‹ Annette et le criminelChapitre 1 sur 16 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

IYAes chers Lecteurs , dans la préface JwVic.aire des Ardenncs, je vous avois sollicités de protéger mes petites opérations de littérature marchande ; mais, hélas ! malgré votre bienveillance , une r affale , un coup de mistral , a renversé un édifice que le pauvre bachelier crojroit avoir bien construit.

Apres avoir travaillé nuit et jour, comnie un forçat , pour exciter vos larmes en faveur du Vicaire des Ardenncs, la justice est venue le saisir au moment où il obtenoit quelque petit succès qui me mettoit à l'aise : mon pauvre libraire a crié, et peu s'en est fallu que je ne me crusse obligé de lui donner de

( C) quoi se rafraîchir le gosier , si je ne rriètois souvenu que la pauvre gent des auteurs ressemble à Cassandre que Ton trompe toujours. Hé/as ! la moitié , la plus belle moitié de C édition du Vicaire a été anéantie sous le pilon qui a broyé l'Histoire philosophique des Indes et l'Emile ; cette pensée m'a consolé, car puisque mon ouvrage étoit criminel , il n y a rien à regretter , et je n'ai plus qu'à me féliciter de cette ressemblance d'un pauvre petit opuscule avec ces grands monumens , d'autant plus , qu'en conscience , je dois rendre hommage au bon cœur de mes juges qui ont eu pitié du pauvre bachelier ; ils ont rogné les ongles de la déesse quand elle a fait tomber sa main sur moi , si bien que je ne l'ai presque pas sentie , et je leur dois grande recon-

( 7 ) noissance. N'allez pas , mes chers lecteurs y me croire devenu ministériel , d'après ce sincère éloge de la magistrature ; d'abord mon éloge ne vaudront rien pour ces Messieurs , car, de commande , il y en a tant qu'on en veut ; au lieu qu'être remercié de cœur par un auteur saisi , c est une chose rare : on ne se quitte presque jamais sans rancune avec dame Justice.

Aussi est-ce sur ce sujet que roulera ma préface , car je n'ai quelle pour parler de moi ( et Dieu sait comme j*aime à en parler puisque je suis à peu-prbs seul de mon bord ) ; en effet , il y a long-temps que j'ai annoncé cette suite du Vicaire des Ardennes ; et alors , plusieurs personnes m ont fait l honneur de me demander comment il pouvait y avoir une suite à un ouvrage

à la fin auquel presque tous les personnages se mouraient ; à cela , je leur répondais, quand j'étois entrepris par mes hypocondres , que cela ne les regardait pas encore; et, quand j'étois de bonne humeur , je leur disois en liant que mon ouvrage n'en seroit que plus curieux pour les âmes charitables qui me font V honneur insigne de lire successivement les vingt lignes de chaque page de mes œuvres demi - romantiques , car un honnête homme se tient toujours à une juste distance des modes nouvelles.

Mais en vous offrant cette suite curieuse autant que véiidique , j'ai quelques précautions oratoires à prendre.

D'abord , après avoir lu cet éloge des magistrats , quelques méchantes gens , mes ennemis sans doute car un

(9) ciron en a ), pourraient prétendre que j'ai cliangé d'opinion , et que la saisie a opéré une salutaire réforme dans nia tête , et ils s'en iront disant : « Ah! n'ayez peur qu'il ne fronde quelque chose ! ah ! il ne raillera plus rien ; il a reçu sur les doigts ; il n'y aura plus rien d'intéressant dans ce qu'il écrira : adieu ce qu'il nous a promis ! » Oh ! messieurs , je vous pri de ne pas les écouter , car je vous promets , bien que je sois dans mon année climatérique , dans l'année qui arrive tous les sept ans , et pendant laquelle tout change chez nous, année qui a bien servi souvent de prétexte aux ministériels de toutes les époques qui , à chaque quart de conversion qu'ils faisaient , se prétendaient dans leur année climatérique , je vous jure que je n'en contl-

( io) nuerai pas moins mon chemin comme par le passé , et , entre nous soit dit , je crois que le Centenaire et la Dernière Fée Vont bien prouve.

Cependant , vous , messieurs , qui m'avez si galamment obligé , ne pensez pas que je veuille en rien briller la politesse à lu loi sur la presse. Avant comme après ma saisie , je n'ai jamais eu l'intention d'être un brouillon ni un séditieux ; et , sans être père de famille , je tiens o ce que le bon ordre ne soit troublé en ri ta : j'aime que la nuit les réverbères soient allumés ; je n ai jamais empêché un agent du nettoyage d'inlever les boues ; je me dérange lorsque la troupe pusse , et je tire mon chapeau, range ma canne quand j'aperçois un homme à la grenade bleue. D'ailleurs , un jeune bachelier.

qui demeure à VIsle-Saint-Louis , rue de la Femme sans tête , ne sera jamais un séditieux. Il en coûte trop cher de dire à VKtat ce quon pense sur sa marche, pour qu Horace S. '-Aubin.

s'expose à publier ses opinions comme le fit jadis Tristram Shandy.

Moi , quelle est ma tâche ? C'est d'aller à la messe le dimanche à Saint- Louis et dy payer mes deux chaises sans rien dire à la jeune personne qui reçoit mes deux. sous., quoiqu'elle soit bien jolie ; de monter ma garde à ma mairie , de payer mes S francs 75 centimes d'imposition , et défaire mes romans les plus intéressons possibles, afin d'arriver à la célébrité et de pouvoir payer le prix d'un diplôme de licencié en droit ■ du reste , je n'oi nulle envie de trouver mauvais quon soit

gouverné aristocratiquement , et de m 'insurger , surtout avec ma pauvre canne de bambou et mes deux poings.

Non ( wo/ï , Horace Saint-Aubin est trop sage pour se fourrer dans de telles bagarres , d'autant plus qu'on n'ira jamais le chercher pour le faire conseiller d'état , chose qui lui iroit comme un gant , car à qui cela ne va- 1 -il pas ? Ah! si j'étois une fois conseiller d'état comme je dirais au Hoi , et en face encore ; « Sire , faites une bonne ordonnance qui enjoigne à tout le monde de lire des romans/... » En effet, c'est un conseil machiavélique , car c'est comme la queue du chien d Alcibiade , pendant qu'on liroit des romans on ne s'occuperoit pas de politique ; alors je me garderai bien de dire cela , car ce n'est pas dans ma manière de penser,

et , dans ce propos , l'intérêt général ctoit sacrifié a V intérêt personnel : c'est ce qu'il ne faut jamais faire au en secret.

Or donc , cette préface est pour prier les personnes qui liront l'ouvrage cicontre , de ne pas croire , d'après certains passages , que c'est une amende honorable que j'ai faite en le composant : ces passages et les sentimens que je dorme à mes personnages sont nécessaires à Vinfèrrl du roman , comme les incidens et les aventures que l'on a trouvés condamnables dans /^ Vicaire, V et oient à l'intérêt de ce roman en luimême. Ma faute a été , dans la chaleur de la composition , de ne pas m' être aperçu du danger ; mais , cette fois , comme les fils de mon intrigue ne sortent que d'une bonne toile , il n'y aura

pas de crainte à avoir , et f espère que le lecteur me rendra la justice de croire que je n 'ai etc. guide que par le désir de lui offrir un ouvrage aussi intéressant qu'il est permis à un jeune bachelier de le faire.

Autre avis non moins important , c'est que y pour concevoir l'espèce de difficulté que j'avois à surmonter et pour bien juger de l'ouvrage , il faut absolument connoîlrc les antécédensde la vie du principal pttàonnage de ce tableau , et il faut pour cela avoir lu le Vicaire des Ardennes ; néanmoins cette production n'en est pas r/.oins un roman tout à part , et , comme il n'est pas facile de lire un roman saisi et anéanti , j'ai jeté assez de jour sur les personnages tirés du Vicaire des Ardennes pour qu'il n'y ait aucune.

obscurité , et quune personne , qui me ferait î honneur de lire cet ouvrage seul , y prît de F intérêt et y trouvât satisfaction. J'ose dire que cet ouvrage offrira de plus le mérite d'une autre difficulté vaincue , plus grande que les lecteurs ne sauraient î imaginer, et qui ne peut être guère appréciée que par les uteurs eux-mêmes.

En général , Von ne se tire d'affaire ans la composition d'un roman que v la multitude des personnages et la lié té des situations , et l'on n'a pas beaucoup d'exemples de romans à deux ou trois personnages restreints à une seule situation.

Dans ce genre William-Caleb , le chef-d'œuvre du célèbre Godmn , est , de notre époque , le seul ouvrage que Von connaisse , et V intérêt en est pro-

digieux. Le roman J'Annette ne contient , de même que dans William , que fleur personnages marquans , et l intérêt ni en a semble assez fort , surtout au quatrième volume ; mais j'en dis peut être plus que la modestie , qui convient à un pauvre bachelier , ne le comporte ; je m'arrête donc...

Alors je n'ai plus qu à finir en sollicitant la plus grande indulgence pour un homme qui s'est toujours annoncé pour savoir faiblement sa langue ; et en effet , quand on n 'a bu au vase des s ci en t'es que dans le collège de Beaumont-su r-Oisc , et que Ion y a fait sa rhétorique sous feu le père Mark 'godet , on ne doit pas espérer de brillans succès ; mais le hasard est une si belle chose . que L'on peut bien un matin jeter son bonnet en l'air } faire craquer

ses doigts . et se croire du talent tout comme un autre ; on en est quitte pour faire comme le bonnet, c'est-à-dire par retomber.

Là-dessus , je souhaite à ceux qui ont des vignes , de faire de bonnes vendanges ; à ceux qui ont des métairies , de bonnes moissons ; aux notaire* , des successions; aux avoués, des ventes; aux vicaires , des cures ; aux curés , des évéchés ; aux évéques , des chapeaux ; aux cardinaux , le ciel ; à chacun, ce qu'il désire; aux boiteux, de belles béquilles; aux sourds, des cornets; aux aveugles, d'y voir clair , etc. , etc. Ne voulant ainsi que du bien à tout le monde , j'espère que personne ne me voudra du mal , et que mon roman aura du succes , sinon... hé bien, ...". j'en ferai un autre, qu'est-ce que je risque ? ce n'est

( i«) jamais que quelques sous d enere , de plume , de papier et de cervelle qu'il in en coule ; et encore , si mon roman ne se vend pas comme chose gentille , il se débitera comme opium , ainsi j'y vois bien des chances de sucées , surtout après avoir imploré tout le monde : mais si quelqu'un trouvoit qui/ y a peu de dignité à cela , prenez que je n'ai rien dit , ce sera tout un.

Cela étant , j'ai T honneur d'être , Monsieur, Madame, ou Mademoiselle , votre trés-humblc serviteur , prèsentant mon salut au Monsieur , mon hommage à la Dame et quelque gracieuseté à la Demoiselle , poun u qu 'elle ait trente ans au moins , quarante ans passe encore ; mais davantage , oh !

cette gracieuseté se tourne roi t en un

profond respect !

H. S. -Aubin.

ANNETTE

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