‹ Anne de GravilleChapitre 2 sur 154 · PARIS AUGUSTE PICARD, ÉDITEUR · texte numérisé non relu

PARIS AUGUSTE PICARD, ÉDITEUR

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On voit au château de Paulhac, près de Brioude, un curieux écusson. Cet écusson, que soutient une femme, porte, sculptées dans la pierre, les armes des Balsac et celles des Malet K Les lettres P. A., dont il est flanqué, désignent Pierre de Balsac d'Entragues, qui fut seigneur de Paulhac de 1504 aux environs de 1530, et sa femme Anne de Graville2, fille de Louis Malet de Graville, amiral de France.

1. Voici comment se lit cet écusson, ci-dessus représenté : Part de Balsac, qui est d'azur à trois sautoirs (ou flanchis) d'argent, au chef d'or, chargé de trois sautoirs d'azur; et de Malet, qui est de gueules à trois fermaux d'or.

2. La femme qui soutient l'écusson est, sans nul doute, Anne de Graville. — Comparer à cette effigie le portrait reproduit en tête du présent volume.

Sur ce portrait (dont je dois l'obligeante communication à M. T. Fitz Roy Fenwick, le propriétaire actuel de la collection Phillipps), on trouvera, p. 54, note 6, et pp. 65-69, des renseignements circonstanciés.

C'est la pierre sculptée de Paulhac qui m'a suggéré l'idée du présent travail. Je fis, rayant déchiffrée, quelques recherches sur les Balsac et les Malet, et la figure d'Anne de Gr avilie retint bientôt toute mon attention.

Contemporaine de Louis XII et de François Ier, élevée à la cour ou dans le voisinage de la cour, dame de Claude de France, amie de la reine de Navarre, Anne est, en effet, un personnage « représentatif ». Ses goûts artistiques et littéraires, son indépendance et sa curiosité d'esprit, les circonstances mêmes de sa vie en font un type caractéristique de femme de la Renaissance.

Elle fut célèbre jadis, et les lettrés gardent encore le souvenir de son nom. Dans sa Vie d'Anne de Bretagne, Le Roux de Lincy lui a consacré, ainsi qu'à ses sœurs, tout un chapitre [qui contient, à vrai dire, à peu près autant d'erreurs que de mots). V.-A. Malte-Brun, qui lui souhaite de trouver « un historien et un commentateur digne d'elle », donne, dans son Histoire de Marcoussis, un aperçu de sa vie et de ses ouvrages. M. de Maulde La Clavière, dans son livre sur Louise de Savoie et François Ier et dans ses Femmes de la Renaissance, lui attribue un rôle mondain et littéraire important. Enfin — et pour en venir tout de suite à l'érudit qui l'a le plus spécialement étudiée — M. Cari Wahlund, le savant romaniste suédois, en son vivant professeur à V Université d' Upsal, a écrit sur elle, en 1895, une notice fort compte, mais d'une précision et d'une richesse d'information remarquables, et, en 1891 , fait imprimer ses rondeaux. Cinq

ans auparavant, M. Algernon de Bôrtzell, un compatriote de M. Wahlund [car, par une fortune assez singulière, c'est sur des Suédois que s est particulièrement exercée, de nos jours, sa puissance de séduction), avait publié, d'après un manuscrit ayant appartenu à la bibliothèque de Stockholm, le « rommant » de Palamon et Arcita1.

Je ne peux me flatter, après cela, d'avoir découvert Anne de Gr avilie. Mais on est loin d avoir tout dit sur elle. Ce que Von n'a pas dit, j'ai tâché de le dire. De plus, et sans parler de nombreuses erreurs, commises à son sujet, que j'ai rectifiées au passage, je l'ai située, ce que Von avait omis de faire jusqu'ici, dans son époque et dans son milieu, entre ses ancêtres et ses descendants. J'espère avoir déterminé par là même la place exacte qu'il convient de lui attribuer, à la fois comme femme et comme auteur, dans les tableaux de la société et de la poésie française au XVIe siècle.

Je raconte, dans la première partie de cet ouvrage, sa famille et sa vie.

Son père, l'amiral de Graville, était déjà connu par la savante notice de M. Perret. Quant aux Balsac d'Entragues, auxquels elle se rattache à la fois par sa mère et par son mari, les historiens ne commencent d'ordi-

1. M. Hogberg, attaché à la bibliothèque de V Université d'Upsal, préparerait en ce moment, me dit-on, une nouvelle édition du « rommant ».

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naire à les mentionner qu'à partir du règne de Henri III . J'ai remonté à leurs origines, et me suis attardé à rappeler les aventures de ce curieux Robert de Balsac, Vun des principaux fondateurs de la dynastie.

Sur la vie d'Anne de Graville, Von n'a que des renseignements sommaires; mais, de ce que Von en sait, sa physionomie se dégage, nettement accusée. L'histoire de son enlèvement et de ses démêlés avec son père est un chapitre intéressant de celle des mœurs au commencement du XVIe siècle. Ses sympathies pour la Réforme naissante l'achèvent de peindre, inquiète et chercheuse, avide de s'abreuver à toute source nouvelle.

Comme poète, elle n'a fait que balbutier, et son balbutiement est naïf et barbare, mais riche en promesses d'éloquence. J'ai, dans ma seconde partie, analysé son œuvre. Cette œuvre, je me suis appliqué à ne pas l'isoler de l'époque littéraire dont elle est le naturel produit.

Ma troisième partie s'intitule : « La postérité d'Anne de Graville. » L'on y verra les portraits de quelques-uns de ses descendants, choisis parmi les plus notables. Me reprochera-t-on d'avoir trop développé cette troisième partie et, plus généralement, de mètre, dans le courts de ce livre, permis de trop fréquentes digressions ? Je répondrai que, loin de m'interdire les digressions, je les ai recherchées. Un ouvrage tel que celui-ci, consacré à un personnage de second ordre et du second plan, vaut surtout, à mon sens, par les à côté ; et je ne me suis pas fait faute de dire, non seulement sur Anne de Graville, mais encore à propos d'elle, le plus de choses que j'ai pu. Aussi bien, je n'aime rien tant que ces magasins de bricà-brac où voisinent, dans un amusant fouillis, des objets

hétéroclites, où la coquille ajourée d'une rapière s appuie contre Vangle d'un bahut, où, dans la panse d'une commode Louis XV, bâillent, sous un amas de vieilles étoffes, des bouquins dépareillés. Von ne s'étonnera donc pas de voir groupées dans ce volume, autour du personnage central, quelques figurines d'attitude et de style très différents : les mignons de Henri III s'y campent, le poing sur la hanche, en face de Jean d'Armagnac ; la duchesse d'Épernon, carmélite, y oppose son visage émacié au masque lubrique d'un Casanova. Et l'on y trouve, entre une dissertation de droit canonique relative aux promesses de mariage et des considérations d'ordre littéraire sur l'évolution du rondeau, des morceaux tels que l'oraison funèbre de Jacques de Caylus ou l'histoire de la bibliothèque d'Urfé...

Tavais, au printemps de 1914, à peu près achevé mes recherches; il ne me restait qu'à revoir mes notes et à les mettre en œuvre. La guerre éclata. Je jetai dans un tiroir notes et documents ; et la pierre d'Anne de Graville, un instant soulevée, retomba lourdement sur elle.

Une année s'écoula. La guerre durait toujours. Je pensai à reprendre mon travail. Mais un scrupule m'arrêta d'abord, — le même qu'avait eu, sous la mitraille, un jeune savant, depuis glorieusement tombé. « 77 pourra paraître impertinent ou frivole, écrivait, il y a quelques

mois, Pierre-Maurice Masson{, de songer encore à un livre, quand c'est la vie du pays qui est en jeu. » Je me serais, dans les conjonctures présentes, reproché, moi aussi, et à plus forte raison, de « songer encore à un livre », si je n avais bientôt compris que c'est, pour les non combattants, une sorte de devoir patriotique de poursuivre, si modestes qu'ils soient, les travaux où s'atteste la persistance, en deçà du front, de la vie nationale, ceux, en particulier, où il est question de la France et de son passé. Les hommes d'autrefois, qui nous léguèrent la patrie, ont, en ces jours d'attente et d'angoisse, quelque chose à nous dire. Leur voix, faible d'avoir traversé les siècles, mais que répercutent les plus sonores échos de notre histoire, nous apporte des encouragements, d'ardentes paroles d'espérance. Et n'est-ce pas ce vieil amiral de Graville qui — Maximilien d'Autriche ayant, en l'an i486, émis l'insolente prétention d'intervenir dans nos affaires — riposta, suivant un contemporain -, qu'il avoit aucunes fois leu dans les Croniques et anciens faicts de France, et qu'il n'y avoit point trouvé que les Allemans eussent jamais subjugué les François... mais qu'au contraire les François avoient subjugué et réduit soubs leur obeyssance les Allemans, et mis et donné loix, ordre et police en leur pays...

Paris, juin 1916.

1. Dans la préface de sa thèse de doctorat, La religion de Jean- Jacques Rousseau.

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