LE RHONE DE POLYBE
Commençons par Polybe. C'est dans le livre III à propos d'Annibal que se trouvent les deux citations que nous allons rapporter.
Une citation. — Voici la première. Annibal vient de traverser le Rhône de vive force et de faire passer les élépbants sur la rive gauche : àvaXa^wv 'Avv$aç tcù; èXI<p<roa; xae toùç i--ziç icpoïfre
TO'JTOiç àrrsupavwv -apà tbv icot«jj&v àzb BaXarTYjç o'k liri t/jv £<o, ïcoiou- [/.•voç t/;v TCOpsCav (ôç îîç t};v lAsasYaiov tfÇç Ejp-unrïjç. s ce 'Poîavbç i'yei Tac ;j.£v zv;yàç û-ip tbv 'AspuTtv.bv [au^ov wp bç tljv iaicipav veuo'jaaç, èvroî^ àfloxXCvooai [xipeai tôv AXtcêwv (ôç ?rpbç Taç £pXTOU{, pei Si ~pbç Siiaetç •/£i|j.£ptvac. àx$aXXst $ il: ta ~x?zût> -iXayc;. çlperai 8'èx'e tcoXù et' a'OXûvoç. oj — pbç ij.Iv tàç apy.TS'jç "Apsusç KsXtoI y.aT:'.xo'J7'., tïjv c'à~b [AsatjfJL- ,3p(aç a'jToD xXeupàv bpi'lcjz*. waffav al icpbç apjtrov y.sy.)a|X£vai xwv ÂXnetdV tcaptopeiai. Ta ce -îsia Ta xsp\ tbv Qâssv, încèp o>v i/jjmv eïpïjTat oit. rcXet&vwv, à-b toO y.aTa tcv Posavbv oc-jX&vo; o'.a^£UYv:JS!J^tv s!tûv rcpceipYjjiivtoV ipôv âxpwpeiat, XajA^avotxrai tJjv àp//jv à-b MaroaXCaç Iwç ext tsv tgïï tcovtsç 'Aspia ^x/iv' a; t50' j-spâpaç 'Avvi^aç à-b tôîv y.aTa tsv Pc$avbv tÔ-<ov
£vs,3aXsv £:.ç 'ha/a'av (1). « Annibal ayant rassemblé les éléphants et » la cavalerie, les plaça à lanière-garde et prit les devants ; il » marcha le long du fleuve de la mer vers l'orient, comme s'il eût » voulu cheminer vers le centre de l'Europe. Le Rhône a ses » sources au-dessus du golfe Adriatique, sur le versant occi- » déniai, dans cette partie des Alpes qui regarde au nord ; il coule » vers le couchant d'hiver et se jette dans la mer de Sardaigne. » La plus grande partie de son cours se développe à travers une » vallée dont les Celtes Ardyens habitent le nord ; toute la partie » méridionale est bordée par le versant septentrional des Alpes : » les plaines du Pô, dont nous parlerons à plusieurs reprises, » sont séparées de la vallée du Rhône par les" cimes des nionla- » gnes précitées, qui, commençant à Marseille, s'étendent jusqu'à » l'extrémité du golfe Adriatique, et qu'Annibal traversa pour » pénétrer du Rhône en Italie. »
Singularité. — Voilà une description donnée par un témoin renommé pour sa sincérité (2), et qui avait fait le voyage dans le but d'étudier le terrain sur place. Certainement, tous les mots portent, mais à faux semble-t-il, et on peut se demander à travers quel prisme Polybe a regardé. Le sens est aussi précis que formel ; le Rhône coule vers le couchant d'hiver, c'est-à-dire vers
(1) Polybe III. 47. 1, 2. 3. 4. 5. Ed Hultsch, 1888, p. 250 et 251.
(2) Appréciation de M. Pierron sur Polybe : « Nul bistorien n'a jamais été » ni plus passionné pour la vérité, ni plus exact dans le récit des faits, ni » plus judicieux dans leur appréciation. Il a la conscience, le savoir, le coup » d'oeil ; il ne déclame jamais. »
le sud-ouest, et s'en va dans la mer de Sardaigne ; il n'est pas question de boucle ni de lacets.
C'est ce que traduit le croquis ci-dessous, dans lequel la vallée est également figurée :
,., Sources du Rhône
rtëf
ejP?
vVVA
Ov^ Plaines du Pô
Mer de Sardaigne
Et le lac de Genève, et le Saint-Gothard ? La dissemblance est si choquante que Buchon en 1838 a cru devoir rectifier la traduction, mais il l'a fait sans prévenir, sans dire qu'il ne reproduisait pas la pensée de l'auteur. Il a écrit : « Car le Rhône a ses sources sur » le versant occidental des Alpes et au-dessus du golfe Adriati- » que, et coule du nord au sud (1). »
Et on ne peut songer à invoquer un lapsus de Polybe, puis qu'Annibal remontant le cours du Rhône s'est dirigé « vers l'orient, » comme s'il eût voulu cheminer vers le centre de l'Europe ».
Autre citation. — Ainsi, le récit sonne faux d'un bout à l'autre ; mais Polybe est bien d'accord avec lui-même ; pour lui, le Rhône coule immédiatement au pied du massif des Alpes. Il le répète encore dans un autre passage : tôv s"AXt:swv ïv.x-ipx; xfc ïcXeupaç, -f,^ ï~\ tov Posavbv -—a;j.bv y.al -f,q i%\ xà ^posipYjjj.sva xeîfef yguoûffYjç, -zbç (SouvwSeiç y.al yswosi? tÔttcu.; /.aTsr/.ouii ~o:jq [*èv e~\ ~z> l'ccavbv xal -y.q apKTOoç èaxpaïAiiivouç FaXaiai TpavffaXieïvot Tposàyop&ubjçevot, toùç S'èict ta r.tiix Taupfoxot %a\ 'Aywvsç "/.ai rcXs&i) Y^vyj t3ap£âp(ov
(1) Ouvrages historiques de Polybe, Hérodien et Zozime. Paris, 1838. Auguste Desrez, imprimeur-libraire. Livre III, ch. ix, p. 99.
ï-ipz (1). « Les deux côtés des Alpes, dont l'un regarde le Rhône » et le Septentrion, el l'autre les campagnes dont nous venons de » parler, ces deux côtés, dis-je, sont habités, le premier par les » Gaulois transalpins, et le second par les Taurisques, les Agones, » et plusieurs autres sortes de barnares (2). »
Et d'autre part, d'après le témoignage de Polybe. Annibal en quittant le cours du Rhône s'est bien directement engagé dans les Alpes : « Annibal ayant parcouru en dix jours huit cents stades le » long du fleuve (à partir du continent), commença à gravir les » Alpes. »
Ainsi donc, Polybe nous décrit un Rhône qui nous semble liés différent du Rhône contemporain ; mais l'auteur grec est précis, formel, et ne se contredit nulle part. Son fleuve coule dans la direction générale du sud-ouest, et il borde constamment le massif des Alpes, conditions que ne remplit pas le Rhône actuel, en particulier dans tout le grand angle qu'il forme vers Lyon ; enfin, si l'on suit le fleuve pendant 800 stades à partir du confluent, on doit arriver au point où Annibal a quitté la vallée pour entrer dans les Alpes.