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CONCLUSIONS

Si nous comparons notre hypothèse à l'ensemble des opinions émises par les géologues que nous avons cités, nous tirerons de cette comparaison les conclusions suivantes.

Ce qu'il faut admettre. — H y a dans cette hypothèse toute une partie admise et même scientifiquement démontrée en géologie. L'Isère a passé entre la 2e et la 3e glaciation dans cette vallée, portant ses eaux au Rhône et le rejoignant vers Culoz. Puis, après la 3e glaciation et le retrait des glaciers, au début de l'époque historique, un grand lac sillonnait la vallée, beaucoup plus étendu que le lac actuel ; ce lac s'étendait au nord jusqu'au delà du Rhône sur les marais aujourd'hui comblés qui bordent sa rive droite, et au sud jusque vers Chambéry; le Rhône entrait dans ce lac, le traversait en contournant de part et d'autre la petite

(1) Voir à ce sujet les travaux du colonel de Lainolhe.

île de Vions, et il en sortait en deux ou plusieurs bras qui se rejoignaient ensuite; peu à peu. par suite du travail d'érosion dans la branche de Culoz et du travail d'ail uvionnement dans les autres bras, la concentration des eaux s'est faite dans 4e chenal actuel ; le lac du Bourget, coupé d'abord en deux par les alluvions du lleuve, puis comblé en partie, a été finalement réduit aux proportions actuelles.

Voilà toute la partie de l'hypothèse qui,' croyons-nous, n'est à peu près pas mise en doute. Elle suftirait déjà à justifier la dénomination d'Ile, par laquelle les Gaulois désignaient la zone comprise entre le Rhône, l'Isère et le bras lacustre du Bourget; le réseau fluvial se trouve en effet à peu près complètement fermé de la sorte, et il ne resterait en dehors de ce réseau que l'espace Chambéry-Montmélian, parcouru d'ailleurs par des ruisseaux allant vers l'Isère.

Ce qu'il faut discuter. — Mais nous avons la conviction que le court espace qui sépare Chambéry de Montmélian a été parcouru, lui aussi, pardes eaux faisant partie d'un réseau hydrographique unique; nous pensons qu'un canal de déversement unissait le bras lacustre du Bourget à l'Isère, que nous appelons la branche méridionale du Rhône. La communication avait bien lieu, suivant nous, du Bourget vers l'Isère, et non de l'Isère vers le Bourget (1).

Nous avons exposé les causes auxquelles nous attribuions le changement du réseau hydrographique ; mais nous ne prétendons pas avoir apporté de preuve définitive, puisque certaines des causes que nous envisageons ne sont pas admises. Nous n'avons d'ailleurs aucune prétention en géologie, et il nous est difficile de défendre des idées sur lesquelles les connaissances particulières nous manquent; nous croyons néanmoins fermement à l'existence de mouvements du sol contemporains, assez considérables pour être enregistrés même pendant la courte vie d'un homme ; toutes les remarques que nous avons entendu faire à ce sujet par des personnes instruites et dignes de foi, les études mêmes qu'a pour-

(1) La communication de l'Isère vers le Bourget laisserait d'ailleurs subsisicr entièrement l'hypothèse d'un Rhône septentrional et d'un Rhône méridional.

suivies dans le Jura M. Girardot (I), les termes dans lesquels s'exprime sur la vallée du Rhône M. Douxami, ont établi notre conviction. Peut-être ne faut-il pas attribuera la continuation du plissement de l'écorce terrestre les mouvements du sol dont.nous parlons, mais il existe à notre sens des affaissements de vallée dont la cause reste à déterminer (2).

Ces affaissements donneraient peut-être l'explication de quelques différences entre le régime actuel des eaux et celui d'autrefois dans d'autres régions de la France.

Il y a d'abord la Saône, dont généralement la lenteur n'est pas si incroyable que le sens du courant soi! insensible à l'œil, comme le rapporte César; enfin l'Allier, devenu guéable de nos jours en certains points où il ne l'avait jamais été. Une pente un peu plus accentuée aurait pour conséquence un écoulement un peu plus rapide, et par suite une diminution dans la profondeur de l'eau.

Des affaissements ont pu se produire dans la vallée de Chambéry ; ils ne sont pas indispensables pour expliquer la physionomie qu'a prise aujourd'hui ta vallée, et les phénomènes de capture, d'érosion, d'effondrement et d'alluvionneinent peuvent nous suffire à ce point de vue.

Réponse à quelques objections. — Nous voulons, pour terminer, répondre aux objections qui ont été faites à l'existence d'un bras de communication reliant le lac du Bourget à l'Isère.

La présence d'alluvions provenant du Rhône n'a pas, dit-on, été constatée jusqu'ici dans la vallée de Chambéry àMontmélian, pas plus que dans la vallée de l'Isère. Mais, avec le système hydrographique que nous admettons, cela serait difficile pour plusieurs raisons. Le Rhône, en effet, traversait l'ancien lac sans en suivre l'axe ; son lit principal conservait dans cette traversée les cailloux les plus lourds, qui continuaient à le creuser; les graviers et les débris plus légers s'épanouissaient à droite et à gauche en alluvionnant le lac, et l'alluvion se faisait sentir dans

(1) Sa communication au Congrès des Sociétés savantes que nous avons citée signale des faits précis.

(2) Seraient-ce des phénomènes particuliers aux terrains d'alluvions et provenant du tassement des conclus ?

fout le lac du Bourget, en diminuant naturellement peu à peu d'intensité vers le sud ; enfin, vers Ghambéry prenait issue le chenal allant à l'Isère.

Le lac du Bourget étant une cuvette, ou plutôt un entonnoir dont les bords se relèvent de tous côtés insensiblement, son fond n'était balayé par aucun courant. Le canal de déversement fonctionnait à la manière de la branche d'un siphon, qui n'était sans doute amorcé dans les derniers temps que lors des grandes crues du Bhône; à partir d'une certaine époque, il n'a plus jamais été amorcé. Le canal traversait le seuil de Myans, quelle qu'ait été d'ailleurs son origine, col de capture ou moraine ancienne, par une ou plusieurs brèches peu considérables ; les alluvions anciennes provenant de l'Isère et des glaciers qui existaient sur ce seuil ont donc dû subsister sans être modifiées par les maigres eaux du régime que nous indiquons, et l'on doit les retrouver intactes puisqu'elles n'ont pas été recouvertes.

Quant aux traces du chenal de communication, il y a plusieurs raisons pour qu'elles aient disparu : tout d'abord le régime actuel, qui fonctionne depuis sept ou huit siècles au moins, a dû par le travail de ses eaux modifier déjà beaucoup le terrain. D'autre part, les éboulements gigantesques qui se sont produits de tous côtés dans la vallée, surtout dans la partie ouest, ont dû eux aussi changer considérablement la topographie du terrain : nous avons été stupéfait des bouleversements que nous avons constatés dans les Abîmes de Myans, en les parcourant en tous sens (1). L'immense éboulis de 1248, précédé et suivi de plusieurs autres peut-être, a si bien recouvert le terrain qu'il est fort difficile d'en rétablir aujourd'hui exactement la nature et la forme primitives.

On comprend en tous cas pourquoi les petites alluvions charriées par le canal de communication ne sont pas visibles actuellement ; c'est l'érosion régressive d'une part, consécutive d'un changement de régime hydrographique ; ce sont les éboulis d'autre part, qui ont pu en enlever les traces ; ces alluvions ne seraient d'ailleurs pour la plus grande partie que des alluvions locales amenées par le canal lui-même ; les eaux versées par le Bhône se filtraienten effet dans le lac. On comprend aussi pourquoi

fi) Particulièrement aux alentours dos petits lacs que nous avons rencontrés : lac des Pères, lac Clair, lac Saint-André.

on ne peut retrou ver datisl'ïsèrêque des alluvions analogues àcelles

amenées par ses autres aflluents de la rive droiledans cette partie de son cours. D'ailleurs, comme M. Kilian nous le faisait remarquer, les alluvions de l'époque romaine sont déjà enfouies depuis longtemps, et il faudrait effectuer des recherches en profondeur pour les retrouver.

Eu résumé, nous croyons que, pour que la question soit définitivement tranchée, il reste à faire sur le terrain des recherches très approfondies, capables d'apporter pour ou contre cette hypothèse des preuves décisives. Un géologue seul peut les mener à bien.

Importance relative de l'hypothèse géologique dans notre étude. — Nous avons vu qu'une grande partie de notre hypothèse est admise par les géologues ; quant à la partie qui est mise en doute, elle est de peu d'importance, sinon au point de vue géologique, du moins au point de vue de l'ensemble de notre étude. Nous pensons en effet que les anciens ont donné le nom de Rhône au système hydrographique actuellement désigné par les noms Rhône-Bourget-Isère.

C'était le Rhône qui venait du Léman en roulant des ilôts tumultueux ; c'était le Rhône qui s'étendait en une immense nappe plus calme dans la vallée de Charnbéry ; et c'était encore le Rhône que le fleuve auquel s'en allait cette nappe, un Rhône méridional qui rejoignait le Rhône septentrional au point qu'ils appelaient le Confluent ; la zone comprise entre ces différents bras du fleuve était l'Ile.

Si nous reprenons le texte de Polybe, nous verrons combien l'identification est parfaite : « L'Ile ressemble assez pour la gran- » deur et pour la forme à ce qu'on nomme le Delta d'Egypte ; il y » a cette différence que là-bas c'est la mer qui forme un des côtés » et réunit les lits des fleuves, au lieu qu'ici ce sont des mon- » tagnes difficiles à approcher et à parcourir et pour ainsi dire » inabordables. » Nous avons dit(l) que les montagnes désignées par Polybe étaient celles qui s'étendent de Grenoble à l'extrémité du lac du Bourget. Mais on s'expliquait difficilement comment ces montagnes pouvaient représenter la mer. Nous comprenons au contraire maintenant qu'à leur pied, du côté nord-est, s'éten-

(1) Chap. IV. Le contour de Vile, page 33.

dait une mer intérieure que n'apercevait pas le voyageur arrivant dans la région par la vallée de l'Isère ; c'est cetle mer intérieure qui représentait pour les anciens le côté maritime. Les divers bras du Rhône qui sillonnaient la partie septentrionale de la région, la confusion hydrographique qui existait dans la partie sud de la vallée, et dont le cours indécis du Glandon et des autres ruisseaux porte encore la trace, complétaient l'analogie d'une manière parfaite.

Point n'est besoin, pour que les dénominations que nous indiquons soient justifiées, de démontrer la communication rigoureuse entre la branche lacustre et l'Isère actuelle ; les quelques kilomètres de vallée qui peut-être les séparaient laissaient une trouée par laquelle on apercevait de toutes les montagnes voisines la nappe d'eau venant du Rhône septentrional vers le Rhône méridional.

M. Lugeon, qui, comme nous l'avons vu, ne croit pas à la dernière partie de notre hypothèse, nous écrivait néanmoins, en remarquant que le fleuve à l'époque romaine entrait dans le lac et se trouvait divisé en deux bras par l'île de Vions : « De là à en » conclure pour des gens qui ne connaissaient certainement que » très peu l'hydrographie du pays, que le Rhône se subdivisait » en deux, il n'y avait qu'un pas » ; et plus loin : « La vallée morte » de Chambêry, si disproportionnée avec les maigres eaux qui y » coulent, a pu d'ailleurs laisser croire aux Romains qu'il y » coulait une rivière assez importante. » Celte explication suffit parfaitement à justifier les dénominations anciennes si l'on ne veut pas admettre entièrement notre hypothèse; elle aboutit exactement au même résultat.

Nous concluons donc de là que notre hypothèse n'est pas en contradiction avec les idées des géologues au point de pouvoir infirmer l'ensemble de notre étude ; si la partie qui est discutée était démontrée fausse, il nous suffirait d'apporter une légère modification à noire digression géologique pour remettre les choses au point, et nous le ferions avec joie. Mais si nous la laissons pour le moment subsister telle quelle, c'est que nous ne croyons pas encore avoir de raisons suffisantes pour la modifier; il s'est trouvé à notre grande satisfaction que toute une partie était affirmée par des preuves géologiques ; nous ne désespérons pas voir quelque jour vérifier l'autre.

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