‹ Annibal dans les Alpes (volume 2)Chapitre 44 sur 85 · COMPARAISON AVEC LES TEXTES · texte numérisé non relu

COMPARAISON AVEC LES TEXTES

Le récit de Polybe. — Nous croyons que par pays plat

(àv TSi; ÏTArAioi;, Pol. 111. 50. 2) et par montagne (^rpbç Tai;

ûzspgoXaiç, Pol. III. 50. 5), Polybe a voulu différencier les terrains au point de vue des transports, c'est-à-dire ceux où Ton pouvait employer les charrois et ceux où il fallait mettre les charges à dos d'animal. Quoi qu'il en soit, nous pensons que cette expression se trouve satisfaite par notre itinéraire le long de la vallée de risère mieux que par tout autre ; les quelques accidents de terrain rencontrés sur celte roule ne peuvent pas, il nous semble, la faire considérer comme traversant un pays de montagnes. Quant à l'expression a le long du fleuve » (rapi t:v ^rcTajxbv Pol. III. 50. 1 ), elle n'est pas choquée par un écart de 15 kilomètres à droite de la vallée.

Examinons maintenant la longueur de cet itinéraire, en évaluant exactement les distiinces.

De Chàleauneuf-sur-risère à Saint-Quenlin ... 63 kilom.

De Saint-Quentin par Montaud à Veurey (ancien

chemin) 12 kiloni.

De Veurey à Comboire (le long des pentes). . . 16 kilom.

De Comboire à Gières (en traversant le Drac et en

coupant la plaine de Grenoble) 8 kilom.

De Gières au Bréda 35 kilom.

Du Bréda au Pontet 20 kilom.

Total 154 kilom.

Les 800 stades de Polybe, qui a compté en chiffres ronds,

ora^icj; Pol., III, 50. 1), font 142 kilomètres. Nous trouvons raccord suffisant (1). Le parcours que nous indiquons est donc bien conforme aux expressions de Polybe « huit cents stades le » long du fleuve, en pays plat ».

Bien plus, il explique comment Annibal parcourut ces huit cents stades « en dix jours », faisant de la sorte des étapes moyennes de 15 kilomètres à peine. La lenteur de celle marche résulte en effet de la nature marécageuse du pays, de Tobstacle de TEchaillon, et du passage du Drac. Enfin, pourThistorien grec, tous les peuples des bords de Tlsère sont compris en bloc dans la

mention « Allobroges » ; iw; ixàv yip èv tcC; ïtatAIziç -^(jav, i-stycvTO ::iv- T£; a'jTÛJv oi xaTa [/.cps; ViYcjAove; twv 'xVXXs^piYwv ; les « petits chefs »

avaient une individualité distincte, mais ils formaient une confédération désignée par le nom de la tribu la plus puissante. Notre itinéraire s'accorde donc très bien avec la présence des « petits chefs allobroges ».

D'autre part, nous avons vu plus haut qu'il était impossible de continuer à suivre TArc, et qu'il fallait traverser par les Cucherons la chaîne de Belledonne pour aller aux Alpes. Cette condition s'harmonise fort bien avec le récit de Polybe, qui dit que « les » chefs allobroges occupèrent les positions favorables, celles par

(1) Nos évaluations sont faites sans arrière-pensée, sans chercher à obtenir lo chiîTro voulu. IVut-ètre même avons-nous fait erreur à notre détriment en auiTinentant certaines distances. Nous lisons en effet dans Osiander [fiatinibalncfj, p. 98; (|ue la dislance de Valence à Montmélian le ion^ de risère est exactement de 142 kilomètres ; il n'y a qu'à regarder une carte pour voir que la nôtre, de Châteauneuf au Pontet, ne doit pas être supérieure à cette distance.

» lesquelles de toute nécessité Annibal était obligé de faire son » ascension (1). » 11 était bien en eflet de toute nécessité dépasser par les Cucherons pour aller du Haut Graisivaudan vers les Alpes.

Le récit de Tite-Live. — Examinons maiolenant si ce parcours convient au texte de Tile-Live. Toule la première partie de son chapitre XXI n'est que la reproduction du récit de Polybe ; comme Fauteur grec, il raconte qu'Aunibal arrive à Tlle en quatre jours, que cette Ile est Tendroit où l'Isère et le Rhône se réunissent après avoir été séparés par une langue de terre, et que près de là sont les Allobroges ; il place chez les Allobroges la lutte entre les deux frères ennemis au lieu de la placer chez les habitants de l'Ile, voilà la seule différence; nous en avons déjà parlé plus haut (2), et nous y reviendrons plus loin (3). Puis Annibal rend le trône à Taîné et obtient en retour des provisions et des vêlements. Il n'y a donc là absolument rien qui s'oppose à notre itinéraire.

Trois mots de transition. — MaisTite-Live veut compléter ensuite les données trop vagues de Thistorien grec en énumérant les noms des peuples traversés, noms qu'il recueille dans d'autres auteurs. Pour relier les deux parties de sa narration, il emploie trois mots qui sont à eux seuls la cause de beaucoup d'erreurs commises sur le sujet: « Sedatù certaminibus Allobrogum y^ . . . Supprimons en eflet cette phrase de transition, et lisons le texte qui la suit : (Sedatis Hannibal certaminibus Allobrogum) Cum jam Alpe.speleret, non recla regione iler imtiluil, sed ad lœcam in Tricastinos flexii; inde per extrcmam oram Vocontiorum vgri tendit in Tricorios, haud usquam impedita via priusquam ad DiijLcntiam flumen pervenit (Tile-Live, XXI, 31). Tout s'éclaire, tout devient logique : Tite-Live présente un résumé de Titinéraire avec des noms de peuples à l'usage de ses lecteurs latins.

Du Rhône à la Druentia. — Annibal vient de traverser le Rhône : il ne prend pas la roule la plus courte pour

(1) Pol., m, 50. 3. Edit. Hullsch, p. 21)0.

(2) Dans ce chapitre, article : Annibal n'est pas entré dans l'Ile. Note.

(3) Au chapitre XVIII, article : Les Allobroges.

On comprend dès lors comment les Romains, surtout ceux qui n'étaient jamais allés dans le pays, pouvaient confondre facilement entre elles ces rivières qui avaient des noms si peu différents, qui descendaient toutes des Alpes, et qui se dirigeaient toutes vers la vallée du Rhône ; Drtientia et Drantia furent les noms les plus communément répandus chez les Romains. Encore aujourd'hui, d'après M. Jacques Replat (1), « les habitants du Haut-Chablais » donnent à toutes les rivières le nom de Drance », et Drance est une abréviation de Durance. Quelle que soit la racine à laquelle on rapporte les aoms de ces cours d'eau (2), on ne peut nier qu'ils ont une origine commune ; il est dès lors facile de comprendre comment un mot tel que Uruenlia et Drantia a pu désigner des rivières différentes. Les auteurs nous fournissent d'ailleurs la preuve des confusions que cette ressemblance des noms, jointe à l'ignorance géographique, a pu causer chez les Latins, puisqu'ils désignent par le même nom des rivières qui sont séparées par de très grandes distances (3). Si Polybe avait nonjmé la rivière en question, il nous aurait été d'un précieux secours; pourquoi ne l'a-t-il pas fait? Il a suivi en cela la méthode qu'il s'était imposée, de ne pas reproduire de noms géographiques peu familiers à ses lecteurs ; le Drac était inconnu ou à peu près, qu'aurait-il ajouté à son récit en en parlant ? Mais il y a bien trace dans son texte de traversée de rivières, puisqu'il parle des pertes éprouvées par l'armée au passage des fleuves ; cette expression « des fleuves » traversés montre qu'il y en avait d'autres que le Rhône sur la route suivie par l'armée carthaginoise, et qu'ils étaient assez difficiles à traverser pour occasionner des pertes.

Les difficultés éprouvées au passage du Drac sont d'ailleurs pour nous une raison qui explique le temps assez considérable employé pour parcourir les 800 stades.

(1) Note sur le passage d'Annibal. Chambéry, 1851, p. 19.

(2) M. Replat indique, dans le même ouvrage, l'étymologie celtique : dour, eau, et rhun^ courir, aller vite. Le nom celte serait donc aour-rhun.

(3) Strabon désigne sous le nom de Druentia (liv. IV, ch. 6, § 5) une toute autre rivière que la Durance du Mont Genèvre, et cette autre rivière, qui coule sur le versant opposé à la Doire et se précipite vers le Rhône, est probablement la Drance du Valais. Amédée Tardieu traduit simplement : Je Druentias (Géographie de Strabon, Hachette, 1894, tome 1, p. 33/).

De la Druentia aux Alpes. — « La Druentia passée, » dit Tite-Live, Annibai parvint jusqu'aux Alpes, marchant » presque toujours en plaine, et nullement inquiété par les Gau- » lois qui habitent ce pays (i). » C'est dans la belle vallée du Graisivaudnn que se déroule la partie correspondante de notre itinéraire; nous croyons qu'aucune route ne répond mieux à l'expression campestri maxime itinere, « presque toujours en pays » de plaine », car Annibai ne trouva quelques monticules que vers la fin, à l'endroit où il arrivait à la montée des Alpes, au point où allait avoir lieu le premier combat. '^

Ce combat étant longuement décrit aussi bien par Polybe que par Tite-Live, il y a lieu d'examiner par le détail si la région des Cucherons, à laquelle nous a conduit notre itinéraire, répond point pour point à ces descriptions, et si les phases du combat peuvent y être logiquement restituées.

■»ff

(1) Hannibal ab Druentia campestri maxime itinere ad Alpes cum bona pace incolentium eâ loca Gallorum percenit. (Tite-Live. XIX. 32. Ed. Gaucher, 1890, p. 36.)

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