‹ Annette et le criminelChapitre 7 sur 16 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Le lendemain e'toit le dimanche de l'octave de la Fête-Dieu et le dernier jour du salut. Depuis sa première apparition dans leglise , l'étranger de la voiture n'étoit pas revenu , et cette circonstance avoit produit un singulier effet dans Tàrnc d\\n nette.

Quoique pure comme un lis qui vient d'cclore , elle s'étoit attendue à le rencontrer le lendemain , et, en entrant comme en sortant , quand elle jeta un coup-d'œil dans L'église, elle ressentit ce mouvement qui se

( 16. ) fait en nous lorsque notre attente est trompée. Chez elle , ce mouvement étoit presque machinal , et cette phrase , « Il n'est pas venu. » sans être prononcée , étoit sa pensée intime,

Charles offrit son hras a sa cousine pour se rendre au salut , elle l'accepta , et il se mit à côté d'elle. Le salut étoit commencé , et Annette chantoit d'une voix douce et pure , quand elle sentit un inconnu venir se placer sur la chaise qui se trouvoit à côté d'elle ; elle trembla , car un secretpressentiment lui disoit que ce ne pou voit être que l'étranger. Elle fut confirmée dans ses soupçons par l'impatience que Charles témoigna après avoir aperçu celui qui s' étoit placé à côlé de sa cou-

sine : il se levoit , tournoit la tête regardoit l'étranger qui , semblable à un lion sur lequel se pose une mouche , nefaisoit aucune attention aux manières de Charles , et clé vomit des yeux le voile blanc qui descendoil du chapeau d'Annelte , en dérobant sa figure a tous les yeux.

L'étranger recueilloit en son âme les sons purs et harmonieux de celte voix céleste , et son émotion étoit visible ; il n'a voit point son compagnon , et rien ne troublort son plaisir auquel il s'abandonnoit tout entier.

Charles bouilloit d'impatience , il auroit voulu que le salut fut fini , et il se réveiiloit en son cœur plus que de l'amour pour sa cousine depuis que la présence de l'étranger lui

( i63 ) glissoit dans l àme l'idée terrible qu'il avoit un rivai, et qu'il ctoit clans Tordre des choses possibles qu Annette l'aimât, Il avoit cependant la jouissance de voir sa cousine immobile et l'œil toujours à l'autel.

Lorsque le salut fut fini , elle ne tourna même pas la tète , donna le bras à Charles et sortit de l'église sans faire un seul mouvement pour voir f étranger.

— Ma cousine , dit Charles , il fait un temps magnifique ; nous avons une heure et demie d'ici le souper, voulez-vous vous promener dans la campagne ? nous n'en sommes pas loin.

— Très-volontiers , dit Annette; et ils se détachèrent de la compagnie en se dirigeant vers le faubourg.

Arrives a la fin du faubourg, ils entendirent sortir de dessous une treille , en dehors de la ville et a la porte d'une espèce de cabaret, les éclats de rire et les chants d'une troupe joyeuse. Quand Annette et son cousin passèrent devant cette treille , qui étoit séparée du cabaret par un espace assez grand , une voix s'écria : « La voici! » Et toute la troupe, se taisant , regarda sur le chemin. Annette et son cousin continuèrent à marcher ; mais Annette conçut un secret pressentimcntqui lui disoitque c'étoit d'elle dont ons'occupoit sous cette treille ; et cependant , il n'y avoit aucune apparence qu'une jeune inconnue , depuis peu à Valence , fut le sujet de la conversation de ces hommes qui parois-

( i65 ) soient appartenir à la classe inférieure du peuple. Néanmoins elle ne se trompoit pas , et cetle treille étoit en ce moment le rendez- vous de gens qui occupoient bien du monde. 11 pouvoit y avoir autour de trois tables oblongues une douzaine d'hommes , au milieu desquels on distinguoit un gendarme en uniforme.

La plupart des convives étoient habillés avec des vestes et paroissoient être des ouvriers endimanchés:

quelques-uns avoient du plâtre à leurs habits ; leurs chapeaux étoient couverts de quelques taches blanches de chaux ; etTun d'eux , mieux habillé que les autres , ayant une toise qui lui servoit de canne , étoit placé au centre , à côté du gendarme , et sem-

bloit être l'entrepreneur qui les employoit. Les figures de ces ouvriers avoient toutes des expressions qui indiqu oient un choix d'êtres : nulle n'étoit sans énergie , et chacune annonçoit soit la ruse , soit la force , soit la résolution, toutes, le courage; et ces qualités étoient mises en commun vers un but , que l'union et l'accord de tous indiquent merveilleusement. Leurs traits étoient fortement marqués , leur teint bruni par le soleil , mais parle soleil qui brûle l'Afrique et allume les torrens de chaleur de la Ligne. L'on «'apercevoit que ces hommes n* apparie noient pas au pays de France : L'un portoit le caractère de la figure américaine ; tel autre celui de la tète anglaise ou du nord, et d'autres les crà-

( »G7 ) nés des méridionaux. Un homme instruit, qui auroit passé en ce moment vers cet endroit , auroit cru apercevoir des ombres de ces fameux et célèbres flibustiers , si remarquables par le mélange des races humaines, par le courage porté à l'excès , ainsi que la résolution, l'amour du pillage et la cruauté.

Ils étoient à la fin d'un repas et dans cet état d'ivresse et d'exaltation qui suit une conversation animée par les cris , les chants , les mets et les vins forts du midi : leurs cris et leurs propos se ressentoient de l'état de leurs tètes.

— Vive la joie !... crioit un homme au gosier desséché.

— Mais vivent les sonnettes î

répondoit un autre.

— Et requiescat in pace ! disoît

mystérieusement un compagnon en jetant par terre une bouteille vide.

— Ecoutez ! écoutez ! s'écria

l'un d'eux plus ivre que les auties, je vais chanter , et , sans attendre , il entonna :

Si l'on pendolt tous les voleurs Qui volent sur la terre , Il restèrent moins de pendeurs Que de vin dans mon verre :

Car, je le dis , écoutez bien , Il n'est dans ce bas monde , Malgré sa foi profonde , Que presque tous bons gens de bien :

Ceux que l'on mène pendre , Et tous ceux qui l'ont mérité

— Au diable la chanson î dit

le gendarme en interrompant le chanteur et criant plus fort que lui ;

quand j'entends parler de corde et de supplice , cela nie trouble la digestion.

— Ah bah ! lui répondît un vieillard encore vert qui étoit à sa gauche , ne savez- vous pas que nous sommes sujets à une maladie de plus que les autres hommes ?

— C'est bien pour cela qu'il ne faut pas clocher devant un boiteux , répliqua le gendarme ; d'ailleurs , s'il continue , je le frotte

— Je voudrois bien voir cela , hussard de la mort , s'écria le chanteur en répétant :

■ Ceux que l'on mène pendra , Et tous ceux qui l'ont mérite »

Le gendarme leva son sabre , et l'autre , saisissant une canne creuse qui formoit le canon d'un fusil sans

( i7o ) crosse , para le coup du gendarme; mais le petit vieillard et le maître maçon arrêtèrent la querelle naissante.

— Brigands , tenez-vous donc

tranquilles ! nous ne sommes pas

ici pour banqueter , colleter et nous tuer ; il s'agit de choses importantes , et, si vous voulez toujours boire, écoutez-moi ?

A ces paroles le calme naquit, et le maître maçon, désignant deux d'entre les compagnons , leur montra du doigt la porte du restaurateur et le chemin : comprenant ce que ce signe vouloit dire , les deux ouvriers se mirent en sentinelle.

— Bah , dit le gendarme , toute la ville est au salut.

— Mes enfans , reprit le maçon

( 17* ) à voix basse , en s adressant a toute la troupe qui s'amoncela autour de lui , vous saurez que John ( et il montrait le gendarme ) vient de m1 apprendre que notre ancien et son lieutenant sont indignes du nom d'hommes , car ils ont donné à M.

Badger , leur ami , le préfet de Valence , (i) le signalement de tous ceux qui ont servi sous lui , et qu'il a reconnus l'autre jour : moi tout le premier!

— C'est une horreur !.....

— C'est une infamie! et une

foule d'autres exclamations partirent en même temps de tous côtés.

(i) On sent que nous avous change les noms , les lieux et les véritables circonstances , ainsi que nous l'avions annonce.

( Note de ^éditeur. )

— 11 faut piller Durantal ! s'écria Turu

— Pillci Durantal ! reprit un autre , non , il faut le tuer !

— Un vieux chien comme cela ne mérite qu'une dragée dans le

crâne ! ajouta celui qui se faisoit

remarquer par la figure la plus atroce.

Cette dernière parole, prononcée après toutes les auties et avec un sang-froid étonnant , sembloit le résumé des pensées qui agitoient en ce moment les têtes de ces gens que le vin et les cris avoient plongés dans un état voisin de l'ivresse.

— Un moment , mes amis , dit le gendarme; piller Durantal , ce n'est pas l'affaire d'une minute , car /'/ a avec lui une bonne tête , le lieuie-

( 173 ) nnnt n'est pas homme à se laisser prendre par dix de nous , sans compter que V ancien est rude à manier. Supposez que nous les ayons mis à la raison , croyez-vous que le pillage de Durantal ne fasse pas ouvrir les yeux à l'autorité surtout après que notre dernière aventure nous a tant signalés?

— Signalés '....reprit celui qui avoit la figure si atroce et que l'on nommoit Flatmcrs , c'est j'espère lui qui s'est rendu coupable de ce crime , car c'est un crime de ne pas garder la foi jurée ; brûlons et tuons î

— Tuer notre ancien ! s'écria

le plus vieux de tous nommé Tribel,

c'est mal î c'est un brave homme

tel que les tillacs n'en ont jamais porté de meilleur ; ne lui avons nous

( -74 ) pas juré de garder le secrel ? N'a-tïl pas toujours donné loyalement a chacun ce qui lui revenoil dans les prises , el ne nous a-t-il pas tous enrichis ? Est-ce sa faute si nous

avons tout mangé comme des brigands que nous sommes , sans dire seulement un pauvre petit avê ? Si nous avons i'ricassé nos sacs d'or comme des goujons , lui , il a su garder les siens, qu'on les lui laisse ! Songez que c'est lui qui

nous défendoil , et qu'il auroit plutôt sauté seul sur un tiilac que de nous livrer !....

— Hé , s'écria le maître maçon, pourquoi nous a-t-il dénoncés aujourd'hui ?....

— Oui , reprit Flatmers , c'est un traître ï,., ce gros taureau-la s'est en-

( 175 ) richi , il tient à la vie , aux jouissances et a ses millions ; il ne nous estime pas plus qu'un zeste d'orange ; il faut lui apprendre à vivre , et lui faire savoir que , si l'un de nous va à l'échafaud par sa faute , il devra Taceompagner.

— Flatmers, Flatmers !.... reprit le vieux Tribel , quel est celui de nous qui s est présenté devant notre ancien , comme étant dans le besoin 3 à qui il n'ait pas donné quelque billet de mille francs ?....

— Et quand je les ai mangés je me moque bien de ses billets !....

— C'est mal, Flatmers , et tu es

mais je veux bien qu'il nous ait dénoncés !.... moi , je vous répondrai que vous êtes des imbécilles et que

( 176 ) c'est de votre faute , car vous avez fraternisé avec lui sur le chemin , vous l'avez compromis , on l'aura interrogé , et , comme il a été déjà poursuivi , il n'aura pu échapper qu'en nous dénonçant.

— lié bien , puisqu'on le poursuit , dit le maître maçon en faisant signe de la main pour demander silence ; il faut le forcer à se rembarquer avec nous et recommencer nos courses. Allons nous mettre , jour de dieu , au service des insurgés d'Amérique , nous ferons un métier de braves gens, et nous ne serons plus, comme des voleurs de rien , occupés à hartcoter sur les grandes routes. Quelle vie que de crever des chevaux, à demander la bourse à des voyageurs sans le sou !... risques

pour risques , allons piller les possessions espagnoles en vrais marins!.., jSous nous battrons en même temps pour la liberté , et nous deviendrons quelque ebose ; Vaurien sera amiral , et nous , capitaines , lieutenans, officiers, au service des

républiques !

Ce discours fut suivi d'un hourra général que le gendarme fut seul à ne pas partager.

— Ouavez-vous donc?.... lui demanda Tribel.

— Ce que j'ai , reprit-il , je sais que ceci est le meilleur parti , mais il a bien des difficultés : d'abord ,

l'ancien le voudra-t-il ? Ecoutez,

vous savez si jamais chef a, pendant dix ans , plus travaillé que lui : il n'a pas eu un moment de repos ,

( i73) et je gage mon sabre qu'il est resté garçon tout ce temps-là !.... Il étoit toujours occupé de nos affaires , à l'affût des bâtimens marchands , des vaisseaux de guerre, plaçant, vendant les marchandises , si bien que nous n'avions que la peine de manger notre argent. Or, vous apprendrez que notre ancien est amoureux d'une jeune et jolie fille, et vous savez que ce qu'il a aux pieds il ne l'a pas dans la tête , que ce qu'il a dans la tête il ne l'a pas aux pieds ; partant , je crois qu'un homme qui s'est fait une aussi jolie coquille que Durantal , et qui , après tant de fatigues et de privations , vient à avoir de l'amour pour une jeune créature , aura de la peine à se mettre en campagne et à risquer le bonheur qu'il a l'espoir d' atteindre

Un cri gênerai , mais élancé à

voix basse , fut le résultat de cette harangue.

— Tuons-la !

— La tuer !.... reprit Tribel , êtesvous fous?.... prenez-la, cachez-la , dites quelle est morte , et forcez notre ancien à se rembarquer ; mais ne faites pas un crime inutile.

— Approuvé ! dit le maître

maçon.

À ce moment les deux sentinelles revinrent en faisant signe de se taire , et le gendarme , allant voir quelles personnes s'approchoienl , reconnut Annette et s'écria : « La voilà ! .... »

On la regarda attentivement , et.

lorsqu'elle fut passée , Navardin , Le capitaine , prit , de concert avec

scs gens , les mesures nécessaires à 1 en 1 1 ■ ve m e ri l cl 'A n n e 1 te.

Pendant que la pauvre Annctte .

qui ne se connoissoit pas un seul ennemi dans le monde , étoit ainsi l'objet d'une conspiration formidable , elle marchoît en silence dans la campagne, et Charles se trouvoit assez embarrassé pour entamer la conversation par laquelle il vouloit cclaircir tous ses doutes.

— Ma cousine, dit-il enfin après un long silence, j'espère avoir bientôt une place.

— J en serai enchantée pour vous, répondit Ar.nelte avec un air tout à la fuis plein de froideur et de bienveillance , soyez certain que je prendrai toujours un bien grand intérêt à tout ce qui pourra vous arriver d'heureux

« — Comme vous me dites cela !

ma cousine, on croiroit qu'en sollicitant cette place, si je l'obtiens, je n'aurai travaillé que pour moi seul , et que vous n'êtes pour rien dans cette affaire.

Charles, comme on voit, mettoit sa cousine dans l'obligation de s'expliquer.

— J'y suis pour beaucoup, Charles, puisque je n'aurai plus d'inquiétudes sur votre soit, et que vous serez honorablement placé.

— Je n'ai jamais eu d'inquiétudes pour mon sort, ma cousine, puisque vous devez être un jour ma femme....

— Ah, dit-elle vivement, Charles , je ne crois pas vous avoir fait la promesse de vous accepter pour

( i8a ) mari, maïs l'eussé-je promis , vous ne devriez plus y compter; les contrats que l'on fait ainsi d'âme à âme sont subordonnés à des conditions que je n'ai pas besoin de vous expliquer , vous avez assez d'esprit, et vous connoissez assez les lois pour m' entendre ; or, vous-même vous avez déchiré le pacte que quinze ans d'amitié avoient sanctionné , et je jure qu'à moins d'une conduite à laquelle je ne crois plus, vous n'aurez jamais ma main.

Annette avoit parlé avec une telle force, une telle chaleur, que Charles en étoit réduit à faire des gestes de dénégation, enfin il répondit, avec une amertume ironique : « Lorsqu'on a l'intention de manquera ses sermens et de détruire tout ce qu'il) a d'amour

entre deux cœurs, tel est Y esprit huniain que Ton ne manque jamais de prétextes , et le proverbe est juste qui dit que le maître trouve la rage à son chien quand il veut le tuer :

lorsque Ton devient moins religieux , Ton cherche des taches à la robe des saints ; cependant , Annette , il vous seroit difficile de spécifier la moindre chose et de trouver une base à une pareille accusation.»

— Suis-je, s'écria Annette avec la dignité de l'innocence, suis- je de caractère à changer? et surtout estce moi qui cherchcroit des prétextes?

— Mais enfin, ma cousine, en quoi ai-je manqué a mes sermens?

et à T aide de quelle fiction me prouverez-yousque je ne vous aime plus,

et que f aie cessé de vous marquerla tendresse , le respect , la fraternité dont je vous ai entourée dès notre enfance ?

— Charles , si vous voulez me voir rougir , pour la première fois de ma vie, des paroles qui sortiront de ma bouche , je vais vous le prouver , ou si vous m'entendez et que vous ayez encore quelque peu de respect pour la vertu , vous m'en dispenserez en rentrant en vous-même.

Charles Servigné , d'après cette phrase , commença à croire que sa cousine avoit pu apprendre quelque chose de son intrigue avec Pauline ; alors il conçut rapidement que , s'il en étoit ainsi , le cœur de sa cousine lui seroit à jamais fermé ; il continua donc en ces termes , mais poussé par

( i85 ) l'esprit de vengeance et de dépit qui faisoit déjà frémir son cœur d'une rage concentrée.

— Ma cousine, je commence à entrevoir la lumière que vous voulez mettre sons le boisseau ; ce n est pas tant à cause de moi, qu'à cause de vous , que vous prenez le rôle d'accusatrice! vous craignez que je ne vous reproche le véritable motif de ce changement ; je le devine, vous ne m'aimez plus....

— Oui, Charles, je ne vous aime plus , reprit elle avec cette franchise d'innocence qui tient de l'audace , oui , je ne vous aime plus , dans le sens que vous donnez à ce mot , mais

je vous aimerai toujours! Allez ,

Charles, on ne brise pas en un instant les liens que tant d'années ont

( '86 ) tresses, on n' oublie jamais un frère!

toute ma vie je me souviendrai du plaisir que j'avois à vous aller chercher à Sainte-Barbe , avons amener a la maison , à vous dire tout ce que j'avois dans le cœur , a recevoir toutes les sensations du vôtre ; et , quand vous ne seriez plus rien pour moi, que j'aurois à me plaindre de vous mille fois plus encore , il me seroit impossible de ne pas vous tendre la main, et de voir votre visage avec plaisir : fussiez-vous criminel ?

je traverserois des pays entiers pour vous sauver ; mais faire route à travers une mer aussi orageuse que la vie sans pouvoir compter sur l'immutabilité de celui qui nous accompagne, ob! la femme est un être trop faible et trop débile ! mon cœur

( i87 ) est plein d'amour, mais Dieu l'aura dès à présent tout entier si sa créature n'est plus digne de moi.

— Dieu , reprit Charles sans être touché du langage sublime d' Annette, Dieu, m'a tout l'air d'être pour vous , là-bas , à Durantal.

— Charles , répliqua Annette rougissant et d'une voix tremblante; j'ignore ce que vous voulez dire.

■ — Si vous l'ignoriez, vous ne rougiriez pas, reprit-il, et vous auriez pu me dire sans détour que l'étranger , qui est venu probablement tous les soirs au salut , est pour quelque chose dans le changement de vos sentimens à mon égard.

— Si vous étiez venu au salut , vous sauriez , répondit Annette qu'il n'est pas venu tous les soirs.

— Ccsl dommage! répliqua Charles avec ironie, mais comment expliquerez-vous l'heureux hasard qui Ta fait s'asseoir à côté de vous et ne pas vous quitter des yeux pendant tout le salut?

— Il me semhle , reprit-elle avec une incroyable dignité , que je ne tous dois aucun compte, et que la seule chose que je puisse vous devoir, c'est le motit de notre séparation.

— Aussi vous gardez-vous bien d'aborder cette question là?

— Charles, dit-elle, il faut en finir, apprenez donc que je sais combien cette femme de la voiture vous est chère. J' au rois préféré pour ous une toute autre femme , et une actrice m'a toujours apporté à l'esprit une idée pénible ; elle peut faire

( iSg) ■votre bonheur comme une a vitre , mieux qu'une autre même, à ce qu'il paroît , ains» ,,... à ce mot les larmes gagnèrent Ànnette.

— O ma cousine î avez-vous pu croire ,.,.. reprit Charles avec assurance.

— Charles, dit-elle en le fixant, l'on ne ment pas devant moi !.... vous pourriez m1 abuser facilement par un seul mot , et je vous au roi s cru sur un seul regard si je n'avois pas des preuves convainquantes. Il a fallu , Charles , dit- elle avec bonté , le trouhle d'un amour aussi violent que le votre pour oublier que vous étiez le dépositaire de la petite somme destinée à notre voyage,' et, lorsque nous avons été attaqués , vous ne vous êtes pas aperçu quelle étoit

passée dans mes mains sans que vous me l'ayez remise....

— Si vous me l'avez prise en jouant, pendant que je dormois.

— Et, reprit-elle , si c'éloit un autre , le colonel , par exemple , qui vous l'auroit prise et qui,.... tenez Charles, continua-t-elle en rougissant , je m'arrête ; vous devez comprendre que je sais tout. Vous n'êtes plus , dit-elle , qu'un cousin que j'aimerai toujours d'une tendresse de sœur en plaignant vos écarts , mais pour être votre femme , cessez de croire à cette union , vous ne m'aimez pas.... si vous m'aviez aimé, vous ne m'auriez pas tenu le langage que j'ai entendu.

— Ainsi, ma cousine, répondit Charles en prenant un air dégagé,

vous ne laissez même pas d'espoir :

pour une jeune fille qui se pique de quelque dévotion , ce n'est guère imiter la clémence céleste qui, au moins, donne quelque chose au repentir.

— Votre discours ne l'annonce guère.

— Ma cousine, continua Charles, je puis vous jurer que je ne suis point indigne de vous, que je n'ai jamais cessé un instant de vous porter l'amour le plus tendre , et que je donnerois mille fois ma vie pour vous.

— Ah! cessez, cessez, Charles, ces paroles n'ont aucun prix pour moi , du moment qu'elles ont pu être prononcées à d' autres , et que je le sais.

C ïfP )

— Hé bien , ma cousine , rîen ne peut m' empêcher de croire qu'une âme comme la votre n'ait plus aucune indulgence pour celui qu'elle a aimé , ( ici Annette fit un signe de tête négatif) sans qu'il y ait une autre cause ; jurez-moi donc que vous n'aimez pas le propriétaire de Durantal , l'étranger de la voiture.

— Comment, dit Annette, voulezvous que j'aie un sentiment aussi grand pour un homme que j'ai à peine aperçu?

A ce moment ils entendirent le bruit d'un équipage, ils se retournèrent et aperçurent une calèche qui venoit si rapidement qu'ils n'eurent que le temps de se ranger. Ils y jetèrent les yeux ensemble, Annette rougit , et son cœur battit en reconnoissant l'étranger.

Charles Servigné observa le regard mutuel de l'inconnu et de sa cousine, et mettant sa main sur le cœur d' Annette avant qu'elle pûtl'en empêcher : « Annette , dit-il , avec un son de voix extrêmement grave , votre cœur , vos yeux et votre rougeur me donnent une terrible réponse !... »

— Mon cousin, reprit-elle avec un mouvement indéfinissable par lequel elle lui prit froidement la main et la repoussa ; à votre âge et au mien , il ne vous est plus permis d'interroger ainsi mon cœur : il y auroit eu , ajouta-t-elle d'un air de hauteur, bien plus d'inconvénient dans ce geste, si je vous eusse aimé; mais, maintenant!.... je ne sais si je dois m'en fâcher.... En vérité , dit- elle en

( '94) riant , vous allez faire tout ce qu'il faudra pour que je m'intéresse a cet

étranger.

— Il a , dit-on , dix ou douze millions!.... répondit Charles avec un ton perçant d'ironie.

— Voilà, dit Annette, une insulte qui m'est vraiment sensible :

je ne croyois pas que Charles Servigné dût me faire sous-entendre un jour que je rnattacherois à quelqu'un , en mettant For pour quelque chose dans la balance. Cette dernière phrase me fait voir que vous ne m'avez jamais comprise, et si, comprenant mon âme, vous l'avez proférée , c'est une telle injure que cette phrase seule suffiroit pour vous priver de mon cœur. Au surplus , je vous pardonne tout; et, je vous le

C '9M répète , rien n1 altérera mon amitié

C'étoit peut-être la première fois de sa vie qu'Annette parloit aussi long-temps : d'après son caractère méditatif, tout , chez elle , se passoit dans Fâme , et elle restoir presque toujours silencieuse et réservée.

Cette scène étoit , de sa vie , la seule où elle se trouvât obligée d'entrer dans un pareil débat, aussi la jeune fille étoit-elle animée et soutenue par cet esprit d'innocence et de pureté angélique qui donnent tant de courage et de fierté.

Après cette dernière explication, elle parut comme débarrassée d'un poids énorme.

Charles gardoit un profond silence : en ce moment une rage sourde

( 196 ) emplissoit toute son âme , et un levain terrible de regret , de haine , de jalousie , de vengeance fermcntoit dans son cœur. Il connoissoit assez sa cousine pour savoir quelle étoit à jamais perdue pour lui , et , comme il Tadoroit véritablement , qu'il avoit assis sur son âme la masse totale de ses affections , on doit s'imaginera quelle cruelle anxiété il éioil en proie.

Le chemin se fit en silence de son côté , car Annette affecta une tranquillité d'esprit qui redoubloit encore l'angoisse de son cousin : elle parut plus affectueuse que jamais , et eut même avec lui beaucoup plus de liberté qu'auparavant.

Revenu au logis , Charles versa toute sa rage dans le cœur de sa

( *97 ) sœur qui t loin de calmer sa haine , l'anima encore davantage; et , sur la description que Charles lui fit du propriétaire deDuranlal, Adélaïde s'écria : « Eh c'est lui qui nous a suivies le premier jour que nous avons été au salut , et Annelte a pris chaudement son paru quand je me suis avisée de blâmer sa figure. »

Depuis quelques jours l'aversion d'Adélaïde pour Annette s etoit augmentée sans que l'on put assigner de cause certaine à cette répugnance pour sa cousine. Soil qu' Annette eût témoigné de féloignenient pourles opinions acerbes de sa cousine , dont le caractt-re étoit en aénéral disgracieux eÀrtche , soit qu'A délaïde trouvât qu' Annette valoit mieux qu'elle pour la beauté et la

I '98 ) douceur, soît encore qu'elle fût mécontente de ce qu'Annette renonçât à l'alliance de son frère , on ne pouvoitplus douter de son éloignement pour sa cousine.

Annette s'en aperçut bien ; mais douce et humble comme elle l'étoit , elle pallia tout , et ces germes de dissidence ne parurent point aux yeux des deux mères.

( r99 ) CHAPITRE VII.

Le jour fixé pour Tunion de mademoiselle Adélaïde Servigné avec M. Célestin Bouvier approchoit , et tous les préparatifs de cette solennité conjugale se faisoient sans qu'il en coûtât beaucoup , car la boutique de madame Servigné avoit fourni tout le trousseau de la mariée , et lesdeux cousines y travailloient sans relâche.

Un matin , elles étoient toutes les deux dans le comptoir lorsqu'un homme , d'une figure peu revenante, entra , et sous le prétexte d'ache-

ter diverses marchandises , il resta beaucoup plus de temps qu'il n'en étoit besoin , causant avec M. Bouvier , et s 'informant de la famille à quand le mariage ? quelle étoit la mariée ? etc. Ànnette , qui avoit de la répugnance à se tenir dans la boutique , étoit toujours cachée entre les marchandises étalées et baissoit la tête le plus qu'elle pouvoit ; ce qui, par parenthèse, occasionnoit une guerre sourde entr'elle et Adélaïde qui , T accusant de fierté , lu:

demandoit mille petits services dont elle auroit fort bien pu se passer.

Annette, aux questions multipliées de l'étranger, l'examina ; et , au moment ou il alloit se retirer, elle remarqua qu'il portoit à son cou un cordon de montre de femme qui ne lui étoit

pas inconnu : ce fat quand il sortit 7 qu'elle se rappela que ce cordon en cheveux étoit celui de la montre de Pauline. Elle soupçonna Tacheteur d'être un des brigands de la foret : les brigands la firent penser à l'étranger et à tout ce qui s'en étoit suivi : son apparition singulière dans l'église , le présage que lui avoit fourni son livre de prières , et surtout le carreau de mort sur lequel elle s'étoit assise. Enfin , Annette , par-dessus tout , remarquent que son voyage avoit été rempli d'événemens presque tous malheureux:

l'étranger avoit manifesté de Y aversion pour son cousin ; de son coté, elle en avoit ressenti pour M. Bouvier : clic , comme lui , avoient eu le même geste de répugnance ; sa

cousine ne lui plaisoit pas ; sa tante épousoit la haine d'Adélaïde ; enfin , elle étoit dans une gêne singulière en habitant cette maison.

Cette rêverie , à laquelle Annette étoit souvent en proie , portoit un singulier caractère de peine et de souffrance , au milieu de laquelle le souvenir et l'image de l'étranger venoient se mêler sans y apporter beaucoup de charmes.

Le soir Charles reçut une lettre pendant le souper, et parut en proie à une joie qu'il dissimuloit avec peine : au dessert , il annonça que , par le crédit du duc de N.***, il venoit d'être nommé à la place de Procureur du Roi près le Tribunal de première instance de Valence , et qu'on alloit , au moment où la per-

( =o3) sonne lui écrivoit , en expédier la lettre de nomination , etc.

— Ah î grand Dieu , mon cher fds ! s'écria la mère Servigné , te voilà dans les honneurs ! diable , mais tu vas tenir un rang !... Sais-tu que j'ai des papiers qui prouvent qu'avant la révolution nous étions nobles , et que mon grand père alloit aux états de Languedoc ? Tu peux Rappeler de Servigné , mon enfant !.,.. et nous quitterons le commerce pour ne pas te faire honte ,....

ou nous le ferons en gros

— O mon frère , reprit Adélaïde en profitant d'une respiration de sa mère, que je suis aise!.... laissemoi donc t'embrasser.

— Mon neveu , dit madame Gérard, recevez mes complimens *

vous voilà un pied dans l'ctner , continuez , et faites fortune : on ne vous souhaitera jamais autant de

bien que moi

M. Bouvier enchérit encore sur les félicitations , et finit en disant : « Hé bien, cousine Annette , vous êtes la seule qui ne disiez rien

— Ma fille , reprit madame Gé rard , n'a rien à dire puisque Charles est son prétendu.

— Ce sont deux noces à faire , répliqua Adélaïde.

— Qu'en dites-vous , ma chère cousine ? demanda Charles.

A ce moment tout le monde rcgardoit Annette qui , par son silence et la froideur de son maintien , avoit attiré l'attention.

— Elle se repent ï disoit tout

bas Adélaïde à son frère,

— Mon cousin , répondit Annettc d'une voix émue , vous savez ce que je vous ai dit à ce sujet ; rien ne peut changer ma résolution , à moins que le temps et votre conduite

— Vous êtes folle , cousine , reprit Charles en regardant tout le monde et faisant un geste qui annonçoit qu'il alloit expliquer ce que ces paroles avoient de mystérieux.

« Annette est fâchée contre moi et me boude parce que j'ai fait la connoissance de L.... , la maîtresse du duc de N.***> quand elle est venue ici sous le nom de Pauline et qu'elle a voyagé avec nous. Je pardonne volontiers à ma chère cousine en faveur de son inexpérience du monde et des intrigues nécessaires pour arriver : il faut ne pas connoitre la

société pour se fâcher (Tune aventure aussi heureuse pour moi dans ses résultats , et je vous demande à tous si je n aurois pas passé pour un grand sot de ne pas profiter d'une circonstance pareille ?

— Et tu as bien fait ! s'écrieront ensemble madame Servigné , sa fille et son prétendu.

Madame Gérard gardoit le silence.

— Charles, répondit Annette, cette dernière explication me confirme dans ma résolution. Je vous plains d'être arrivé par de tels moyens ; je souhaite qu'ils vous réussissent et que vous obteniez les plus hautes places , vous avez assez de mérite pour les occuper ; mais vous perdez beaucoup dans mon esprit , et même trop, pour m' avoir jamais comme compa-

gne dansla vie. N'accusez que vousmême de ce refus public , car vous ne deviez pas le provoquer d'après ce que je vous avois dit il y a peu de jours. Je serai éternellement votre amie , je disputerai à tout le monde ce titre , et je ne crois pas qu'on puisse vous aimer d'amitié autant que moi ; mais voilà tout ce que je puis vous offrir. Nous avons été assez frères pour que cetle explication de famille n'ait rien d'offensant , mais»

si quelque chose vous y blesse , je vous en demande mille fois pardon»

Au surplus , le peu de fortune de mesparens me rendoit un parti peu sortable pour vous , aussitôt que vous auriez obtenu une place dans l'ordre judiciaire , et celle que vous occupez est tellement élevée , que

je ne cloute pas que vous ne trouviez , dans votre union , un autre moyen de fortune. Si je vous tiens ce langage peu séant dans la bouche d'une demoiselle , en ce qu'il a de la fermeté et une assurance beaucoup trop grande , c'est que la bonté que mon bien-aimé père et ma tendre mère ont pour moi , m'ont fait croire que jamais ils ne disposeroient de moi contre mon gré.

Annette avoit parlé avec tant de modestie , une telle douceur de manières , une si grande tendresse de voix , que ses paroles eurent un charme profond , dont personne , excepté sa mère , ne fut touché ; enfin , son discours avoit eu , de plus, l'importance qu' acquièrent les dis-

( 2o9 ) cours des personnes silencieuses:

aussi Charles , ne s1 attendant pas , d'après le caractère modeste d'Annette , à ce quelle le refusât aussi ouvertement , répliqua avec aigreur :

« Ma cousine est amoureuse du propriétaire de Durantal , et il n'est donc pas étonnant

— Charles, dit Annette avec le calme imposant de l'innocence , ne commencez pas votre ministère par une calomnie.

Servigné* resta comme attéré sous le regard d' Annette.

On sent combien unescènepareille dut augmenter le froid qui régnoit entre chacun : aussi le soir , lorsque madame Gérard se coucha , sa fille eut avec elle une grande conversation dans laquelle il fut convenu entre

Annette et sa mère, qu'elles partiroient aussitôt que Te mariage seroit terminé.

La noce devoit se faire dans le local du restaurateur qui se trouvoit dehors la ville , et sous le berceau de tilleuls où Ton avoit prononcé le nom d'Annetle. Madame Servigné auroit bien voulu célébrer la fête autre part , surtout depuis qu'elle savoit que son fils étoit nommé Procureur du Roi : mais sa maison n'offroit aucun moyen de parer à cet inconvénient, et les maisons de ses amis étoient tout aussi petites et rétrécies que la sienne. L'orgueil naissant de madame de Servigué s'en tira en prétendant que la noce se feroit à la campagne.

Enfin ce jour arriva , et les détails

(aii )

d'une telle solennité sont tellement connus, que Ton ne trouvera pas extraordinaire qu'on en fasse grâce au lecteur. Qu'il suffise de savoir que Ton ne fit aucune faute d'ortographe dans les actes de mariage , que le prêtre n'oublia pas de demander le consentement aux époux , que la mariée avoit une robe blancbe , vêlement que toutes les mariées s'ingèrent de porter, que le marié paroissoit content, qu'il y eut assez de monde à l'église , qu'il y en eut davantage au dîner, et nous arriverons alors à ce qui va intéresser beaucoup plus.

Sur les sept heures du soir , tous les invités se réunirent pour danser sous les tilleuls. Ces tilleuls étoient disposés en rond , de manière que

leurs feuillages formoient un dôme de verdure et nue salle où Ton dansoit mille fois mieux que dans tout antre , car où la joie , la joie divine peut-elle mieux s'épancher qu'en

plein air? Là , sans que l'àmc se

rétrécît comme entre les murs boisés d'un salon , le ciel pour plafond , le soleil pour lustre , le sein d'une terre parfumée pour plancher, son gazon pour siège , qui diable n'eut pas dansé ?.... Aussi dansèrent-ils avec cette franche gaîté du midi , avec cet entraînement d'àme qui ne se trouve que sous le ciel méridional. L'orchestre ne valoit pas grand' chose , le galoubet alloit à faux , les ménétriers, s'ils avoient eu des airs notés, n'eussent guère distingué un sol d'avec un mi \ mais l'on sautoit

( 2.3) de cote et d'antre comme sî c'eût été la dernière fois que Ton dut danser sur le globe , ou que le lendemain l'on eût du. leur couper les jambes.

Il y avoit un monde, un monde fou , comme on dit quelquefois ; et la joie du midi est bruyante !.. Bien des gens ne conçoivent pas comment l'on peut s'amuser sans cris , et les gens de cette noce étoient tous du parti des crieurs.

Madame Servigné et beaucoup de personnes de la famille remarquèrent , dans la foule , quelque figures brunes et revèches , joyeuses comme les autres , mais un peu plus enluminées , et s'étonnèrent de ne pas les reconnoître: plus d'une fois madame Servigné alla deman-

der à son fils et à son gendre : « Connoissez-vous cet homme-là? » et, à ces questions, Charles répondoit :

« Ah ! dans une noce , les amis de nos amis, sont nos amis, » et l'on ne sautoit que de plus belle.

Annette se tenoit toujours à côté de sa mère , évitant de danserle plus qu'elle pouvoit , car cette grossière expression de joie , ce tumulte , ne convenoient guère à son âme chaste , pure et contemplative , amie du calme et de )a paix, comme de la recherche et de l'élégance. La nuit arrivant , l'on suspendit à chaque tilleul des quinquets pour pouvoir continuer le bal. A 1 instant ou l'obscurité devint assez forte pour que Ton eut besoin de ces lumières, les gens étrangers à la noce vinrent

insensiblement se grouper autour d'Annette.

L'un d'eux , très-bien vêtu, l'invita à danser. La contre danse finissoit par un tour de valse , Annette fit observer à son cavalier qu'elle ne valsoit jamais : alors ce dernier lui dit très-poliment qu'à chaque tour de valse , ils se retireroienten dehors du cercle pour laisser valser les autres , et qu'après ils reprendroient leur place pour figurer. Annette ne trouva rien d extraordinaire à cette proposition toute simple. Pendant la première figure , son partener fit un signe à un autre homme assez âgé et très-bien vêtu ; et, sur ce signe , il en fut rejoint : Annette trembla involontairement en le reconnoissant pour l'homme qui portoit la

montre volée à Y actrice : elle fut d'autant plus troublée de cette circonstance que, par l'effet d'un hasard probablement combine par son danseur , elle se trouvoit loin de sa mère et placée du côté de la route où les voitures de ceux qui étoient invités à la noce, éloient stationnées.

L'inquiétude d'Ànnelle n'avoit rien de fixe , elle ctoit vague et ne pouvoit porter sur rien, car elle ne se connoissoit aucun ennemi : elle étoit environnée déplus de deux cent cinquante personnes, etrien ne pouvoit faire croire à un malheur. Cependant il y a de ces pressentimens qui en imposent, et qu'une jeune personne, du caractère d'Annelte , étoit plus portée qu'aucune autre à écouter.

Sa frayeur fut bien plus forte et ses eraintes devinrent sérieuses , lorsqu'elle s'aperçut, en examinant son danseur, qu'il tournoit les yeux sur la rouie , et qu'une des voitures , attelée de deux chevaux, s'approchoit de l'endroit où elle dansoit.

Une idée vague que l'étranger vouloit peut-être l'enlever se glissa dans son âme : enfin, depuis que son partener dansoit avec elle , elle cnlendoit un bruit d'acier dont elle ne pouvoit se rendre compte ; elle crut d'abord qu'il venoit de l'argent qui sonnoit peut-être dans sa poche, mais à force de l'examiner, elle crut, par les formes des instrumens qui paroissoient dans la poche de côte de son habit, quec'étoient des pistolets.

Annette, profilant alors d'un balan-

( 2>B) ce , y porta la main comme par mégarde , et en acquit la preuve. Annette effrayée , mais sans le faire paroître, dit à son partener qu'elle se sentoit si fatiguée que , ne pouvant pas continuer, elle le prioit de la laisser rejoindre sa mère. Son cavalier , avec politesse , y consentit , et , lui faisant observer qu'ils ne pouvoient pas traverser la contre-danse, il lui donna la main , et se mit en devoir de la guider en dehors du cercle vers la place qu'occupoitM.me Gérard. Annette ne savoit pas si elle devoit le suivre , et hésitoit lorsqu'une dispute s'éleva de l'autre côté ; des cris se firent entendre , et tout le monde se porta vers l'endroit où la querelle éclatoit : à ce moment la pauvre Annette sentit .qu'on lui mettoit un mouchoir sur la bouche ;

elle eut beau se débattre , elle fut enlevée par deux hommes et portée vers la voiture sans qu'elle put jeter un seul cri, et sans que l'on s'aperçut de sa disparition , car l'obscurité, le tumulte, tout favorisa cet enlèvement.

Cependant la pauvre Annette se débattit avec tant de eourage pour ne pas être mise dans la voiture que les brigands , craignant de lui faire mal , lâchèrent le mouchoir , et Annette fit entendre des cris perçans qui attirèrent l'attention. Madame Gérard vint chercher sa fdle et ne la trouva pas ; elle la demanda, et personne ne put lui dire où elle étoit. Madame Gérard se mit à crier de son coté : la querelle fini s soit , et personne ne voyoit Annette. Le silence s'établit , et la mère recon-

rmt , dans le lointain , la voix de sa fille qui crioit an secours ; mais bientôt les cris cessèrent , et quoique des jeunes gens eussent couru dans la direction du Heu d'où la voix partoit , ils ne virent rien. Cet événement fit suspendre le bal , et l'on doit juger du trouble et de la confusion que madame Gérard répandit dans rassemblée par ses plaintes et ses pleurs. L'indignation fut au combîe , et sur-le-champ quelques personnes montèrent à cheval, et sur l'avis que donna un domestique que les ravisseurs avoient pris le chemin de Durantal, ils s'élancèrent sur cette route pour la parcourir.

Lorsque Charles Servigné apprit cette circonstance , il en tira la conclusion qu'Anne! te étoit enlevée par l'étranger de la voiture : il la com-

munîqua à sa mère qui le redit à sa fille , qui le dit à son mari , de manière que tout le monde fut bien persuadé qu'Annette Gérard aimoit le riche américain, possesseur de Durantal, et que cétoit ce dernier qui fenlevoit. Le nouveau Procureur du Roi fut secrètement joyeux:

de pouvoir commencer son ministère par une affaire dans laquelle Annette se trouvoit compromise , et où , en paroissantla venger , il satisferoit à son amour dédaigné , et surtout se vengeroit du mouvement de mépris que l'étranger s'étoit permis dans la diligence.

Ces pensées furent, malgré lui, dans son âme, et Ton peut dire qu'il y a peu d'hommes dans le cœur desquels elles n'auroient pas surgi.

Pendant que la noce interrompue

ëtoit en proie au tumulte et à la confusion , et que madame Gérard pleuroit sa fille , Annette crioit toujours , emportée qu'elle étoit par cette voiture rapide : elle voyageoit par des chemins de traverse , et souvent ses guides parcouroient les champs ensemencés. Annette voyant bien que ses cris étoîent inutiles , se mit à pleurer sans écouter de ce que lui disoient ses conducteurs. Ces derniers n'étoient plus les mêmes hommes qui lavpient enlevée : l'un s'étoit trouvé à cheval en postillon , et Fautre dans la voiture : celui-là ne faisoit aucune violence à Annette, et seulement l'empêchoit de se jeter par la portière de la calèche. Enfin , sur le sommet d'une colline , Annette aperçut deux hommes qui se promenoient : de loin , elle agita son

( "3 ) mouchoir en appelant au secours.

Elle crut voir ces deux ombres se mouvoir et fun des deux courir avec une force et une agilité étonnantes : féloignement ne lui permettoit pas de croire que Ton pourroit atteindre la calèche , et elle perdit toute espérance quand la voilure, entrant dans une gorge de montagnes , s'arrêta devant un rocher creusé , au fond duquel brilloit une lumière.

— Mademoiselle , lui dit son conducteur , ne craignez rien ; il ne vous sera fait aucun mal , et dans quelque temps on vous ramènera à Valence et chez vous sans que vous ayiez à vous plaindre de nous.

Annette , sans répondre un seul mot , entra dans la caverne avec les deux hommes qui la gardoient.

On la conduisit vers le fond où elle distinguolt avec peine un lit et quelques meubles : il faisoit humide , et le silence qui régnoit lui permit d'entendre retentir sur la route , audessus du rocher, les pas précipités d'un homme.

Elle étoit parvenue au lit , une lampe éclairoit faiblement quelques chaises et une table , et cette lueur rougeâtre se perdoit sur les parois de telle sorte , qu'à cinquante pas on ne distinguoit plus rien. Annette effrayée ne disoit mot , lorsque toutà-coup un homme fond sur les deux gardes et les terrasse avant quils aient pu se reconnoître ; il s'empare d' \nnette , la prend dans ses bras, la serre avec une force étonnante ; puis il reprend sa course , et franchit la caverne avec la même rapidité

qu'il venoit de mettre à la parcourir.

11 sort, regagne le sommet du rocher , et court à travers la campagne en emportant Annette tremblante.

Cette dernière , pour ne pas tomber, avoit été obligée de passer ses bras autour du cou de son libérateur , et lorsqu'elle fut sur le rocher , la lueur de la lune lui permit de reconnoître l'étranger de la voiture à sa grosse tête frisée si remarquable. Annette alors ne savoit plus si c'étoit un libérateur ou un ennemi ; quoiqu'il en soit , elle ne cria plus et n'osa même pas se plaindre de la force avec laquelle l'américain serroit ses deux jambes mignonnes : il paroissoit mille fois plus fort et n'avoir rien à porter, tant

il mettoît de vîtcsse à franchir les espaces. Jupiter, enleTant Europe, nétoit pas plus léger.

Après un gros quart - cPheure , pendant lequel L'étranger ne ralentit en rien son pas , Annette vit de loin une masse énorme d'arbres et les murs d'un pare : elle y arriva bientôt , et l'américain , la posant à terre avec précaution , tira une clef de sa poche , ouvrit une grille, et dit à Annette : « Vous voici à l'abri des poursuites de vos ravisseurs.»

D'après cette phrase , la tremblante Annette n'eut pas autant d'inquiétude , et elle suivit l'allée sombre et tortueuse qui se trouvoit devant la grille que son libérateur venoit d'ouvrir.

Ils marchèrent en silence , et éclairés par la douce lueur de la

lune qui éclairoit malgré le sombre toit formé par le feuillage. Annette ne savoit quedire, etl'américain n'osoit même pas la regarder. Enfin, après une marche assez longue , Annette aperçut les tours d'un ancien château féodal , et elle ne tarda pas à y arriver.

— - Mademoiselle , dit l'étranger en modérant le volume de sa voix et tâchant de prendre des inflexions douces . je vous ofTrirois bien de vous faire reconduire à l'instant même où vous pourriez le désirer, mais la nuit est avancée , nous ne connoissons ni le nombre , ni les intentions de vos ravisseurs , et je crois , sauf votre avis , qu'il seroit plus prudent de rester à Durantal.

Annette interdite ne sut que répoudre : elle regarda timidement

I étranger , et baissa ses yeux en apercevant cette grande , mâle et terrible figure qui sembloit déposer tout ce qu'elle annonçoit de pouvoir et d'énergie à l'aspect d'Annette. La jeune fille en fui en quelque sorte flattée , et l'étranger , interprétant son silence , tira un sifflet , et , sifflant trois coups , fit venir deux domestiques auxquels il demanda de la lumière : il attendit avec Annette sur Je perron jusqu'à ce qu'ils fussent revenus.

Le deux domestiques accoururent avec des bougies , et guidèrent Annette et leur maître , à travers les appartemens , dans un magnifique salon qu'ils éclairèrent aussitôt.

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