‹ AnnalesChapitre 9 sur 22 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

ROUSSEAU A MOTIERS. l'aBDICATION

A peine arrivé à Yverdon, le 14 juin 1762, Rousseau avait appris, par une lettre désolée de Moultou, du 19 juin, qu'il était décrété à Genève ; et le 9 juillet il était averti par le bailli d'Iverdon, M. de Gingins, que, le lendemain 10 juillet, devait lui arriver de Berne l'ordre de sortir des terres de la République dans l'espace de quinze jours (Yverdon était sur le territoire de Berne). Il préféra prévenir cet ordre et se disposa à partir. Mais où irait-il? M™^ Boy de La Tour, nièce de Roguin, en séjour à Yverdon, offrait à Rousseau une maison actuellement inhabitée, que possédait son fils au village de Motiers, dans le Val de Travers, comté de Neuchàtel. Il n'y avait qu'une montagne à traverser, mais haute et large, avec des sentiers et des charrières presque impraticables, course pénible de cinq à six heures : Rousseau, bon marcheur, franchit la montagne avec son ami Roguin et s'installa à Motiers. D'où lui venait donc cette persécution nouvelle? Rapportant un propos qui lui a été tenu, sans en nommer l'auteur, Rousseau dit que l'ordre d'expulsion avait été « donné à regret par le Sénat de Berne aux pressantes sollicitations du Conseil de Genève. » Il n'est pas probable, et Moultou lui affirme le contraire ; et ce qui me fait croire que Moultou est bien renseigné, c'est qu'il ajoute : « je ne dis rien des particuliers, ils en sont bien capables. «Ils en étaient si capables que Charles Bonnet écrivait, de Genève, à Haller, dès le 25 juin : « Voici la

Bibliographie : Rousseau : Correspondance : Lettres au maréchal de Luxembourg, des 20 et 28 jauvier 1763. — Le Musée neuchàteloh, année 1878. — Berlhoud : J.-J. Rousseau au Val de Travers, 1881. — Eug. Uitter : Étrennes chrétiennes, 1881. — Usteri et Ritter ; Correspondance de J.-J. Rousseau avec Uifteri. 1910. — Vallette ; J.-J. Rousseau genevois, 1911. — P. Maurice Masson : La religion de J.-J. Rousseau, 3 vol., 1916).

ftÔtJSSEAU A MOTIERS. l'aBDICATION 23S

sentence (du Conseil de Genève), que vous feriez peut-être bien d'envoyer à Berne pour le même intérêt et pour la même fin (1). » Une autre âme charitable avait également envoyé à Berne, pour être imprimé dans le Mercure, le réquisitoire d'Omer, dont la sotte éloquence semblait poursuivre, d'État en État, le malheureux Jean-Jacques, qui écrivait de Motiers le 21 juillet à la maréchale de Luxembourg : ce Voici le second ménage dont je commence l'établissement ; si l'on me chasse de celui-ci, je ne sais plus où aller. »

Le comté de Neuchâtel qui appartenait, comme on sait, au roi de Prusse, avait alors pour gouverneur un brave homme, fort original, lord Keith, Maréchal d'Ecosse, le fameux Mylord Maréchal qui va devenir l'ami très intime de Rousseau. On connaît la lettre, à la fois emphatique et adroite, par laquelle Rousseau, arrivé à Neuchâtel, se mettait sous la protection de Frédéric II ; elle est si courte qu'on la peut citer : « J'ai dit beaucoup de mal de vous : j'en dirai peut-être encore ; cependant chassé de France, de Genève, du canton de Berne, je viens chercher asile dans vos États. Ma faute est peut-être de n'avoir pas commencé par là: cet éloge est de ceux dont vous êtes digne. Sire, je n'ai mérité de vous aucune grâce, et je n'en demande pas ; mais j'ai cru devoir déclarer à Votre Majesté que j'étais en son pouvoir, et que j'y voulais être ; elle peut disposer de moi comme il lui plaira ». Dans ses Confessions, il a commenté cette lettre par une réflexion bien digne du grand lecteur de Plutarque qu'il avait toujours été : « Je me dis : quand Jean-Jacques s'élève à côté de Coriolan, Frédéric sera-t-il au-dessous du général des Volsques? » Mais que signifiait cette première phrase de sa lettre à Frédéric : « J'ai dit beaucoup de mal de vous ? » Rousseau pensait surtout (Frédéric s'en doutait-il?), à un passage d'É/ni/e, ou il représente Emile en voyage et, Télémaque a la main, cherchant le bon Idoménée et trouvant hélas! sur son chemin, beaucoup de Protésilas : « Adraste, roi des Dauniens (le cruel Adraste) n'est pas non plus introuvable », avait écrit Rousseau. Il paraît

(1) Eug. Ritter : Étrennes genevoises, 1893.

236 JEAN-JÀCQUES ROUSSEAd

qii'Adrasle se trouvait à Berlin et s'appelait Frédéric, ce qui faisait que Frédéric-Adraste avait inscrit le nom de Rousseau « en encre rouge sur ses registres » ; — c'est, du moins, ce dont Rousseau était convaincu (1).

Arrêlons-nous sur ce séjour à Motiers qui devait durer trois années (du 10 juillet 1762 au 8 septembre 1765) ; et essayons de voir, non seulement de quelle façon Rousseau y passait son temps, ce que nous a raconté copieusement, et agréablement, Fritz Berlhoud dans son livre sur Jean-Jacques Rousseau au Val de Travers (18(S1), mais aussi, et cela est plus inléresant encore, ce que Rousseau, redevenu suisse, va penser et nous dire de la Suisse et de ses habitants. Depuis qu'il s'est enfui de Genève pour échapper aux brutalités de son maître Ducommun, il a erré et séjourné dans bien des pays ; mais surtout il a vécu à Paris parmi des gens du monde et des gens de lettres, et tout cela a pu modifier ses idées. Jusqu'ici, quand il évoquait la Suisse dans ses livres, il laissait parler surtout ses souvenirs,

(1) Il est fort probable que F'rédéric 11 ignorait complètement « le mal que Rousseau avait dit de lui » ; il a commencé à lire YEmile un an plus tard, et il le juge ainsi : « UEmile est un ramas de visions cornues, un rabâchage de choses que l'on sait depuis longtemps, décoré de pensées hardies et écrites en un style assez élégant. » (Lettre à la duchesse de Saxe-Gotha, 10 février 1763. Œuvres de Frédéric le Grand, éd. Preuss, t. XVIII). Il répond, du reste, à la lettre de Rousseau par ce billet écrit de Dittmansdorf, en pleine guerre de Sept ans. à Mi'lord Maréchal, le 29 juillet: « Cher milord. donnons asile au malheureux. Ce Rousseau est un homme bizarre, un cynique qui ne possède rien que sa besace. Il faut l'empêcher aussi longtemps que possible d'écrire, parce qu'il traite des sujets épineux (même pour un roi philosope !) qui excitent trop vos têtes neuchâteloises, et qui pourraient attirer les clameurs des prêtres militants et des fanatiques, y* (Frédéric II, Correspond. t. XX, 288).

Le 1'^ septembre, il écrit à Mj'lord, de Peterswaldan : « Votre lettre sur Rousseau, de Genève, m'a fait bien plaisir. Je vois que nous sommes du même avis ; il faut venir en aide à un malheureux qui n'a d'autre tort que celui d'avoir des opinions singulières, qu'il croit justes. Je vous ferai remettre cent thalers. en vous priant de lui en donner selon ses besoins. Je crois qu'il accepterait des dons en nature plutôt que de l'argent. Si nous n'étions pas en guerre et ruinés, je lui ferais bâtir un ermitage dans un jardin où il pourrait vivre de la manière dont il se figure la vie de nos pères. J'avoue que mes idées diffèrent des siennes autant que le fini diffère de l'infini : il ne me persuaderait pas de manger de Therbe et de marcher à quatre pattes. » (On reconnaît dans ces derniers mots le correspondant et le disciple de Voltaire).

ROUSSEAU A MOtlERS. L*ABt>ICATION 237

à peine ravivés par deux séjours à Genève. Or, voici que le vagabond est rapalrié : il est piquant de rechercher comment il va juger ses compatriotes retrouvés et cette patrie, restée si chère à son cœur. C'est ce que nous allons apprendre par ses deux très intéressantes lettres au maréchal de Luxembourg, du 20 et du 28 janvier 1763.

Le pays lui plaît ; il ne cessera de le charmer jusqu'à ses derniers jours : « ces clochers parmi les sapins, ces troupeaux sur des rochers. . . tout ce mélange bizarre a je ne sais quoi d'animé, de vivant, qui respire la liberté, le bien-être, et fait de ce pays un spectacle unique en son genre. » Et voici ce vallon de Travers, où il a élu domicile : « un vallon d'une demi-lieue de large et deux lieues de long, formé par deux chaînes de montagne qui sont des branches du Mont-Jura»; au milieu la Reuse, une délicieuse petite rivière : « claire et brillante comme de l'argent; ses bords ofïrent par places de larges pelouses d'un beau vert, et l'on se promène avec délices le long de cette belle eau, où les truites ont bien de la peine à se cacher dans des touffes d'herbes, o Le vallon est assez resserré et la hauteur des monts, comme le remarque Rousseau, jette toujours de l'ombre par quelque côté de la plaine. Ce pays frais et tranquille, quand on le parcourt semble avoir été fait à souhait pour rasséréner l'âme assombrie du pauvre fugitif qui venait y chercher un abri contre la foule des ses persécuteurs, acharnés à troubler partout son repos. Au milieu du vallon est le joli village de Moliers, où l'on voit encore la petite maison habitée par Jean-Jacques, avec sa galerie extérieure : « J'ai sous ma fenêtre une très belle fontaine (elle y est encore) dont le bruit fait mes délices (1). » Et voici un curieux passage qu'il faut citer, parce qu'il tranche bien singulièrement avec l'ordinaire élégance de ton de la littérature du temps : « les denrées y sont chères ; pour avoir du pain mangeable, il faut le faire chez soi; la viande y est mauvaise ; non que le pays n'en produise de bonne, mais tout le

(1) On a mis (octobre 1905) une plaque de marbre sur la maison habitée par Jean-Jacques (non sur la façade principale, mais sur la façade du côté Sud) au-dessus de la galerie, dite « de la lapidation », avec cette inscription: « Ici vécut Jean-Jacques Rousseau du 10 juillet 1762 au 8 septembre 1765. »

238 JEAN-JACQUKS ROUSSEAU

bœuf va à Genève ou à Neuchàlel et on ne tue ici que de la vache. Le vin est 1res bon, surtout le rouge ; pour moi, je m'en tiens au blanc, bien moins violent, et meilleur marché. » On le voit, Rousseau dit très simplement ce qu'il boit et mange, et ces détails matériels n'ont rien de vulgaire sous sa plume ; ils donnent de la saveur à sa narration, et nous y prenons d'autant plus d'intérêt que nous en discernons l'importance pour son pauvre ménage. Et si l'on veut bien réfléchir que ces humbles détails, c'est à un maréchal de France qu'il les écrit ingénument, on ne l'en aime que davantage. C'est en de tels endroits, c'est quand il ne se guindé pas et ne déclame plus et qu'il oublie de se taire valoir, c'est alors qu'il est pleinement à son avantage : cordial et simple et vraiment d'une touchante candeur.

Quand Emile quitte Paris, où il a cherché vainement une Sophie, il secoue la poudre de ses souliers sur « cette ville de bruit, de fumée et de boue, où les femmes ne croient plus à l'honneur, ni les hommes à la vertu. » Avant Emile, Saint-Preux avait flétri cette perfide politesse française « qui tendait mille pièges à la bonne foi rustique » d'un honnête Suisse tel que lui. Quand il avait abordé les Parisiennes, le vertueux amant de Julie avait été choqué de leur « maintien soldatesque et de leur ton de grenadier », et il s'était pris à regretter «la voix douce et mignarde de ses Vaudoises. » Enfin, quand Rousseau ne s'appelait encore ni Emile, ni Saint-Preux, mais qu'il était seulement l'auteur de la Lettre à dAlemherty il avait peint, en des pages émues et vite devenues célèbres dans les salons de Paris, (( ses chers Montanons et leurs charmantes demeures... Faut-il ne plus revoir cet heureux pays? hélas ! il est sur la route du mien I »

Eh bien ! le voici justement à cette heure chez les Montanons 0 aux environs de Neuchàtel. » Comment va-t-il les retrouver el plus généralement, de quelle façon va-t-il, après avoir peint le pays comme nous avons vu, apprécier ses habitants ? « Les Suisses, en général, sont justes, officieux, solides et braves soldats, /na/s intrigants, défiants, jaloux, curieux, avares, et leur avarice contient plus leur luxe que ne fait leur simplicité. » Voilà pour les Suisses « en général », et voici pour les gens de

kOÙSSÈAU A MOTIERS. l'aBDICATION 23§

Neuchâtel et de Motiers, qu'il coudoie chaque jour : « beaucoup d'esprit, et encore plus de prétention, mais sans aucun goût, voilà ce qui m'a d'abord frappé chez les Neuchâtelois. Ils ont une manière de journal (le Mercure) dans lequel ils s'efforcent d'être gentils et badins et où ils enfilent des phrases lourdement sémillantes. Quant à leur caractère, il est difficile d'en juger, tant il est offusqué de manières ; la vanité est leur vice dominant; elle perce partout et d'autant plus aisément qu'elle est maladroite. Jamais on ne vit des bourgeois si pleins de leur naissance. » Et voici que Saint-Preux se prend à regretter cette politesse française qui avait naguère tant révolté sa franchise dans ce maudit Paris : « la politesse française est de mettre les gens à leur aise et même de s'y mettre aussi ; la politesse neuchàteloise est de gêner soi-même et les autres. Leurs offres exagérées ont toujours je ne sais quel air de formule, je ne sais quoi de sec et d'apprêté qui vous invite au refus. » Ce qu'il regrette ici, c'est celte politesse du cœur qu'il n'a trouvée qu'en France ou, comme il le dit lui-même, « ce ton que la décence et l'honnêteté même rendent si séducteur, ce ton que les Françaises savent si bien prendre quand elles veulent, qui montre du sentiment et de l'âme. »

Pourquoi ai-je cité ces textes et qu'est-ce que je prétends conclure de leur rapprochement? Est-ce seulement ceci : que les gens de son pays, que Rousseau admirait à distance, il les apprécie moins quand il les revoit chez eux ? ce n'est guère intéressant, parce que ce n'est pas particulier à Rousseau. Mais voici une constatation plus importante : ce n'est évidemment pas les Suisses qui ont changé depuis qu'il les a quittés, mais c'est Rousseau. Il est devenu plus français et même plus parisien qu'il ne croyait l'être quand il nous trouvait tant de défauts. J'espère montrer bientôt dans ses démêlés avec les Genevois qu'il n'est pas non plus aussi «citoyen de Genève» qu'il affecte de le proclamer, et qu'on s'est donc trompé récemment quand on n'a voulu voir en lui, dans le penseur aussi bien que dans l'homme, qu'un pur Genevois et presqu'un avenaire de Genève (1). S'il

(1) Vallette : J.-J. Rousseau genevois, 1911.

eût été à ce point de son pays et de son quartier, il n'eût pas enchanlé et bouleversé le monde ! Il écrit au maréchal : «ce pays que j'ai tant aimé, j'y croyais retrouver ce qui m'avait charmé dans ma jeunesse ; tout est changé ; c'est un autre paysage, un autre air, un autre ciel, d'autres hommes; et, ne voyant plus mes Monlanons avec mes yeux de vingt ans, je les trouve beaucoup vieillis ; nous attribuons aux choses tout le changement qui s'est fait en nous. » Il est vrai ; mais le changement qui s'est fait en lui, (sans parler de l'âge), c'est à son séjour en Savoie, et plus encore aux années passées à Paris qu'il le faut attribuer, années décisives pour sa façon de penser, de sentir et de dire. A vivre dans l'intimité d'une M'"^ d'Épinay ou d'une maréchale de Luxembourg, sa sensibilité s'était vite affinée; mais surtout à respirer cet air de Paris, autrement léger et autrement imprégné d'idées que l'air qu'on respirait à Genève, et à converser et discuter avec les Diderot, les Grimm et les Duclos, son esprit s'était profondément modifié et son horizon singulièrement élargi ; en sorte que ce n'était pas seulement ses illusions de « vingt ans » qu'il avait perdues, comme il disait au maréchal ; mais c'était sa mentalité suisse qui, à traverser des milieux si divers, s'était radicalement transformée ; et c'est pour cela que maintenant « il ne retrouvait plus » ses compatriotes. Il allait bientôt les étonner et, dansjes troubles qu'il suscitera à Genève, il allait dérouter ses plus chauds partisans par tout ce qu'il y avait en lui de contraire, et même d'antipathique, à l'esprit genevois et au sectarisme protestant.

Kn attendant, il regrette à Motiers les amis qu'il a laissés en France. C'est en hiver qu'il souffre le plus de son isolement au milieu des montagnes : aussi frileux et aussi valétudinaire que le seigneur de Ferney, il n'admire guère plus que lui le blanc manteau de neige dont s'enveloppent les Alpes, peu de temps après son arrivée à Motiers ; et, « avec ses glaces, ses rochers nus, ses sapins noirs couverts de neige », le pays lui paraît « presqu'effrayant. ». C'est dès le mois d'octobre que s'annonce, à Motiers, ce terrible hiver et il écrit alors : « me voilà, comme une marmotte, terré pour sept mois au moins. » Il dort mal, et

ROUSSEAU A MOTIERS. l'ABDICATION 241

pour se procurer des nuits supportables, il imagine de fendre du bois « afin de se maintenir dans une transpiration continuelle », ce qui n'est pas pour lui donner des forces.

Mais dès que finit l'hiver, véritable « homme de la nature» en cela, il renaît avec le printemps. Il a alors (comme il l'écrit à M""^ de Boufflers) des journées délicieuses, « errant sans souci, de bois en bois et de rochers en rochers, rêvant toujours et ne pensant point. » Fritz Berthoud, dans son livre écrit avec une aimable bonhomie, a suivi pas à pas Rousseau flânant et herborisant par les près, ou escaladant de son pied léger les hauteurs qui dominent Neuchâtel. Nous le voyons ainsi gravir le Chasseron, un des sommets les plus élevés du Jura et qui n'a pas moins de 1611 mètres. Un autre jour, il va à pied à Pontarlier et il abat sans fatigue ses sept lieues : cette alacrité nous rassure un peu sur ses infirmités et sa vieillesse prématurée (« moi que les infirmités ont déjà rendu si vieu:^ » — à M*"^ de Verdelin, 28 janvier 1764). Avons-nous aussi le droit de mettre en doute ses insomnies? Dans son excursion au Chasseron, avec ses amis le colonel de Pury, d'Escherny, Du Peyrou et autres bons marcheurs, on arrive un soir à un chalet, où l'on trouve, pour tout lit, du foin dans une grange. On s'en accommode et le lendemain matin « comme on se demandait : avez-vu bien dormi ? — Pour moi, dit Rousseau, je ne dors jamais. — Par Dieu, Monsieur, lui réplique le colonel, vous m'étonnez: je vous ai entendu ronfler toute la nuit. » Ainsi la nuit Rousseau ne dort pas, mais il ronfle. Et le jour il apprend aux paresseux Neuchâtelois ce que c'est que marcher; c'est ainsi qu'il s'amuse, dit M"^de Bondeli, à faire des Émiles : « il prend des hommes de 36 à 40 ans, qui jamais n'ont fait deux lieues de chemin à pied ; il les fait courir comme des lièvres. »

On peut suivre en détail, dans le livre de Berthoud, « les courses et promenades » de Rousseau par monts et par vaux. Indiquons seulement que c'est dans une de ces courses, à Cressier, où Du Peyrou avait une maison de campagne, entre les lacs de Bienne et de Neuchâtel, que Rousseau, explorant des buissons, poussa tout à coup un cri de joie ; « Ah ! voilà de la per-

venche ! » Du Peyrou s'aperçut du transport, mais il n'en pouvait deviner la cause. Rousseau la lui apprendra dans le passage fameux des Confessions où il rappelle avec tant de charme le jour où il va, avec sa chère maman, s'installer aux Charmettes : M™* de Warens « était en chaise à porteurs et je la suivais à pied. Le chemin monte : elle était assez pesante et, craignant de trop fatiguer ses porteurs, elle voulut descendre à peu près à moitié chemin pour faire le reste à pied. En marchant, elle vit quelque chose de bleu dans la haie et me dit : voilà de la pervenche en fleurs. » Et cette pervenche n'a cessé de fleurir à travers les âges : c'est l'immortelle « pervenche de Jean-Jacques. »

Il ne faudrait pas croire, du reste, que Rousseau ne songeât qu'à se promener, à jouer au bilboquet et à faire des lacets, dont il faisait cadeau aux Jeunes mariées, à la condition qu'elles nourriraient leurs enfants. Berthoud l'a trop cru sur parole quand il écrit qu'il « avait renoncé à la littérature. » Une lettre (inédite) de Duchesne, adressée à Motiers (12 mars 1763), nous montre au contraire que Rousseau ne cessait de lire et d'étudier. Duchesne lui envoie, sur sa demande, pour 203 francs de livres : entre autres le Dictionnaire de l'Académie, les huit premiers volumes de Buffon, les Synonymes français, un Diodore de Sicile, les Pensées de Pascal, un La Bruyère, etc. Et, un an plus tard, nouvel envoi de livres, lequel se monte à 99 francs. Comme tous ces livres n'étaient pas pour Thérèse, on voit que Rousseau était assez loin d'avoir, ainsi qu'il le répétait à ses correspondants, renoncé aux lettres (1).

Non seulement il n'avait pas renoncé à lire, mais il n'avait pas davantage, pour son malheur et pour notre agrément, renoncé à écrire, puisque, sans parler des lettres datées de Motiers (Berthoud en a compté près de 400 en un an), c'est à Motiers qu'il composera la Lettre à Beaumont et les Lettres de la Montagne.C'esi surtout l'hiver, quand « la neige et la froide bise » le confinent au logis, qu'il travaille près du poêle, dans une

(1) Il a à Motiers « quatre à cinq cents volumes ». (Rousseau à Usteri, 3 octobre 1763). {Correspond, de J.-J. R. avec Usteri, publiée par Usteri et Uitter, 1910. 85).

ROUSSEAU A MOTIERS. l'aBDICATION 243

chambre mal éclairée ; il écrit debout sur une planche de sapin fixée au mur. Henri Meister, qui le vit à cette époque (30 mai 1764), le dépeint ainsi à son père : « Je m'attendais à voir en lui un homme accablé de fatigues et de souffrances et je vis, au contraire, l'homme le plus enjoué et en apparence le plus vigoureux. Il avait un habit gris à l'arménienne, et un bonnet de la même couleur, garni de fourrure. Son teint est fort basané ; ses yeux sont noirs, le blanc en est d'un éclat éblouissant. ... Quand son âme n'est pas agitée, son regard est tout à fait doux ; mais quand elle s'enflamme, toute son ardeur s'épanouit dans ses yeux ; son regard devient aussi pénétrant que l'éclair ; il parle avec cette rapidité harmonieuse, avec cette élégance, avec cette précision qu'on ne se lasse pas d'admirer dans ses ouvrages. On voit qu'il a l'usage du monde, mais il n'est poli qu'autant que la politesse ne lui impose aucune espèce de gêne (1). »

Motiers n'est qu'un petit village et Neuchâtel, la ville voisine, n'a alors que trois mille habitants ; mais les visiteurs, c'est-àdire les importuns, affluent chez Rousseau. Il en vient de Neuchâtel, de Genève, de France; il y en a de tous les métiers et de tous les pays, des gens qui ont fait jusqu'à cent lieues pour voir « l'homme illustre, célèbre, très célèbre, le grand homme », ainsi en parle Rousseau. Peu nous importe le nom de ces visiteurs, dont il nous fait connaître quelques-uns dans ses Confessions, et nous en pouTons connaître d'autres par sa correspondance. Mais ce qui est intéressant, c'est que cet homme, qu'on nous représente, dès cette époque, victime d'un « complot » qui aurait fait le vide autour de lui, et que j'examinerai plus loin), n'a jamais eu tant d'admirateurs (et d'amis ; et quels amis dévoués et quels enthousiastes admirateurs ! Sans parler de ses gais compagnons de promenade, parmi lesquels il choisira le dépositaire de sa pensée et l'éditeur de ses œuvres, « son cher hôte », Du Peyrou, il a, à Genève, pour partisans, tous les bourgeois ; et il a, parmi les ministres, d'ardents amis, tels que Roustan qui, lui écrit- il, « le vénère et le chérit de toute

(1) Ibid,. p. 153.

son àiiie » ; Mouchon qui n'a pu Taborder, à Moliers, sans telle émotion que Rousseau lui écrit : « les deux larmes que vous avez versées à mon premier abord sont tombées dans mon cœur » ; et Moultou enfin, le plus fervent de ses adorateurs, car c'est plus que de l'affection, c'est un culte qu'il a pour Rousseau.

A ses amis genevois et neuchâtelois, il faut joindre ses amis français qui lui sont restés fidèles, s'inquiètent de savoir où il est et s'il est bien en sùrelé. C'est M"^*' de Luxembourg qui (écrit Usteri à Rousseau le 24 septembre 1762), « doit être en peine de ne pas avoir de vos nouvelles, puisqu'elle a fait demander à Zurich (où est Usteri), si on ne savait pas où vous vous trouviez. » Et c'est cette cliarmante comtesse de Boufïïers qui, étant à Montmorency, a voulu visiter sa cliambre : « j'ai ouvert vos armoires, je désirais trouver quelques lignes écrites de voire main ; j'avais le cœur serré et les larmes aux yeux (24 juin 1762). »

Ses persécutions lui ont fait des amis jusqu'en Angleterre, tels que Hume et Stanley, et en Allemagne, tels que la ducliesse de Saxe-Golha. Mais c'est à Motiers même, dans la famille Guyenet, et surtout dans la maison du conseiller d'État et procureurgénéral d'Ivernois, que Rousseau trouve les attentions et les caresses dont son cœur fut toujours avide. La fille du procureurgénéral, Isabelle d'Ivernois, lui témoigne une affection filiale, l'appelle « son cher papa », et il y a, entre elle et lui, un aimable échange de billets et de petits cadeaux. Rousseau, on le voit par ses lettres, avait été très flatté et très touché de cette vive et pure alfection de jeune fille, affection qui subsista, aussi entière, après le mariage de celle-ci ; et quand Isabelle, devenue ^jme Guyenet, tomba gravement malade, Rousseau, très inquiet, fit venir, sans le dire, le célèbre médecin Tissol, qui changea tout le Irailement et sauva la malade. Celle-ci, à peine convalescente, lui écrivait ce joli billet, qui nous donne le ton de leur correspondance : « Comme ma chancellerie n'est pas encore en train, mon bon, mon respectable, pour tout dire enfin, le papa de mon cœur, voudra bien permettre à son Isabelle de tracer sur

un vieux papier deux mois au crayon et cela pour le supplier de vouloir, dans l'intérêt de ma santé, m'aider à consommer des collations qui m'arrivent de toutes paris et qui pourraient de nouveau m'enflammer un sang qui n'a besoin que de calmants (1). »

El voici enfin, après la rieuse Isabelle, l'ami grave et taciturne, l'excellent Georges Keith, plus connu sous le nom de M3^1ord Maréchal, parce qu'il était maréchal héréditaire d'Ecosse. Proscrit pour sa fidélité aux Stuarls, il s'était attaché au roi de Prusse, qui l'avait fait gouverneur de Neuchàtel. Les rapports de tout à l'heure entre Rousseau et Isabelle d'Ivernois sont ici renversés ; car tantôt c'est Rousseau qui était le plus âgé des deux (il avait cinquainte ans et Isabelle trente) ; ici c'est l'inverse et c'est pourquoi Rousseau, s'étant pris tout de suite, à son habitude, d'une affection passionnée pour mylord, et mylord s'étant intéressé à cet esprit original et à cette âme ardente (deux choses qu'il ne s'attendait pas à trouver à Neuchàtel), il s'établit bien vite entre les deux hommes une si étroite amitié que, dit Rousseau, « je l'appelais mon père, il m'appelait son enfant. » C'est par l'intermédiaire de Mylord Maréchal que Rousseau s'était mis sous la protection du roi de Prusse. Mylord avait transmis au roi la letlre de Rousseau que j'ai citée et, en attendant la réponse de Frédéric, il avait écrit à Rousseau (12 juillet 1762), un billet dont je donnerai deux passages, parce qu'ils sont curieux d'abord, et ensuite parce qu'ils ont été mal transcrits (comme bien d'autres) par Streckeisen-Moullou : « Si vous viendriez ici, vous me feriez grand plaisir...; vous trouveriez un vieillard approchant du sauvage, quoique peut-être un peu gâté par le commerce des barbares policés » et il signe : le maréchal d'Ecosse. L'original lord Keitli avait tout de suite compris le non moins original Jean-Jacques : quand celui-ci se présenta pour la première fois dans son costume d'Arménien, cafetan, ceinture, et bonnet fourré, le phlegmatique Ecossais

(1) Les lettres d'Isabelle d'Ivernois à Rousseau sont à la Bibliothèque de Neuchàtel. Petitpierre les a transcrites dans le Musée neiichàielois (année 1878).

n'eut garde de s'étonner ; il salua cet oriental d'un salamaleki et le mit si bien à son aise dans son château du Colombier, à six lieues de Motiers, que son « iils le sauvage », ainsi appelait-il Jean-Jacques, allait l'y voir tous les quinze jours ; et même * il versait, dans sa route, des larmes d'attendrissement en pensant aux bontés paternelles de ce respectable vieillard », bien plus aimable encore, semble-t-il, que respectable, puisque Rousseau ajoute (il n'y a que lui pour imaginer des rapprochements aussi imprévus) : « l'émotion que j'éprouvais jadis dans mes courses de l'Hermitage à Eaubonne (où l'attendait M^^ d'Houdetot) était bien différente assurément, mais elle n'était pas plus douce que celle avec laquelle j'approchais du Colombier (1). »

Mylord avait vite appris, à ses dépens, de quelle façon Rousseau recevait les cadeaux qu'on lui voulait faire : « Vous avez raison, écrivait-il à celui-ci (18 octobre 1762), c'est à moi à vous remercier d'avoir reçu le vin (son vin), j'en conviens de bonne foi. » Or, voici que Frédéric a chargé Mylord de donner douze louis à Rousseau. Embarras de Mylord qui imagine, « pour exténuer l'insulte », c'est Rousseau qui parle ainsi, de transformer l'argent en provisions, et il envoie à Rousseau, de la part du roi, du blé, du vin et du bois. Rousseau refusa fièrement les présents d'Artaxercès ; mais « touché des bontés du roi », il voulut « porter jusqu'à lui cette sainte voix de la vérité que si peu de rois sont faits pour entendre », et il lui écrivit son extraordinaire lettre du 30 octobre 1762, où on lisait ceci : « Vous voulez, Sire, me donner du pain, n'y a-t-il aucun de vos sujets qui en manque? ôtez de devant mes yeux cette épée qui m'éblouit et me blesse ; elle n'a que trop fait son devoir et le sceptre est abandonné. » Le roi ne répondit pas, et Rousseau s'en étonna ; il aurait dû s'en féliciter, car nous savons de quel ton Frédéric rappelait à l'ordre les écrivains qui avaient pri§ avec lui « ce ton familier (dit le naïf Rousseau), fait pour plaire aux hommes de sa trempe. » Frédéric n'écrivait-il pas à Voltaire, alors âgé de

(1) C'est quelques pages plus loin que Rousseau décidément en veine de comparaisons inattendues, fait cette oraison funèbre à M«« de Warens : « Allez, âme douce et bienfaisante, auprès des Fénelou, des Catiuat. »

ROUSSEAU A MOTIERS. l' ABDICATION 247

soixante-cinq ans : « Apprenez à voire âge de quel style il convient de in'écrire. Comprenez qu'il y a des libertés permises et des impertinences intolérables aux gens de lettres et aux beaux esprits. » Jean-Jacques l'avait échappé belle (1). Quelque temps plus tard, Mylord, étant à Berlin, transmet à Rousseau ce propos du roi sur son compte : « Que ne vient-il ici, si l'on continue à l'inquiéter où il est ? » Rousseau avait manifesté à cette époque l'intention de chercher un refuge à Berlin ; ce qu'apprenant, la duchesse de Saxe-Gotha s'empressait de renouveler, par l'intermédiaire de Mylord, ses oflres d'hospitalité : « Je brûle d'envie de le voir et de l'entendre. »

Ainsi des admirateurs en foule qui ont envie de le voir et font, dit-il, « des cinquante et des cent lieues » pour contenter leur désir ; des amis pleins de délicate attention comme cette délicieuse M™® Boy de La Tour qui, ne pouvant lui faire accepter gratis sa maison de Motiers, la taxe à trente livres de France en

(1) M3'lord se chargea, un peu plus tard, de la réponse : « Le Roy m'a parlé avec éloges de votre désintéressement ; il dit que vous l'avez grondé, mais il l'a dit sans aigreur (29 mai 1763, inédit^. » Le refus de Rousseau avait été accompagné d'une lettre à Mylord, du l*"" novembre 1762, qui figure dans la Correspondance de Rousseau, et où on lit ce qui suit : « J'ai de quoi vivre deux ou trois ans et jamais je n'ai poussé si loin la prévoyance : mais iussé-je prêt à mourir de faim, j'aimerais mieux, dans l'état actuel de ce bon prince, et ne lui étant bon à rien, aller brouter l'herbe et ronger des racines que d'accepter de lui un morceau de pain. Que ne puis-je bien plutôt, à l'insu de lui-même et de tout le monde, aller jeter la pite dans un trésor qui lui est nécessaire, et dont il sait si bien user ! . laissons-lui faire une paix glorieuse, rétablir ses finances, et revivifier ses états épuisés. . » C'est à ce passage de sa lettre que Mylord répliquait, avec son humour britannique : « un peu de blé en Suisse n'influerait pas sur les affaires du Roi en Silésie... Vous pourriez aussi bien m'avoir chargé de faire des enfants à repeupler ses États que de vivre jusqu'à ce qu'ils soient devenus grands, ce qu'il faut pour t revivifier » ses Etats. » (3 novembre 1762, inédit).

Si Frédéric ne répondit pas à la lettre de Rousseau, du 30 octobre, il en parla dans une lettre à Mj'lord, du 26 novembre : « J'ai reçu votre lettre et celle du sauvage philosophe. Il faut avouer qu'on ne peut pousser plus loin le désintéressement ; si ce n'est pas la vertu même, c'est du moins un grand pas vers la vertu. Il veut que je fasse la paix ; le cher homme ne sait pas combien il est difficile d'y arriver ; et, s'il connaissait les hommes politiques à qui j'ai affaire, il trouverait qu'il est encore plus malaisé de s'entendre avec eux qu'avec les philosophes dont il s'est fait des ennemis» (et voilà le coup de boutoir).

Enfin, le 27 janvier 1772, dans une séance solennelle de l'Académie royale à

lui disant qu'elle est surpayée, fait, et avec quelle joie ! les petites commissions de son « cher et très cher ami » ; eqfin, et c'est la plus grande preuve d'attachement qu'on pouvait lui donner, et celle aussi à laquelle son amour-propre dut être le plus sensible, on est plein de prévenances pour Thérèse elle-même, dont on ne cherche pas trop, par égard pour le grand homme, à démêler la condition sociale et qu'on veut bien regarder comme une bonne femme qui a bien soin de Rousseau. Ceux-là même qui soupçonnent la vérité, comme Isabelle d'Ivernois (nous le savons par une lettre de Rousseau, écrite longtemps après le séjour de Moliers) ne laissent pas d'aller passer avec Thérèse et lui les longues soirées d'hiver; soirées, dira Rousseau en parlant d'Isabelle, « qu'elle nous rendait bien courtes par l'agrément de son esprit et par le mutuel épanchement de nos cœurs. » Quant au bon Mylord Maréchal, il sait évidemment à quoi s'en tenir sur l'état civil de Thérèse ; mais son mépris des préjugés sociaux n'a d'égal que son attachement pour « son cher enfant », et il le lui prouve en faisant à Thérèse « une petite rente viagère de cent louis ». Enfin le Mercure, de Neuchâtel, le loue hautement

Berlin, en présence de sa sœur, la reine douairière Ulrique de Suède, Frédéric fit lire son « Discours de l'utilité des Sciences et des Arts dans un État », où il critiquait le premier Discours de Rousseau, et où il foudroyait Jean- Jacques en ces termes : (( Des personnes peu éclairées ou peu sincères ont osé se déclarer les ennemies des Sciences et des Arts.. Je suis honteux de dire, dans cette Académie, qu'on a eu l'effronterie de mettre en question si les

Sciences et les Arts sont utiles ou nuisibles à la société C'est la paresse

qui dédaigne de s'instruire ; c'est l'ignorance ambitieuse qui prétend à tout et qui est incapable de tout qu'aurait dû fronder je ne sais quel énergumèue qui ne débitant que de misérables paradoxes, a osé souteuir que les sciences sont pernicieuses Quoiqu'il ne soit pas nécessaire de prouver à cet illustre auditoire et dans cette Académie que les sciences et les arts procurent autant d'utilité qu'ils donnent d'éclat aux peuples qui les possèdent, il ne sera peut-être pas inutile d'en convaincre un genre de personnes moins éclairées, pour les prévenir contre les impressions que de vils sophistes pourraient faire sur leur esprit... Que ceux qui aiment tant à déclamer apprennent à respecter ce qui est respectable, et, au lieu de censurer des occupations également honnêtes et utiles, qu'ils répandent plutôt leur bile sur l'oisiveté, qui est la mère de tous les vices. » {Œuvres de Frédéric le Grand, édit. Hod. Decker, Berlin, 1848, IX, 171).

Il est probable que Rousseau ne connut pas la mercuriale de son ancien protecteur, bien que celui-ci la fit imprimer la jmême année (chez Frédéric Voss, ù Berlin) ; mais Rousseau, depuis longtemps, (f ne lisait plus n

de « l'excellence de ses mœurs et de la vie régulière et exemplaire qu'il a toujours menée ». On le gâte vraiment de tous côtés et nous pouvons, semble-t-il, conclure qu'il a trouvé à Motiers un asile bien fait pour calmer son âme inquiète, si avide d'afTection et de repos.

Malheureusement, Motiers a un très grave inconvénient : il est trop près de Genève, c'est-à-dire d'un Conseil persécuteur, de ministres qui sont de petits esprits, et de celui que Rousseau appelle avec amertume « le glorieux souverain de Genève» : c'est, on le devine, Voltaire qu'il désigne ainsi. A ces inquiétants voisins vont d'ailleurs se joindre, pour troubler son repos, des amis genevois, ou trop tièdes, et qu'il faut éperonner, ou trop compromettants, et qui veulent l'entraîner dans leur lutte séculaire contre l'aristocratie, maîtresse, de père en fils, du gouvernement à Genève. C'est donc vers Genève qu'il nous faut maintenant tourner les yeux, pour assister aux graves événements qui vont s'y dérouler, car ils sont étroitement mêlés à l'œuvre même de Jean-Jacques.

Lorsqu'il a reçu, à Yverdon, la lettre par laquelle Moultou lui annonçait, le 19 juin, que non seulement ses deux livres, le Contrat social et \ Emile étaient condamnés à Genève, mais qu'il était décrété de prise de corps, Rousseau s!est écrié, avec une légitime indignation : « Quoi ! décrété sans être ouï ! où sont les preuves ? Genevois, si telle est votre liberté, je la trouve peu regrettable ». Mais il ne s'attarde pas, dans sa réponse, à maudire ses juges; il s'empresse de modérer le zèle de Moultou à le défendre, zèle intempestif qui pourrait leur nuire à tous deux : (( apprenez à louvoyer », écrit-il à son fougueux ami, et^ pour le moment, « taisez-vous, respectez la décision des magistrats et l'opinion publi((ue ». Ces deux passages de sa lettre à Moultou résument, d'avance, la conduite qu'il va tenir au milieu des graves événements qui vont suivre sa condamnation ; il hésitera, retiendra ses partisans trop pressés d'agir, puis, tout à roup, il aura des mouvements d'impatience et des soubresauts d'indignation, et alors il invectivera ses lâches amis ; et, pour les émouvoir et les aiguillonner, il préparera,

dans le silence, des coups d'éclat qui paraîtront, à ceux qu'il n'a pas prévenus, des coups de tête, comme sa brusque abdication du titre de Genevois ; ou bien il écrira à l'insu de ses amis (nous le savons cacbotier), des lettres pleines de passion et d'éloquence, comme sa Lettre à Beauinont et ses Lettres de la Montagne^ dont l'effet ne sera pas toujours celui qu'il avait escompté, mais qui embraseront les âmes et déchaîneront l'émeute dans les rues de Genève. Après quoi, sa fièvre tombée, et d'ailleurs plus alarmé que fier de son œuvre, il se taira ou prêchera la soumission et la concorde, car il veut pouvoir enfin jouir de cette paix, qui est un besoin de son àme et qui est pourtant sans cesse rompue par lui, par son humeur irascible et son impétueux génie.

Il dit dans ses Confessions : « J'avais longtemps cru qu'à Genève la compagnie des ministres ou du moins les citoyens et bourgeois^ réclameraient contre le décret porté contre moi. » Pourquoi, en effet, ministres elbourgeois de Genève ne se lèventils pas pour venger l'injure faite à leur vaillant ami, et partant à eux-mêmes? est-ce que Rousseau n'a pas défendu les ministres contre les perfides éloges de d'Alembert et de l'Encyclopédie, et surtout n'est-il pas leur inappréciable allié dans la guerre sainte contre le baladin Voltaire et ses frivoles partisans? et quant aux bourgeois-citoyens, n*est-il pas un des leurs et n'estce pas leurs droits qu'il défend contre les perpétuels empiétements d'une aristocratie orgueilleuse, et ne lui a-t-on pas écrit que « les bourgeois disent que le Contrat social esi l'arsenal de la liberté? » (Moultou, 16 juin 1762). Il est vrai : mais la prédication du téméraire Vicaire savoyard, et sa condamnation solennelle par le Petit Conseil, ont très sensiblement refroidi le zèle des ministres et même des bourgeois en sa faveur ; car, « ce que Rousseau a dit sur la religion a affligé ceux qui l'aiment le plus, parce qu'ils aiment encore plus leur religion. wC/est Moultou qui lui parle ainsi, ce même Moultou qui, dès l'apparition d Emile, avait tremblé pour l'auteur : « Que vos amis auront de peine à vous détendre ! Notre peuple est très attaché à sa religion. » Et, sans doute, «celle religion n'est que la vôtre», proclame leconi-

kOÙSSEAU A MOTIERS. l'aBDICATION 251

plaisant Moultou ; seulement il ajoute que la religion du peuple est, en outre, « munie du sceau de la Révélation », et cela ne fait pas une petite difTérence avec la religion de cet irrévérencieux Vicaire, qui a si prestement fait sauter ledit sceau de ladite Révélation.

Eh bien ! Rousseau va rassurer ces consciences timorées : non seulement à Motiers il assiste régulièrement au service divin, mais il entre en pourparlers avec le pasteur, M. de Montmollin, qui se montre conciliant, l'admet dans son troupeau et, quai^ vient le temps de la communion, l'auteur d'Emile s'avance, d'un pas ferme, vers la sainte table ; il y apporte même « une émotion de cœur et des larmes d'attendrissement », c'est lui, du moins, qui l'affirme dans ses Confessions y et nous verrons ailleurs ce qu'il en faut penser. Quoi qu'il en soit, on ne peut plus maintenant, à Genève, taxer d'hérésie un paroissien que son pasteur admet à communier. Avant de s'approcher de la sainte table, Rousseau avait envoyé au pasteur Montmollin une lettre mûrement réfléchie — elle était écrite au pasteur de Motiers à l'adresse des pasteurs genevois, — dans laquelle il exprimait le regret que « des ministres de l'Evangile se fissent les vengeurs de l'église romaine, dont les dogmes intolérants et sanguinaires étaient seuls attaqués dans VEmile. » L'auteur pourtant de ce livre n'avait jamais cessé, depuis sa réunion à l'église où il était né, de professer ouvertement la religion chrétienne réformée : « Je suis attaché de bonne foi à cette religion véritable et sainte, et je le serai jusqu'à mon dernier soupir. » Celte lettre fut bientôt connue à Genève, où deux cents copies s'en répandirent dans la bourgeoisie : elle fermait la bouche à Voltaire et à ses amis, les brûleurs de livres du Petit Conseil qui présentaient Rousseau comme « un déserteur de sa religion. » Du même coup, elle redonnait du cœur aux bourgeois, amis un peu tièdes de Jean- Jacques, lesquels étaient heureux de penser que, cette rentrée éclatante de Rousseau dans l'assemblée des fidèles, il ne l'avait faite, sans doute, que pour préparer sa rentrée à Genève et reprendre sa place, la première, parmi les bons citoyens. Et

Moultou, toujours en effervescence, écrivait à son dieu : a voire lettre à M. de Montmollin a écrasé tous vos ennemis et ranimé le courage de ceux qui vous sont attachés. » Rousseau allendit qu'on lui prouvât ce courage ; car, de rentrer à Genève, cela lui paraissait « très périlleux pour lui sans être utile à personne... Ce serait me livrer, ajoutait-il, à des malveillants puissants et habiles, qui ne manqueraient ni de moj^ens ni de volonté de me nuire. Le seul bien auquel je soupire est le repos. Peut-être ne le trouverai-je nulle part; mais sûrement je ne le trouverais pas à Genève, surtout tant que le poète (Voltaire) y régnera et que le jongleur (le médecin Tronchin) y sera son premier ministre. » (à Pictet, 26 septembre).

Puisque le pusillanime Jean -Jacques ne veut pas aller à Genève se mettre à la tète de ses partisans, ses partisans iront à Motiers lui demander le mot d'ordre - ou le lui dicter: car il y a, à Genève, certains agitaleui s connus, dont De Luc est le chef, qui ont très habilement rattaché l'affaire Rousseau à la vieille lutte politique des simples bourgeois contre les patriciens, maîtres du pouvoir. Ces bourgeois donc, et voilà ce qu'il ne faut pas perdre de vue désormais, veulent bien servir Rousseau, mais ils veulent aussi se servir de lui pour faire triompher, en même temps que la justice et la légalité violées, selon eux, en sa personne, les droits de la bourgeoisie méconnus ou confisqués par les magistrats qui ont condamné Rousseau. Et c'est alors, entre Genève et Motiers, un va-et-vient d'amis et de conspirateurs qui, comme on peut s'y attendre, ne tardent pas à agacer le Rousseau que nous connaissons, si jaloux de son indépendance et de son repos: «j'ai eu l'ami De Luc; c'est un excellent ami ; c'est le plus honnête et le plus ennuyeux des hommes ; il m'a laissé ses deux livres, j'ai tiiême eu la faiblesse de promettre de les lire, et, de plus, j'ai commencé. Bon Dieu ! Quelle tache ! moi qui ne dors point I j'ai de l'opium au moins pour deux ans. » Et c'est, après De Luc, le pasteur Claparède, l'horloger Brichanteau, le négociant d'Ivernois, tous bons amis et bons sermonneurs : Rousseau leur garde encore rancune quand, beaucoup plus tard, il écrit d'eux dans ses Confessions : «des ministres, descagots, des qui-

ROUSSEAU A MOTIEiiS. l' ABDICATION 253

dams de toute espèce venaient de Genève et de Suisse, pour me lancer et me catéchiser. » Il ne fait d'exception que pour Moultou, «le seul, dit-il, qui me fît plaisir. » Je crois bien I à peine le bon Moultou vient-il de le quitter, qu'il lui écrit : « J'ai senti que votre àme était faite pour mon àme, que vous étiez le seul auteur peut-être qui ne perdit rien à être vu de près. Je vous ai aimé dans votre maison, dans votre cabinet, dans votre robe de chambre. » C'est bien décidément Moultou qui est le premier en date des dévots de Rousseau ; sa foi, du reste, n'est pas de celles qui n'agissent point : il a commencé, un peu poussé par Rousseau, une défense de VEniile et de son auteur, et voilà que Rousseau, tour à tour, l'encourage et le rebute. Il voudrait bien être défendu et surtout par un si franc admirateur ; mais il est moins content du style de Moultou que de son enthousiasme, car Moultou ne sait pas très bien la règle des participes, que Rousseau est obligé de lui rappeler, « règle importante », quand on imprime. Si bien que, lorsque Moultou écrit à Rousseau qu'il «languit de le voir», on sent que Rousseau «languit moins» de le lire.

En attendant, voici M. le Professeur Vernet, la lumière de la vénérable Compagnie des pasteurs, qui écrit sa grande lettre du 21 septembre. Vernet, avait déclaré Moultou, « est un homme sage qui abhorre Voltaire », et c'est donc à dire : qui aime Rousseau. Rousseau le sait , et que Vernet écrit sans doute pour réfuter certaines de ses idées; mais Rousseau a, paraît-il, si bien « saisi l'esprit de sa réfutation », qu'il lui en demande, avant même qu'il ait fini de l'écrire, plusieurs exemplaires pour ses amis de France et de Suisse. Vernet donc, en attendant de terminer sa critique de Rousseau, lui écrit ce qui suit: (( Mes sentiments. Monsieur, sur ce qui vous regarde, vous sont assez connus. J'ai toujours rendu justice à vos talents et j'ai admiré bien des choses dans vos ouvrages, surtout celles qui tendent fortement aux bonnes mœurs. On a eu raison de vous dire qu'en lisant votre beau tableau delà Religion naturelle, je m'écriai, comme Tertullien, parlant de quelque ancien philosophe : 6 testimoniiim animse naturaliter chrisiîanœ ! Mais on ne vous a

pas non plus caché que j'ai pensé comme tous mes collègues sur les endroits qui ont été justement repris dans le tome 111 d'Emile (la Profession de foi), et dans le Contrat social (le passage sur le christianisme), quoique j'aie tempéré ce blâme par la plus grande modération, relativement à votre personne. » On voit les réserves, fort naturelles, de la part d'un ministre de l'Evangile. Et voici maintenant en quels termes Vernet parle de là lettre de Rousseau à Montmollin. Il l'apprécie, ce me semble, avec autant de finesse que de droiture : « mon travail n'est encore que peu avancé (sa réfutation de l'Emile) ; tout se fait lentement à mon âge. Mais si l'ouvrage doit voir le jour, vous serez le premier à en recevoir, comme vous désirez, plusieurs exemplaires. Cependant, Monsieur, je ne dois pas vous cacher que vous me mettez dans l'embarras en m'alléguant la lettre que vous avez écrite à M. le Professeur de Montmollin, en conséquence de laquelle vous avez été admis à communier, et d'où vous inférez qu'on ne doit pas vous parler comme à une personne séparée de notre Eglise. Cette lettre a été tellement répandue ici qu'il m'a été facile de m'en procurer une copie. Mais je vous avoue qu'autant la deuxième partie m'en a paru suffisante, autant ai-je été surpris, comme tous ceux que j'en ai entendu raisonner, de vous entendre soutenir, dans la première partie, que vos coups portent uniquement sur l'Eglise romaine, que le livre s'explique assez, et qu'on a eu tort de s'y méprendre. Plût à Dieu que cela fût vrai et que vous puissiez le montrer I Notre scandale cesserait et la plume me tomberait des mains. Mais tout le monde en a jugé autrement. Il est vrai que vos idées sur le christianisme ont pris une forte teinture de la théologie romaine, et que plusieurs de vos objections tombent sur celte théologie, et non sur la nôtre. Mais il est vrai aussi que vos conclusions sont exprimées d'une manière générale, et que plusieurs de vos arguments sont dirigés contre VEvangile même, en le distinguant du papisme. M'^'' rArclievè(jue de Paris la bien distingué dans le mandement qu'il vient de donner contre votre Emile.., Il faudrait certainement quelque chose de plus (que de dire à M. de Montmollin, entend Vernet, que vous avez

ROUSSEAU A MOTIERS. l'aBDICATION 255

excepté de vos critiques la religion réformée) ; il faudrait — et c'est à quoi ne s'attend pas Rousseau et ce qui va le taire bondir, — pour que le public ne voie plus en vous un agresseur du christianisme, une rétractation formelle et aussi publique que l'a été l'agression (1). »

Il me semble qu'on juge bien sévèrement l'auteur de cette lettre, en disant qu'il est « rogue sans le vouloir et par instinct naturel (2). » C'est juger Vernet d'après Rousseau, ce qui n'est pas le juger impartialement. Dans ses Lettres de la Campagne, Tronchin ne parlera pas autrement que Vernet : ce il est vrai que le pasteur de Motiers a donné des attestations lavorables à la religion de M. Rousseau...; cela prouve que ce pasteur a été persuadé du christianisme de M. Rousseau ; mais cette persuasion détruit-elle les ouvrages d'Emile et du Contrat social? yy

Rousseau est stupéfait de tant d'outrecuidance et, peut-être aussi, très vexé de la clairvoyance de Vernet. A la lecture de cette lettre, écrit-il à Moultou, il est a tombé des nues. » C'est donc là tout ce que Messieurs les Ministres trouvent pour le défendre : ils font cause commune avec les prêtres! « qu'ils fassent donc, ils me mettront fort à l'aise; j'aurai moins à discerner où portent mes coups et je vous réponds que, tout vogues qu'ils sont, je suis fort trompé s'ils ne les sentent. » Dans sa correspondance, on sent la colère gronder en lui et le pousser peu à peu dans l'arène : « ils prétendent me traiter comme un enfant à qui on commence par donner le fouet, et puis on lui fait demander pardon. » Mais enfin « les mains me démangent, le genre polémique n'est que trop de mon goût. » Et il s'apprête à ramasser ce fouet, dont on voulait le punir comme un écolier en faute, et à liistiger de main de maître, en même temps que « Messieurs les brûleurs », ces ministres qui se font « les archers des prêtres. »

(1) Lettre donnée intégralement par M. Ritter, dans les JS/ren/ies c/iré/ie/ines, 1881, p. 221.

(2) Vallette ; J.-J. Rousseau genevois, p. 256.

Pourtant il n'éclate pas encore, une œuvre plus pressante l'occupe en ce moment ; il est en train de réfuter le mandement de M. de Beaumont : l'archevêque de Paris a rendu ce service aux ministres de Genève d'attirer sur sa tête la foudre qui les menaçait. J'étudierai, en son lieu, la Lettre à M. de Beaumont ; mais il me faut montrer ici par quels côtés elle se rattache à l'histoire des démêlés de Rousseau avec Genève. Dès le début de sa Lettre, Rousseau, faisant un retour sur sa destinée, se dépeint ainsi : condamné par le Parlement de Paris, le citoyen de Genève « abandonne sa chère solitude, ses amis. Dans sa faiblesse, il supporte un long voyage ; il arrive et croit respirer dans une terre de liberté, il s'approche de sa patrie, de celle patrie dont il s'est tant vanlé, qu'il a chérie et honorée ; l'espoir d'y être accueilli le console de ses disgrâces...; que vais-je dire ? mon cœur se serre, ma main tremble, la plume en tombe ; il faut se taire et ne pas imiter le crime de Cham. Que ne puis-je dévorer, en secret, la plus amère de mes douleurs ! » — Voilà à la fois de quoi faire honte à ses persécuteurs de Genève, et de quoi exciter la pitié et, s'il se peut, l'indignation de ses timides partisans. Et qu'est-ce donc qu'on reproche à l'auteur de l'/inn/e ? Serait-ce peut-être son athéisme, comme l'insinuent les Voltaire et les Tronchin, pour éloigner de lui les âmes pieuses de la bourgeoisie ? « Monseigneur (ajoutez : et vous, mes compatriotes, qu'on égare), je suis chrétien et sincèrement chrétien selon la doctrine de l'Evangile ». Ah ! si j'avais fait ouvertement profession d'athéisme (comme ont fait ces philosophes que je combats dans mes livres), alors, « en me séparant de l'Eglise, j'aurais ôté tout d'un coup à ses ministres (protestants) le moyen de me harceler sans cesse et de me faire endurer toutes leurs petites tyrannies. Les saintes en Israël ne m'auraient point écrit des lettres anonymes et leur charité ne se fût point exhalée en dévotes injures ». Nous avons, en effet, une lettre anonyme où une Genevoise lui écrit, au nom de la « divine religion », qu'il est « une peste pour le genre humain ». Enfin, après tout ce que j'ai dit plus haut, il n'est pas nécessaire, je crois, de préciser à qui vont les lignes suivantes de la Lettre à Beaumont : « d'hon-

ROUSSEAU A MOTIERS. l' ABDICATION 257

nêtes gens ne se tourmenteraient pas (si j'étais vraiment athée), pour me ramener dans la bonne voie; ils ne m'étouITeraienl pas sous le poids de leurs sermons ». Qu'ils gardent donc pour d'autres leur soporifique éloquence « qui me fait périr d'ennui ». Je n'ai nul besoin d'être catéchisé, puisque «je reste inviolablement attaché au culte de mes pères », et puisque (ceci pour rassurer à la fois et flatter les fidèles) je suis « heureux d'être né dans la religion la plus raisonnable et la plus sainte qui soit sur la terre ». Cette religion, je l'ai confessée publiquement dans le temple : un digne pasteur (Montmollinj n'a point exclu de l'Eglise un défenseur de la cause de Dieu ; « je conserverai un tendre souvenir de sa charité vraiment chrétienne ». Y a-t-il donc des ministres qui ne sont pas chrétiens ? Oui, il y a cet impertinent Vernet qui prétend l'exclure, s'il ne se rétracte pas, du troupeau des fidèles. A lui donc, et aux fanatiques qui seraient tentés de l'imiter, Rousseau lance cette foudroyante apostrophe : « Lorsque d'injustes prêtres, s'arrogeant des droits qu'ils n'ont pas, voudront se faire les arbitres de ma croyance, et viendront me dire arrogamment : rétractez-vous, expliquez ceci, désavouez cela, leurs hauteurs ne m'en imposeront point ; ils ne me feront point mentir pour être orthodoxe, ni dire, pour leur plaire, ce que je ne pense pas. Que si ma véracité les offense, et qu'ils veuillent me retrancher de l'Eglise, je craindrai peu cette menace dont l'exécution n'est pas en leur pouvoir ». C'est ainsi que, tour à tour véhément et pathétique, Rousseau s'efforce d'intimider ses ennemis et de réchaufTer le zèle de ses amis : on voit par là que, dans sa Lettre à Beaumont, tout n'est pas à l'adresse du destinataire. Il n'est pas jusqu'à la suscription même de la Lettre qui ne dût, je crois, paraître flatteuse à l'orgueil genevois. L'auteur n'avait-il pas écrit habilement au trontispice de son ouvrage : « Jean-Jacques Rousseau, citoyen de Genève, à Christophe de Beaumont, archevêque de Paris, duc de Saint-Cloud, pair de France, commandeur de l'Ordre du Saint-Esprit, procureur delà Sorbonne, elc...?» Ainsi Rousseau opposait, avec une fière modestie, aux plus brillantes dignités d'un prince de l'Église, son simple titre de citoyen de Genève :

c'était relever singulièrement et ce titre et ceux qui avaient l'honneur de le porter avec lui (1).

Maintenant, quel accueil la cité calviniste va-t-elle faire à ce que nous pouvons, après nos commentaires, appeler : la Lettre à M. de Beaumont et à MM. les membres du Petit Conseil, de la Bourgeoisie, et du Consistoire de Genève? Pour les ministres, ils prennent, semble-t-il, le parti de se laire : car il est peut-être également imprudent d'accueillir un défenseur de la foi aussi aventureux, et d'entrer en lice avec un disputeur aussi redoutable. « Tout homme sage, écrit Moultou à Rousseau, commence à sentir qu'il serait ridicule de vouloir disputer avec vous sur tous les articles qu'il faut croire pour être chrétien. » Vernet est de ces sages-là, car il remet, à plus tard, sa réfutation du Vicaire savoyard. Quant aux simples citoyens, ils hésitent à se prononcer. Ils épiloguent sur certains passages delà Lettre; « ils ne savent pas vous admirer », gémit Moultou ; bref, ils ne bougent pas ; et si Rousseau a gardé ses partisans déclarés — qu'il peut, d'ailleurs, compter sur ses doigts, — il n'a pas soulevé, comme il l'espérait, ces bourgeois ergoteurs qui, pas plus que les ministres, ne voient pas, écrit Rousseau, « qu'il s'agit bien plus de leur intérêt que du mien. »

En revanche, ses ennemis se remuent : la Lettre à Beaumont ne les a pas autant « déconcertés » que le croit Moultou. L'orthodoxe Charles Bonnet fait à son ami Haller cette réflexion que Vallette trouve « comique », et qui me semble, au contraire, pleine de perspicacité : « Rousseau est tout autrement dangereux qu'un incrédule ouvert... Satan déguisé en ange de lumière peut facilement être pris pour Gabriel par les simples, et donné pour tel par ceux qui ne le sont pas. » Enfin, pour ce qui est du Petit Conseil, voici sa réplique à la mercuriale de Rousseau : il en

(1) Maurice Massun a marqué iinement ce qui, dans la Lettre à Beaumont^ était à l'adresse des Genevois : « En s'adressant, simple citoj'en de Genève, à un archevêque catholique, grand seigneur, duc et pair, il réveillait dans les âmes de ses compatriotes la vieille haine genevoise contre les grandeurs de chair du « papisme «, et il pouvait espérer de rallier, autour de lui, tous ceux qui gardaient au cœur, comme première passion nationale, l'horreur de * l'idol&tric romaine. » {La religion deJ.-J. Rousseau^ 2'"» Partie, 135).

ROUSSEAU A MOTIERS. L'aBDICATION 259

interdit, fin avril, la réimpression à Genève; réplique, d'ailleurs, aussi tardive que déplaisante, car la Lettre à Beaumont circule à Genève depuis un mois, ayant paru en librairie fin mars 1763. Ici, la main du Résident de France, Montpéroux, estj pour ainsi dire, visible, car l'interdiction officielle du Conseil est du 29 avril et nous voyons que, par lettre du 27, Montpéroux informe le duc de Praslin que, pour empêcher l'introduction, en France, de nouveaux exemplaires, il s'est adressé « à Messieurs du Conseil, qui ont défendu d'imprimer cet ouvrage. » Montpéroux reçoit, en retour, de son ministre, des félicitations pour lui, et des remerciements pour ces braves Calvinistes qui ont, si noblement, vengé sur un des leurs la religion catholique et l'archevêque de Paris.

Voilà donc tout ce qu'a obtenu Jean-Jacques par son éloquente Lettre à Beaumont : de ses amis, une approbation restreinte et rechignée, de ses ennemis, un redoublement de persécution. Justement dépité, il fait le serment, une fois de plus, de briser sa plume ; mais il va plus loin. Il est découragé, non seulement d'être éloquent, mais encore d'être Genevois, puisque l'un et l'autre ne servent à rien; et, par sa lettre célèbre du 12 mai 1763 à M. Favre, premier syndic, il abdique solennellement son titre et ses droits de citoyen de Genève (1). Quelle raison va-t-il donner au sj^ndic ? la vraie raison, c'est, on l'a vu, l'inertie de ses concitoyens, qui n'ont pas pris fait et cause pour lui. Mais cela, il ne peut le dire sans un peu de ridicule. Il parlera donc de l'injure que lui a faite le Petit Conseil en condamnant Emile, et en le décrétant de prise de corps. Mais sa lettre au syndic est du 12 mai 1763, et la condamnation d^Émile est

(1 ) « Nous attendîmes un plus grand effet de sa lettre à l'Archevêque (écr Moultou à un de ses amis vaudois, Reverdil, alors établi à Copenhague). Je me trompais, cette lettre ne servit qu'à m'apprendre que les Prêtres papistes avaient chez les Réformés des Records bien zélés. Pas un ministre qui ne prît en mains la cause de TArchevêque ; leur déchaînement contre Rousseau fut affreux... Le mauvais succès de cet ouvrage acheva d'élargir Rousseaa. Genève ne lui fut plus rien. Il jugea qu'il valait mieux y être étranger qu'ennemi, et il abdiqua sa bourgeoisie. Cette démarche m'atterra... » (Lettre inédite, publiée dans les Annales J.-J. Rousseau, III, 225, par Vallette, et placée par lui, entre le 30 août et le 27 septembre 1763.)

du 19 juin 1762; il a donc laissé passer près de onze mois entre l'injure et la vengeance. C'est pour se tirer de ce mauvais pas qu'il imagine, assez adroitement, son entrée en matière : « Revenu du long étonnement où m'a jeté, de la part du Magnifique Conseil, le procédé que j'en devais le moins attendre, je prends, enfin, le parti que l'honneur et la raison me prescrivent, quelque cher qu'il en coûte à mon cœur. Je vous déclare donc, Monsieur, et je vous prie de déclarer au Magnifique Conseil, que j'abdique à perpétuité mon droit de bourgeoisie et de cité de la ville et de la République de Genève... J'ai tâché d'honorer le nom de Genevois ; j'ai tendrement aimé mes compatriotes ; je n'ai rien oublié pour me faire aimer d eux ; on ne saurait plus mal réussir ; je veux leur complaire jusque dans leur haine. Le dernier sacrifice qui me reste à faire est celui d'un nom qui me fut si cher... Puisse ma patrie abonder en citoyens meilleurs et surtout plus heureux que moi ! »

Cette lettre, que le public lut avec une profonde stupéfaction, ne surprit pas les intimes de trousseau : depuis plusieurs mois, il méditait de l'écrire. Sa Lettre à Beaumont est datée du 18 novembre 1762 ; or il disait à Moultou le 15, c'est-à-dire pendant qu'il terminait sa lettre à Beaumont : « le moment critique approche où je saurai si Genève m'est encore quelque chose (entendez : suivant l'accueil qu'elle va faire à ma Lettre à Beaumont). Je vous avoue que les approches du moment qui décidera si je suis encore Genevois, ou si je ne le suis plus, me donnent une vive agitation de cœur. » Et, bien avant cette date, Moultou et ses autres confidents avaient très vivement combattu son projet d'abdication. L'ami qui était alors le plus près de son cœur, celui dont il prenait si volontiers conseil, Mylord Maréchal, lui avait écrit dès le 24 février 1763 : « Vous ne devez pas faire un pas qui pourrait ofi^enser vos amis dans votre patrie. J'ai été proscrit de la mienne et une récompense de 2.000 livres sterling pour celui qui me prendrait. Si j'avais renoncé à la qualité d'Ecossais, je n'aurais plus été en droit de prétendre à l'amitié de mes compatriotes. » L'avertissement était grave et méritait d'être entendu : Rousseau n'écouta que sa rancune et

ROUSSEAU A MOTIERS. L'aBDICATION 261

écrivit sa fameuse lettre au Syndic. Il aimait ces ruptures éclatantes : il était de ces gens, nés orateurs, qui croient magnifier une action, fût-ce une faute, quand ils ont trouvé les phrases triomphales qui doivent la porter à la postérité. C'est ainsi qu'il avait jadis, par une belle citation de la Bible, mise au frontispice de sa Lettre à d'Alembert, rompu publiquement avec son ami Diderot. Justement, il fait lui-même ce rapprochement dans sa lettre à Duclos du 30 juillet : « J'ai fait pour mon pays ce que j'ai fait pour mes amis. J'ai tendrement aimé ma patrie, tant que j'ai cru en avoir une. A l'épreuve, j'ai trouvé que je me trompais. En me détachant d'une chimère, j'ai cessé d'être un homme à visions, voilà tout. » Mais, de ce qu'il se détache avec la même aisance de ses amis et de sa patrie, il ne s'ensuit pas que son assimilation soit légitime : pour dix raisons qui sautent aux yeux, il n'est pas permis, — à supposer qu'il soit légatement possible, — de renoncer à sa patrie comme on donne congé à un ami. Si on n'emporte pas sa patrie « à ses semelles », encore moins peut-on la secouer, en secouant la poussière de ses souliers. Ils ne lui auraient certes pas donné raison ces héros de Plutarque qu'il citait sans cesse ; et c'était le cas , pour lui, de se répéter sa prosopopée fameuse : (c ô Fabricius (ou Socrate, ou Aristide) qu'eût pensé votre grande âme, etc.. » Précisément il se trouva quelqu'un, à Genève, pour lui rappeler ce qu'auraient fait, à sa place, les héros chers à son cœur : c'était un de ses plus ardents admirateurs, le pasteur Mouchon, celui-là même qui l'appelait « le père de son âme )), et qui lui avait dressé « un trône dans son cœur. » Mais Mouchon était bon patriote, et il écrivit à Rousseau; « Aristide s'exila-t-il d'Athènes après la sentence de ses juges? le grand Caton résigna-t-il jamais sa qualité de citoyen romain ?» Et, poursuivant avec la même franchise, Mouchon résumait, d'un mot, l'effet désastreux produit par son acte d'abdication: ce Vous n'avez fait qu'affliger les bons citoyens et réjoui vos adversaires. » Rousseau, au début de sa Lettre à Beaumont, avait dit, on s'en souvient, à propos de sa condamnation à Genève : « la plume me tombe des mains, il faut se taire et ne pas imiter le crime de

Cham. » Or, il venait de ramasser cette plume pour écrire sa lettre au Syndic, une lettre qui, lui disait son cousin Théodore Rousseau, «était un coup sanglant pour ses parents», et «jetait dans l'abattement tous les bons citoyens», lui répétait Moultou, et je m*étonne donc qu'on ait pu qualifier cette lettre de très patriotique (1); c'est être plus rousseauiste que ne le furent les parents et les plus enthousiastes amis de Rousseau (2).

(1) Vallette, op. cit.. p. 265

(2) C'eût été un bon tour à jouer à Jean-Jacques que de lui démontrer, à l'aide de son Contrat social, qu'il n'avait pas le droit d'abdiquer son titre de citoyen de Genève. C'est ce que devait faire plus tard (en 1815), Eymar, un Marseillais, qui avait connu Rousseau à Paris en 1774, et qui nous a raconté ses « visites à J.-J. Rousseau. » Ce qui est piquant, c'est qu'Eymar est un fervent disciple de Rousseau ; la lecture de VEmile l'a, dit-il, ramené dans le droit chemin et, en critiquant l'abdication de Rousseau, il prétend a venger l'auteur du Contrat social de l'auteur de la lettre au sj-^ndic. » Eymar cite, en particulier, ce passage du Contrat social (chap. VI) : « les clauses du contrat se réduisent à une seule : savoir, l'aliénation totale de chaque associé, avec tous ses droits, à la communauté ; l'aliénation se faisant sans réserve..., nul associé n'a plus rien à réclamer ; car, s'il restait quelques droits aux particuliers, comme il n'y aurait aucun supérieur commun qui pût prononcer entre eux et le public, chacun étant, en quelque point, son propre juge, prétendrait bientôt l'être en tous ; l'état de nature subsisterait et l'association deviendrait nécessairement tyrannique ou vaine. » Voilà le texte du Contrat social et Eymar raisonne ainsi : « dans toute autre convention, les parties ne s'engagent que pour quelque objet déterminé ; au lieu que dans le Contrat social, l'aliénation étant totale et sans réserve, il ne reste aux particuliers aucun droit quelconque, et personne n'a absolument rien à réclamer. Si l'engagement des associés est inviolable, il en résulte, nécessairement, qu'il est perpétuel. » Très habilement il oppose ensuite, à Rousseau, Grotius ((jue Rousseau va invoquer dans une lettre ultérieure) et ce « sage Locke » que Rousseau a si souvent cité. Si un homme, dit Locke, dans son Gouvernement civil, a donné son consentement pour être d'une société, « il est perpétuellement obligé d'en être, il doit y être constamment soumis toute sa vie. » Enfin, et c'était tout indiqué, après le pompeux éloge de Socrate dans VEmile, Eymar rappelle à l'amateur de prosopopées qu'était Rousseau, la fameuse prosopopée des Lois ; a Si je sors d'ici (de prison), dit Socrate à Criton, sans le consentement de la République, ne ferai-je pas tort à quelques citoyens et même à ceux qui ne le méritent pas ? Supposons, qu'étant sur le point de m'évader, la République et les Lois se présentent à moi et me disent : parle, Socrate, que te proposes-tu de faire? ne songes-tu pas que par ton évasion tu prépares la ruine de l'Etat autant qu'il est en toi ? ne l'es-tu pas engagé envers nous à souscrire à tous les jugements que rendrait la République? » Voilà qui est incontestablement plus beau que ce qu'on a appelé m l'éloquent adieu de Jean-Jacques à sa cité m (Vallette, 265). Tout ce passage d'Eymar se trouve dans « Question de Droit politique. Rousseau pouvait-il renoncer à sa patrie?» (Voir Musset-Pathay ; Œuvres inédites de Rousseau, II, 228,)

Que va faire maintenant de la lettre d'abdication le Petit Conseil? Très prudemment il se contente de l'enregistrer, non sans doute sans avoir souhaité bon voyage au déserteur : il était enfin délivré du grand « citoyen » qui faisait payer si cher à sa patrie la gloire de lui avoir donné le jour. — C'est le moment où ce citoyen va révolutionner Genève : comme s'il fallait que tout fût paradoxal dans la vie de cet homme, c'est du jour où il proclame que Genève ne lui est plus rien, que les Genevois vont se coaliser pour défendre contre leur gouvernement les droits de celui qui ne veut plus être leur concitoyen. C'est bien lui d'ailleurs qui, d'une main adroite et ferme, a sonné « le tocsin delà sédition » : on baptisa de ce nom sa lettre du 26 mai à Marc Chappuis, lettre qui devait faire date dans l'histoire de Genève. Il y a, dans cette lettre, deux choses que Rousseau a fort habilement liées l'une à l'autre, mais que nous distinguerons, parce qu'elles sont de très inégale importance : il y a d'abord une justification de l'acte grave qu'il vient de commettre, je veux parler de son « abdication ». Il en conçoit, malgré l'assurance qu'il affecte, beaucoup moins de fierté, depuis qu'il se voit désapprouvé par ses amis. Son principal argument, pour se justifier, est celui-ci : « tout pacte, dont l'une des parties enfreint les conditions, devient nul pour l'autre ». Mais à supposer, ce qui est plus que contestable, qu'il y ait eu un tel pacte entre le citoyen et l'État, l'État n'a pas du tout « enfreint les conditions de ce pacte », parce qu'il a, conformément aux lois, condamné un citoyen qu'il a jugé coupable. Si le citoyen condamné prétend qu'il l'a été à tort — ce qui est assez la prétention de tout condamné — , qu'il essaie, s'il peut, de se faire réhabiliter, à la bonne heure ! Mais il n'a pas le droit de dire, ce serait trop commode, qu'il ne se considère plus comme citoyen de l'État, ce qui mènerait droit à l'anarchie. Et d'ailleurs qui donc a condamné l'auteur de l'É/nz/e? c'est le Petit Conseil ; mais le Petit Conseil n'est pas Genève et le gouvernement n'est pas la patrie. Si Rousseau confond l'un et l'autre (et c'est le second point, le plus important à ses yeux, de sa lettre à Chappuis), c'est qu'il veut rendre les citoyens solidaires, et partant, responsables, des

actes du Petit Conseil : « Quand le gouvernement parle et que les citoj'ens se taisent, apprenez que la patrie a parlé. » Que devaient donc faire les citoyens ? Le voici : car c'est bien un peu, ce me semble, pour le leur suggérer, que Rousseau avait rédigé sa lettre au Syndic. « Si j'étais assez sot, écrit-il à Chappuis, pour vouloir persuader au reste de l'Europe que les Genevois ont désapprouvé la procédure de leurs magistrats, ne s'y moquerait-on pas de moi ? Ne savons-nous pas, me dirait-on, que la bourgeoisie a droit de faire des représentations dans toutes les occasions où elle croit les lois lésées et où elle improuve la conduite des magistrats? Qu'a-t-elle fait ici depuis près d'un an que vous avez attendu ? Si cinq ou six bourgeois seulement eussent protesté, l'on pourrait vous croire sur les sentiments que vous leur prêtez. Cette démarche était facile, légitime ; elle ne troublait point l'ordre public : pourquoi donc ne l'a-t-on pas faite? » Ce n'était là, paraît-il, dans l'esprit de Rousseau, qu'un simple reproche sans intention provocatrice : mais reprocher aux gens d'avoir manqué de courage et de s'être tus, n'est-ce pas les engager à s'enhardir et à parler ? Trois semaines après cette lettre, qui avait couru dans toutes les mains, quarante bourgeois-citoyens. De Luc en tête, se présentaient chez le premier syndic et lui apportaient une Représentation : et voilà la guerre allumée ! « Dans la tempête adorez l'écho », disait Pythagore, c'est-à-dire dans les discordes civiles allez vivre aux champs, et c'est bien ce que faisait l'ermite de Motiers; seulementil avait oubliécet autre proverbe, qui est aussi de Pythagore : « N'attisez pas le feu avec l'épée », c'est-à-dire, n'irritez pas les esprits échauffés de vos concitoyens. Musset- Pathay dit, avec son habituelle candeur (et on a répété après lui), que « Rousseau fut totalement étranger aux troubles de Genève ; car non seulement il n'y prit aucune part, mais, après avoir exhorté ses amis à la paix..., il abdiqua le titre de citoyen de Genève pour ôter tout prétexte de le défendre à ceux qui en avaient ou qui en auraient le projet.» Et Musset-Palhay a publié, dans son édition de Rousseau, la lettre à Marc Chappuis I Disons donc simplement que c'est à la suite de la lettre à Chappuis que

ROUSSEAU A MOTIERS. l'ABDICATION 265

des troubles vont éclater à Genève ; et ces troubles vont fournir à Rousseau l'occasion d'ajouter à ses écrits un nouveau chef-d'œuvre, que nous allons étudier : les Lettres de la Montagne (1).

(1) La bibliothèque de Genève possède une curieuse brochure anonyme (elle est de Marc Chappuis), intitulée : « Réponse à une brochure (celle-ci insignifiante) qui a paru dans le mois de septembre 1774 », Genève 1774 : on y lit, d'une part, les réflexions posthumes qu'inspire à Chappuis l'abdication de Rousseau, d'autre part sa réponse (jusque là inédite) à la fameuse lettre que lui avait écrite Rousseau le 2b mai. Voici les réflexions de Chappuis : « J'ai été afïligé de la manière dont on a procédé envers Rousseau (lors de la condamnation d'Emile) et, à cet égard, il était parfaitement justifié dans mon esprit. Il n'en a pas été de même à l'égard de son abdication : son amourpropre offensé ne lui a pas permis de sentir tout ce qu'il devait à sa patrie. » Et, dans sa réponse à Rousseau, Gliappuis s'était exprimé ainsi : « On a brûlé vos ouvrages, il est vrai, mais votre personne n'a point été flétrie. Si vous vous étiez rendu en ville, que serait-il arrivé ? Rien certainement que d'être renvoyé devant la Vénérable Compagnie, conformément à l'article 88

de nos ordonnances ecclésiastiques, qu'on n'aurait pas enfreint Ce que

vous dites que vous avez attendu pendant dix mois que personne ait réclamé en votre faveur soufîre exception ; plusieurs l'ont fait, votre présence aurait fait le reste. »

Page 1