COL DO PETIT MONT CEMS
Turin
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les points noirs figurent le fond de la vallée et son étalement en plaine.
Sur celte profondeur de 40 i\ilomètres,, les sinuosités de- la Doire, les découpures profondes des contreforts disparaissent dans Tensemble. Le relief des collines de Montferrat est insensible. L'œil est altiré sur le débouché de cette trouée qui semble diriger le regard ; le fond plat de la vallée se continue et s'étale comme une plaine immense. C'est Tllalie qu'on voit, ce sont les plaines du Pô sur lesquelles tombent en chute brusque les prolongements de TAssiette et de Rochemelon. Les extrémités de ces montagnes semblent deux citadelles se faisant vis-à-vis et chargéesdecommander l'entrée deces campagnes. A la fin d'octobre, le spectacle doit être saisissant. Tout le plan supérieur doit être couvert de neige dont la blancheur éblouissante contraste avec le brun foncé de la plaine couverte d'arbres, de cultures et de prairies. C'est le tableau qu'Annibal fit voir à ses soldats.
La vue de l'Italie. — Nous avons pu contempler ce magnifique spectacle, le 14 août 1900, avec M. Paul Joannon, lieutenant d'artillerie de réserve. Partis de Modane à 4 heures du matin, nous passâmes par Bramans, et nous arrivftmes vers 10 heures au Planais ; à 1 1 heures, nous repartions, et nous élions vers 3 heures du soir au col du Clapier.
Le temps était fort beau, et l'atmosphère d'une transparence assez rare dans ces régions à pareille époque. Arrivés à la croix de bois qui marque la frontière, en face de la baraque des douaniers italiens, nous nous reposâmes un moment ; à nos pieds
descendait le sentier du col, mais l'horizon nous était masqué par les contreforts élevés de l'Assiette. Comme nous ne pouvions passer la frontière sous les yeux des douaniers à cause de notre qualité d'officiers, nous fûmes obligés de remonter vers la droite, deVautre côté du petit monticule auquel est adossée leur baraque ; au bout de cinq minutes à peine, nous étions sur une sorte de promontoire qui descend à pentes assez douces dans le ravin ; notre œil fut émerveillé de la vue que nous découvrîmes.
Les contreforts de Rochemelon et ceux de l'Assiette formaient comme un couloir au fond duquel serpentait la Doire Ripaire, et le long duquel se laissaient voir çà et là les sinuosités de la route de SuseàTurin. Le débouché de ce couloir dans la plaine italienne nous apparaissait comme gardé parles deux derniers contreforts, placés là comme deux citadelles naturelles, celle de gauche constitués par une montagne en forme de cône, et celle de droite par une montagne à pente douce tombant brusquement dans la vallée ; au sommet de cette dernière, une grande construction qui se détachait sur le ciel, sans doute quelque abbaye, semblait être la demeure des gardiens du débouché. Puis au-delà, à perte de vue, s'étendait la plaine, où nous distinguions très nettement les clochers des villages piémontais, éclairés par le soleil d'été ; nous ne pouvions nous résoudre à abandonner ce point de vue où nous nous attardâmes longtemps.
Que doit être ce spectacle pendant une belle journée d'octobre, quand l'air est plus pur encore et sa transparence plus parfaite !
Faute à éviter. — On peut très bien, si on n'est pas prévenu, s'engager dans le sentier du col sans se douter de l'existence de ce point de vue. Ce sentier suit la gauche de la vallée ; et il faut s'en écarter de 2 à 300 mètres vers la droite, sur une légère éminence, pour prendre la Doire d'enfilade. L'espace d'où Ton a ce coup d'œil est plus restreint que ne semble l'indiquer le colonel Perrin. Pour que toute l'armée ait pu voir l'Italie, il a fallu un mouvement de défilé, très pratique d'ailleurs sur ce col. Les soldats carthaginois ont pu également s'étager en aussi grand nombre qu'ils ont voulu sur les fiancs qui descendent de l'aiguille d'Ambin.
Deux autres raisons. — En faveur du Clapier, nous pouvons donner deux autres raisons. L'une est l'existence
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à la descente, à 600 mètres plus bas que l'entrée du col, de Tescarpement de trois demi-slades. Il est qualifié «d'escalier» par des documents militaires. Nous en parlerons au chapitre XIII.
L'autre est lisible sur toule carte régionale à grande échelle ('^5ôôlôô suffit) ; on se rend compte que le col du Clapier peut seul satisfaire à la condition de visibilité. La partie Sud, celle qui est à droite du sentier et dont nous avons parlé plus haut, est dans l'axe du cours moyen de la Doire Ripaire en amont de Turin ; c'est la seule vallée rectiligne qui troue toute l'épaisseur de la chaîne des Alpes jusqu'à un col.
La tradition. — Nous pouvons enfin, comme d'ailleurs les défenseurs de tous les systèmes, nous appuyer sur une tradition. C'est Larauza qui, bien involontairement sans doute, nous la rapporte (1).
« En me montrant la gorge qui sépare la cime de cette mon- » tagne (Corna Rossa) de celle du Petit Mont Cenis, les gens du » pays me disaient que leurs anciens leur avaient raconté qu'un » fameux général nommé Annibal était passé par là il y a bien » longtemps (2). »
La direction ainsi indiquée est précisément celle des lacets du Petit Mont Cenis et du vallon de Savine, c'est la route même du Clapier. Si ce savant distingué, qui a côtoyé la vérilé, avait consacré un jour de plus à son excursion, s'il avait eu le courage ou plulôt le temps de faire encore quelques kilomètres de montée par cette gorge que lui montraient les montagnards, il serait arrivé à la vraie route d'Annibal et le terrain aurait parlé à ses yeux.
Mais le Clapier est un col injustement méprisé ; les Alpinistes eux-mêmes le connaissent peu, comme nous l'avons remarqué; la proximité des cols du Grand et du Petit Mont Cenis en est la cause. Peul-être le fait d'avoir livré passage à l'un des plus grands généraux de l'antiquité lui apportera-t-il dans l'avenir quelque célébrité.
(t) Hist. cril. du pass. des Alpes par Annibal, Paris, 1826, p. 127.
(2) Nous avons interrogé les gens du pays, aussi bien au Planais qu'aux Chalets du petit Mont Cenis et aux environs du grand Mont Cenis. Mais nous devons avouer (|u'ils ne nous ont parlé ni de cette tradition, ni d'aucune autre, et qu'ils paraissaient fort peu se soucier d'Annibal. H nous a cependant paru intéressant de rapporter celle recueillie par Larauza, puisque c'est une arme fournie par un adversaire dont la bonne foi ne saurait être suspectée.