à la fin de l'ouvrage, mais presque au début, aux premières pages du second livre. Et au livre suivant, du reste, Rousseau, annonçant des révolutions prochaines, déclare hautement qu'il « tient pour impossible que les grandes monarchies de l'Europe aient longtemps à durer. » Si ami des lumières que fût Malesherbes, aurait-il laissé, que dis-je? aurait-il fait lui-même imprimer de tels passages, sans parler de beaucoup d'autres tout aussi subversifs, si réellement il les avait lus ? C'est ce qui m'a induit à penser que peut-être il avait commis, dans cette affaire de VEmile, la même faute qu'il avait dû se reprocher à propos de l'énorme scandale causé par V Esprit, d'Helvélius. Helvétius l'avait prié de prendre connaissance de son livre et avait offert de lui montrer, en une heure de temps, a les endroits qui pourraient blesser des hommes scrupuleux et peu éclairés. » Et Malesherbes s'était contenté de nommer un censeur qui d'ordinaire n'avait pas à juger des ouvrages de ce genre : il me serï)ble donc que Hrunetière a le droit de conclure qu'en cette affaire de VEsprit, « il y

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eut au moins quelque légèreté de la part de Malesherbes (1). b En résumé donc Malesherbes a mal conseillé Rousseau pour l'impression de VEmile, parce qu'il a eu le tort de ne pas lire, ou de lire trop rapidement, des pages que Rousseau lui-même avait signalées à son attention ; il me semble qu'à cela se bornent ses torts envers Rousseau. Ces torts-là, il les reconnaissait loyalement et il les exagérait même, quand il écrivait à Rousseau deux ans plus tard (8 décembre 1764) : « Vous m'écrivez, Monsieur, que votre cœur n'est pas plus changé que votre sort ; ce sont vos termes. J'avais bien cru que votre cœur ne serait jamais changé ; mais quand vous auriez eu de l'humeur contre moi, je ne serais pas assez injuste pour m'en plaindre. Sans entrer dans une plus grande explication, vous savez qu'il n'y a personne à qui je prenne plus d'intérêt qu'à vous, et cependant je ne vous ai jamais fait que du mal. » Il oubliait généreusement le bien qu'il lui avait fait lors de l'impression de la Noiivelle-Héloïse, et aussi, à propos de VEmile, le bien qu'il avait eu du moins l'intention de lui faire, et celui qu'il avait réellement fait à son coeur lorsque, les imprimeurs étant accusés de trahison par Rousseau qui avait perdu la tête, il était parvenu, par ses démarches et par ses lettres multipliées, à détromper Rousseau et à dissiper ses folles inquiétudes.

Mais c'est sur la maréchale de Luxembourg que les insinuations de Rousseau ont fait peser les plus graves accusations : c'est bien elle, en effet, qui imagina cette malencontreuse impression de VEmile à Paris ; et, lorsque Rousseau fut décrété, au lieu de prendre sa défense, elle n'aurait, dit-on, songé qu'à l'éloigner — ce que ne lui ont jamais pardonné la plupart des biographes de Rousseau. A peine arrivé à Yverdon, Rousseau lui écrit le 17 juin : « Vous Vavez voulu. Madame la Maréchale; me voilà donc exilé loin de tout ce qui m'attachait à la vie. » M*"" de Luxembourg fut -elle si coupable ?

Pour ce qui est de l'impression à Paris, dont elle prit l'initiative, il est un peu ridicule de la reprocher lourdement à la maré-

(1) Brunetière : Nouvelles études critiqueSy 189.

chale, alors qu'elle ne s*est donné tant de mal — jusqu'à courir Paris pour harceler les libraires — que, elle le croj^ait du moins, dans l'intérêt de son cher Rousseau. Quant au traité avec Duchesne, on se rappelle que la maréchale, après en avoir envoyé les deux doubles à Rousseau pour les signer, « en donna un à Duchesne et garda l'autre, observe le soupçonneux Rousseau, au lieu de me le renvoyer, et je ne l'ai jamais revu. » Soit ; mais s'il ne revit pas son double, il avait vu le traité et il l'avait volontairement signé, et même il avait mis dans sa poche les 3.000 francs d'acompte que lui avait offerts Duchesne sur les 6.000 qu'il s'était engagé à lui paj^er. Et, comme M'"^ de Luxembourg n'avait pris le soin de faire imprimer son livre que pour l'empêcher de se laisser encore une fois duper par les libraires (c'est lui qui le dit), son insinuation, vague comme la plupart de celles où il se complaît, est peut-être un peu déplaisante.

Maintenant, que Mme de Luxembourg ne se soit pas appliquée à lire consciencieusement VÉmile avant de songer à le faire imprimer, c'est ce que personne, j'imagine, ne s'avisera de lui reprocher. Rousseau avait commencé de lui en faire la lecture, mais il avait dû l'interrompre parce qu'elle avait paru « l'ennuyer. » Et, au fait, Rousseau lui avait-il lu les. passages les plus violents sur les rois, les nobles et le clergé ? Peut-être que de tels passages, loin « d'ennuyer » la maréchale, l'auraient fait sursauter, et qu'elle eût été moins empressée de faire imprimer l'ouvrage et de « l'honorer publiquement de ses soins et de sa protection », comme l'en remerciait l'auteur.

Reste la question, plus délicate, de l'exil auquel elle aurait, pour ainsi dire, acculé Rousseau. Sur ce point encore, il me paraît juste de la défendre et cela, en invoquant, comme je n'ai jamais cessé de le faire, le propre témoignage de Rousseau. Il est entendu, et Rousseau a évidemment en mains des lettres de la maréchale qui le prouvent surabondamment, que c'est elle qui a conseillé et même surveillé l'impression de VEmile à Paris. Dès lors, s'il se laisse prendre, et « questionner, » comme le veut l'arrêt du Parlement, que fera Rousseau ? Nous savons ce que ferait à sa place tout galant homme : il se tairait, et rien au

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monde ne devrait le faire parler. Qu'on écoute Rousseau : « Voyant que je persistais à rester tranquille, M"'^ de Boufflers prit un tour plus capable de m'ébranler. Elle me fit entendre que, si j'étais arrêté et interrogé, je me mettais dans la nécessité de nommer M™^ de Luxembourg et que son amitié pour moi méritait que je ne m'exposasse pas à la compromettre. Je répondis qu'en pareil cas elle pouvait rester tranquille, et que je ne la compromettrais point. Elle répliqua que celte résolution était plus facile à prendre qu'à exécuter ; et en cela elle avait raison, surtout pour moi, bien déterminé à ne jamais me parjurer ni mentir, quelque risque qu'il pût y avoir à dire la vérité. » Donc, si on le presse, il dira tout, c'est-à-dire, en fin de compte, les bontés inimaginables qu'ont eues pour lui, encore que mal inspirés, Malesherbes et la maréchale. Mais quoi 1 Rousseau ne sait pas «c mentir » ; comme si c'était mentir que de se taire sur ses amis — et sur une femme ! Il est vrai qu'il s'exprime ailleurs un peu autrement. C'est la fameuse nuit du 8 au 9 juin ; il accourt chez la maréchale, qui lui paraît « agitée », et lui-même, « au milieu de la nuit, il n'est pas exempt d'émotion » ; mais, continue- t-il, « en la voyant, je m'oubliai moi-même pour ne penser qu'à elle et au triste rôle qu'elle allait jouer (et c'est lui qui le dit 1), si je me laissais prendre : car, me sentant assez de courage pour ne dire jamais que la vérité, dût-elle me nuire et me perdre, (mais la vérité ne peut désormais nuire qu'à ses amis ; car, pour lui, il a fait VEmile, il l'a signé de son nom, et il est impossible qu'il dise le contraire); — je ne me sentais ni assez de présence d'esprit, ni assez d'adresse, ni peut être assez de fermeté pour éviter de la compromettre, si j'étais pressé. » Ainsi, et tel était le prix dont il paierait leur généreuse hospitalité, il compromettrait gravement la maréchale et, par elle, le maréchal de Luxembourg, c'est-à-dire l'ami même du roi; et cet énorme scandale atteindrait fatalement Malesherbes, le Directeur de la librairie et, par lui, son père, le Chancelier de France, c'est-à-dire le magistrat le plus élevé en dignité de tout le royaume. Et puis, quand eût été bien établi, par les aveux de Rousseau, « le triste rôle », comme il dit, de M""^ de Luxem-

bourg, Rousseau en eùt-il moins été l'auteur responsable de VÉmile ? Et quand il eût soutenu, comme il aimait à le dire, et même à le répandre avant l'arrêt, — car ce sont les paroles que lui prêle Bacliaumont dès le 31 mai — que a son livre avait été imprimé sans son consentement », encore une fois le traité avec Ducbesne en eût-il moins été signé Jean-Jacques Rousseau ? Que valent donc en définitive toutes ses insinuations et toutes les récriminations de ses biographes contre les Luxembourg et contre Malesherbes ? Et que veut donc dire Rousseau quand il écrit le 15 juin à Moultou : «Je vous jure que non seulement j'étais parfaitement en règle, mais que j'en avais les preuves en mains et, qu'avant de partir, je me suis défait volontairement de ces preuves pour la tranquillité d'autrui. » Ces prétendues preuves ne pouvaient être que des lettres de la maréchale, puisque Malesherbes avait réclamé et repris les siennes ; mais ces leltres de la maréchale, qui ne pouvaient d'ailleurs, pas plus que d'autres « preuves », établir qu'il fût « parfaitement en règle » (l'impression ayant été clandestine), il savait très bien qu'il n'avait pas le droit de les divulguer, car il avait le 16 février avoué à Moultou : « 11 est vrai que, si on m'attaquait, je ne pourrais sans bassesse employer tous mes avantages pour me défendre. »

Pour se défendre, il ne pouvait invoquer, en fm de compte, que les services rendus par des amis, imprudents sans doute, mais d'un dévouement qu'on peut dire à toute épreuve, quand on sait, en effet, à quelles épreuves il a soumis leur infatigable zèle. Le départ de Rousseau devait tranquilliser M"'^^ de Luxembourg, cela est certain ; mais ce qui ne l'est pas moins, et nous le savons encore par Rousseau, c'est qu'elle ne demanda pas à Rousseau de partir. C'est lui qui, de son plein gré et, semble-t-il croire, par pur héroïsme, « sacrifia sa gloire à la tranquillité de M'"^ de Luxembourg. »

En résumé, le Parlement, d'une part, aurait dû, certes, se montrer moins sévère à l'égard de Rousseau, et surtout moins expéditif; car, au lieu de commencer par le décréter, il devait s'inquiéter d'établir juridiquement si Rousseau avouait l'on-

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vrage et s'il en était réellement l'auteur; les amis de Rousseau, d'autre part, Malesherbes et la maréchale, ont eu tort de faire imprimer l'ouvrage à Paris malgré le désir, formellement exprimé par Rousseau, de le faire imprimer à l'étranger ; mais Rousseau, de son côté, n'avait jamais fait qu'exprimer un désir, et Malesherbes, lui parlant en février 1762 de l'impression en France, dit très bien, qu'en effet, « il ne la désirait pas : » seulement il y avait, comme on l'a vu, bel et bien consenti.

Et, d'ailleurs, Rousseau et ses biographes n'ont-ils pas attaché trop d'importance à celte impression, puisqu'après tout le frontispice disait que l'ouvrage avait été imprimé à La Haye, puisque Duchesne ne fut pas même inquiété, et qu'enfin le Parlement n'eût pas le moins du monde songé à adoucir son arrêt, si le livre avait été effectivement imprimé à l'étranger? Ce qui motiva, en effet, ses rigueurs, ce n'est pas du tout l'impression à Paris, c'est tout simplement le contenu de l'ouvrage, et Rousseau s'attendait lui-même à ce que «les choses hardies et fortes dont était plein le livre soulèveraient des difficultés» (à Rey 18 février 1762) ; et c'est ensuite le fait même d'avoir signé son ouvrage, ce qui était considéré comme une aggravation de délit. Rarbier dit en juin 1762 : « Comme son nom est à découvert dans le frontispice du livre, la Cour, par l'arrêt, l'a décrété de prise de corps. » Rousseau raille spirituellement dans ses Lettres de la Montagne (1, 5) les auteurs qui se gardent bien de mettre leur nom à leurs livres : « pour être utile impunément, on lâche son livre et l'on fait le plongeon ; le même homme sera l'auteur ou ne le sera pas devant le même homme, selon qu'ils seront à l'audience ou dans un souper. » Eh bien donc, que n'imitait-il ces habiles I est-ce que les vérités de VÉmile devenaient plus «utiles au genre humain », parce qu'on lisait à la première page le nom de Jean-Jacques Rousseau, citoyen de Genève, alors surtout que, sur le livre anonyme, tout le monde eût mis le nom de l'auteur? Rousseau, on l'a vu, répète sans cesse qu'il était « en régie », et il entend : avec les lois. Mais, à supposer qu'il le fût, il y a dans tout pays, et il y avait alors en France, particulièrement dans le domaine de la librairie, à côté des lois, les

usages, lesquels importaient beaucoup plus que les lois, et fort heureusement pour les écrivains, car les usages le plus souvent adoucissaient les rigueurs et corrigeaient les absurdités des lois. Ainsi, tout citoyen de Genève qu'il était, Rousseau eût mieux fait, puisqu'il écrivait en France, et s'il voulait précisément continuer à être « utile », de se conformer aux usages étaolis en France. Mettre son nom à un ouvrage tel que VEmile, c'était « de la franchise » sans doute, mais une franchise à la fois inutile et dangereuse ; car le gouvernement et l'opinion s'accordaient à y voir une bravade, en quoi, ils ne se trompaient guère, si Rousseau a cédé, comme je le crois, en signant son livre, à sa manie de se singulariser. Il montrait par là, qu'il était au-dessus, non seulement des usages, mais encore de tous les philosophes qui n'avaient pas osé signer leurs œuvres. Seulement cette fois sa singularité devait lui coûter cher : « Si Rousseau a été décrété par le Parlement, écrivait Turgot à Condorcet, c'est parce qu'il avait eu la manie de mettre son nom à VÉmile (1). » Rien n'est plus exact : qu'on lise cette seule phrase de l'arrêt du Parlement : « que l'auteur de ce livre, n'ayant point craint de se nommer lui-même, ne saurait être trop proniptement poursuivi ; qu'il est important, puisqu'il s'est fait connaître, que la justice se mette à portée de faire un exemple. »

Après cette discussion, minutieuse mais nécessaire, nous avons peut-être le droit de conclure que, si Rousseau fut décrété, et s'il crut devoir passer la frontière, il devait s'en prendre, non pas à Malesherbes ni à la maréchale qui après tout n'avaient pas écrit VÉmile, mais à lui-même qui l'avait, non seulement écrit, mais laissé imprimer en France et qui surtout l'avait signé de son nom. Il a fait, en somme, en cette affaire, ce que font les caractères faibles : il a, après les avoir combattus, suivi les conseils qu'on lui donnait, croyait-on, dans son intérêt ; il a laissé agir ses protecteurs ; puis, ceux-ci ne l'ayant pas servi comme ils l'avaient espéré, il s'est vengé de leur protection mal -

(1) Œuvre» de Tunjol (1808-1811) II, 798.

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heureuse en faisant peser sur eux je ne sais quels vagues soupçons d'égoïsme et de lâcheté. Puisque, suivant sa fière devise, il se vantait de faire passer avant tout la vérité, il nous a donné le droit de dire nettement, même à son désavantage, ce qui nous a paru être la vérité historique. Certes, l'arrêt du Parlement nous semble odieux et l'on ne doit pas marchander sa pitié à l'écrivain qui est forcé de fuir pour avoir écrit un chef-d'œuvre. Mais, tout en plaignant sincèrement Rousseau, Ton est obligé de reconnaître que le récit qu'il nous a laissé de toute cette histoire et sa façon déjuger ceux qui avaient voulu être ses bienfaiteurs, ont montré une fois de plus que le caractère chez lui n'était pas à la hauteur du beau génie qui venait d'écrire VÉmile.

Une dernière remarque, avant de finir, sur l'arrêt même du Parlement : cette condamnation de VÉmile, nous la trouvons aujourd'hui maladroite et brutale ; mais il ne faut pas oublier qu'elle était parfaitement conforme, non seulement à la législation, mais aux mœurs du temps et aux idées courantes sur la répression des ouvrages dits séditieux. Rousseau fut surtout condamné pour ses attaques contre la religion : c'est que, qui touchait alors à « l'encensoir », s'y brûlait les doigts infailliblement. Duchesne qui, en sa qualité de libraire, était aussi renseigné que possible sur les dangers que couraient les auteurs à traiter des matières défendues, dans une lettre (inéditej pressait Rousseau en 1765 d'écrire quelque chose de nouveau et lui promettait le succès ; mais il ajoutait, en un langage plus expressif que correct : « il n'y a que la matière de religion que nos misérables cagols nous mettent des entraves. » Les philosophes protestaient avec raison contre une législation absurde et tyranique ; n'oublions pas, pourtant, qu'ils n'hésitaient pas à l'invoquer quand il s'agissait de fermer la bouche à leurs adversaires, ou, par exemple, de faire enfermer Fréron au Fort l'Evêque. Et l'auteur lui-même de VEmile n'avait-il pas, quelques mois avant sa condamnation, lancé dans le monde certain ouvrage intitulé le Contrat social, où il disait à propos des dogmes de sa religion civile : « que si quelqu'un, après avoir reconnu publiquement

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ces mêmes dogmes, se conduit comme ne les croyant pas, qu'il soit puni de mort. » Or la religion catliolique n'étail-elle pas quelque chose comme une « religion civile » puisqu'elle était la religion de l'État ?

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