CHAPITRE XIII
Cependant , féloignement que M. de Durantal manifestoit pour Annette devint si frappant de jour en jour, quelle résolut d'en savoir la cause . et de même que naguère Argow avoit sollicité une explication (ï Annette ; afin qu'il y eut une parité complète, Annette voulut apprendre de M. de Durantal quel motif féloignoit d'elle. Son amourpropre de femme lui sembloit compromis , et à la fin elle s'inquiéta véritablement.
Un soir, elle sortit de l'église en
( i75) même temps queMaxendi, elle marcha à ses côtés, et ressentit une vraie douleur en voyant qu'il ne faisoit aucune attention à elle. Néanmoins elle continua et l'accompagna en silence jusqu'à la porte de son hôtel Arrivée là, elle frappa, et lorsqu'on eut ouvert , elle poussa la porte , se rangeant avec respect pour laisser entrer Argow. Ce dernier s'avança sans regarder Annette, et ils arrivèrent ainsi jusqu'au milieu des appartemens.
Là, M.Maxendi, se tournant vers elle , lui dit : « Jeune fille , j'ai fait tous mes efforts pour mettre un monde tout entier entre nous deux, pourquoi veux tu le franchir? Tremble !.... car tu fais battre toujours mon cœur du plus tendre amour
qui fut jamais. Cet amour est notre perte !.... Ya, retire-toi!.... »
— Je ne me retirerai pas , dit Annette, votre repentir vous a lié à moi , et je veux savoir quel monde est entre nous !.... Je n'ai pas ainsi déposé toutes les convenances, en vous suivant jusqu'ici , pour ne pas vous entendre.
— Eh tu veux donc que l'orage te brise!.... Oh! dites-moi, m'aimez-vous assez pour tout oublier pour moi , pour quitter parens , amis , patrie ? Annette se tut.
— Savez-vous, continua Argow, que notre amour ne sera pas cette passion gaie et folâtre dont je revois naguère les délices? ce sera un amour profond , il est vrai , grand et sublime ; il aura ses pieds sur la
( '77 ) terre , mais sa tête sera dans les cieux; et nous pleurerons souvent!
Unir sa destinée à la mienne , Annette , c'est unir la plante délicate et pure qui porte le parfum le plus céleste avec celle qui ne verse que des poisons. Unie à moi , Annette , vous vous souilleriez comme l'âme dont a parlé M, de Montivers. Je ne suis plus digne de vous, et la vérité, en se montrant à moi, a emporté tout mon bonheur. Ah ! quelle est la femme qui, vertueuse et touchante, voudra s'allier à moi pour rester perpétuellement au sein de la douleur, sans connoître ni la paix, ni le repos! Elle seroit sans asile, sans foyers, repoussée partout à cause d'un époux qui porte sur le front une marque éternelle de réproba-
( 178 ) lion. Gomme la femme de Gain , elle me suivroit dans les larmes et dans un perpétuel enfantement de rage et de malheur; elle verroit toujours le ciel d'airain , la terre deviendroit aride sous ses pas ,.... et ceci n'est rien ?
— Non, dit Annette , en l'arrêtant , ceci n'est rien ; car ceci n'arréteroit pas Annette !....
Cette phrase , dite avec calme et résignation , fit une impression si grande sur Argow, qu'il regarda Annette, et tressaillit à l'aspect de l'amour qui éclatoit sur son
visage.
— Eh hien ! reprit-il , avec une énergie terrible , écoutez la suite ?
et voyez si votre courage y tiendra:
je ne vous ai dépeint que notre des-
( >79 ) tinée terrestre; mais songez que , tout en vous apportant en dot une couche nuptiale trempée de sueurs, vous aurez un cœur qui tremblera à chaque regard que vous jetterez sur moi. Dans la nuit vous serez effrayée d'un terrible sommeil qui sera troublé par tout ce que les remords ont de plus affreux ; je vous montrerai les ombres sanglantes que je vois et qui m'étouffent ; votre âme recevra des confidences qui rendront chaque nuit une nuit de crime , et vos mains délicates ne seront occupées qu'à tarir la sueur froide de mon front ! Voilà mes nuits!.. Voulez-vous de mes jours ?...
Sans cesse je prie, sans cesse je pleure ; je n'ose regarder le ciel , la nature entière m'accuse, et la prière,
( i8o ) les privations ne me paroissent jamais assez sévères! ...
Oh ! ee n'est rien eneore ! Avec crt enfer ici-bas , je vous apporte aussi l'enfer véritable : votre époux ira avec les millions de damnés pousser des cris de rage , voguera sur les feux éternels, et rien, rien ne pourra me racheter pour l'Eden céleste : voulez- vous m aimer maintenant?....
— Oui , dit Annette. Je ne le veux pas, reprit -elle, car ce n'est pas l'effet d'une volonté : il faut que je vive, et pour vivre, il faut que je sois à vos côtés. J'en aperçois maintenant une plus grande obligation :
coupable , il faut que je vous embellisse cette vie. Eh! que lui resterat-il donc à celui qui a forfait , si ,
( »8i ) perdant la vie future, on ne lui rend pas moins amère cette vie terrestre?
Partout où vous serez, je trouverai cet asile pare de douceur si vous m'aimez. Non , vous ne parcourrez pas toute cette vie avec moi sans rapporter au ciel un gage de repentir : jamais la colombe n'a parcouru la mer sans trouver une branche de myrthe pour décorer son nid, et nous chercherons ensemble à calmer le Tout-Puissant. Si la terre vous refuse du feuillage, parce que vous l'avez trahie ; je suis innocente,je lui en demanderai, elle m'en donnera, et je vous l'apporterai. Si l'on vous dénie un asile, je me présenterai la première , je séduirai les cœurs parce que c'est pour vous que je prierai, et je cacherai la mar-
( '8^ ) que de votre front sous les boucles de mes cheveux ; car je vous introduirai en vous couvrant de mon corps.
« Jamais je ne verrai le ciel injuste, la terre ne sera pas stérile, je n'aurai point de douleur, encore moins de la rage, parce que je serai à vos côtés , mon cher époux, et la paix , le repos , l'innocence viendront à vous , parce que je serai à
vos côtés! Vous ai-je dit assez
que je vous aimois? Maintenant, voulez-vous en savoir davantage ?
comme je vous aime maintenant, je vous aimerai toujours. Ce n'est point à cause de votre rang : la beauté, ie langage, la tendresse, rien de cela ne me séduit Je vous aime , parce que vous êtes le seul
( i83 ) être que la nature m'ait donné pour compagnon ; je le sens.... Les sentiniens que je viens d'exprimer ne me nuiront même pas, parée que , depuis que nous nous sommes vus, vous êtes devenu pur et céleste , et je parle à mon compagnon dans le ciel comme sur la terre. »
Pendant ce discours, il régnoil dans l'attitude , les manières , et sur le visage d'Annette, une majesté radieuse , un air de grandeur et d'innocence qui réalisoit en elle tout ce que l'on songe d'un être descendant d'un monde meilleur , pour expliquer aux hommes les ordres du Dieu vivant. 11 y avoit de plus cette conscience de vertu qui repousse toute interprétation basse , des paroles surhumaines qui venoient de sortir de ses lèvres enllammées.
Argow la contemploit avec une horrible fixité. Un tel dévouement lui donnoit , de l'espèce humaine , une idée bien opposée à celle qu'il en avoit prise lorsqu'il couloit à fond un bâtiment chargé de passagers , et qu'il rioit en voyant leurs mains tendues hors de l'eau avant de s'enfoncer à toujours.
— Ah ! s'écria-t-il , je ne dois point prétendre à me voir guidé dans la vie par un ange de lumière et d'amour tel que toi ; je te profane rois par mon souffle. Tes lèvres ne sont faites que pour les baisers des anges, tes mains sont trop pures pour s'allier, en priant, avec des mains telles que les miennes!... elles ont donné la mort !....
— Ha! Ce cri d'Annette étoit
( i85 ) si perçant qu'il annonçoit une révolution : en effet, elle s'évanouissoit lentement comme une lampe qui meurt. L'effroyable douleur qui saisit Argow, à l'aspect de cette touchante jeune fille, pâle et presque morte, étoit la première qu'il ressentait comme douleurd'àme. Qu'on songe à la force d'une première douleur t....
Annette revint a elle , et les couleurs naquirent sur son teint comme l'aurore quand elle çemmenceàpoindre. Elle rouvrit les yeux, aperçut Argow- , et voyant la terreur peinte sur son front, elle lui dit d'une voix renaissante : « La mort leur devoit être justement donnée !»..» puisque
c'est toi Ah! ma tâche ne sera
que plus belle si elle est plus pé-
( <86 ) niblc !.... Et revenant à elle, tout-afait , elle ajouta : « Nous marcherons ensemble désormais dans une voie de justice et d'humilité, je prierai et pour vous et pour moi....
— INon, s'écria Argow, c'est taimerque d'avoir le courage de te fuir; car ce n'est pas tout, être cher et céleste , tout ce que je t'ai dit déjà , peu mesuré à tes forces , n'est rien : je me tairai cependant, parce que l'horreur d'un tel avenir ne doit pas
être présenté à des ierges î
adieu.
. — Ah ! dit-elle , en le regardant avec une profonde terreur, qu'y a-til de plus effrayant dans le monde que ce que vous venez de dire !....
— Annette , la malédiction des hommes est plus terrible que celle
( i87 ) de la Divinité , Von peut espérer pour Tune , et l'autre est sans pitié
— Ne peut-on fuir les hommes ?...
dit Annette.
— Eh quoi ! vous me suivriez au désert, loin , bien loin , vous....
— Celle qui s'attache à letre dont la main a donné la mort, peut, je crois, le suivre partout. N 'y seriezvous pas au désert? Que m'importe le reste!....
Annette , épouvantée d'en avoir tant dit , baissa les yeux ; des pleurs s'échappèrent avec violence d'entre ses paupières , et elle s'enfuit sans oser jeter un dernier regard sur M.
de Durantal.
Telle affreuse que fut une pareille scène pour Annette, elle n'en resta
( 188 ) pas moins constante dans le sentiment qu'elle avoit avoué à Maxendi ; bien plus, cette immense obligation qui lui étoit imposée l'enhardit à T aimer : elle vit de l'héroïsme, là où d'autres ne verroient peut-être que du malheur et un sujet d'éloignement. En peu de temps son amour grandit et devint tout ce qu'il devoit être ; sublime et unique sur la terre.
Le caractère d'Annette excluoit tout changement: alors qu'elle avoit décidé de parcourir telle ou telle route f et dès qu'elle eut prononcé à Argow l'assurance d'un éternel attachement , rien dans le monde ne pou voit plus la faire dévier de son chemin d'amour.
Il y avoit deux jours qu elle ne
( «8g ) lavoit revu depuis cette épouvantable confidence. Un soir, Annette travailloit chez elle à la douce lueur d'une lampe, la porte fit un léger bruit, elle se retourna et elle le vit à ses cotés.
— Annette, dit-il, en adoucissant les sons d'une voix qui fut toujours mâle et forte, je puis bien prier sans toi, demander pardon de mes fautes à Dieu ; mais élancer mon âme dans les cieux , ah ! je sens qu'il me faut la tienne pour ce pèlerinage.
Ah 1 je viens , mon ange tutélaire , passer une heure auprès de toi, sentir la paix et l'innocence confondre mon âme dans la tienne , et monter dans le ciel à la faveur de ta précieuse vertu céleste»
Annette le regarda : car à ce ten-
( Ï90 ) dre discours elle ne reconnoissoit plus l'homme d'autre fois : il y avoit une onction, une douceur nouvellement écloses dans ce cœur qui, la veille encore, ctoit dur et terrible même en son amour.
— Qui ne vous aimeroit pas! ditelle.... Venez?.... Elle lui montra un fauteuil près de son piano, et elle se prépara à jouer. Eh ! comment, dit-elle, en souriant comme doivent sourire les anges , et comment avez -vous fait pour entrer dans cette chambre , où nul homme ne pouvoit venir !... dites... répondez °... On vous aime et voilà tout.
Ici , dans cette réponse , pour la première fois , Annette déployoit cette amabilité de caractère , cette finesse qui la rendoit la plus jolie
( '9< ) ries femmes. En parlant, son visage, ses gestes, brilloicnt d'un charme gracieux indéfinissable; il laut se souvenir d'une femme , que par hasard Ton rencontre, dont chaque mouvement est une grâce , et se dire : « Ce toit ainsi. »
Annette joua comme devoit jouer Annette ; elle pouvoit n'être pas d'une grande force ; mais malheur à celui qui n'auroit pas tressailli en l'entendant 1 car s'il avoit un cœur , il seroit de pierre. L'extase qui s'emparoit d'elle, en priant, passoit dans son jeu, et rien n'étoit indifférent sous ses doigts. La note la plus insignifiante avoit un caractère de douceur et un charme indescriptible. Un poète a célébré l'accord delà musique, de l'amour et de la
( *92 ) religion ; en chantant cet accord , il chantoit d'avance , et sans la connoître, Annette, la plus jolie de cette terre !.,..
Quand elle eut fini, elle contempla M. de Durantal qui étoit comme enseveli dans une méditation , il écoutoit les derniers sons comme silsduroient encore !.... — r.Eh bien!
dit-elle , quand on pouvoit avoir ce simple et pur plaisir d'entendre de la musique et ce quon aime , comment alloit-on en mer courir des
dangers? Que cherchiez-vous ?
Le bonheur!... Eh! monsieur, vous étendiez trop le bras , il est plus près de nous qu'on ne le croit.
M'écoutez-vous ?
Rendre ce regard, cette attitude, qui le pourroit ? Annette vint se
mettre à côté de M. de Durantal , et, lui donnant un léger coup sur la main par laquelle il tenoit sa tête, elle la dégagea pour pouvoir le contempler en face, etluidit : « Voulezvous bien me sourire quand je vous parle !.... »
Il sourit en effet pour la première fois de sa vie avec cet abandon, cette naïveté, cetle franchise qui ne se trouvent réunis que dans le premier âge, alors que Ton aime pour la première fois ; mais dans ce sourire il y avoit un regret , et ce regret le rendoit mille lois plus touchant.
Celte scène charmante, au milieu d'une chambre qui sembloit habitée par l'amour et tout ce que l(\s sentimens humains ont de plus délicat
( '94 ) l'ordre , la sagesse , la recherche et l'amitié modeste el pure, cette scène, disons nous, étoit comme le prélude des mille autres scènes d'amour et d'innocence, dont les jours d'Argow et d'Annette dévoient s'embellir : c'étoit comme l'aurore d'une belle journée ; et , lorsqu'Annette exprima cette idée , Maxendi répliqua :
— Pourvu qu'il n'y ait pas d'orage le soir !....
— Qu'importe l'orage, dit-elle, s'il y a une nuit profonde et silencieuse
— Annette, reprit M. Maxendi, vous souvenez-vous qu'ici, un soir, vous m'avez dit : u Séparonsnous ! » Ici , donc , le soir aussi,
moi, je vous dirai : « Séparons-
( '95 ) nous!.... » Oui, Annette ; car tel bonheur que votre chaste union me présente , l'idée que je suis un homme indigne du pardon céleste , s'offrira sans cesse à ma pensée; une affreuse mélancolie sera toujours dans mon cœur , et vous ne trouverez rien en moi de ce qui doit charmer l'existence d'une fille aussi pure et aussi céleste que vous Têtes.
— Mon cher monsieur de Durantal, est-ce que vous espérez vous faire répéter tout ce que je vous ai dit naguère ! oh ! non , je ne puis le redire ; car si j'avois su où devoit m' emporter l'aspect de votre douleur, croyez qu Annette se seroit tue!.... Je ferai à votre bonheur tous les sacrifices que peut faire une
( i96) femme ; mais je ne ferai jamais celui de ma pudeur ; car alors je ne serois plus femme. Ayez donc de la grandeur, monsieur, ne vous inquiétez plus du destin d'Annette, soyez un beau monument de repentir, et, comme un monument , laissez croître sur vous le lierre des murailles , il est trop heureux de partager un instant P attention des admirateurs !....
Argow attendri , par ces douces paroles, la regarda long-temps , et, sans doute , ses yeux avoient hérité de toute l'énergie de son âme ,* car Annette s'écria : « Ce regard est la vie!.... laissez-moi le recueillir.
Oh ! celui dont l'oeil a tant d'amour et de bonté n'est point un criminel!.... »
— Ou s'il est criminel, ditArgow, c'est celui qui aimera le plus sur la terre !.... — Et qui sera le plus aimé , répliqua Annette; car ne m'avezvous pas fait ouvrir mon piano,....
moi qui ne vouloit plus exprimer l'amour ni par la musique, ni par le chant, ni.... Oh ! de tels regards font franchir bien des barrières!...
Argow quitta Annette , il étoit comme enivré. Après une scène pareille , il ressentoit en son cœur une tranquillité , une paix que ses remords troubloient toujours trop tôt, et alors Annette devenoit , pour lui , un véritable besoin.
vvwr^nvi^^\vi\^MVvvvvviv\Av«tvvvvuvvvvkvvvvvvvv»