‹ Anne de GeiersteinChapitre 185 sur 246 · CHAPITRE XXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVII

côté en caractères distincts , quoique très fins , les mots : « Adieu pour jamais ! » tandis que sur le revers était écrit , mais moins lisiblement : « Souvenir ! A. de G. »

Toutes les personnes qui peuvent lire ces pages aiment, ont aimé ou aimeront ; il n'en est donc aucune qui ne puisse comprendre pourquoi ce gage fut soigneusement suspendu au cou d'Arthur , de manière que l'inscription reposât sur la région de son cœur , sans qu'il en fût séparé par aucune matière qui pût l'empêcher d'être agité par chaque battement ds cet organe si actif.

Après avoir pris à la hâte cette précaution , peu de minutes suffirent à Arthur pour achever sa toilette , et il s'agenouilla devant son père en lui demandant sa bénédiction et ses derniers ordres pour Aix, Son père le bénit d'une voix presque inarticulée , et ajouta ensuite , en reprenant un ton plus calme , qu'il possédait déjà toutes les connaissances nécessaires au succès de sa mission.

« Lorsque vous pourrez m'apporter les actes dont nous avons besoin , » murmura-t-il avec plus de fermeté , « vous me trouverez près de la personne du duc de Bourgogne. »

Ils sortirent en silence de la tente , et trouvèrent devant la porte quatre soldats bourguignons , hommes grands et robustes , prêts eux-mêmes, et déjà montés , tenant deux chevaux de selle... l'un équipé pour le combat , l'autre , genêt plein d'ardeur , qui devait servir à voyager. Un des quatre soldats conduisait un cheval de somme à l'endroit où Colvin informa Arthur qu'il trouverait les habits dont il aurait besoin pour changer en arrivant à Aix, et en même temps lui remit une pesante bourse d'or.

« Thibault , •> continua-t-il en désignant du doigt le plus âgé des gens qui formaient l'escorte, « mérite toute votre confiance... Je vous garantis son intelligence et sa fidélité ; les trois autres sont des hommes d'élite qui ne reculeront pas devant des égratignures.» Arthur s'élança en selle avec un sentiment de plaisir naturel à un jeune cavalier qui n'avait pas depuis plusieurs mois senti un noble coursier sous lui : l'ardent genêt hennissait d'impatience. Arthur se tenant fciinc sur la selle comme si elle eût fait parfie de l'animal , dit seulement : « Avant que nous ayons fait longue c mnaissance , ta fougue, mon beau rouan, pourra bien se laîentir un peu. — Un mot encore , mon fils , » dit son père ; et il murmura à l'oreille d'Arthur qui se baissait sur sa selle : «Si vous recevez une lettre de moi, ne vous tenez pas pour informé du contenu , jusqu'à ce que vous l'ayez présentée à un feu ardent. ■»

ANNB DB GEIBR8TEIN. ' 25

Arthur s'inclina et fit signe au plus ûgé des soldats d'aller en avant pour indiquer la route, et tous, nbaudonnant les rênes à leurs coursiers , traversèrent le lieu de campement d'un bon pas , le. jeune chef faisant des signes d'adieu à son père et à Colvin.

Le comte se tenait immobile comme un homme qui rêve , suivant son fils des yeux , et plongé dans une espèce d'impassibilité dont il sortit seulement lorsque Colvin vint à lui dire : « Je ne m'étonne pas, milord, que vous soyez inquiet au sujet du jeune homme; sa tournure est des plus séduisanles , et il mérite bien les soucis d'un pèie , car les temps oii nous vivons sont ceux de la perfidie et de la cruauté. — Dieu et sainte Marie me sont témoins , répliqua le comte , ^e , si je suis triste, ce n'est pas seulement pour ma maison... que, si je suis inquiet, ce n'est pas par rapport à mon fils seul... mais il est dur de risquer un dernier enjeu dans une cause si périlleuse... Quels ordres m'apportez-vous de la part du duc? — Son 4Jtesse , répondit Colvin , sorlira à cheval après déjeuner. Il vous envoie quelques vêtements , peu convenables à votre véritable qualité , mais plus conformes du moins à votre rang que ceux dont vous Hcs maintenant couvert, et il désire que, gardant votre incognito 30mme marchand anglais de distinction , vous l'accompagniez dans îa course à Dijon où il doit recevoir la réponse des États de Rourjogne , concernant des matières soumises à leur examen , et ensuite donner une audience publique aux députés suisses. Son Altesse m'a chargé du soin de vous trouver une place convenable durant les cérémonies de la journée , auxquelles il pense que , comme étrangar,y vous serez bien aise d'assister. Mais il vous a probablement dit tout cela lui-même , car je crois que vous l'avez vu cette nuit déguisé... Allons, ne prenez pas cet air étonné... le duc emploie cette ruse trop souvent pour s'en servir avec mystère ; les palefrer nicrs eux-mêmes le reconnaissent lorsqu'il traverse les tentes des simples soldats, et les vivandières l'appellent Y espion espionne. Si c'était seulement l'honnête Henri Colvin qui connût à Charles cette habitude, ses lèvres n'en diraient rien ; mais elle est pratiquée trop ouvertement , et elle est beaucoup trop notoire. Allons, noble lord , quoique je doive habituer ma langue à ne pas vous donnei- ce titre, voulez-vous venir déjeuner? ■

Le repas, suivant l'usage de l'époque, était somptueux et solide; et un officier favori du grand duc de Bourgogne ne manquait pas, 01) peut le croire, de moyens d'offrir une hospitalité splendidc à un liôte qui avait droit à un si haut respect; mais avant la fin du dé-

Page 1