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L'ITINÉRAIRE DE LUE AUX ALPES

Nous étudierons seulement cet itinéraire dans la partie qui est particulière au système de M. Ghappuis, c'est-à-dire de l'Ile aux

Alpes.

De l'Ile à la Druentia. — L'Ileestbien, pour M. Chappuis, le pays limité par l'Isère et le Rhône; et Annibal, arrivé au confluent, intervient dans les querelles du peuple qui l'habitait. Tous les raisonnements qu'il a laits jusque-là sont d'ailleurs parfaits, tous ses arguments acceptables.

Pour aller de l'Ile aux Alpes, il est tenté, cela se devine, d'adopter le tracé par la vallée de l'Isère; mais il est hypnotisé par le buta atteindre, il veut mener Annibal vers un col au sud du Mont Genèvre, en lui faisant traverser la Durance (Druentia). Il pourrait bien, il est vrai, y arriver en suivant l'Isère et le Drac; mais c'est Polybe qui l'en empêche, comme il nous l'avoue. M. Chappuis ne peut en eiïet retrouver les distances données par l'historien grec (1) sur un itinéraire qui suivrait l'Isère, le Drac et la Gresse pour arriver au col de la Croix Haute et redescendre vers la Durance, et compte en effet 228 kilomètres au lieu de 142. Pour raccourcir son itinéraire, il adopte donc la vallée de la Drôme, et comme il ne compte plus alors que 152 ou 157 kilomètres jusqu'à la Durance, il se déclare satisfait.

Une contre-marche incompréhensible. — Nous avons vu dans le chapitre VI ce qu'il fallait penserai! point de vue

(1) 142 kilom. de l'Ile à la montée des Alpes.

géographique d'un itinéraire par la vallée de la Drôme, et nous n'y revenons pas.

Mais il est un point qui nous étonne ; M. Chappuis, admettant qu'Annibal est arrivé jusqu'au continent de l'Isère et du Rhône, est obligé de le faire redescendre ensuite jusqu'au continent, de la Drôme et du Rhône. Cette volte-face paraît étrange pour un général que les circonstances devaient pousser de l'avant et qui n'avait nul obstacle à redouter sur sa route; pourquoi aurait-il fait ce chemin inutile en avant, puis en arrière ; pourquoi surtout serait-il allé vers l'Ile se mêler aux querelles d'une contrée qu'il ne devait ni traverser, ni môme longer. Et ce qu'il y a de plus étonnant encore, c'est qu'il aurait abandonné une bonne route, passant dans un pays où il venait de se créer des amitiés, pour en prendre une autre beaucoup plus difficile et traversant un pays dont les populations lui avaient montré leur hostilité.

Pourquoi donc M. Chappuis, dont les raisonnements ont été jusque-là si précis et si convaincants, se croit-il obligé d'adopter la vallée de la Drôme pour satisfaire cette question des distances? C'est parce qu'il est guide, malgré lui, par son idée préconçue ; il met lui-même en défaut la méthode qu'il a exposée, en voulant à tout prix mener Annibal à la Haute-Durance. Il n'a pas discuté le choix de ce point, et il veut pourtant y faire aboutir son itinéraire. La seule raison qu'il nous donne pour abandonner tout-à-coup la vallée de l'Isère, c'est qu'on ne peut trouver sur cette route l'entrée des Alpes (1) ; nous verrons plus tard ce qu'il faut penser de ce jugement.

Le texte de Tite-Live : Druentia. — L'itinéraire qu'il adopte ainsi pourra du moins satisfaire, espère-t-il, le Druentia de Tite-Live. Mais il n'en est rien, et l'itinéraire se trouve même en contradiction avec les deux passages où l'auteur latin emploie ce mot. Tite-Live écrit (2): « Inde per ertremam oram Voconliorum » agri tendit in Tricorios liaud vsquam impedita via priusquam » ad Druenliam flumen pervertit. » Or, d'après M. Chappuis, Annibal traverse le territoire des Voconces au lieu de le longer ; il prétend, pour se justifier, que « per exlremam oram » peut fort

(1) Page 22.

(2) XXI, 31. Ed. Gaucher, 1890, p. o4.

bien être interprété « arrivé à l'extrémité de leur territoire ». Soit ; accordons-lui cette interprétation, quoiqu'elle ne nous semble pas satisfaisante. Mais que fait-il de a haud mquam imp&dita via. . .? » Ce membre de phrase répond-il à l'itinéraire par la vallée de la Drôme, peut-il désigner cette roule hérissée de difficultés et où les tribus hostiles avaient vingt occasions d'accabler les Carthaginois? Il faut, pour arriver à la Durance selon M. Chappuis, passer par le col de Cabre, descendre la vallée du Buech, et aller par Gap et Chorges jusqu'aux bords de la Durance; il ne nous semble pas que ce soit là une route sans obstacles.

Laissons maintenant de coté la description du fleuve lui-même, qui, nous l'avons vu, ne répond pas exactement, dans la partie supérieure de son cours, à la description de Tite-Live, et passons au second passage où le mot Druenlia figure dans le récit : « Hannibal ab Druenlia campestri maxime itinerc ad Alpes perrenit » (1). Avec une bonne foi qui nous plaît, M. Chappuis renonce à expliquer ce passage, et il l'avoue très franchement : « Les » mots ab Druenlia n'ont aucun sens. Quand on est arrivé à la » Durance, on est au pied des Alpes, et sur aucun point de la » vallée on ne trouve une plaine entre la rivière et la montagne. » Tite-Live commet ici une erreur. .. (2) ». Ainsi donc, parce qu'il a traduit, par Durance le mot Druenlia, M. Chappuis est obligé d'admettre que tout le récit concernant l'itinéraire ou le cours d'eau est entaché d'erreur. Il nous semblerait préférable, pour notre part, de conserver intégralement le récit, et de voir ce que peut bien être ce Druenlia.

Le texte de Polybe : 800 stades le long du fleuve, dans le pays plat. — Si maintenant nous examinons comment M. Chappuis satisfait au texte de Polybe, nous nous demanderons comment il retrouve les « 800 stades le long du fleuve ». Il a choisi la vallée de la Drôme précisément pour obtenir les 800 stades exactement, mais les compte-t-il le long du fleuve?. . . Est-il « le long du fleuve » quand il passe le col de Cabre à 1,180 mètres, quand il remonte le torrent de Buech pour aller à Gap, quand il va de Gap à Chorges par des sentiers de

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